XXXVII
LKS MAGASINS-RÉTJNIS
Il est des questions qu’on ne saurait prendre d’assez haut, et il est des conceptions qui exigent qu’on les examine des points les plus culminants de l’analyse. Les données qui font l’objet de cet article sont tellement inouïes, tellement vertigineuses, tellement (qu’on me pardonne ce néologisme) abracadabrantes, qu’elles apparaissent tout d’abord comme une utopie, un rêve creux, un paradoxe. Mais, étudiée dans son ensemble et ses conséquences, la création des Magasins-Rétinis devient rationnelle, sans cesser pour cela d’être miraculeuse au point de vue des avantages pratiques.
C’est le propre des grandes innovations. Les côtés sublimes de leur caractère stupéfient la foule — naturellement sceptique quand elle n’est pas naturellement injuste. Demandez plutôt à Galilée traîné devant scs juges, à Salomon de Caus enfermé dans un cabanon, et à cent autres méconnus célèbres, dont le génie a été conspué, et dont la vie a été pleine de déboires.
Dieu merci, nous sommes loin des temps où l’on faisait rôtir les inventeurs en place de Grève et où l’on fourrait les progressistes à Bicôtre. Le doute des masses, éclairées malgré elles , est devenu moins difficile à battre en brèche.
Qu’est -ce que nos contemporains demandent?
A comprendre... Etant donné que nous vivons dans un siècle d’intelligence, la besogne est facile
Ecoutez-moi donc.
Un homme, — un conquérant du progrès qui porte le nom d’un conquérant de batailles, a imaginé de grouper dans un palais (sur lequel je reviendrai tout à l’heure) cent cinquante trafiquants et industries diverses. Il leur a dit : « Je vous loge gratis, je vous chauffe, je vous éclaire, j’offre à vos marchandises un asile princier où j’appellerai le chaland tant par la munificence et le confortable de la construction que par les profits inhérents au succès de l’entreprise. Je vous assure une publicité énorme et un tel concours d’acheteurs, que forcément, fatalement vous atteindrez un chiffre d’affaires quintuple du chiffre ordinaire des détaillants isolés.
« En retour de cette bonne fortune, je vous demande de restreindre respectivement vos exigences sur vos bénéfices. Plus ils seront nombreux, moins il vous sera difficile d’en distraire la fraction que je réclame pour fruit de ma peine. »
Avec cette dîme dans sa poche, notre grand capitaine du progrès se tourne vers l’acheteur qu’il aura attiré dans sa « tartane, » et lui tient ce langage :
— Mon cher monsieur, en achetant chez moi pour cent francs de marchandises, vous avez droit à un titre de cent francs, appelé obligation warrant, lequel vous
INDISCHKTIONS PABISIENNES
assure, au moyen de garanties hypothécaires, que, dans l’espace d’un an au moins, cinquante-neuf ans au plus, vous rentrerez dans vos débours.
Le remboursement de cette obligation warrant, qui repose sur des valeurs hypothécaires, nous l’avons dit, vous est garanti non-seulement par les Magasins-Réunîs, dont le capital est de 'douze millions de francs, mais encore par une Société de Crédit Foncier, au capital de deux cents millions de francs.
— Mais alors, monsieur, vous me donnez cent francs en une obligation, plus cent francs de marchandises, soit deux cents francs pour cent francs !
— Justement.
— Vous voulez rire, car sur quoi comptez -vous prendre ce capital qui, par sa propre accumulation, reconstituera mes cent francs?
— Je compte le prélever sur les économies que j’aurai réalisées à votre bénéfice en me faisant aclieteur en gros, vendeur au détail, en associant tous les consommateurs à mon entreprise, et en créant une société en participation d’acheteurs et de vendeurs.
N’est-ce 'pas la mise en pratique par le moyen le plus simple, le plus précis, le plus large, le plus direct, do la véritable société coopérative? Car celle-ci est au profit de tous, au lieu d’être au profit seulement de quelques-uns!...
J’ai dit, autre part, à mes lecteurs, que je n’entendais rien à cette précieuse arithmétique qui transforme en millionnaires les gens qui ont, leur vie durant, le courage des économies. Aussi ne tenterai-je pas do vous dresser le fade couvert qu’on place sur les tables d’intérêts.
Vous savez mieux que moi qu’en prélevant une cer-
INDISCBÉTIONS PARISIENNES
taine somme sur le prix d’achat de un ou plusieurs objets, on reconstitue vite la somme dépensée. Mais ce que vous ne pouvez saisir aussi bien que votre serviteur (un prodigue blessé à la bataille de la prodigalité), ce sont les avantages de ce système, qui fait riche celui qui s’appauvrit... Appellerai -je système\& combinaison qui laisse intacte la fortune de celui qui se ruine ?
