UNE AMBASSADE EXOTIQUE
Trois heures sonnaient hier, lorsque Nazar-Aga, premier interprète de la légation persane, débarquée récemment à Paris, m’introduisait en présence du général Hassan- Ali-Khan, aide de camp et ministre plénipotentiaire de S. M. I. le Schah de Perse.
Son Excellence travaillait.
Je me plains parfois de ma condition, qui m’oblige à noircir du papier tous les matins : j’ai tort.
Depuis tantôt un an que je passe en revue tous les personnages illustres de mon temps et toutes les Excellences d? la terre, je ne me souviens pas d’avoir trouvé ces êtres' oe nature transcendante autrement qu’assis devant un bureau, la tête dans leurs mains, poursuivant leur œuvre, accomplissant leur devoir et se donnant de la peine comme le plumitif famélique en mal du déjeuner du lendemain.
Or, il est évident que le moindre roitelet comme le plus petit ministre pourrait, s’il le voulait, se retirer
(les affaires et grignoter paisiblement le pain qu’il a sur la planche... Je suis donc coupable, — moi qui n’ai que la planche (et encore!) — je suis coupable, dis-je, de faire la moue chaque fois qu’il faut ine mettre à la besogne.
N’ai-je pas au cœur l’ambition qui a stimulé au départ ces êtres arrivés par la force de leur volonté? N’ai-je pas les mêmes appétits de gloire, la même soif d'honneur et de richesse? N’ai-je pas enfin dans l’àrae ce même désir de remplir ici-bas la mission échue à tout homme de bien?
<* Ah! être injuste et corrompu!... (c’est à moi que je parle), tu oses gémir sur ton sort et tu te permets des défaillances après avoir eu èous les yeux des exemples de zèle, de dévouement et de courage émanant de ceux-là mêmes qui auraient pu se dispenser d’en avoir! A l’œuvre, paresseux! raconte à celui qui te lit ce que tu as été voir et entendre en son lieu et place... Et ne gémis pas, ou sinon... »
J’avais besoin de m’adresser ce petit savon, étant bien mécontent de' moi depuis quelque temps.
Hassan-Ali-Khan, entouré de son personnel, était en train d’étudier une question d’économie politique lorsque je lui fus présenté. Je serais fort embarrassé de vous nommer l’économiste exotique dont il consultait les écrits, le livre ouvert sous ses grands yeux noirs étant imprimé en caractères islamites, et mon éducation n’ayant pas été poussée jusqu’à l’étude des langues asiatiques.
Mais ce que je puis vous affirmer, c’est qu'Hassan «'n’était pas couché », et qu’il travaillait comme travaillent rarement les gens qui ont fait dix-huit cents lieues trois jours auparavant.
Dès que je parus sur le seuil, Son Excellence se leva, m’invita à m’asseoir et me fit apporter une tasse de thé... c’est un usage persan. Là-bas, lorsqu’un étranger visite un homme de haute condition, on lui offre une coupe pleine de cette infusion. En France, on fait circuler en pareil cas un madère douteux et des biscuits moisis, et l’on octroie à son hôte les éléments d’une indigestion, En Perse, on préfère lui administrer un breuvage tonique et bienfaisant.
Bien bizarres, ces Orientaux!
-Au nombre des cérémonies de l’accueil, se range la présentation du kalian, — une manière de basson dont l’extrémité inférieure plonge dans un bain d’eau de rose, et dont l’orifice supérieur supporte une grille bourrée de tabac. Cet instrument, qui produit de la fumée et non de la musique, mérite notre estime, en ce sens que des vapeurs odorantes ont de tout temps été préférables aux'ondes sonores. '
Le KALIAN est remis à l’étranger par le kalianchi, valet affecté à l’entretien de ce narguillé.
Tous les membres de la légation persane sont vêtus à l’européenne, sauf la coiffure que vous avez tous vue à rOpéra-Comique, sur la tête blanche d’une célébrité de la rue. Ils mangent à la française, à l’exception du riz, dont leurs cuisiniers entendent la préparation d’une façon merveilleuse, et ils s’accommodent do nos usages en cosmopolites intelligents.
M. Nazar-Aga me disait que l’habitude la plus difficile à prendre pour Leurs Excellences est celle du siège et des fourchettes. Dans l’empire du Schah, on s’assoit par terre, sur ses talons, et l’on mange avec ses doigts.
D’où je conclus que l’application du procédé Ruolz à
Digiti^ed by Coogle
334 INDISÇHÉTIONS PARISIENNES
l’argenture des couverts n’a pas dû faire une révolution à Téhéran.
