LE CHASSEUR DE CAISSIERS
L homme qui, à travers mille fatigues et mille dangers, a opéré l’arrestation de Lamirande, M. Melin, arrivait avant-hier soir à Paris avec son butin ; tout naturellement, vingt-quatre heures après, j’étais chez M. Melin, — le héros du jour.
Mais avant de passer outre, qu’on me permette une comparaison...
Vous connaissez sans doute un petit jeu de société qui consiste à faire sortir d’un salon une personne désignée par le hasard et à enfouir, en son absence, dans le recoin le plus dissimulé de la pièce, un objet de dimension exiguë, tel qu’un dé, une bague ou un cachet. Le patient condamné à l’épreuve rentre sitôt l’opération accomplie et doit trouver le colis mignon, — n’ayant pour l’aider dans ses recherches que le tintement d’une clochette agitée plus ou moins vivement, suivant qu’il s’approche ou s’éloigne de la cachette.
La préfecture de police se paye aussi ses petits jeux
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de société. Seulement elle complique la récréation en n’usant pas de clochette. Elle se contente simplement de dire à un employé de son personnel ; « Il y a quelque part, dans un coin du monde, un monsieur qui fait coucou avec cinq cents billets de mille dans sa poche. II s’agit de le trouver le plus vite possible, car les gens' auxquels il a dérobé cet accessoire voudraient bien r’avoir leurs chiffons de papier. »
11 est évident que, le globe étant d’une étendue supérieure à celle de tous les salons connus (y compris ceux du Grand-Hôtel), la seconde récréation est d’un intérêt beaucoup plus grand que la première Pour triompher dans le premier cas, il ne faut qu’un peu d’oreille; — pour triompher dans l'autre, il faut beaucoup de nez... je devrais dire beaucoup de génie.
L’iiomme qui, après sept mois de luttes et de recherches incessantes, a remis (sans clochettes) Lami-r rande aux mains ^e M. Claude, chef de la police de sûreté, cet hommc-là, tenez-le pour certain, n’est pas un être vulgaire. Jusqu’ici je ne croyais guère à l’existence des Peyrade et des Contenson... et je me. figurais que ces limiers de hautes futaies criminelles n'avaient jamais existé que dans l’imagination de Balzac; mais aujourd'hui je m’avoue édifié à ce sujet... Si les types du maître n'ont jamais vécu, ils vivent aujour^ d’hui.
Après mille démarches qu’il serait oit^eux d’énumérer, j’ai enfin rais la main sur M. Melin, dit le chasseur de caissiers, dans les bureaux de la place Dauphine. Je désirais le féliciter de son ouverture, et puis je n'étais pas fûché de compléter aujourd’hui, par quelques notes, la rapide description que nous vous donnions hier de ses prodiges dans le nouveau monde.
M. Melin est petit, trapu, légèrement obèse et déjà grisonnant.
Sa figure accuse les rares qualités qü’ll met depuis longtemps au service de sa profession. La persévérance, l’énergie, la finesse et l’esprit de déduction se lisent dans les sinus de son visage, où les préoccupations ont apposé leur griffe sous forme de rides profondes.
Peut-être ces marques de soucis ont-elles des causes antérieures à son entrée dans les bureaux de la Préfecture. Melin à été jadis très-besoigneux, et l'on m’a conté que la nécessité le fit entrer autrefois en qualité de garçon de peine dans la maison de déménagement fondée par M. Princet.
C’est probablement par un restant d’habitude que mon héros s’occupe encore de ceux qui déménagent. Toujours est-il qu’à cette époque, Melin gagnait fort peu et trouvait pourtant moyen de faire vivre sa nombreuse famille. Esprit naturellemept éclairé, il comprenait les bénéfices de l’éducation et envoyait au collège un fils qui doit, -à l'instruction qu’il a reçue, la place qu’il occupe dans les bureaux de l’Hôtel de Ville.
Lorsque M. Melin s’enrôla dans la cohorte de ceux qui dépistent les criminels, il se fit de suite remarquer de ses chefs. Son courage dans la capture des assassins Craff et Pascal, à Batignolles, et le rôle qu'il a joué dans la solution des affaires Gàtebourse, Giraud, Oarr» pentier, l’ont désigné bien vite au poste d’inspecteur principal du servipe de sûreté. Il apporte dans l'exercice de ses fonctions un flair surnaturel... Pour en citer un exemple, je me vois obligé de remonter à une époque antérieure à celle des exploits que je citais tout à l’heure.
