‹ Indiscretions parisiennes Adrien MarxChapitre 24 sur 38 · C.oogk · texte numérisé non relu

C.oogk

INDISCEÉTIONS PARISIENNES

classe de femmes qui se promènent en costume de vilFe dans l’intérieur. Elles causent du bord à leurs amies qui pataugent mais ne se mettent point à l’eau. SI vous leur demandez pourquoi elles ne se baignent pas, elles •vous répondent invariablement ;

« — Je ne puis... j’ai eu l’étourderie de manger des gâteaux.

« Mais passons aux types.

« Je me suis trouvée un jour au bureau des bains en même temps ,qu’une personne douée d’un embonpoint excessif.

« — Un costume , s’il vous plaît , dit-elle à maître Ouarnier.

.« — Avec un peîgnoîr?

« — Oh ! non, une serviette me suffira!

« — Quelle prétention ! s’écria une petite fille terrible qui sortait au moment de cette réplique.

« Lorsque ce sylphe se jette dans le bassin, le niveau de la rivière s’élève brusquement et torit le monde perd jpied... La crue des eaux se fait, dit-on, sentir jusqu’à Saint-Cloud.

« Les baigneurs, soucieux des chastes règlements de la maison, désignent les trésors de la plastique de cétte dame , en hasardant « qu’elle est solidement « membrée. »

« Telle qui se présente au contrôlé avec un épais chignon et une tournure volumineuse apparaît cinq minutes plus tard le chef dénudé et la taille étiqUe. C’est l’histoire des médailles en chocolat. Pressées entre les mains les reliefs de la face disparaissent, et les saillies du revers s’évanouissent!... Les crinolines et les fausses nattes n’en font pas d’autres !

« Les çaalheureuses qui présentent aux yëilX des

curieux ces petites déceptions redoutent faiblement l’adhérence du costume qui, comme vous savez, se moule sur les forines à la sortie de l’eau. J’ai, pour mon profit, vainement cherché le moyen de prévenir ce petit désagrément, — non pour la rivière où nous échappons aux regards masculins, mais pour la mer, où la promiscuité des naïades et des tritons est admise. Je réclame l’intervention d’un inventeur... vite un procédé! L’une de nous se dévouera, s’il le faut, pour les expériences.

« Vous rappelez-vous, mon cher journaliste, la saison dernière aux bords de l’Océan? Vous souvient-il de cette habile nageuse qui lisait des romans en faisant la planche et tournait ses pages de l’air le plus naturel?... de ce gros banquier qui, étendu sur la vague, faisait l’effet d’une baleine échouée? Pensez-vous encore à la plage qu’un entrepreneur pudibond avait divisée en trois départements surmontés des étiquettes suivantes : Sexe masculin, sexe féminin, sexe ecclésiastique?

« Et ce baigneur qui s’éprit de l'une de ses clientes? Avez-vous conté .son histoire? On m’a dit que M. Clairville l’avait transporté à la scène, je veux, moi, le mettre « au journal. «

« Il tenait un jour l’objet de sa flamme en suspens sur l’onde amère. Tout à coup il se déclare... La baigneuse jette un cri d’effroi.

« — M’aimez-vous? lui dit-il d’une voix stridente.

— Non, reprend la dame, outrée de tant d’audace.

« — Eh bien, bois, femme adorée.

« Et d'enfoncer la dame sous l’eau.

« Après ce plongeon l’entretien reprend ainsi ;

« — M’aimez-vous, maintenant?

“ — Non.

« Nouvelle immersion.

« A la troisième apostrophe de l’effrontÉ marin :

« — Oui, oui, je vous aime! soupire entre deux hoquets la pauvrette asphj^xiée.

^ — Oh! bonheur! s’écrie le loup de mer.

« Et il lâche complètement l’idole de son cœur pour élever les bras au ciel en manière d’actions de grâces...

« Mais je suis loin des bains Ouarnier, où de telles incongruités sont inconnues... Si j’y reviens, c’est pour vous signaler une dernière personnalité, un vieux pêcheur à la ligne qui trempe ses hameçons en aval des bateaux de l’Ecole.

U — Comme la friture est intelligente ! me disait-il un matin, elle comprend que cet endroit est réservé « au sexe » ; et la preuve c’est que toutes les ablettes que je pince ici sont des femelles! *>

A DROITE, alignement!!!

