EPILOGUE
Le mariage, entre chrétiens, n'est pas seulement un contrat, il est un sacrement.
Dans les conférences qui précèdent, nous avons fait abstraction du sacrement.
Considérant l'union de l'homme et de la femme, au point de vue du droit naturel, nous avons essayé d'établir qu'à ce seul point de vue déjà, le contrat par lequel cette union se forme impliquait l'indissolubilité.
L'importance de cette doctrine est manifeste, à l'heure présente, à la veille du jour où une loi de divorce va être discutée au Parlement.
Si l'indissolubilité conjugale n'est que de droit religieux catholique, tous ceux qui ne sont
catholiques que de nom, tous ceux qui, partisans de la libre pensée, ne sont pas même catholiques de nom, voteront sans scrupule une loi qui leur donnera une liberté nouvelle dont les catholiques ne seront pas obligés d'user. Tout sera profit, dira- 1- on. Vous n'êtes pas catholiques ? remariez - vous ; la loi vous y autorise. Vous êtes catholiques? restez enchaînés ; la loi ne vous force point à rompre votre union.
Si, au contraire, il est prouvé que l'indissolubilité est de droit naturel : catholiques ou libres penseurs, le droit naturel nous gouverne, et il n'est pas plus permis au libre penseur qu'au catholique de décréter des lois contre le droit naturel.
Le droit naturel est discutable , je le sais : depuis les principes premiers qui en forment la base, jusqu'aux déductions plus savantes qu'une raison plus instruite et plus saine en sait tirer, depuis la propriété jusqu'au mariage indissoluble, tout peut être contesté. Les sophistes se sont donné, là, libre carrière, à commencer par celui qui a dit, au grand scandale de toute
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une génération avide d'or : « La propriété, c'est le vol! » jusqu'à ceux qui disent à une génération de mœurs faciles : « Plus de mariage! L'union libre ! »
Mais le sophisme ne détruit pas la vérité, et j'ai assez de foi en la raison cultivée de mes contemporains, pour affirmer que les incroyants eux - mêmes , dans leur conscience d'homme, sauront affirmer et maintenir le mariage indissoluble. Religieux ou civil, catholique ou protestant, le contrat conjugal demande la perpétuité; en consacrer légalement la rupture est une faiblesse, une abdication : voilà le vrai. Qu'on prouve le contraire.
Puisque des circonstances imprévues ont arrêté ces conférences, au moment même où elles allaient pénétrer dans le dogme chrétien, il nous a semblé utile, nécessaire, pour le complément de notre pensée, d'ajouter quelques pages, sous forme d'épilogue. Après avoir disserté du mariage comme contrat naturel, n'étaitil pas opportun d'en parler comme sacrement? Qu'on ne s'attende point, toutefois, à un traité
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complet : nous nous bornerons à quelques aperçus.
J'ai été frappé , en maintes occasions , de Tig^norance sin^julière , je ne dis pas des incroyants, mais des catholiques eux-mêmes, en ce qui concerne le sacrement du mariage. En quoi consiste-t-il? Quel en est le ministre? Quel rapport y a-t-il entre le contrat et le sacrement? Sont-ils sép arables, ou forment-ils une même et indivisible réalité? Quelle est Tinfluence du sacrement sur le contrat? Toutes ces questions et bien d'autres sont résolues de la façon la plus fausse et quelquefois la plus grotesque, à force d ignorance.
Interrogez ce grave jeune homme qui a toutes les distinctions d'un lettré intehigent et qui, demain, va répondre le fameux oui au prêtre catholique, posant la question décisive : « Un tel, vous prenez pour épouse uîie telle et vous lui promettez et jurez fidélité en toutes choses, comme un fidèle époux le doit à son épouse? » Demandez-lui : Qu'est-ce que le sacrement du mariage? Il vous répondra presque
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toujours : C'est la bénédiction que le prêtre nous donne à Fégflise.
Quel est le ministre du sacrement? — C'est le prêtre. Le contrat et le sacrement sont-ils identiques? — Non; car l'un se passe devant le magistrat et constitue le mariage civil; tandis que l'autre se reçoit devant Dieu, à l'église. Etc., etc. J'abrège l'interrogatoire.
Toutes ces réponses font sourire; il est impossible de voir plus de bonne foi naïve mêlée à plus d'ignorance, et cela sur des lèvres de lettré : c'est Terreur à cbaque mot; ce serait, à chaque mot, Thérésie, si l'hérésie pouvait être inconsciente et n'impliquait pas une opiniâtreté réfléchie.
Le sacrement du mariage ne consiste point dans la bénédiction du prêtre.
Le prêtre n'est point le ministre du sacreent, il n'est au' un témoin officiel et néces-
sau'e.
Le sacrement et le contrat ne sont qu'une même chose, indivisible; et la comparution des fiancés catholiques par- devant le maire n'est pas un mariage, c'est une pure formalité civile,
et comme une constatation lé^jale de ralliance qui va être contractée.
Il importe que de telles vérités soient comprises dans un monde où la religion catholique bénit encore presque toutes les unions : un cidte incompris n'a plus de signification; et ce qui est dénué de sens ne tarde pas à encourir le dédain.
La cérémonie du mariage devient, comme celle d'un enterrement : affaire d'étiquette.
L'acte essentiel qui seul importe, — le contrat religieux, — disparaît devant les mille détails secondaires et tout matériels dont on veut l'environner : le chaut des orgues et le parfum des fleurs, les tapis luxueux, les ornements étincelants, les sièges de velours cramoisi, l'allocution du prêtre, la brillante assistance et la toilette de la mariée. La pompe extérieure est tout ; le symbolisme n'est rien. Ce n'est pas le mariage qui préoccupe ; c est le mariage de première , de seconde, ou de troisième classe. — 0 civilisés, tout de forme et de surface, voilà bien votre génie 1
Li: mahiagf: chfiktien. 169
Qu'il nous soit donc permis d'exposer, dans sa vérité et sa (grandeur, la doctrine catholique i[aiorée et si méconnue sur le mariage chrétien.
Dans le droit naturel, — la religion chrétienne mise à part, — le mariage reste un simple contrat libre. Lorsque je dis libre, je m'explique : il ne faudrait pas croire qu'il soit loisible aux contractants de mettre à leur union, à sa plénitude ou à sa durée, des conditions arbitraires.
L'union est déterminée par la nature qui la veut perpétuelle et totale; et les contractants ne peuvent la vouloir autrement que la nature. Leur liberté consiste à s en abstenir ou à la nouer : à leur gré.
Quand bien même, pour sanctionner le contrat, on ferait appel au serment, et à Dieu, ce ne serait point là encore un sacrement. Voici comment, dans la religion chrétienne, le contrat naturel devient un contrat sacramentel.
Le sacrement implique une double idée : l'idée d un signe ; car le sacrement symbolise
une chose sainte, et l'idée d'une grâce ou d'une force morale attachée à ce signe ; car tout sacrement est un organe mystérieux de sanctification. Dieu seul peut instituer de tels symboles; car la force morale ou la grâce n'a d'autre foyer que lui. La force morale est une impulsion vers le Bien, la grâce est un entraînement de charité vers 1 Infini vivant, personnel. Une telle impulsion, de tels entraînements ne peuvent être produits que par le Bien et T Infini vivant luimême.
Quand il arrive à l'homme de déterminer dans son semblable un de ces mouvements supérieurs, c est un signe que le bien l'entraîne déjà lui-même et que Dieu Fa visité de sa lumière ardente. Si le Christ a soulevé le monde, s'il y a allumé cette flamme inextinguible d'une charité que le monde ne soupçonnait pas, c'est qu'en lui, suivant la doctrine de saint Paul, la plénitude de la Divinité habitait substantiellement.
Le sacrement est une parole sensible de Dieu ou du Christ.
L'homme parle avec de l'air en ondulations ;
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sa parole communiquée à d'autres intelligences y éveille nécessairement, si elles sont attentives, une idée. Dieu parle à sa manière, non avec des sons, mais avec des réalités vivantes; il parle non seulement par Thumanité du Christ qui est son grand symbole et son signe éclatant, mais par les signes moindres et les symboles secondaires que nous nommons les sacrements : Teau du baptême , Thuile de la confirmation, le pain et le vin de Teucharistie, Faveu confessionnel des fautes, le contrat libre du mariage.
A sa parole est attachée une idée et une force. Quiconque use de ce symbole et de ce signe avec intelligence, entre en communication avec l'idée divine et, s'il en est cligne, reçoit la force et la grâce de Dieu.
Mais entre l'homme et Dieu quelle différence! L'homme parle : il ne peut répondre ni de l'attention qui sera donnée à sa voix, ni de l'impression produite. La parole de Dieu est efficace : elle aveugle et elle éclaire ; elle endurcit et elle inspire; elle secoue et elle apaise; elle modère et elle entraîne ; et pour peu que
172 Lt MARIAGE CHRKTIKN.
la liberté se laisse pénétrer par l'attrait divin, elle trouve dans le symbole constitué par Dieu la plénitude de l'énergie et de la lumière, de la vérité et de la vertu.
Si le mariage est un sacrement, aux yeux du cbrétien, ce contrat libre entre l'homme et la femme devient, dès lors, pour eux, non pas une simple démarche de la volonté humaine se liant à une autre volonté dans le but de constituer une famille, — le contrat libre devient un symbole exprimant une idée sainte, une idée divine, et communiquant à ceux qui se marient une force morale et une grâce appropriée.