Un jour, un enfant tombe percé d’un coup de poignard
dans la rue de Bondy ; l’assassin se sauve, et toutes les recherches restent infructueuses. Quelque temps après, Melin lit machinalement, sur le bureau d’un collègue, une lettre où un père signalait au préfet de police la disparition de son fils, tourneur en cuivre.
Je ne sais quel instinct secret dit à Melin qu’il exis- -lait une corrélation entre ce fait et le crime impuni...
Deux jours plus tard, le coupable était amené par lui au dépôt.
Je pourrais écrire un volume sur ses récentes poursuites contre Lamirande. Lorsque ce détourneur de billets de banque arriva à Londres, il se rasa les moustaches, prit le nom de Thiébault, et, après un court séjour dans la capitale anglaise, il se rendit à Liverpopl, où il descendit à EngUMtel.
M. Melin, qui n’était distancé que de quatrejours par le coupable, parvint à trouver à Londres les traces de son passage, et il entrait dans Liverpool au moment où sa proie s’embarquait sur le Moravian. Le voleur avait fait, au préalable, l’achat d’un revolver, d’un paletot et de deux caisses de vin.
L’envoyé de notre police fréta aussitôt un vapeur, et il se promenait sur le port, à Ne-w-York, quand le Moravian entra en rade; mais il n’opéra pas l’arrestation du coupable à ce moment, ainsi que nous le croyions jusqu’ici.
Lamirande portait encore à bord le faux nom de Thiébault, s’était dit natif d’Anvers et s’était lié avec un Canadien nommé Valin, auquel il avait confié 6,000 fr.
Lorsque M. Melin eut, à force de démarches, obtenu les pièces qui autorisaient la prise du corps, il se rendit à l’hütel de la Métropole, où, sous le nom de Dyhers, Lamirande était descendu.
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— Avez-vous vu cet homme-là ici? demanda-t-il à un garçon de service on lui montrant la photographie de Lamirande.
J’ai dit la transformation que ce dernier avait fait subir à son visage en substituant les favoris de forme anglaise aux moustaches et à la mouche que portait le prodigue de Poitiers.
Le valet prit l’épreuve que lui tendait Melin, et il plaça la paume de sa main sur le bas de la carte, en sorte que le front, les yeux et le nez du personnage étaient seuls visibles.
— Oui, ce gentleman est dans la maison, dit-il aussitôt, il est justement en train de déjeuner.
Melin pénétra alors dans la sidle à manger, en fit le tour d’un air indifférent, entendit Lamirande qui annonçait son prochain départ pour la Nouvelle-Orléans ; puis il monta dans la chambre du criminel, trouva sur un meuble le chapeau acheté par lui à Londres, chapeau de feutre bleu Napoléon, portant au fond de la coiffe les mots : Dieudonné, rue de Richelieu, Paru, et certain, grâce à ces pièces concluantes, qu'il tenait son homme, il descendit pour opérer son incarcération.
Un nègre, employé dans l’hôtel, avait saisi au vol quelques mots de la conversation de Melin et du domestique. . ,
Il conçut, lui noir, le projet d’affranchir un blanc, et courut prévenir Lamirande de ce qui se passait. En retour de cet’ avertissement, Lamirande donna 50 dollars à Boule-de-Neige, et se mit en devoir de déguerpir par une porte dérobée. Mais il n’y a qu’une issue aux hôtels américains (mesure de prudence à l’usage des gens qui n’aiment point solder leur note), si bien que l’infortuné dut passer d'avant M. Melin, qui l’arrêta
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comme il montait dans l’omnibus avec armes, bagage et sacoche.
Lamirande nia qu’il fût le coupable qu’on cherchait, protesta et jeta les hauts cris; mais il 4ut se rendre en prison.
On connaît sa captivité, son procès et son évasion... mais sait-on pourquoi Melin partit pour le Canada, lorsqu’il apprit que sa proie lui échappait encore ?