Qu’on me pardonne cette exclamation que les gardes nationaux insouciants interprètent d’ordinaire par un mouvement diamétralement opposé... mais je n’ai pas trouvé de meilleur titre que ce vocable guerrier, pour exprimer un article ayant trait à l’embellissement de Paris. Ma mission ne consiste pas seulement à saluer ce qui arrive, je dois aussi saluer ce qui part. Je suis surpris, par le temps de Cendrillon qui court, que les héritiers de Molière n'aient point consacré un tableau de féerie ou un acte de revue à un sujet poudreux et palpitant — aux bouleversements décrétés par nos municipes. Moi, je seiis la pièce, et vous la voyez d’ici, n’estce pas?

Une petite dame vêtue parcimonieusement montre au public sa courte jupe ornée des principaux monuments en cours d’exécution. Son chef est coiffé d’une tour crénelée... elle a de petites équerres d’argent aux oreilles et une pioche de vermeil à la main... Derrière

ses bottines, des maçons couverts de satin blanc et des gâcheurs de plâtre vêtus de taffetas bleu agitent en l’air des truelles d’or!

La dame range son appétissante milice à l'avantscène, et, se penchant vers le parterre, elle lui chante sur un air connu :

C’est moi qui suis rEmbellisgement...

Lorsqu’elle a dégoisé le cinquantième couplet de son rondeau :

— Halte-là I s’écrie du fond de sa douillette de soie puce la duègne de l’endroit, qui sort du plancher.

L’Embellissement se recule, et la gêneuse prend sa place devant le trou du souffleur en tournant une tabatière entre ses mitaines.

— Quelle est cette mégèrp? fîpib4ndp Jp bataillon des gâcheurs de plâtre, en hexamètres de qualité douteuse. Et il se moque aussitôt de l’accoutreptept gqranné de l’apparition, de sa démarche chenue, de sa voix cassée.

Mais la vieille ne se déconcerte point, et sitôt qu’elle a essuyé toutes les épigrammes ;

— Ne me manquez pas de respect, fait-elle en branlant la tête, car :

C’est moi qui saisie Souvenir...

Et le chœur de reprendre ;

C’est elle qui est le Souvenir.

— Qu’est-ce que c’est que le Souvenir? interroge l’Embellisfiement.

•y Cette apostrophe provoque un nouveau rondeau durant lequel l’Embellissement fait signe au fauteuil numéro 34 qu’elle se trouvera sur le coup d’une heure du matin dans le cabinet du café Anglais, le plus riche en crevettes et en écrevisses bordelaises. Ce qui enchante le numéro 34, car on ne soupe pas tous les soirs avec un Embellissement doté d’épaules à fossettes.

Comme bien vous pensez, il n’écoute guère le Souvenir qui s’en vient effeuiller des vergiss mein nicht^nr sa joie particulière.

Par contre, un spectateur de la galerie qui tient sa canne entre ses jambes, et ne cesse d’essuyer le verre de ses lunettes avec un foulard à carreaux, verse un pleur en ouïssant les derniers veffs de la Jérémiade confiée à la duègne :

Accourez tous, demain serait trop tard.

On va détrùir’ le bel hôtel Laffitte.

Venez le voir avant qu’il ne nous quitte Pour faire place au nouveau boulevard.

Certes, je marche avec mon temps, je prise le progrès dans toutes ses expressions, je ne dédaigne pas les « artères spacieuses «, et l’assainissement des villes ne me laisse pas froid. Mais cela ne m’empêche pas d’avoir quelque peu de vénération pour ces vestiges du passé. Aussi ai-je tenu compte de l’invitation imaginaire que le Souvenir m’adresse dans ma féerie.

J’ai été porter un adieu bien senti à cet hôtel Laffitte auquel on va « percer le flanc, » et contempler une dernière fois les arbres du parc de la princesse de la Moskowa.

Vous les connaissez sans doute, ces beaux mar-

ronniers qui font face à la rue Saint-Georges. Lors de ma visite, je leur ai trouvé un air de tristesse. La cause de leur chagrin résidait-elle dans le pressentiment de leur sort, dans la chaleur tropicale du jour, ou dans l’humiliation de se sentir voisins d'une e.vposition de zinc perfectionné? Je l'ignore.