Cette idée, quelle est-elle? L'apôtre saint Paul l'exprime avec sa force accoutumée dans l'épître aux Éphésiens. (Ch. v.) Il faut relire ces paroles, si 1 on veut entrer dans la grandeur du mariage chrétien. Nous les traduisons ici, dans leur sainte énergie : Que tes femmes soient soumises à leurs maris, comme au Seigneur ;
Car l'homme est la tête de lafemme^ comme le Christ est la tête de l'Eglise, Lui, le sauveur de son corps.
Lr MARIAGE CHIIKTIEN. 173
Donc, comme C Ecj lise a été soumise au Clivist, que les femmes aussi le soient à leurs maris, en toutes choses.
Hommes, aimez vos femmes, comme le Christ a aimé r Eglise et s'est livré lui-même pour elle,
Afin de la sanctifier, en la purifiant par le baptême de l eau dans le Verbe de Vie,
Afin de se préparer à lui-même une Eglise glorieuse, n ayant ni tache, ni rides, ni rien de tel, mais sainte et immaculée.
Pareillement, et à cet exemple.^ les maris doivent aimer leurs femmes comme leur corps. Celui gui aime sa femme s'aime luimême.
Personne jamais n'a sa propre chair en haine : il la nourrit plutôt et il l'entretient avec soin, comme le Christ l'Eglise,
Car nous sommes les membres de son corps, nous sommes de sa chair et de ses os.
C'est pourquoi l homme abandonnera son père et sa mère, et il s'attachera à sa femme : et ils seront deux dans une chair.
Ce sacrement est sublime: mais je l'affirme dans le Christ et dans l'Eglise.
Pourquoi, suivant le mot de saint Paul, ce sacrement est-il sublime? En quoi l'union de l'homme et de la femme devient-elle quelque chose de si grand?
C'est que, suivant saint Paul, elle représente Tunion du Christ et de l'Église, de Dieu et de l'Humanité, du Verbe et de la Chair.
Or, quand éclairé de toute science, inspiré par une large philosophie, et ravi par les affirmations supérieures d'une Foi que Dieu même conduit, l'homme suit la grandiose évolution des choses, lorsqu'il essaye de se rendre compte des phénomènes de la nature et de surprendre le fil du drame de l'humanité ; lorsqu'il cherche la loi souveraine à laquelle tout obéit, dans la nature, dans la vie, dans la pensée, dans les individus et dans les groupes, dans la création visible et dans le Créateur invisible, — 1 homme comprend que cette loi unique, c'est l'union.
Union des atomes et union des forces, union
LK MARIAGE CHRF/riEN. 175
des cellules et union des soleils, union de la matière et de l'esprit, union des individualités et des volontés, union de Ihomme et de la femme, union de l'homme et de Dieu, du Verbe et de la Chair : voilà le drame infini. Or, entre ces unions sans nombre qui se nouent et se dénouent, se complètent et se superposent, se combattent et s'harmonisent, s'appellent et se repoussent, et dont le jeu savant constitue la vie universelle, — l'intelligence cherche-t-elle Tunion la plus élevée, la plus parfaite, la plus puissante, celle qui rapproche les choses les plus distantes, celle qui met en communication intime tout ce qui est, tout ce qui vit, tout ce qui meurt, celle qui est l'agent le plus efficace de l'union entre les hommes et Dieu? Elle le reconnaît sans effort, c'est l'union, en unité de personne, de la nature divine et de la nature humaine, telle qu'elle a été réalisée dans le Christ. De même que l'homme réunit la matière et l'esprit dans l'unité de personne ; de même le Christ, dans l'unité du Verbe, a réuni la matière, l'âme et Dieu : c'est le mariage parfait.
176 LE MARIAGE CHKETIEN.
Je comprends, dès lors, le mot de saint Paid : L'union de L'homme et de la femme est un grand symbole... dans le Christ et dans i Eglise.
Il a plu à Dieu d'élever cette union dans une sphère plus haute. Entre chrétiens, elle n'est plus seulement un acte physiolog;ique, tel qu il se retrouve partout où la matière prévaut ; elle n est plus seidement un accord libre et un contrat de deux volontés aimantes et assermentées, se confondant et s unissant pour vivre d'une même vie, d'une même pensée, d'un même idéal, auprès d'un foyer inextinguible; non, elle est encore et surtout le signe vivant de l'union sans pareille, de ce qu'on pourrait nommer audacieusement peut-être, — le mariage éternel qui consomme, dans l'unité, toutes choses, au ciel et sur la terre, dans l'humanité et en Dieu.
Telle est lidée divine du mariage.
— 0 fiancé, y songes-tu? Les inspirations grandioses de la foi viennent-elles ouvrir à ton amour des perspectives éthérées où il peut s'élever et s'affranchir des tyrannies de la matière? Je te plains, si tu n'entends pas et surtout si tu 1
LE MARIAGi: CHRETIEN. 177
ne comprends pas ces ensei{^nements célestes. Tu ne parviendras pas à maîtriser Tanimalité rebelle; et Tétincelle divine, cachée et captive dans ton cœur, y restera latente comme le feu dans le silex endurci. Je plains ton foyer; je plains ta femme; je plains tes enfants; je te plains toi-même.
Qu'est-ce qu un foyer, une femme et des enfants, qu'est-ce qu'un père, sans lamour? et qu'est-ce que lamour, si une idée divine ne le relève ?
L'idée ne suffit pas au sacrement ; et le mariage des chrétiens est plus qu'un svmbole : il contient la force même de Dieu et du Christ pour le bien des croyants qui le contractent.
Une et indivisible en elle-même, la force de Dieu se répand en toutes choses avec harmonie. Elle soutient et porte tout : atomes et soleils, impidsions fatales et volontés libres. Dès que deux êtres s unissent, elle intervient; et elle régit les combinaisons que T affinité matérielle provoque aussi bien que les combinaisons mystérieuses qui, dans l'humanité, marient 1 homme
lis LK MARIAGE CHRETIEN.
et la femme. Toutefois, dans runion conjugale des chrétiens, au lieu de produire la seule affection humaine qui se fonde sur la nature déterminée des deux conjoints, elle engendre une affection supérieure, d ordre divin, telle que Faffectiou dont le Christ a aimé les hommes et dont le Verbe lui-même a aimé l'Humanité.
Autant le Christ est au-dessus des êtres humains, autant son amour dépasse le nôtre, et autant la force de Dieu dépasse la pauvre énergie de notre nature, autant l'amour qu'il verse à flots dans l'âme des chrétiens vivants surpasse celui qui remue les entrailles de l'homme. L'un n'est qu'une flamme terrestre; Tautre est le feu du ciel. L'un est toujours attiédi par l'égoïsme ; l'autre, épuré de tout ce qui est limitation matérielle et humaine, voit son ardeur s'accroître à l'infini. L'un n'est que Famour de l'homme; l'autre est rameur de Dieu.
Dès lors, un type, un idéal sans tache, éblouissant, plein de suavité et d'entraînement, plane au-dessus des foyers toujours un peu tristes et froids de 1 humanité : c'est le foyer,
si l'on ose ainsi parler, du Christ et de l'Église, du Verbe et de riiomme.
Qui éteindra la flamme sortie de cette union divine? Qui rompra ce mariage mystérieux ?
Ce qu'a été le Christ pour l'Eglise, il faudra que le mari le soit pour sa femme. Or le Christ a aimé l'Eglise ; il est mort pour elle ; il Fa sanctifiée par sa mort. — Mari, tu feras comme ton maître : tu aimeras, tu mourras, s il le faut, et tu sanctifieras celle que ton cœur aura choisie.
Ce qu'a été 1 Église pour le Christ et ce qu'elle est toujours, la femme le sera pour son mari. Or, 1 Église tient au Christ par la foi, par la charité, elle lui est docilement soumise, et elle ne cesse de lui donner, à travers les siècles, au milieu des peuples, des fils toujours grandissants. — 0 femme, imite l'Église ; et souviens-toi que tu seras sauve devant Dieu, selon saint Paul, en engendrant des fils, et en persistant dans la fidélité, dans L'amour, dans la sainteté et dans l'austérité (1). Ne t'effa-
(1) 1^* Ép. àTiinoth. Gh. II, V. 15.
rouche pas de la rudesse de i apôtre. Il a parlé de toi avec cet accent viril qui convenait à son fjénie ; et il ne ta guère montré son affection, qu en ne te ménageant aucune vérité et en ne te faisant grâce d aucun devoir. Tes ennemis sont ceux qui te flattent : écoute donc saint Paid qui ne t'a jamais flattée.
Ce qui te sauvera devant Dieu et devant les hommes, sache-le : ce sont tes fils, in filioriim (jeneratione, ne les refuse jamais; cest la fidélité, in fuie, ne trompe jamais ton mari, pas même dans le secret de ta pensée et dans les replis de ton cœur subtil; c est 1 amour, in dilectione, si tu aimes, tu seras fidèle, garde ton cœur comme une vestale, le feu sacré ; c est la sainteté, in sanctificatione cuni sobrietate, défie-toi de la matière et de ses enivrements. Pétrie d'un limon moins grossier que l'homme, souviens-toi quil faut en dégager l'esprit, et qu'une de tes grandes fonctions est de préparer à l'âme de tes fils, non pas un corps accablant et dévorant qui 1" opprime et la tue, mais une matière déjà épurée par ta tempérance et tes sacrifices.
C'est vers ce type divin que la force de Dieu pousse avec suavité Thomme et la femme qui, en s'unissant, comprennent le caractère sacramentel du maria(}e.
Ces quelques aperçus peuvent aider à comprendre Terreur grossière de ceux qui ne voient dans le mariage religieux qu'une simple bénédiction donnée par le prêtre, à l'église, avec plus ou moins de solennité.