Hassan-AU-Klian est de vieille noblesse. Il a tous les instincts du soldat unis h toutes les aptitudes de l’homme d’État. Il ne doit pas à sa naissance le rang et les fonc> tions qu’il occupe : c’est à l’aide de son courage et de ses vertus militaires qu'il a conquis son grade. Ses expéditions contre les rebelles qui ont troublé la paix de l’empire du Schah sont fameuses dans toute l’Asie : on cite de lui des traits de bravoure qui donnent la chair de poule. Là, il plante un drapeau, le sabre à la main, au milieu de la mitraille; ailleurs, il escalade un bastion, tandis que mille fusils sont braqués sur lui... On peut dire d’Hassan-Ali-Khan qu’il est un enfant de la balle. ' /
C’est sous les murs de Hérat, ville insurgée, qu’il fit ses débuts... Un pressentiment me dit, lorsque j’eus l’honneur de voir hier ce diplomate guerrier, que sa vie recélait quelqu’un de ces actes qui dépassent par leur louable témérité les prodiges issus de l’imagination des romanciers. Ce mâle visage, troué de deux yeux étincelants; cette moustache noire, cachant à demi une lèvre accusée; ce front haut et basané, cette main noueuse et veinée, ce corps sec et altier, voilà plus d’indices qu’il n'en faut pour révéler un héros de batailles — plus de signes qu'il n'est nécessaire pour justifier l’accomplissement des prodiges de valeur qu'on va lire.
On assiégeait la cité rebelle . Il faisait nuit. Hassan avait alors dix-huit ans, et pour honorer le descendant d’une famille qui avait toujours bien mérité du trône de Perse, Mohammed-Schah l’avait promu au grade de serheng (colonel).
INDISCBÉTIONS PARISIENNES
Tandis que le jeune chef surveillait les travaux des tranchées, un des sapeurs employés au déblai d'une parallèle s’aperçut que la pointe de sa pioche frappait dans le vide. Il fit part de cette particularité & Hassan, qui approcha un falot du point désigné à son attention. La lumière éclaira l’entrée d'un souterrain à parois resserrées.
Hassam n’hésita point à s’engager dans ce boyau, étroit au point qu'on ne pouvait s’y tenir autrement qu’accroupi et les coudes au corps. Aussi, le colonel avait quitté ses armes et sa tunique, ne gardant, au cas où il aura sa vie à défendre, qu’un poignard entre les dents.
L’audacieux avança ainsi dans les ténèbres, agenouillé sur le sol humide pendant près de trois longues heures. Au détour de l’un des méandres de cette vole profonde. Hassan distingua erifin une faible lueur è quelques mètres, en face de lui. Il s'en approcha, haletant et le front baigné de sueur, ot reconnut qu’elle passait entre les planches disjointes d’une porto. Ayant collé sa prunelle à cet orifice, que l’obscurité du souterrain rendait plus lumineux, il aperçut les principaux chefs de l’insurrection qui tenaient conseil, assemblés dans la salle basse d’un bastion. Chacun d’eux était assis sui-un baril de poudre.
Je vous laisse à penser quelle émotion s’empara du colonel à ce spectacle. Il s’empressa de rétrograder, pressé d’annoncer sa découverte au quartier général, et d’en profiter pour anéantir d’un seul coup les meneurs de la rébellion, en portant l’attaque sur ce cdté de la ville. Mais après avoir rebroussé de cent cinquante mètres environ, son front heurta contre un obstacle... J1 avança les bras; ses mains rencontrèrent un mur de
INDISCKlh-IONS PARISIENNES
terre. Un éboulement, qui s’était produit tout à coup, barrait la route au bravo soldat. ,
Hassan prit alors une détermination de lion traqué. 11 revint à la porte qu’il abattit d’un coup de poing et tomba comme une bombe au milieu des chefs ennemis, consternés par cette apparition, défonça d’un coup de pied un des barils de poudre, en approcha une torche arrachée aux mains d’un esclave. Aussitôt une détonation formidable se fit entendre, et Hassan se sentit enlevé dans les airs par une force prodigieuse.
Lorsqu’il revint à lui, il se trouvait brisé et meurtri, le visage brûlé et un pied démis, dans l’une des tranchées creusées sous sa direction. Des hommes de son régiment l’entouraient et lui prodiguaient des soins.
— Donnez l’assaut! cria le héros en montrant la brèche qu’il avait ouverte par un acte surhumain, et qu’on apercevait fumante à cinquante mètres de là.
Deux heures après, Hérat était prise.
M. l’interprète attaché à la légation entend et parle le français comme Noël et Chapsal réunis. Ce fut par son intermédiaire que l'ambassadeur me souhaita la bienvenue et m’adressa, lorsque je pris congé de lui, de ces paroles aimables et flatteuses comme les sait dicter la seule imagination des Orientaux.