Toujours est-il que leurs rameaux avaient des attitudes mornes, et que leurs branches se tordaient sur l’azur du ciel comme des bras de désespérés. Ils réclamaient sans doute sous leurs ombrages les deux génies qu’ils ont abrités tour à tour : madame Stoltz et Fromenthal Halévy, locataires successifs de la délicieuse dépendance sise au 43 de la rue de Provence.

Ce corps de logis, vis-à-vis coquet du pavillon principal, est actuellement occupé par un contribuable qui boucle ses paquets de par la volonté de l’Expropriation (autre personnage de ma féerie.)

Il était écrit que cette annexe de l’immeuble donné jadis par souscription nationale au fameux banquier servirait d’asile à de grandes intelligences, M. Francis Petit n’est pas seulement un expert indispensable lors des criées artistiques... c’est un bienfaiteur, un progressiste, un promoteur!... Ces substantifs expriment faiblement le mérite de l’homme qui, par son travail, son industrie et ses facultés intellectuelles, a contribué à élever à son niveau la peinture contemporaine. Ce niveau est de ceux qui font honneur à un siècle.

Demandez -leur, à nos grands artistes, ce qu’est M. Petit. Ils ne vous diront pas : C’est celui qui achète nos tableaux pour les disperser dans le monde entier, pour alimenter ses agences des capitales de l'Europe, pour orner les musées les plus fameux et composer les galeries des souverains, ils vous répondront par une

phrase plus éloquente que ce réel prospectus. Ils vous diront : C’est notre ami ».

La demeure de l’expert est celle-là même que l’on va démolir. Allez-y, et vous verrez que rien n’est sincère comme le calme qui y règne du sous-sol aux' mansardes. Les chefs-d’œuvre appendus aux murailles semblent baignés dans le recueillement que commandent et où se complaisent les grandes compositions.

Au rez-de-chaussée, à droite, un cabinet dont les murs sont ornés d’aquarelles ou de dessins souvent renouvelés d’Ingres ou de Delacroix, de Barye, de Charlet ou de Bonington. — Au premier, à gauche, un grand salon où sont placés, sur de robustes chevalets, le grand dessin de la Défaite dee Cimires, de Decamps, et la Tondeuse de moutons y de Millet , ou quelque composition historique de Robert Fleury. — Puis , à droite, une galerie de passage, avec une marine d’Isabey dans un angle et un fiévreux portrait de Ricard dans l’autre coin. — Enfin, on entre dans un petit luen retira.

La lumière habilement mesurée permet d’y lire jusqu’au fond du pâle yisage d’Hamlet ou des grands yeux des odalisques d’Alger; de déchiffrer la date de l’elzévir que feuillète le bibliophile de Meissonier; de relire Théocrite avec Corot, et Virgile avec Louis Cabat. Là, vous pourrez, si vous le voulez, vous embarquer pour Smyrne avec Decamps, et pour la Haute-Égypte avec Marilhat.

Dans un boudoir attenant à cette dernière pièce, une sorte de bibliothèque à casiers profonds et à rayons discrets, où sont entassés tous les chefs-d’œuvre de l’école moderne. J’en ai vu sortir, entre autres, une

magnifique étude de M. Ingres; c’est l’ébauche de son plafond de l’Hotel de Ville...

Une révéla,tion :

M. Ingres surveille lui-même en ce moment l’exécution d’un camée modèle, d’après ce dessin hors de prix. — C’est là aussi qu’est la « cachette aux Meissonier, « petit tiroir vers lequel se dirigent, les yeux fermés, les amateurs illustres et les riches trafiquants que M. Petit compte dans sa clientèle.

Tantôt ce tiroir en contient pour cent mille francs, tantôt pour dix raille. Il n’est pas rare que Meissonier arrive lui-même de Poissy, et qu’il tire de dessous sa veste un petit bout de toile élevant tout de suite la valeur de cette cachette dans des régions inaccessibles à un chroniqueur.