Le mariage chrétien implique le contrat; il est le contrat lui-même, élevé à la dignité de sacrement, c'est-à-dire, comme nous l'avons expliqué, devenu le symbole d'une chose sainte, à savoir l'union du Verbe et de la Chair, du Christ et de l'Église, et linstrument ou 1 organe d'une force divine, la force de vivre entre époux, comme le Christ et 1 Église, dans la loi d un invincible amour.
Ici s'élève une grave question, pleine d'actualité, une question dont la réponse est ignorée, que dis-je? absolument faussée dans un très grand nombre d'esprits : je veux parler des rapports entre le contrat et le sacrement.
Sont-ils séparables ou inséparables? sont-ils une même chose indivisible ou deux réalités distinctes ?
L'importance de ce problème tient à ce qu il se mêle à celui des rapports de FÉglise et de l'État, au sujet du mariage.
Certains juristes cherchent à établir la séparation radicale du sacrement et du contrat.
Voici leur doctrine. L'union d'une chose] avec une autre n'en saurait changer la nature : le sacrement, sans nul doute, est d'un ordre supérieur au contrat : il peut l'ennoblir, le sanctifier, le diviniser même ; mais le contrat demeure, et comme, de par sa nature, il tombe sous la juridiction civile, tandis que le sacrement est, de par sa nature, sous la juridiction ecclésiastique, ils restent essentiellement dis^ tincts l'un de l'autre. Cette conclusion devient encore plus certaine, si l'on se rapporte à l'idée fondamentale qui semble avoir toujours inspiré le Christ. A-t-il jamais songé à soumettre à l'Église ce qui était du domaine civilî Au contraire, il a voulu qu'on rendît à César ce qui est à César. Pourquoi donc aurait-il, en
i,K maiiia(;e CHRF.TIKN. 183
élevant le mariage à un ordre supérieur, annihilé, détruit le contrat? Le contrat, dans la législation christique , est resté ce qu'il était, soumis à la juridiction civile.
Une telle doctrine est en opposition formelle avec le dogme chrétien, non moins qu'avec le droit naturel.
L'erreur fondamentale des juristes consiste à admettre une distinction réelle, là où il n'existe qu'une distinction idéale et de raison. Autre est l'idée du contrat, autre l'idée du sacrement ; mais, lorsque deux chrétiens s'épousent, le contrat et le sacrement s'identifient ; et le contrat et le sacrement ne sont pas plus séparables, en réalité, que, dans le même individu, l'homme ne l'est du chrétien.
Cette conclusion s'impose rigoureusement, de quelque côté qu'on envisage le problème.
Par le seul fait que le mari et la femme expriment, suivant le rite de lÉgUse, leur consentement mutuel par paroles ou signes sensibles, ils sont unis, et ils le sont sacramentellement : comment séparer le sacrement du contrat ?
Veut-on une nouvelle preuve? Qu'est-ce que le sacrement matrimonial? Cela même que le Christ a voulu instituer, comme le symbole de son union avec TÉglise et comme la source vive d'une grâce appropriée : or, ceci ne s'applique qu à lunion scellée par le contrat qui est tout ensemble ce symbole et cette source vivante : encore une fois, est-il possible de séparer ces deux choses ?
De là vient que si le contrat est nul, il n'y a pas de sacrement ; et si les conditions requises au sacrement font défaut, il n'y a pas de contrat.
La nullité de Tun entraîne toujours et nécessairement la nullité de l'autre.
Jusque dans les affaires civiles ne trouvonsnous pas un exemple à l'appui de la vérité que nous défendons ? Les contrats humains sont accompagnés de certaines formes solennelles sans lesquelles ils n'ont aucune valeur juridique. Qui a jamais distingué, comme deux réalités séparables, le contrat et ses formalités? Pareillement, le consentement mutuel donne naissance du même coup au mariage et au
sacrement; pourquoi le distin^erait-on du sacrement ou du mariage? Il ne fait qu\in avec
eux
Mais à quoi bon tant insister? Une telle doctrine est inattaquable, et on ne pourrait la nier sans porter atteinte à l'intégrité de la Foi. L'histoire de l'Église est là pour Tétablir dune manière irréfutable. Les mariages clandestins, parmi les chrétiens, avant le Concile de Trente, ont-ils été et doivent-ils être considérés par 1 EgUse comme de vrais mariages et des mariages sacramentels? Le Concile de Trente l'a défini (1). Dans ces mariages, le contrat et le sacrement étaient-ils identiques? Assurément, puisque lÉglise n'y intervenait en rien, ni par elle-même, ni par ses ministres. La conséquence de l'identité du contrat et du sacrement s'impose encore, et cette fois, comme doctrine catholique.
L'opinion contraire a été, du reste, formellement condamnée par divers papes et notamment par Pie IX, dans un bref où, réprouvant
(1) Concil. Trident. Sess. XXIV. De réf. matriui. Gapit. I.
les ouvrages de Jean Népomiicène Nuytz, professeur de droit canon à Tuniversité de Turin, il s exprime ainsi : Plus dune erreur sur le mariage y est enseignée, entre autres que le sacrement du mariage nest quun élément accessoire du contrat, et par conséquent séparable de lui; que, de plus, le sacrement lui-même consiste dans la seule bénédiction nuptiale (1).
Qu'on ne s étonne pas de nous voir insister sur ce point de doctrine. Il est presque universellement ignoré. Des traités des juristes, Terreur s'est répandue dans les codes de divers peuples, en France, en Belgique, en Italie, en Autriche, et des divers codes, elle a envahi, forte de son autorité légale, Topinion publique. Là, elle est devenue préjugé^ c'est-à-dire erreur résistante, obstinée.
Et même, s il faut tout dire, il ne m'est pas prouvé que les catholiques en soient exempts. Je ne parle pas assurément de ceux qui ont la connaissance approfondie de leur foi; je parle de ces croyants, — et le nombre en est grand, —
(1) Condamnation et défense des œuvres de Jean Népomucène î^uvtz. Rome, 1851.
qui ne savent pas, qui ne pensent pas. Combien, parmi ceux-là, sont dans le préjugé que j attaque ! Ils s'en vont avec naïveté passer le contrat devant le maire qui croit, avec autant de naïveté, les marier civilement ; et cela fait, ils vont recevoir, avec une émotion religieuse, la bénédiction sacerdotale, dans laquelle, pour eux, comme pour Jean Nuytz, consiste tout le sacrement.
Cette erreur courante est appuyée sur une autre plus grave et qu'il est urgent de signaler.
La voici dans sa formule exacte : le mariage est un contrat ; tous les contrats relèvent de la juridiction civile ; donc, — en tant que contrat du moins, — le mariage est du ressort de l'État. De là est née cette idée singulière, irrationnelle, tyrannique et anticatholique du mariage civil.
Le mariage est un contrat : sans doute ; mais non pas essentiellement civil; il est avant tout et nécessairement un contrat de droit naturel. Il ne relève originairement que de la nature de
l'être humain et de Dieu, créateur de l'homme. Là où le Christ Rédempteur n'a point été reconnu, le mariage est une convention libre entre l'homme et la femme à laquelle nulle puissance humaine n'a le droit de s'opposer. C'est un droit premier, inaliénable de celui qui a été créé mâle et femelle et qui n'a, j'aime à le redire, d'autre loi que la nature, d'autre maître souverain que Dieu.
Lorsque le Christ a été reconnu, le mariage se transforme : et de même que l'homme devient un chrétien; de même le mariage, de simple contrat, passe à l'état de contrat sacramentel.
Il reste ainsi subordonné à la loi de nature qui régit les contrats et à la loi christique dont la garde est donnée à FÉglise qui régit les sacrements. Je comprends donc le mariage naturel, tel que des païens ou des infidèles peuvent le nouer, et le mariage chrétien tel que les disciples de Jésus l'entendent. Quant au mariage civil, je ne le reconnais pas. Où serait sa place? Et en quoi consisterait-il?
Que les partisans de ce prétendu mariage veuillent nous l'apprendre.
— C'est celui-là même que vous appelez le mariage naturel, disent-ils. Je réponds : Là est Terreur radicale, et je veux la démasquer ; car non seulement elle porte atteinte à ma foi de chrétien, mais elle blesse mon indépendance d homme, dans le plus profond de la conscience et dans un des droits les plus inaliénables de Tindividu.
Si le mariage, contrat naturel et libre, appartient à FEtat, qui ne le voit? TEtat aura le pouvoir de T empêcher ou de le rompre. Le lien, — ce hen que ma conscience proclame indissoluble, — il pourra édicter des lois pour le briser! Et si son autorité est légitime, je devrai donc lui obéir? Non certes, pas plus que lEtat ne me fait propriétaire, il ne fait de l'homme et de la femme un mari ou une épouse. La propriété est de droit naturel, individuel : l'État peut la prendre sous sa tutelle, il ne peut ni la créer ni la supprimer. Pareillement, le mariage est de droit individuel, primordial : libre à lui de le protéger. Toute intervention qui, de sa part, prétendrait s'opposer à ce droit, serait un attentat. Avant l'État, la famille; avant la famille,
l'homme et la femme. L'État complète la famille ; il doit la sauvegarder, mais non en confisquer les droits; 1 État et la famille, à leur tour et ensemble, doivent consacrer et agrandir les droits de 1 individu; mais y porter atteinte, jamais!
Je m'étonne qu'en ce siècle de liberté, on ait pu descendre jusqu'à méconnaître ainsi la charte indestructible de la liberté individuelle.
Mais non, ils ne voulaient pas être libres, ceux qui ont poussé à la folle émancipation des consciences; quelques-uns du moins. Ils ont pris pour la sainte fièvre de lindépendance ce qui n'était que les fébriles impatiences du joug. Ils ont écarté la tutelle de FÉglise, et à mesure qu ils lont secouée, ils ont rendu plus lourdes les chaînes forgées par TÉtat. Était-ce la peine de crier à la délivrance?
