‹ Indiscretions parisiennes Adrien MarxChapitre 28 sur 38 · NOS ESCLAVES · texte numérisé non relu

NOS ESCLAVES

J’aurais pu écrire « nos maîtres, " puisque c’est de nos domestiques qu’il s’agit ici.

On leur a consacré des livres, des comédies, voire des poèmes; mais on n’a jamais dépeint les agences où, dans l’embarras, nous allons quérir le valet ivrogne et la cuisinière infidèle, la camériste subtile et le groom effronté...

Comblons cette lacune.

Je sais quelque part un bureau de placement qui a pour enseigne : A l'anse du panier. 11 est administré par un vieux cordon bleu qui a servi trente ans sous la bannière du ragoût. La peau de son visage s’est brunie au feu de mille fourneaux ; le cuir de ses mains s’est tanné aux manches de toutes les casseroles de Paris ; ses yeux ont versé des pleurs dans les mirotons de cent ménages modestes, et lorsque l’âge et l’embonpoint l’ont rendu impropre aux manipulations culinaires, il s’est

uni à un palefrenier rhumatisant pour fonder un comptoir de mercenaires.

Dans le cours de leur carrière, les deux époux se sont, comme on pense, liés avec une pléiade de collègues qui leur donnent la préférence et courent s’inscrire dans les moments de grève sur leurs registres de disponibilité, — si bien que leur magasin est toujours garni.

Le jour où j’ai été visiter ce couple heureux, il tenait en réserve trente-huit cochers, vingt femmes de chambre, douze bonnes à tout faire, et pas mal de bonnes... à ne rien faire.

En me voyant dans le cadre de la porte, madame a souri et monsieur a quitté ses écritures.

— Comment ! vous? ont-ils crié à l’unisfion. Seriezvous mécontent d’Athalie?

Athalie est le dernier article qu'ils m’ont fourni. — Brave fille, travailleuse et Adèle.

— Non, répondis-je, Athalie lien... elle lit peutêtre un peu trop les journaux de théâtre qui traînent sur mes tables, mais à part cela, j’en suis enchanté et je crois qu’elle lient à moi.

— Alors, quoi vous amène?

— L’idée d’un article sur un bureau de placement.

— Peuhl ût la placeuse, le sujet est maigre, et je doute que votre plume fasse son beurre sur ce thème-là. Le mécanisse au moyen duquel nous approvisionnons nos pratiques est simple comme boiyour. Celui ou celle qui est sans place nous en avise. Celui ou celle qui a besoin d’un serviteur nous le fait savoir. Si, par notre entremise, l’ouvrier sans ouvrage a trouvé de la besogne, il nous remet une somme proportionnelle à son traitement mensuel. Ça n’est pas plus malin que ça.

— On ne peut résumer plus laconiquement les rouages d’une institution; mais la question renseignements , capacités, sécurité, il me semble que vous la traitez bien cavalièrement.

— De quoi? de quoi?... Je réponds de mes sujets. J’ai roulé ma bosse et Jean aussi. Est-ce que nous ne connaissons pa§ notre monde? Croyez-vous que sciemment je m’en vais accueillir ici une femme qui a volé? Et la préfecture de police dont je dépens?... Elle est donc là pour des guignes, cette bonne préfecture? Du reste, asseyez-vous là.

Il est deux heures, c’est le moment où les domestiques et les bourgeois se remercient. Peut-être apercevrezvous dans les allées et les venues de mon personnel des types nouveaux.

La placeuse me désigna un siège dans une encoignure que le jour de la fenêtre n’éclairait pas, et je m’y blottis aussitôt, priant le dieu des indiscrets de me protéger... Mon affût ne fut pas sans résultats... Au bout de cinq minutes, dix commères, qui avaient successivement envahi la place, étaient installées sur les bancs, faisant un tapage d’enfer et jacassant comme des pies borgnes.

— Moi, disait une mégère d’une quarantaine d’années à sa voisine, je les ai lâchés d’un cran. Monsieur était devenu très-exigeant, sans compter que Madame était encore enceinte... La perspective d’un mioche à soigner, quand on a déjà sa cuisine, son appartement, son eau à monter, et un escalier de quatre cents marches... croyez- vous que c’est gai ça? Et vous, d’où que vous venez?

— De la rue Blanche...

— Du haut ou du bas?

— Du haut.

— Suffit... VOUS étiez chez une biche, ma chatte.

— Non, j’étais chez une femme mariée. Elle m’a cherché noise au sujet de mon bon ami qui venait me voir pendant qu’elle était au théc’itre. « Eh bien! que je lui ai répondu, vous en avez bien un aussi vous, que vous recevez quand monsieur est à son bureau? » Par malheur, monsieur était dans la pièce voisine, et il a tout entendu... Ils m’ont fichu mon compte, mais je crois bien que Madame a eu le sien aussi. Ça lui apprendra!

Cet échange de confidences fut brusquement interrompu par l’irruption d’un vieillard qui, s’adressant à la placeuse : '

— Je suis célibataire, lui dit-il; j’ai besoin de jeunesse autour de moi. Je paye six cents francs par an et de la toilette.

— Pourqui me prenez-vous? fit l’ex-cordon bleu avec un haut-le-corps plein de dignité... c’est pas une bonne que vous voulez, monsieur, c’est...

— Insolente ! Virago I ! !

— Virago??? Voulez-vous filer ou sinon j'appelle mon mari...

Le sexagénaire se retira, en lançant, à la manièi*e des Parthes, des épithètes cruelles à la finaude qui avait démasqué ses projets.