Ne vous attendez pas à trouver chez M. Petit d’autres panneaux que des panneaux modernes ; il laisse à d’autres le soin à.' attribxier des croûtes rancies à des maîtres qui n’ont rien fait pour ça. Et il ne s’en trouve que mieux. Les enfiévrés de paysages assouvissent chez lui leur passion avec ses Dupré, ses Rousseau et ses Troyon. Les fanatiques de la figure ont de quoi se satisfaire avec ses Decamps, ses Millet, sesFlandrin et autres barbouilleurs sublimes.

Le maniement de telles denrées porte le chiffre d’affaires de M. Petit à un chiffre énorme. Je ne vous parle pas des capitaux qu’il agite dans les ventes publiques. Personne n’ignore qu’il n’cn est pas sans sa présidence. Bien plus, elles se font toutes sous ses ordres, car, je l’ai dit pins haut, ses rapports mondains sont plus amicaux que mercantiles. On se débarrasse d’une galerie par son entremise, comme on prie un vieux camarade de vous négocier une affaire à la-

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quelle on s’entend peu. C’est ainsi que M. Petit a dirigé les ventes de MM. Véron, Corvisart, de Morny, Demidotf, Troubetskoi, Van Cuyck, Meyer de Vienne, de Kat de Dordrecht, Delaroche, Decamps, Delacroix, Troyon, Eaffet, Flandrin, etc,

M. Petit était intimement lié avec Delacroix. Il allait journellement dans son atelier, et journellement aussi voulait lui acheter certain tableau que le maître lui refusait.

— Vous l’aurez un jour, disait le grand coloriste. Mais pas aujourd’hui... plus tard.

Plus tard, en effet, par vœu testamentaire, M. Petit recevait de M. Delacroix mourant, à titre d’adieu amical, cette éducation, d'Achille tant désirée. J’ai longuement contemplé ce chef-d’œuvre qui orne la paroi gauche de ce qui fut la chambre à coucher de Eosine Stoltz, de ce qui a été le cabinet de travail d’Halévy.

Quand la prima donna habitait cette pièce, elle était toute tendue de velours noir, sans tableaux, sans ornement, à l’exception d’un grand crucifix d’ivoire. Le maëstro fit enlever ce sombre ameublement.

L’exil de M. Petit, hors de ce ravissant asile, va jeter le trouble dans les habitudes de bien des gens qui franchissaient quotidiennement ce seuil hospitalier. A quelque heure qu’on y vînt, on était sûr d’y saluer quelque amateur ou quelque critique.

C’était le marquis Maison, confiant à ses auditeurs incrédules le prix qu’il avait donné, en 1834, pour le Corps de garde, on la Rade de Smyrne; le marquis d’Hertford, gênant s'enquérir de la généalogie des belles toiles qui allaient passer en vente à l’hôtel Drouot; puis M. X..., racontant qu’en 1848 il avait ouvert chez lui

des ateliers nationaux pour les grands ouvriers en peinture, et que Diaz, Théodore Rousseau, Decamps, Eugène Lami, Jules Dupré, qui étaient tous ses amis, venaient, en fumant des cigares, et après le domino et les calembours, esquisser des pochades à tant par jour. On y entendait la voix de Paül Tesse, défendant Millet avec son sourire sérieux, et Baroilhet, maigre et boutonné, pivotant sur ses talons en lâchant un paradoxe.

Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor et tous ceux que passionne l’art moderne y entraient chaque semaine pour prendre une note ou revoir quelque chef-d’œuvre qu’ils avaient jadis salué au passage.

Eh bien! le jour approche où toutes ces souvenances seront sapées parleur base...

Où M. Meissonier fera -t -il désormais adresser sa correspondance de membre de l’Institut? Où M. Diaz viendra-t-il, dans ses spirituelles colères d’enfant gâté, menacer la critique de l’écraser un jour “ sous son pilon d’argent »? Où les nouvellistes, A. La Fizelière en tête, iront-ils s’enquérir des grandes ventes de la saison?

Ma foi! je n'ose m’appesantir sur les bouleversements futurs occasionnésparle percement de la rue LaFayette, car je craindrais, comme mon vieux spectateur du commencement, de verser aussi ma larme sur la piètre poésie de la duègne Souvenir ;

Accourez tous, demain serait trop tard, Ou va détruire le bel hôtel Laffitte ; Venez le voir avant qu’il no nous quitte Pour faire place au nouveau boulevard.

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