— Et de quoi vous plaignez-vous ? diront ces faux libérateurs. A la place de l'autorité de l'ÉgUse nous avons mis l'autorité de l'État, de l'État moderne, intelligent et civilisé. — Non, j'aime mieux ma vieille foi. Après tout, quand
j'obéis à l'autorité religieuse, c'est ma conscience qui parle et qui agit; les sbires sont écartés : je n'entends point le cliquetis des chaînes ; je ne vois plus la flamme des bûchers. Mais quand l'État parle, ma conscience s'effare : ce qui se commande à la pointe de l'épée inquiète et blesse toujours les âmes fières et libres. Si j'obéis, je ne veux pas qu'on m'accuse dem'être courbé comme un esclave ; et le seul moyen de me laisser digne, dans l'obéissance, c'est d'abaisser les faisceaux des licteurs et de me parler comme le Christ, — désarmé !
Alors, que va-t-il rester à l'État, si le droit naturel d'une part et le droit religieux d'autre part, — l'un représenté par la conscience et par le Dieu invisible, l'autre par l'Église catholique et le prêtre, — s'emparent du mariage ? Il ne reste plus rien, en effet, en dehors du contrat naturel et du sacrement.
Je veux montrer aux légistes que mon culte pour la liberté de la conscience individuelle et de la foi ne me fait point méconnaître les droits et le rôle de l'État.
J'admets le mariage civil : mais je dois explicper le mot et la chose.
Les vrais serviteurs de TÉtat ne sont pas ceux qui disent : Il peut tout; ce sont ceux qui disent : Voici son domaine. Dans ces limites, il ne trouvera pas de serviteurs plus dociles que moi. Car on sait d'autant mieux obéir qu on a le sentiment plus exact de ses devoirs et de ses droits.
Le mariage civil, c'est le contrat conjugal, sacramentel ou non, en tant qu'il est reconnu civilement, et placé sous la sauvegarde de la loi. Un homme et une femme se marient dans une nation. L'autorité civile le constate ; elle l'enregistre officiellement. Elle met sur les deux conjoints son étiquette; et elle se charge, pour le bon ordre public, de veiller à tous les effets c/vi/s de cette union. Question de dot, d'héritage, de testaments; question de naissance et de mort : à l'État de les régler, comme il règle et surveille toutes les transactions humaines. Mais le lien conjugal lui-même, sa formation ou ses empêchements, il ne lui appartient pas d'en connaître. S'il le fait, ce n'est point en son nom propre; c'est au nom du droit na-
turel auquel il obéit, ou du droit religieux dont il aura accepté, à titre de loi civile, les prescriptions et le code.
Que font donc les catholiques, aujourd'hui, lorsque, suivant le code civil, ils se présentent devant le maire, avant de paraître au temple, devant le prêtre? Un mariage civil? — Non. Ils accomphssent une formalité? Passent-ils le contrat? —Non, ils se montrent, afin que l'État, représenté par son officier civil, enregistre le futur mariage de Monsieur im tel et de Mademoiselle une telle. Cest tout.
Les légistes vont se scandaliser. Je le regrette ; mais faut-il, pour complaire au légiste, manquer à sa conscience de chrétien? Qui oserait le dire?
Alors, c'est une innocente comédie que la comparution des fiancés devant lécharpe? — Pourquoi? N'est-ce pas, au contraire, une démarche solenneUe, que la déclaration publique qu'un nouveau foyer va s'allumer dans la patrie ? Voilà le seul et le grand sens de cette formalité.
— Ce n'est donc pas là le mariage .^ Que
les gardiens du code me le pardonnent; mais il faut bien le dire, non, rien n'est fait devant la conscience et devant Dieu : je ne parle que des catholiques, bien entendu. Après le conjungo du maire, les fiancés restent de simples fiancés comme avant.
— Et si lun d eux refusait de se rendre à l'église, pour y prononcer, devant le prêtre, le fameux oui, il n'y aurait pas de mariage?
— Il n y aurait pas de mariage : devant la conscience et devant l'Église.
— Mais il y en aurait un pour l'Etat.
— Les légistes le disent; mais qu'est-ce que les légistes devant la conscience et devant Dieu; s ils disent oui et que la conscience et Dieu disent non?
— La force publique interviendra; elle obligera les deux conjoints à vivre l'un avec l'autre, comme mariés.
— Qu'importe la force publique, encore une fois, quand elle n'a pour elle ni le droit sacré de la conscience libre, ni l'approbation du Dieu de la conscience ! Elle n'est plus qu'un instrument de tyrannie.
Nous signalons avec sincérité, et une religieuse indépendance, cette singulière attitude du code civil à 1 égard du mariage chrétien.
Elle n'est ni libérale, ni religieuse. Elle peut mettre, en de tristes conjonctures, le citoyen aux prises avec sa foi : de quel droit? On reconnaît bien vite que ce n'est pas l'esprit de liberté qui a rédigé ces articles du code ; il nest pas malaisé d'y voir à chaque titre, à chaque mot, la griffe de ce rude autoritaire qui ne souffrait guère d'autre sceptre que le sien, et qui, dans sa législation oppressive, a été servilement aidé de légistes complaisants, plus remplis de préjugés contre la religion que d'amour de la justice et de la liberté.
Combien j'estime plus ces législations respectueuses de toutes les consciences et qui préféreraient se séparer franchement de la religion, plutôt que de la contredire ou de lui faire ces guerres juridiques pour la prééminence !
Un corollaire de la double erreur que nous avons essayé de mettre à nu, et qu'il faut aussi
196 LE MARIAGE CHRKTiEN.
écarter, c'est que le ministre du sacrement de mariage est le prêtre.
Bien qu'elle ait été soutenue, jusqu'au Concile de Trente, par des théologiens dont le nom seul est une autorité, il ne semble pas qu'aujourd'hui une telle opinion puisse être enseignée sans erreur. La doctrine de l'Eglise catholique est que les contractants euxmêmes, les contractants seuls, et non le prêtre, sont les ministres du sacrement de mariage (1).
Que de fiancés seront surpris en lisant ces pages, et en apprenant le rôle qui leur est dévolu! Que de mariés vont se dire : J'ai été le ministre de mon mariage, sans le savoir, et j'ai toujours cru que le prêtre m'avait marié.
Le prêtre est le témoin officiel, le témoin m nécessaire, désigné par l'Église : il bénit et il prie; mais il ne confère pas le sacrement, il n'en est pas le ministre. Et comment pourrait-il l'être? Le sacrement du mariage, nous l'avons vu, est essentiellement constitué par
(Ij Voir J. Perrone. De matrimonio christia. Toi page 165.
le libre consentement, extérieurement exprimé, des deux époux : donc le ministre du sacrement, ou, en d'autres termes, celui qui le produit, celui qui en est Fauteur, c'est celui-là même qui émet le libre consentement ; par conséquent, ce sont les conjoints. D'ailleurs, jamais dans l'Eglise catholique on n"a reconnu entre chrétiens de mariages qui ne fussent aussi des sacrements ; et tous les mariages clandestins qui, avant le Concile de Trente, se célébraient sans prêtre, ont été déclarés, parle Concile même, vrais et légitimes, et reconnus par lui comme des sacrements. Il fallait bien un ministre : il n'était et ne pouvait être que les mariés eux-mêmes.
Et pourquoi tant s'étonner? Si l'on vivait moins dans l'ignorance des mystères religieux ; si au lieu de se complaire vainement dans une pratique cultuelle dont on ignore le profond svmbolisme ; si l'on mettait dans sa Foi un peu plus de lumière et moins de routine ; si, au lieu de se concentrer dans la ferveur d'un sentimentalisme aveugle, on essayait d'ouvrir les yeux; si au zèle impétueux qui veut toujours agir on
joifjnait la sainte ardeur de connaître les mystères de Dieu ; si 1 on regardait enfin vers le Père de la lumière, — on s'étonnerait moins des grandeurs d'une religion qui a le secret de tout ce qui est beau, harmonieux, rayonnant.
Les chrétiens ne savent donc pas qu'ils sont un peuple de rois et de prêtres? et qu'unis au Christ, ils participent de son onction royale et sacerdotale (1). Comme dans une démocratie parfaite tous les citoyens prennent leur part du gouvernement du pays, dans la grande assemblée des croyants aucun de ces petits qu'a aimés le Christ, et qui constituent son peuple, n'est frustré dans le lot qui lui revient du royal et sacerdotal héritage.
Prêtre : tout chrétien peut, à un certain degré, revendiquer ce titre. Tout chrétien n'estil pas élevé à un ordre surnaturel?
Tout chrétien n'est-il pas destiné à servir Dieu et à lui offrir un culte surnaturel?
Tout chrétien n'a-t-il pas le droit d'accomplir certains actes du culte divin, de recevoir et
(1) I Petr., ch. II, V. 9. Gens sancta, regale sacerdotium.
d'exercer certaines charges dans l'Église de Dieu?
Or, c'est en cela même que consiste ce caractère sacerdotal dont est marqué par Dieu tout chrétien, et qu'il n'est au pouvoir de personne de lui ravir.
Au sens rigoureux du mot, et sans métaphore, riiomme et la femme, en se mariant devant Dieu et devant le Christ, accompUssent une fonction sacerdotale : ils sont prêtres. Ils constituent, sur l'ordre du Christ, et ils nouent cette chaîne sainte et indissoluble qui va les rattacher l'un et l'autre, pour toujours. Tous ceux qui les entourent, et le prêtre lui-même, ne sont que des témoins : eux seuls accomplissent l'acte sacramentel qui donne à leur union sa plénitude, sa sainteté et sa plus haute garantie.
