CHARLES B. NORTON
« S. Y. Stalf commissionner. »
Digiti, :j;j by Coogie
Le soir mémo, je me rendais au cercle des Américains dans l’intention de me faire traduire et commenter cette invitation bizarre. Mais, — chose étrange ! — il n’y avait pas un seul Américain au club susnommé. Une douzaine de Parisiens occupaient seuls les tables de bouillotte et exprimaient, dans le plus correct français, les joies du quarante de face.
De guerre lasse, je m’adressai aux domestiques qui sommeillaient sous le porte-manteau de l’antichambre. Aucun d’eux ne put m’expliquer la signification de mon poulet, et je n’osai les accuser de mauvais vouloir, ayant appris qu’ils étaient, pour la plupart, originaires de Belleville.
Vers minuit, j’aperçus un gros monsieur aspirant au moyen d’une paille un mélange de cognac, de citron et de sucre devant le café du Grand-Hôtel.
— Voilà mon affaire, pensai-je. Un homme qui déguste les liquides par les épaves des chaises à rempailler ne peut être qu’un pur Yankee
Et, avec la grâce qu’on me connaît, j’approchai mon papier de la barbiche du consommateur. Je ne m’étais pas trompé, j’étais en présence d’un citoyen de Philadelphie.
L’étranger laissa retomber son chalumeau dans sa chope, et d’une voix pleine de gravité :
• — Il y a dans cette lettre, me dit-il, que vous êtes prié, le 4 de juillet, à un lunch offert à ses compatriotes par mister Norton, agent commissionnaire pour les Américains dans Paris, en l'honneur de l’anniversaire de l’indépendance nationale.
— Lunch ou déjeuner sont synonymes, — hasardai-je.
— Non pas.
INDISCHÊTIONS PARISIENNES
Je craignis d’être indiscret en multipliant mes interrogatoires, et hier, je franchissais le seuil de M. Norton dans les meilleures conditions possibles pour hmcher.
Rien n’est prosaïque comme l’estomac... il a ses exigences même les jours d’anniversaires les plus fameux. Pour mon compte personnel, j’affirme que je tombais d’inanition, bien que je me sentisse tout aise à la pensée que les Américains sont débarrassés d’une gênante, servitude .
L’escalier et l’antichambre étaient ornés de fleurs. Une flle de géraniums, de volubilis et de camélias, étagés sur les marches de l’escalier, accotés contre la rampe, indiquaient le chemin aux invités.
Dans la première pièce un registre, où chacun mettait son nom, comme au Saint-Bernard. A droite, un salon divisé en deux par une large table couverte de jambon, de roatsbeef, de langues et de gigots. Cette muraille de comestibles séparait les officiers de bouche d’un public recueilli et solennel.
Par exemple, je déclare que tout ce monde-là avait plutôt l’apparence d’une réunion de gens conviés à un enterrement que d’une agglomération de citoyens célébrant leur liberté.
Pour moi, je pensais me rendre à un banquet extradémocratique, et je m’étais préparé à essuyer le feu de quelques toasts à la congrève.. . Ma surprise fut extrême de voir deux ou trois cents adultes s’approchant d’un air gourmé d’un buffet de chemin de fer, et se retirant dans les coins avec « une assiette assortie ».
Pas un éclat de rire ! et pourtant le champagne et le bordeaux circulaient, — un champagne exquis fabriqué exprès pour l’Amérique, chez, le meilleur chimiste
d’Epernay ; un bordeaux pourpre et odorant exhumé, pour la fête, des caves du Girondin Dubreuill
Chaque peuple exprime ses sensations comme il l’entend, et nous sommes trop libéraux pour trouver à redire à cette satisfaction d’allure lugubre.
Mentionnons pourtant que là, comme partout où le cœur est en liesse, on retrouvait les vins de France! C’est avec les vins de la vieille Europe que la jeune Amérique célèbre la rupture de ses entraves !
J’ai été présenté à M. Girard, — un homme aimable qui aide son associé, M. Norton, dans l’entreprise de serviabilité qu’il a fondée. Toute mission philanthropique est lourde, il faut être deux pour l’accomplir.
M. Girard est Français. Quelle amabilité! quelle gaieté! quel entrain! Et comme il rit franchement! On n’a pas besoin de dire sa patrie quand on rit comme ça.
Piloté par ce guide aimable, je suis arrivé à la salle à manger, et j’ai remarqué que le maître d’hôtel avait piqué dans chaque quartier de viande un petit drapeau aux couleurs des Etats-Unis.
Ces étendards — (faisons une réclame à M. Vitu), — ces étendards mignons plantés dans la fibre des rôtis m’ont rappelé les fleurs dont, aux temps antiques, on parait les victimes à l’heure du sacrifice.
Un invité m’a affirmé que, ce même jour, en Amérique, tous les citoyens offrent un lunch à leurs amis. Pas de feu d’artifice, pas de carrousel, pas de spectacle gratis! La réjouissance nationale est la résultante de toutes les réjouissances privées. Cliacun donne sa petite fête, et le gouvernement n’intervient pas. Pas assez môme, car il paraît que les rues sont pleines d’enfants tirant des boîtes et allumant des pétards. De nombreux accidents résultent do cette latitude exceptionnelle, et
l'on évalue à près de trois cents le nombre des laiys qui succombent aux blessures occasionnées dans ces ébats.
M. Girard m’a montré dans les groupes des généraux fameux.
Au nombre de ces derniers, le général Dargens, le colonel Norton, M. Pomeray, l’ex-secrétaire du président Johnson ; le consul Nicola'i, le vice-consul, les capitaines lîmary. Haselime et des officiers de marine dont les noms m’échappent.
Plusieurs d’entre eux s’étaient arrêtés devant un modèle de navire à hélice dit Monitor, et, comme je m’étais approché de ce joujou, ils daignèrent m’expliquer ses manœuvres et ses avantages.
En langage marin, ils appellent cette embarcation bateau-cigare, à cause de sa forme, qui rappelle celle d'un londrès coupé en deux dans sa longueur. D’après leur relation, le canonnier employé dansla tour doit être renouvelé tous les mois L’effet de la détonation sur son tympan est tel, qu’outre la surdité inévitable qui en résulte, il saigne des oPeilles à chaque décharge, et une maladie mortelle succède à cette secousse... Pas drôle, ce poste-là.
Quoi qu’il en soit, et malgré le ton léger que j’ai employé dans cette relation, je dois dire qu’on se sent pris d’estime, de respect et de vénération, en présence de ces hommes graves qui, au souvenir de leur affranchissement, restent sérieux et expriinent, par une tenue quasi-religieuse et d’une dignité exagérée, une satisfaction que d’autres peuples rendraient par une joie immodérée !