— Comprend-on tant d’audace? continua cette dernière lorsque la porte se fut refermée sur le vertgalant.

Survint une dame respectable, en quête de cuisinière.

— Qu’est-ce que vous donnez? lui demanda une des maritornes sans emploi.

— Vingt francs.

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— Vingt francs! juste ce que je donne à mon professeur de piano!

Trois minutes plus tard, un grand dadais entra, qui alla droit au bureau et dit à eelle qui l’occupait :

— Elle me va, mais pas lui: il a l’air trop volontaire.

Ce gaillard avait été dépéché rue de la Victoire, chez

un financier que son cocher avait quitté le matin même pour de singuliers motifs. L’automédoh avait remis ses fonds à son maître, qui s’était offert de les lui faire valoir ; mais il n’avait pas voulu admettre que le banquier qui l’employait fût innocent de la dépréciation récente de certaines valeurs à la Bourse. Il avait donc accusé tout haut son « bourgeois >* de malversations. Une rupture en était résultée...

Une observation avant de passer outre :

Les domestiques sont, pour le quart d’heure, de composition facile, à cause de leur situation précaire. La plupart des esclaves de l’un et de l’autre sexe, ayant voulu dans ces derniers temps placer leurs épargnes à gros intérêts, ont converti leurs capitaux en obligations de rapport exagéré... On devine le reste.

En comséquence, mes lecteurs devront profiter de la situation présente, d’autant plus que l’horizon politique s’éclaircit. Je n’en ose dire plus long... dans la crainte d’étre invité à, donner un gage, par la fameuse 'loi de 1827.

Pour revenir à mes moutons, sachez que, en nonactivité, les domestiques de Paris sont ouvertement ce qu’ils sont en cachette dans l’exercice de leurs fonctions.

Que de bouchés ai-je entendu murmurer, dans cette après-dînée, contre l’avarice des gens aisés!

— Croirait-on, disait l’une, que mes maîtres gardaient la clef de la cave ?

— Les miens, disait une autre, étaient gentils de ce

côté-là... mais, par exemple, ils me taquinaient bien

rapport au sucre.

— Sans le valet de chambre de l’entre-sol, gémissait une fillette dont la taille attestait les vertus solides, je serais encore en maison... Oh! les hommes! quels monstres!

— Et moi, donc? si je n’avais pas crié le jour où monsieur m’a pris le menton dans l’antichambre, j’aurais gardé mon poste ; mais madame, qui était jalouse de moi , n’a pas voulu croire à mon innocence.

Tels sont, à quelques varifyites près, les racontars des entreprises qui servent de refuge à nos débincurs jurés.

Et pourtant il est avéré que les meillèurs ou plutôt les moins mauvais domestiques viennent de là. J’ai, moi aussi, mandé de province des filles « sans crinoline », simples comme la fleur des champs, naïves comme un chapitre de Berquin : au bout de deux mois, elles étaient plus corrompues que les Parisiennes les plus endurcies... C’est que la crémière du coin et la fruitière d’en face ont vite fait une éducation, allez! Livrez à ces deux dames une sauvage arrachée aux déserts de l’Océanie, elles lui auront appris en moins de huit jours comment on détrousse les gens hors des grandes routes. C’est certainement à ces deux professeurs qu’il faut attribuer l’ouvrage que Faure va publier : l’Art de faire sa pelote, en CONDITION, par une bonne de lettres.

Qu’on me permette de rattacher une anecdote à cet ordre d’idées.

J’ai jadis congédié une quadragénaire, au nez rubicond, que je tenais d’un bureau du quartier Saint- Georges. Cette charmante personne profitait de ma vie

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accidentée pour traiter ses pays et ses payses dans mon appartement.

— rCatherine, lui dis-je un jour, mon vin va bien vite.

— Eh bien! courez après, monsieur.

— A-près une telle réponse, vous n’êtes plus à mon service.

— Comme monsieur voudra.

Le soir même, Catherine avait déguerpi.

Quelques jours plus tard, je déménageai, et je m’en fus demander une servante dans une agence de mon nouveau quartier. Devinez la personne qui fut adressée à mon logis? Catherine, en chair, en trogne et en os.

— Ma fille, lui dis-je, je ne puis vous reprendre.

— Pourquoi ça, monsieur? je ne viens pas du même bureau.

Je voudrais terminer par quelques considérations moins décevantes cette courte étude, mais je ne le puis, hélas!

La Sophie du docteur Véron, la Gertrude de Rosa Bonheur, la gouvernante de Roqueplan, la cuisinière du baron de Rothschild sont les rares vestiges d’une race disparue... Ces femmes-là sont contemporaines de celles que, tout petits, nous entendions se lever, à cinq heures du matin en hiver, pour frotter les dalles de pierre de l’office, polir les cuivres des crédences, passer la journée entière sur leurs jambes, occupées à préparer les repas de vingt personnes I et quand le soir venait, quand elles avaient trimé treize heures durant, elles craignaient de n’avoir pas accompli leur tâche, et elles se mettaient à filer sous le manteau de la cheminée, ou à raccommoder le linge des enfants. .

Dans cent ans, cesétres-là n’existeront plus que dans

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les livres, car nos neveux n’en auront même pas entendu parler!

P. S. — Au moment où j’apposais ma signature au bas du présent article, Athalie est rentrée.

— Je quitte monsieur, me dit ma bonne.

— Tiens! m’écriai-je tout étonné, et pourquoi donc?

— J’entre au théâtre... Je me fais actrice.

O Athalie ! ma dernière illusion 1

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