On ne saurait trop inculquer ces vérités qui, en rappelant au chrétien ses droits religieux et sa dignité, ont toujours pour effet d'augmenter en lui le sentiment de sa responsabilité morale et de le lier plus étroitement à ses devoirs. Ce n'est pas en cultivant la passivité
dans l'homme qu'on le perfectionnera ; la passivité le rapproche de la matière et de Finstinct ; c'est en favorisant son activité spontanée, l'activité le rapproche de celui que les anciens philosophes nommaient si bien iacte pur. Or, le premier moyen de stimnler l'activité des croyants, c'est de leur dire : « Souvenez-vons que vous êtes de la race des dieux ; tous rois, tous prêtres ; souvenez-vous que vous êtes quelquun. »
On ne se ferait qu'une idée imparfaite du mariage chrétien, si, après en avoir analysé la notion sacramentelle et 1 indissolubilité, après avoir montré l'identité réelle du sacrement et du contrat, signalé les conséquences importantes qui découlent de cette doctrine, on ne s'efforçait de voir ce que gagne l'élément naturel du contrat sous linfluence du sacrement.
Ceux qui se complaisent à croire ou à dire que la religion diminue les hommes, que répondront-ils en voyant le contrat naturel du mariage si ennobli, si perfectionné, si raffermi par la religion? Renonceront-ils à leur étroit préjugé
et reconnaîtront-ils enfin que 1 homme peut bien rapetisser Dieu, hélas ! clans son pauvre esprit, mais que Dieu, dès qu'il intervient, ne peut que compléter et exalter Ihomme ?
L'élément sacramentel, dans le mariage, pénètre le contrat naturel de part en part, et il ajoute singulièrement à tout ce qui en fait déjà le charme, la grandeur et l'inviolabilité.
Quand deux êtres humains s'unissent en dehors de toute religion, il manque à cette union son élément le plus sublime : la croyance, c'est-à-dire lidée que F être intelligent se forme du Principe des choses. Nul ne le contestera : ce qui est le plus profond dans un être intelligent, c'est sa conviction, son idée ; et de toutes les convictions, de toutes les idées, celle qui lui importe le plus , celle qui commande à toutes les autres, celle qui lui tient le plus au cœur, quoi qu'il en dise souvent, c'est sa croyance. Tout homme — et l'athée lui-même — a sa croyance. L'athée ne nie pas Dieu, à proprement parler ; il nie le Dieu de l'humanité : mais il a le sien, qui n'est pas celui des autres, qui
est même le coniraire. Qu'est-ce qu'un mariafje d'où la participation aux mêmes croyances et au même culte est bannie? Une union tronquée par le sommet. Le meilleur élément en est retranché. Les corps seront unis; les sympathies pourront vibrer sous le même souffle harmonieux ; la vie extérieure sera commune ; les intérêts seront en parfait équilibre : les âmes seront étrangères. Car ce qui fait Tâme, ce n'est pas seulement telle idée passagère, telle disposition d'esprit, tel amour, telle trempe de caractère; ce qui fait Fâme avant tout, c'est la conviction sur le Principe et la Fin des choses , c'est la croyance religieuse.
Dans le mariage sacramentel, il y a plus que communauté de croyances et unité de culte. Le chrétien n'a pas une simple idée qui constitue sa conviction religieuse : s'il comprend sa foi, et s'il ne s'ignore pas lui-même, il sait que, par la foi, le Christ habite en lui (1) et qu'il vit en société intime avec Dieu. Dès
(1) Epist. Pauli.
lors le contrat conjugal ne met pas simplement deux êtres en communauté de croyance ou d'idée, il les unit dans le même Dieu réel et rivant, vérifiant ainsi cette définition sublime que les Romains avaient donnée du mariage : I L'union de l'homme et de la femme, la mise en commun de toute la vie, la participatioîi au même droit humain et divin (l). Ce sont ces mêmes Romains, si élevés dans leur culte de la famille, qui disaient de la femme ces paroles d'un sens si mystérieux et si profond : Elle est reçue comme la compagne de la chose humaine et de la MAISON divine (2).
Ce que les Romains fortement inspirés ont dit, et ce qu ils ont fait dans la mesure de leur sagesse humaine, aux chrétiens de le faire dans la pleine mesure de la Sagesse de Dieu.
Si l'union, qui est l'objet du contrat conjugal, acquiert, grâce au sacrement, un élément infini, et si elle s enrichit de Dieu même, que deviendra, sous cette influence sacramentelle,
(ly La définition est de Modesta. L. I Regl. (2; C. L. IX, T. XXXII, I.
l'amour humain qui seul doit sceller le contrat ? Sera-t-il détruit, atténué, amoindri? Ceux qui le croiraient feraient preuve de bien mal connaître le cœur humain et l'Evangile.
Qu'ils nous permettent alors de les renseigner.
Le grand péril de l'amour humain, c'est de s'abaisser vers la matière et de se confondre avec la passion. Xé libre, sorti brûlant et pur de la volonté ravie par un idéal de perfection et de beauté, il doit se souvenir de cette immatérielle origine. Il a pris naissance sur une cime, comme F aiglon dans l'aire : il doit habiter les sommets austères, lumineux. C'est sa patrie : quand il la quitte, il souffre ; une sorte de nostalgie s'empare de lui ; il essaye vainement de la vaincre, en demandant à sa terre d'exil des joies enivrantes qui lui fassent oubher, avec sa patrie, la douleur qui le poursuit et la tristesse inexorable à laquelle il succombe.
Les passions ne nourrissent pas l'amour ; elles le consument. Si Tamour veut vivre, qu il
plane : s'il veut grandir, qu'il secoue la matière et s élève vers Dieu.
Or, pour suivre ces aspirations sublimes, je ne connais pas d auxiliaire plus puissant que Dieu même et le Christ. Seul, il a prise sur le cœur de Thomme ; seul, il a fait de lamour platonique une réalité sainte ; seul, il a donné à notre cœur fragile de vaincre ces passions dont les flammes malsaines nous dévorent.
Il a fait plus :
Ce qui tue Famour humain, ce n'est pas seulement la terre, où il étouffe, c'est Tinsufiisance de son objet : il peut mourir d'inanition.
Qu'est-ce qu'un être humain ? Pris en luimême, presque rien. Une idée qui passe; une volonté qui change ; une énergie qui se lasse : tout cela dans quelcpies atomes de matière qu un souffle emportera et dont on ne retrouvera même pas le vestige. C'est bien peu pour l'être aimant dont les aspirations sont sans mesure et qui, attiré par linfini, met linfini dans des rêves, et dans ses ambitieuses espérances.
Aussile dénouement de l'amour humain ne se fait pas longtemps attendre. Si l'être aimé ne
206 l't MAHIAGK CHRETIEN.
sait pas se rattacher Dieu par la vertu ; s'il ne devient pas, enraciné dans 1 infini, un être grandissant et renouvelé ; si ses idées pâlissent comme une clarté que rien n alimente, si ses volontés n'atteignent pas Famplitude que Dieu seul peut produire, si son énergie se brise, si sa beauté se flétrit, si sa jeunesse, en emportant les joyeuses clartés de son front, le laisse vieilli et sans charme ; si la vertu, cette immatérielle beauté, ne vient pas donner à l'homme un attrait que le temps n'use pas et qui semble le reflet de Dieu et de l'éternité sur l'âme, 1 amour se décourage ; déçu, il se retire ; n'ayant pas trouvé de quoi vivre, il meurt.
Or, il n'est pas de puissance plus efficace pour rattacher l'homme à Dieu que le Christ : il est l'agent le mieux armé de la vertu. Nul ne saurait lui contester ses triomphes ; que d amours n'ont été sauvées que par lui des étreintes mortelles de la passion, ou, ce qui n'est pas moins triste, du supplice de la faim qui les devait anéantir !
Ceux que le Christ n'a pas sauvés se rési-
gnent quelquefois au triste dénouement. Us redisent avec mélancolie le refrain éternel des vanités humaines : et ils ne s'avisent plus de croire à l'éternité. Trompés dans leur rêve, ils ne voient pas que, si l'éternité n'existe pas où ils l'avaient cherchée, elle est plus haut peutêtre ; et ils ne songent pas à la demander à celui qui, seul, peut la communiquer.
Chose étrange ! ce que la passion veut n'est point, comme le disent les faux sages, une illusion totale ; la passion a sa clairvoyance ; sa vision n'a qu'un défaut, c'est de se tromper de plan : de voir dans la matière ce qui n'est que dans l'esprit, et dans l'homme ce qui n'est qu'en Dieu. La sagesse du Christ n'imite point la triste prudence des mondains : eux, désabusés, condamnent en bloc ce qu'il faudrait discrètement juger. Au lieu de réformer et d'élever, ils détruisent et ils abaissent. Leur scepticisme est plus sévère que la foi : ils perdent toute espérance. L'éternité qu'ils avaient osé mettre dans leur serment, ils la repoussent avec l'amertume qui caractérise tous les déçus : ils se replient dans le cercle étroit que leur positivisme a tracé, ils
rentrent dans la matière dont ils se reprochent d'être sortis, un instant, follement entraînés par les visions de l'esprit, qui, pour eux désormais, ne sont que des mirages. Emprisonnés dans ce monde opaque et lourd, changeant et insaisissable, ils ne croient plus à rien d'éternel, et c'est là, dans ce bas-fond de sentiments ruinés, que s'élaborent les théories contre des liens indissolubles. — Eh quoi, vous parlez d'indissolubilité ? L'amour n'est-il pas le métal de vos lourdes chaînes? Or ce métal est corruptible ; il s'use comme tout ce qui est matière ; il disparaît comme nos rêves. Quelle folie de parler de chaînes qui ne se rompent pas !