Cette combinaison-là mérite les noms les plus doux.
Il n’est pas de père, pas de Mentor, qui ne se montre plus soucieux des intérêts qu’il dirige.
Sans être devin, nous pouvons prédire, dans un avenir qui n’est pas lointain, la suppression de ces tutelles gênantes qui nuisent à la dignité de certains citoyens, altèrent leur considération et les privent d’une partie de leurs droits civiques. Les gens de loi verront, le sourire aux lèvres, le fils de famille jeter ses millions dans la caisse des Magasins-Réunis, et le féliciteront peut-être de sa folie, comme on complimente les adultes < à leur retour d’une expédition à la caisse d’épargne.
Et vous, avares, qui jusqu’ici faisiez la grimace lorsque vos fournisseurs vous apportaient leurs noj.es, votre joie sera d’autant plus grande que le compte sera haut monté; les thésauriseront pour
vous.
Si vous avez compris l’innovation, vous ne pouvez manquer de voter, à son inventeur, des remerciements universels et nationaux. L’homme dont le cerveau a enfanté une telle idée mérite autant de son pays que le général qui remporte une victoire. La défaite de la misère est préférable à la défaite d’une armée. La pauvreté est un ennemi qu’on n’avait pas su encore refouler hors du domaine social. La voilà désormais bannie, exilée sans retour.
INDISCRÉTIONS PARISIENNKS
L’ouvrier, en payant son pain quotidien, s’assure le pain de l’avenir, et les Crésus de ce bas-monde peuvent exagérer leurs jouissances et leur bien-être sans craindre d’altérer le patrimoine do leurs rejetons, sans redouter d’aliéner la fortune que leur ont léguée leurs ancêtres... Je vais plus loin. L’imagination des romanciers, des nouvellistes, puisera des éléments dans l’institution des Magasins-Réunis. Il sera curieux de raconter un jour tout ce qu’une pratique des Magasins-Réunis aura acquis avec les cent francs « éternels » qu’elle lui aura versés au début de l’affaire. En effet, elle pourra se trouver , après cinquante ans , possesseur d’une valeur mobilière ou immobilière do cinq mille francs, plus d’un capital égal à cette somme!... Avez-vous jamais vu quelque part que cent francs aient forcément rapporté dix mille francs?
Ce n’est pas dans une échoppe fumeuse que cette idée nouvelle sera mise à exécution; c’est dans un monument en harmonie avec les besoins actuels, que les Magasins-Réunis inaugureront à l’automne prochain ce nouveau système de vente. On termine en ce moment, au boulevard du Prince-Eugène, un splendide caravansérai en pierre de taille. Je l’ai visité et en suis sorti émerveillé. Imaginez le Palais-Royal avec son jardin central, ses jets d’eau, ses boutiques et ses statues, et vous aurez une fidèle idée do ce que sera le Palais des Magasins-Réunis. Son sous-sol, son rez-deohaussée et ses deux étages, avec galeries spacieuses ouvertes sur l’intérieur et affectées à la circulation publique, seront à la disposition des heureux négociants accueillis dans cet imposant refuge des fortunes privées et publiques.
On y trouvera de tout, depuis les objets de valeurs
minimes jusqu’aux marchandises les plus élégantes et les plus coûteuses.
Tous les besoins que s’est créés l’exigeante humanité y seront satisfaits... pour rien. — On ne saurait trop le redire.
Du reste, les fondateurs des Magasins-Réunis ^ voulant démontrer d’une manière pratique la réalisation du prodige de la reconstruction du capital dépensé, ont autorisé l’un des adhérents de la société à vendre, dès à présent, en donnant immédiatement au public l’avantage qui lui sera offert prochainement dans le palais de la place du Château-d’Eau pour toutes marchandises.
Cet adhérent est le propriétaire de la Maison spéciale de blanc, rue Saint-Honoré, 300, k Saint-Roch.
Déjà, vous pouvez donc renouveler ou augmenter votre linge de maison, vous pouvez aussi y choisir, qui un trousseau, qui une layette, et, comme de grandes fortunes alliées à de grands noms n ont pas dédaigné de le faire, retrouver en valeurs hypothécaires le coût d’un trousseau aussi simple, aussi complet et aussi riche que vous pouvez le souhaiter.
Je ne saurais finir autrement que j’ai commencé. Le système des obligations marrant est un démenti donné au paradoxe ; c'est l'épargne par la dépense.
Vous êtes maintenant, je l’espère, comme moi, convaincu que le mot « impossible » doit être rayé du dictionnaire , avec certains substantifs , ses confrères , qui s’écrivent : pauvreté , ruine , déshonneur et