Tandis que Lamirande était sous les verrous à New- York, bénéficiant des difficultés sans cesse renaissantes que ses avocats semaient devant l’activité de Melin, il recevait les fréquentes visites du délégué de la rue de Jérusalem.
— AhI disait l’incarcéré, si j’étais au Canada, vous ne m’auriez jamais ; car l’extradition n’j est pas en vigueur.
Cette exclamation réitérée causa sa perte.
Lamirande s’y rendit en effet sitôt qu’il eut recouvré sa liberté. Il s’alla cacher dans un village, à la Prairie, où il vivait oisif, jouant du violon (il entend fort bien le maniement de cet instrument), lorsque Melin, nanti des pièces nécessaires, remit le grappin sur son individu. Le fuyard était à bout de ressources. Use cachait alors sous le nom de Félix Gastier. Il avait écrit aux avocats de New-York, qui lui avaient extorqué 56,000 francs, pour leur emprunter 500 francs; mais ceux-ci avaient refusé.
— Sans votre arrivée, disait l’accusé h M. Melin, je serais mort de faim probablement.
Plus tard, lors du retour, M. Melin et M. Sipling, employé de la police canadienne, s’étant éloignés de Lamirande pour je ne sivis quel prétexte, le malheureux leur courut après.
— J’ai peur de vous perdre, dit-il; pensez donc que je n’ai pas un sou I
Il J a des sentiments singuliers chez certains hommes. Lamirande vient « subir » en France un procès et une condamnation infamante, et pourtant il a une peur affreuse de la mort.
En quittant le port de Douvres, le steamer se pencha brusquement sur le côté .
— Nous allons périr ! s’écria le pauvre diable en pâlissant.
Il est vrai que c'est l’amour de la vio qui l’a réduit â sa triste condition...
Je ne vous ai point parlé de la tablature nouvelle donnée à 34. Melin par des avocats anglais qui, prévenus par des affidés de New-York au moyen du télégraphe transatlantique, vinrent au débarquement lui contester la validité de sa conquête. Il dut, à Liverpool et à Londres, produire les pièces qui légitimaient son droit de prise, et toucha enfin Calais, après deux cent dix jours de labeurs, d’espoirs, de triomphes, de défaites, de déceptions et de soucis!
— Ouf! ! ! dit-il à Lamirande dès qu’il eut mis le pied sur le sol français.
— Mon cher monsieur, lui dit celui-ci, nous avons joué une partie; j’ai tout mis en oeuvre pour la gagner et je la perds, — voilà tout. Ce n’est pas la première fois du reste que j’ai de la déveine au jeu.
Cette phrase fait allusion à la fatale passion qui a mené Lamirande là où il est. Stimulé par l’idée que les hasards des cartes lui rendraient ce qu’il retirait des sacs de la Banque par une opération na'ive (il substituait des pièces d’argent à des pièces d’or), le coupable jouait un jeu d 'enfer, un jeu à vider lescaves de laBanque.
rNDISCRÉTrONS PARISIENNES
Après sa caisse faite, il filait à Angouléme, où il risquait jusqu’à trente mille écus dans une nuit. Il perdit une fois cent mille francs, et la confiance qu'il inspirait dans le pays était telle, qu’il obtint cette somme d’un riche meunier des environs.
Grâce à cet emprunt, il fit honneur à sa parole. Mais il rejoua, perdit encore, — et c’est là surtout que gît la principale cause de sa faute.
L’opinion de^ quelques personnes est que le vol de cent mille francs fait entre Lisle et Ostende, d’après le rapport du coupable, est controuvé, et que Lamirande a de l’argent caché quelque part ou confié à des complices. On Ta interrogé depuis son écrou provisoire au dépôt; il reste silencieux, morne et abattu. Je crois qu’on n’en retirera rien d’ici son départ pour Poitiers.
On me va peutrétre trouver bien indulgent, mais quand je songe aux tortures que ce malheureux a subies, subit et subira encore; quand je pense que son méfait ne lui a valu qu’une longue série d’humiliations et d’angoisses — aux tristes p „jsées qui l'ont dù assaillir, et au dénûment complet dans lequel on l’a trouvé, je me demande si sa faute n’est pas à moitié expiée, et si les rigueurs de Injustice humaine pourront augmenter les tortures de son âme labourée de remords.
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TABLE DES MATIÈRES
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