Libre à eux de nier l'amour éternel. Nous l'affirmons ; et nous croyons à l'indissolubilité, parce que nous croyons à l'éternité possible de l'amour. Que dis-je ? nous croyons à l'éternité obligatoire de l'amour. Aime sans fin qui le veut : le secret de l'éternité est dans le Christ et en Dieu. C'est à 1 homme d'aller le dérober. S'il s'y refuse, il ne s'en prendra qu'à lui-même. Que les chrétiens du moins n'hésitent pas et qu ils sachent rendre témoignage à la vertu de Dieu
dont ils sont remplis, et au Christ qui g^ardeleur amour sans déclin et sans rides.
Si Ton considère la fin essentielle du contrat conjugal, on n'est pas moins frappé de l'élévation singulière qu'elle acquiert sous linfluence religieuse du sacrement.
C'est même à ce point de vue que se révèle, dans sa grandeur, le dessein du Christ, élevant le contrat à la dignité du sacrement, et le constituant partie intégrante de cette vaste organisation religieuse qui doit régénérer 1" espèce humaine.
Il ne s'agit plus seulement de faire l'éducation humaine de l'homme et de la femme, il s'agit de faire leur éducation divine. L'idéal du Christ plane au-dessus des deux époux, et c'est vers cet idéal surnaturel que doivent tendre, sans faiblesse et sans erreur, tous les efforts de leur vie en commun. Le code naturel n'est pas leur loi unique ; l'Evangile s'impose à eux pour leur redire, en termes bien autrement efficaces, qu'ils doivent se sacrifier l'un à l'autre et qu'ils trouveront toujours dans cette pratique du
sacrifice mutuel et de F abnégation le secret de devenir non pas seulement des hommes, ce qui est déjà grand, mais des chrétiens, ce qui est héroïque.
Ce sacrifice constant, dont l'Évangile possède tous les secrets et tout le génie, les préservera de la fatale incompatibilité d'humeur, cette plaie dévorante de tant de mariages et qui a toujours Tégoïsme pour principe.
Qui peut rivaliser avec i Evangile pour la guerre implacable contre l'égoïsme ? Personne. A mesure qu'on abandonne le Dieu des chrétiens, l'égoïsme grandit au cœur de l'homme, et il ne tarde pas à l'envahir et à l'étouffer. Mariezvous, iégoïsme dans l'âme : vous ne resterez pas unis vingt-quatre heures. Si un amour spontané tue, pour quelques années, le vice qui la flétrit, l'union durera quelques années; mais l'amour n'aura pas rendu son dernier souffle que l'égoïsme revivra, à la façon de ces êtres vivaces qui se dessèchent sous une température brûlante, et qui, replongés dans leur élément humide, retrouvent aussitôt le mouvement et la vie, comme s ils ressuscitaient.
Ne comptez donc pas sur cet amour éphémère : rendez-le ce qu'il doit, ce qu'il veut être, — éternel; et armez-le de cette vertu d'abnégation dont le secret n'est qu'en Dieu. Sinon, la rupture de l'union est fatale.
A croire certains législateurs aveuglés et de courte vue, il semble que la vertu ne soit pas toujours et en tout, lorsqu'il s'agit de l'homme, un élément nécessaire. Le mariage sans vertu n'est pas plus possible que la société sans vertu. L'éducation mutuelle de l'homme et de la femme ne se comprend même pas, sans l'esprit de sacrifice; et l'esprit de sacrifice, c'est la vertu même, dans ce qu'elle a d'exquis.
Il faut choisir : ou l'abnégation ou l'incompatibilité d'humeur. Avec l'abnégation, c'est le mariage atteignant son but premier, l'éducation de l'homme et du chrétien ; avec l'incompatibilité d'humeur, c'est la destruction du foyer. Or, la source intarissable de l'abnégation est dans l'Évangile, et dans la force morale dont le Christ dispose.
L'incompatibilité d'humeur a son fatal principe dans Fégoïsme.
Le devoir est donc de tuer l'égoïsme et de s'ouvrir à l'influence chrétienne : tout le secret des unions prospères est là.
Qui le cherche ailleurs sera déçu. Pourquoi s'en prendre à la sévérité des lois? Les lois seront toujours trop sévères au gré de ces natures qui ne savent ni s'oublier, ni se sacrifier, et qui rendent toujours responsable de leurs misères et de leurs fautes, la loi qu'elles ont violée.
Ce ne sont pas les lois qu'il faut modifier, ce sont les mœurs : on prépare 1 inverse. On prend son parti de l'abaissement des mœurs devant lequel on se déclare incompétent, et on porte la main sur la loi... pour la faire descendre au niveau des mœurs. J'ai bien vu quelquefois des peuples grandir, entraînés par un idéal supérieur, et convaincus qu'ils étaient capables de tout : je les ai toujours vus descendre, lorsque l'idéal s'est voilé, et qu'ils n'ont pas craint de reprocher à la vertu son austérité et sa perfection. La formule des amoindris, des individus comme des peuples, est celle-ci : Je ne puis
pas ! Celle des vivants et des forts est celle-ci : Je puis tout dans le Dieu qui me réconforte.
La fin suprême du contrat matrimonial, c'est Taccroissement et le développement de 1 espèce, par la multiplication des individus; à ce point de vue on comprend l'importance primordiale du mariage dans la Rédemption de Thumanité, et la raison pour laquelle le Christ devait étendre son action sur lui, en 1 englobant comme une des institutions fondamentales de son œuvre. De même que, dans la loi de nature, il faut que Tespèce humaine s'accroisse, se multiplie et remplisse la terre, il faut que, sous la loi christique de la Rédemption, le peuple des croyants s'accroisse, se multiplie et domine le monde. Laissé dans sa condition humaine, le mariage n'était que le moyen normal de 1 accroissement et de la multiplication de l'espèce; élevé à la dignité de sacrement, le voilà devenu un moyen normal de l'accroissement et de la multiplication du peuple de Dieu.
C'est grâce à lui que se forment ces robustes générations de croyants dont l'apôtre a planté
la souche; là, au lieu d'être seulement un acte de simple et individuelle conviction, la foi devient un héritag^e. On ne croit pas simplement par la libre détermination d'une volonté personnelle, on croit par le besoin d un tempérament que la foi a conquis et dont elle entraîne la chair et le sang : croire devient une nécessité, pres- ^ne une passion. Et ce ne sont pas les croyances seules qui dominent ainsi des générations entières; grâce au mariage chrétien, ce sont les mœurs. Il se forme, dans la famille où l'Esprit du Christ fermente, une sorte de tradition de vertus. L'Évangile, à la longue, se grave dans le cœur d'une race de choix. L'austérité et la charité y deviennent, comme la foi, héréditaires ; — et il semble que ces rejetons de l'humanité déchue soient rachetés par le Christ dès le sein de leur mère et de leurs aïeules.
Le mariage sacramentel occupe donc, dans l'économie de la réforme et de la restauration de l'humanité par Jésus-Christ, une place fondamentale. Il n'est pas seulement l'un des moyens de multiplication et d'accroissement du peuple des rachetés, il est encore un moyen efficace
LE MARIAGE CHUETIEN. 215
de rédemption, puisqu'il fait passer la foi et les vertus jusque dans le sang des races nouvelles, comme un liérita(]e sacré qui se transmet de génération en génération et qui va s' enrichissant à chaque transmission.
Voilà pourquoi, sans doute, gardienne de la pensée profonde du Christ, TÉglise a toujours veillé sur les mariages ; voilà pourquoi elle les a voulus toujours, suivant l'austère enseignement du Christ, sacrés et indissolubles. Ils sont une des portes d'entrée dans le temple; par elle passent les petits enfants dont le Christ a dit : '< Laissez-les venir à moi. » Elle a voulu, comme son législateur divin, que la porte fût du même grand style que le temple. Or, comme le temple est indestructible, il fallait que la porte le fût; et aux foyers précaires, tels que les avaient compris les peuples païens et leurs sages, aux fovers dont la flamme peut s'éteindre, elle oppose les foyers éternels.
Les hommes qui ne connaissent que les lois de l'instinct et qui ne font pas à la liberté l'honneur de croire qu'elle peut les vaincre, reculent
effarés devant une perfection surhumaine. Un foyer indestructible les effraye : ce feu qui peut devenir un supplice les épouvante. « S'il en est ainsi, disent les disciples eux-mêmes, si telle est l'union entre Thomme et la femme, // îiest pas bon de se marier (1). » C'est à tous les timides et à tous les défiants que Jésus a répondu : « Tous ne comprennent pas cela; mais ceux-là seuls qui en ont reçu le don. Il est des eunuques qui sont nés tels du sein de la mère : et il est des eunuques qui le sont devenus par les hommes, et il est des eunuques qui se sont mutilés euxmêmes pour le royaume des deux. Qui peut comprendre, comprenne . »
Et comme pour montrer que la sollicitude du Christ s étendait aux enfants non moins qu'aux foyers, l'Évangile ajoute cette scène ineffable qui est grande comme un monde, et qui tient dans trois versets :
Alors, on lui offrit de petits enfants, afin qu'il leur imposât les mains, et quil priât. Or, les disciples les repoussaient.
(1) Évang. Matth., six, 10.
Mais Jésus leur dit : Laissez les enfants et gardez-vous de les empêcher de venir à moi, car c'est à de tels êtres qu'appartient le royaume des deux.
Et leur ayant imposé les mains, ilséloicjna{\).
Toute la finalité sublime du mariage chrétien est dans ces lignes. Autour d'un foyer que Dieu même allume et qu'il ne sera permis à aucun souffle humain d'éteindre, foyer que la mort seule aura le droit de détruire, les enfants naissent. Ils sont amenés au Christ qui les bénit et qui met sur leur front ses mains divines : les voilà des citoyens du royaume de Dieu. L'économie du salut et du progrès social des peuples dans la foi est là.
Quand les foyers sont ce qu'ils doivent être, quand l'amour n'y meurt pas, les petites têtes humaines s'éveillent, à cette flamme, sortant des profondeurs de Dieu. Elles apportent des régions divines d'où elles furent évoquées les mâles énergies qui affrontent tous les labeurs, les inspirations audacieuses qui conçoivent l'idéal
(1) Évang. Matth., xix, 15.
218 LE MARIAGi: CHRÉTIEN.
et le germe des vertus sans lesquelles on n'est pas digne de le réaliser. Lorsque de tels foyers se multiplient dans un siècle ou dans un pays, la race est en progrès, Fhumanité tressaille : et on se sent emporté vers le plus grand avenir. La religion s'accroît avec la race : car elle n'est puissante sur les hommes qu'autant qu'elle les a visités dans leurs berceaux.
Mais quand vous voyez la famille se dissoudre; lorsque Ihonime et la femme ne comprennent ni l'éternité de leur amour, ni la sublimité de leur fonction supérieure ; lorsque vous entendez hurler la bête autour de Fâtre sans feu; lorsque les instincts ont la maîtrise ; lorsque les maris trompés ou déçus, les femmes coupables ou victimes étonnent une société par l'éclat de leurs scandaleuses revendications et ne trouvent d'autre expédient pour sortir de leurs misères que de renouveler ou de briser les contrats devenus de vulgaires conventions : lorsque la dynastie des fils uniques menace de détrôner celle des fils aînés, lorsque les unions sont indignement comprises, — puisqu'elles se nouent trop souvent sans amour, et presque
LE MARIAGE CHUKTIEN. :>19
toujours sans Dieu, — lorsque le Christ n'est plus là pour (jfarder à la fois le nid et les oiseaux : je suis pris d'angoisse; l'avenir de la patrie me fait peur ; et je tremble pour les temples ébranlés, à moitié déserts.
Si encore les croyants avaient échappé à l'universelle décadence! Mais non, ils ont subi, comme la société dans laquelle ils vivent , la contagion : et ce n'est pas seulement la réforme des foyers mondains que j'appelle, c'est la réforme des foyers chrétiens.
Tous les efforts tentés pour remédier à l'insuffisance de leurs vertus seront vains ; et les habiletés et le zèle de l'éducation religieuse ne suppléeront jamais à ce que le père et la mère ne donnent pas. L'homme ne sera pas ce que son maître laura fait; il sera toujours ce que son père et sa mère auront voulu qu'il soit.
— O foyer chrétien ! où seront les Zorobabel pour te reconstruire? A tout instant, la grande voix des papes s'élève , redisant à cette inattentive génération les lois immuables sur lesquelles le Christ a ordonné que tu reposes. On
jette au vent les cendres chaudes qui doivent couvrir et conserver tes feux. Les papes, depuis plus d'un siècle, s efforcent de les recueillir; mais les passions prévalent, et les doctrines de l'homme animal, en proie à ses instincts et lâche devant ses faiblesses, s'élèvent comme un vent d'orage contre tes murs sacrés. Combien s'écroulent dans la tempête! et qu'ils deviennent rares, ceux que le tourbillon a respectés !
Au moins, dans les institutions civiles et pohtiques des peuples , voit-on poindre la restauration des fovers en ruine? Il s'en faut bien. L'esprit d'égalité démocratique qui travaille nos nations modernes, et la France notamment, a terriblement nivelé toutes choses. La hiérarchie domestique qui subordonne la femme au mari, les enfants au père et à la mère, a subi, comme les hiérarchies sociales, la tyrannie égalitaire. En voulant protéger la femme et l'enfant, l'État n'a pas compris toujours qu'il brisait, aux mains du père et du mari, un sceptre qu'il n'est permis à aucune
LE M A m AGE CHRETIEN. '2-21
puissance humaine de raccourcir ou de briser, i^a démocratie devrait se souvenir qu'elle doit être au service de la liberté inviolable, sinon elle n'est plus que la résurrection, sous forme populaire, des vieilles tyrannies, des honteux despotismes, à forme monarchique. Or la liberté veut que les droits naturels demeurent inviolables, et elle eût voulu, elle veut encore que le premier des droits hiérarchiques, le droit paternel ne souffrît jamais, dans les Codes et dans les institutions , la moindre atteinte.
La famille a pour base un droit primordial, le droit du mari, le droit du père : ébranlez ce droit, vous faites des ruines! Qui oserait dire qu'il n'a pas été touché, lorsque, venant s'interposer violemment entre les enfants eL le père, l'État n'a pas craint d'imposer au père le partage forcé de ses biens entre ses fils et ses filles?
Et aujourd'hui même, lorsque l'État se propose de décréter : Art. 2. L'article 227 du Code civil est rétabli dans ces termes : « Le mariage se dissout :
r.E MARIAGE CIIRr/llKN.
1" Par la mort cFun des époux ;
2° Par le divorce légalement prononcé (1). » — Un tel décret révèle-t-il, dans le lé(Tislateur, l'intention de restaurer la famille et de donner au lien conjufjal une force nouvelle et un regain de vitalité? Quels sophismes réussiraient à nous le persuader? Lorsqu'on examine sans parti pris ces modifications projetées, on voit qu'elles sont inspirées par la décadence des moeurs, et qu'elles n'ont d'autre objet que de ruiner un idéal splendide auquel la réalité inflige de trop cruels démentis.
Après avoir ouvert aux faiblesses du mari une voie si large, après avoir abdiqué devant l'adultère de l'homme, autrefois si cruellement puni et maintenant si bénignement traité ; après avoir livré la femme, sans autre défense que sa faiblesse, à la perfidie du séducteur, — la loi, suivant les inspirations d un même génie, s'écarte devant les infidélités de ceux qui avaient juré l'amour éternel et le lien indissoluble.
(1) Projet de loi pour le rétablissement du divorce.
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Et c'est ainsi qu'on croit préparer T avenir?
C'est ainsi que l'on comprend les devoirs d'un État vigilant envers la famille?
Un monde nouveau se prépare, dit-on ; et voilà les bases qu'on prétend lui donner!
Quand les mœurs s'élèvent et s'épurent, je m'explique que les lois s'abstiennent et qu'elles s'adoucissent; mais lorsque les mœurs succombent, les lois doivent intervenir, et se montrer d'autant plus fortes et austères. C'est par là qu'avec le temps elles relèvent les mœurs, jusqu'au jour où les mœurs raffermies nous permettent de moins sentir le joug des lois.
A ce spectacle de lois qui abdiquent et de mœurs qui se dissolvent , plusieurs , découragés, perdront peut-être toute espérance, et ne verront dans l'avenir que catastrophes et abîmes béants.
Nous ne saurions partager ni leurs craintes ni leurs cauchemars. Ces visions lugubres ne sont pas les nôtres, et nous espérons, malgré tout, dans la vitalité de ce que le Christ a jeté
de vivant et d'indestructible au cœur même de ce monde régénéré par lui, bien qu il semble aujourd hui méconnaître son sauveur.
Le devoir du chrétien n'est pas de se désespérer jamais, il doit être de travailler, de lutter, et de vaincre, à l'heure marquée de Dieu.
Au milieu des décompositions et des dissolutions funèbres, ne voit-on pas s'organiser peu à peu un ensemble de libertés viriles éminemment favorables aux êtres d'initiative? A côté des autoritaires, à la main malhabile, qui essayent de forger, comme de vulgaires despotes, des chaînes d'un acier mal trempé et qui se briseront au premier choc , ne voit-on pas le travail constant de ceux qui veulent rendre l'homme à la spontanéité de ses mouvements? A côté de ceux qui s'obstinent à ramener l'individu sous la tutelle toujours plus écrasante de l'État, ne peut-on observer les efforts infatigables de ceux qui rompent les lisières et cherchent à agrandir les droits de l'individu? Je le sais, plus d'un esprit inquiet, plus d'un caractère timide n'envisagent point sans effroi la perspective d'un âge viril de liberté.
Et pourtant de quoi ne sera pas capable l'esprit vivant et immortel du Christ, le jour où, sans entrave, il envahira de ses effluves ce monde ouvert à ses ambitions pacifiques?
C'est en lui que j'espère. C'est lui qui vraincra, quand il le voudra, 1 indifférence ou Ihostilité des intelligences fermées à la foi : c'est lui qui résistera aux lois dissolvantes, lui qui s'opposera aux mœurs des civilisations énervées.
Il refera les convictions; il restaurera les caractères; il rajeunira Tàme épuisée partout où aura passé son souffle; il rallumera les foyers éteints.
Rien ne peut déraciner en moi cette conviction profonde : est-ce que le Verbe de vie s'use jamais? Si rien, dans la matière, ne se détruit; si tout, au contraire, va se renouvelant sans trêve, de quel droit oserait-on croire à la mort de Tesprit, à sa stérilité ou à sa sénilité?
La vaste mer sablonneuse de l'Afrique ne produit plus; la vie semble avoir pour jamais déserté cette immensité morne et ces terres de feu; les ignorants disent : C'est fini. Rien ne
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renaîtra dans cette poussière. Les ignorants se trompent. Le jour où riiomme aura, d'un bras de géant, déversé là des mers, le jour où il aura dans le désert, comme Dieu autrefois, sur la terre nue, fait pleuvoir à grandes eaux, que ne sortira-t-il pas de ce sol arrosé où le soleil verse, à torrents, sa pluie de feu?
Nous ne sommes point, grâce à Dieu, le Sahara stérile. Le monde moderne a gardé plus d'une oasis verdoyante : à quoi tiendrait-il que la terre, au-dessus de laquelle luit toujours, comme un soleil dévorant, la Parole de Dieu, ne devînt plus fertile que l'Egypte des Pharaons, inondée par les eaux du Nil?
Le premier signe auquel on reconnaîtra ce monde nouveau tant rêvé par ceux que la soif du progrès enfièvre, ce sera la multiplication des foyers chrétiens, asiles des convictions, des vertus et des mœurs que réclame notre temps.
Avant qu'il devînt un peuple, Israël eut ses familles patriarcales. Avant d'être la Rome puissante et maîtresse de l'univers, Rome eut
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ses matrones, en qui se personnifia le génie du peuple-roi. Avant d'être la chrétienté, le chi-istianisme alluma, en pleine corruption païenne, au cœur des femmes et des mères, cette flamme nouvelle qui a été le génie des Paula, des Monique, de toutes ces mères auprès desquelles les matrones pâlissaient.
— O siècle nouveau dont les approches seules font tressaillir tant d'âmes, tu te crois déjà adulte et tu n'es pas encore né : je cherche en vain tes pères et tes mères.
Où sont tes foyers ?
Je vois bien çâ et là les anciennes familles du vieux monde, restes sacrés et vénérables d'un âge qui s'en va ; mais ce ne sont pas les tiens, et puis ils deviennent toujours plus rares: ils disparaissent comme les vieux manoirs. Ceux qu'on essaye de reconstruire, à l'image des anciens, semblent une œuvre d'art : on dirait qu'ils ne sont plus chez eux, et ils ont l'air de regarder ce qui les entoure avec étonnement.
Et puis, encore une fois, ce ne sont pas les tiens... Les tiens, où sont-ils? Reconnais-tu
ton œuvre dans ceux qui, aujourd'hui, remplissent le monde?
Ils sont sans Dieu, sans Christ, sans prière.
Entre l'homme et la femme un rayon d'amour infini n'a jamais passé. Le père qui ne s'agenouille pas etquine croitpasauPère céleste croit à peine à sa propre paternité. Il abdique le plus souvent devant ses fils grandissants : il ne se dit plus leur père; il croit les aimer, en les appelant ses amis.
La mère : elle n'a rien de l'air farouche des Lacédémoniennes, elle n'a pas la majesté des matrones qui ont nourri les durs Romains : elle a quelquefois la tendresse; elle ne connaît plus, — sauf des exceptions trop rares, — les fortes vertus des aïeules. Ce n'est plus le tronc vigoureux qui voit se multiplier autour de lui des rejetons sans nombre : elle est devenue l'arbuste grêle que le moindre souffle agite. Sa religion est toute de sentiment et de pratique, — quand elle en a, — et son cœur inconstant n'est qu'un tabernacle ouvert où des dieux ennemis font tour à tour leur demeure. Le monde prend la mère, il la ravit à ses enfants : et cette créa-
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ture presque divine à laquelle est échue la fonction de faire des hommes et de préparer d'autres mères, renonce à son rôle qu'elle trouve écrasant. Elle met au jour, encore, des enfants; mais comme elle se hâte de les Hvrer à d'autres pour le difficile labeur de l'éducation !
L'enfant est souvent sans respect. Il n'a pas sucé avec le lait maternel les vertus filiales : et il n'a pas entendu son père lui parler de Dieu. Il n'a appris ce nom que des lèvres toujours froides du maître : et comme il n'a pas le culte de son Dieu, il n'a pas non plus le culte de ceux par lesquels Dieu lui a donné la vie. Fruit détaché de l'arbre, avant d'être mûr, il garde une âpreté dont rien ne le corrige. Il va au torrent de la vie, seul, — à la merci des tourbillons qui l'entraînent, et ni dans ses convictions^ ni dans sa destinée publique, on ne retrouve la marque sacrée et comme lempreintede l'âme maternelle ou paternelle.
Je vois bien là des foyers qui s'éteignent. — Encore un coup, ô monde nouveau, ces foyers sont-ils les tiens?
Dieu me garde pourtant de méconnaître les
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vertus cachées et les [grandeurs secrètes qui vivent sous cette corruption. Si universel que soit le mal, il est des points restés à labri de la conta^^ion et du venin. Pourquoi faut-il que le bien reste à l'ombre et ne devienne pas un grand fait public, dont la vue réconforterait tant d'âmes découragées et rendrait la foi à tant d esprits sceptiques pour lesquels la vertu n'est qu un nom?
Si j'osais le dire, voici comment je rêverais le fover.
Je ne songerais point à ressusciter l'aïeul avec son autorité im peu hautaine; je ne ferais point revivre le droit d'aînesse; je ne rétablirais pas les vieilles formules de monsieur mon père écrivant à monsieur son fils; je ne voudrais pour mère ni une Spartiate, ni une Romaine, ni une mère des siècles passés; je ne chercherais pas à évoquer la domesticité antique, les serviteurs à la deuxième ou à la troisième génération, quelque respectable que soit une telle dynastie ; — je me contenterais de
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Téternel foyer chrétien, tel que nos mœurs le pourraient offrir à l'admiration de tous ceux que la vérité a affranchis.
Qu'entre Ihomme et la femme le lien soit éternel, indissoluble comme l'amour qui les unit.
Que le père reste le chef de la douce république, et que son commandement soit tempéré par l'amour. Ou il soit libre et maître : que l'État ne lui dicte pas ce que, dans son indépendance paternelle, il a le droit de faire envers sa femme et ses enfants, ce que son cœur lui enseignera mieux que toutes les lois. Qu'il garde son amour. Il veut sa femme fidèle : qu'il se souvienne que sa propre fidélité lui vaudra celle qu'il ambitionne. Qu'il ait la religion , sans laquelle il n'y a ni peuple, ni famille, ni père, et que ses enfants voient en lui l'image vivante et consciente du Dieu qu'ils adorent et du Christ dont ils suivent la loi.
Que la mère et l'épouse soit la compagne et le soutien du mari et du père. Qu elle lui rende
le pain du travail moins amer, en le rompant avec lui et en l'assaisonnant d'un amour sans partage. Qu'elle garde le foyer; quelle l'orne de ses vertus, qu'elle y multiplie les fronts charmants où riiomme retrouvera ce qu'il est — idéalisé.
Qu'elle ait près d'elle le Dieu qui fortifie et qui console; faible, elle aura souvent besoin non seulement du bras de son mari, mais de la croix du Crucifié ; destinée à engendrer dans la douleur, où verserait-elle ses larmes, si ce n'est aux pieds du Dieu qui a pleuré ?
Qu'elle donne à ses enfants, avec le lait de son sein, sa foi, sa vertu, sa tendresse. Les mettre au monde, ce n'est qu'un martyre de quelques heures ; les élever, ce sera tout à la fois le martyre, l'honneur et la joie d'une longue vie.
Que les fils soient dans le respect et dans l'amour : qu'ils obéissent et qu'ils aiment. Savoir obéir est le secret du foyer. Ceux qui ne l'ont pas appris là ne le connaîtront jamais ; et comment deviendroiit-ils des hommes dignes
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de commander, ceux qui n'ont jamais été des enfants sachant obéir? Qu'ils reçoivent du père et de la mère les principes moraux sans lesquels il n'y a point de caractère, les principes religieux sans lesquels l'homme le plus grand reste incomplet, les grands sentiments sans lesquels il n'y a pas de génie. Qu'ils apprennent à aimer, dans leur père et dans leur mère : Dieu, la patrie, 1 humanité ; à vivre et à se dévouer pour eux jusqu'à la mort.
Que les trois : le père, la mère, les enfants, vivent en un; et, s'il faut exprimer ma pensée sans réticence, afin que le foyer rêvé ait son cachet nouveau, que l'autorité soit dominée par la charité, que la hiérarchie vouluepar l'une laisse à l'égalité exigée par l'autre la plus grande place, et qu'il sorte de cette trinité féconde des individus libres, pleins de spontanéité, qui, dans l'essor de leur indépendance, respectent toujours les liens qui les rattachent au foyer d'où ils sont sortis et que rien ne doit rompre.
Voilà une des œuvres urgentes de ce siècle.
Si elles accomplit, elle se fera sans bruit, comme la vie travaille, comme les germes se fécondent, comme les idées circulent.
Que les jeunes hommes le sachent, nous vivons aujourd'hui au milieu d'un monde détruit, à demi enseveli sous les décombres d'institutions écroulées. Pendant que d'autres essayent vainement ou de reconstruire ce qui était ou de consommer les ruines, il faut bien que les vivants travaillent. Or, le premier travail, c'est l'organisation du foyer chrétien dans nos sociétés nouvelles.
Nos espérances se réaliseront -elles? Nos vœux trouveront-ils dans quelques cœurs vaillants un écho?
A voir ce qui se passe dans notre pays, ou en douterait, si l'on n'espérait envers et contre tout. Au lieu de garder les foyers, on les abandonne. Au lieu de rappeler Dieu pour les remplir, on reconduit — scientifiquement. Au lieu de demander au Christ de les bénir, on le renie. Au lieu de leur donner pour base l'indissolubilité, on les appuie sur le divorce. Au lieu de garder
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cette tour inexpugnable qui n'avait d'issue que vers le ciel, on bâtit ces demeures ouvertes sur la rue, par où ving^t séducteurs entreront sans frapper.
Qui voudrait habiter là?