SIXIÈME CONFÉRENCE
Messieurs,
J ai attaqué la loi du divorce, en prouvant quelle avait contre elle le droit naturel, le droit religieux et les principes d'un sage gouvernement. Je le sais, on narréte jamais personne, en soulevant sur la route de quelqu'un qui va, des obstacles. Voulez-vous arrêter un être convaincu? Le seul moyen, c'est de briser sa conviction.
Mais, tant que la conviction subsiste, la conviction marche ; elle va, irrésistible. Par conséquent, si je ne parvenais à détruire les bases sur lesquelles repose votre opinion relativement au divorce, j'aurais perdu mon temps et vous auriez perdu le vôtre; à moins qu en mécoutant, vous n'eussiez trouvé
134 INDISSOLUBILITÉ ET DIVORCi:.
des arguments et saisi des armes que vous retourneriez contre moi. Prendre à Tennemi l'arme dont il se sert, la retourner contre lui, et le vaincre : voilà la vraie puissance et le suprême talent.
Or, Messieurs, les partisans de la loi contre rindissolubilité ont recours à trois arguments : l'argument des légistes, l'argument des moralistes praticiens, et l'argument des libéraux, faussement progressistes.
L'argument des légistes revendique pour l'État un droit que l'État n'a pas. Si je vous montre que l'État n'a pas le pouvoir de rompre un contrat tel que le contrat conjugal, je serai plus libéral que vous, tout en forgeant une chaîne indissoluble.
L'argument des moralistes praticiens nous dit : Le mariage fait des victimes ; il faut un remède. Le remède est urgent; je n'en vois d'autre que le divorce : décrétons le divorce.
L'argument des libéraux, des faux progressistes, proclame ceci : Le divorce est un progrès dans l'évolution humaine ; nous sommes partisans de tous les progrès : le divorce a sa place dans tout code civilisé.
Je vous demande la permission d'examiner loyalement, rigoureusement, ces trois arguments sur lesquels repose, comme sur un trépied, la théorie
du divorce. Et si je parviens à vous démontrer que Targument des légistes est inacceptable devant le droit naturel aussi bien que devant le droit religieux ; que l'argument des moralistes praticiens ne mène qu'à un faux remède ; que l'argument des progressistes comprend une évolution en sens inverse, aurai-je gagné ma cause, oui ou non?
Veuillez, Messieurs, m'écouter en dehors de tout parti pris. Laissez là, encore une fois, tout élément étranger à la question. Soyez, dans votre attention, sincères, comme je le suis dans ma parole ; rallions-nous à la vérité, quelle qu'elle soit. C'est si beau de se rallier au vrai, quand on a le courage, en le confessant, d'accomplir un sacrifice î Or, je ne connais pas de plus grand sacrifice que celui de ses opinions à la vérité.
D'après les légistes, l'État a le droit de rompre, de par son autorité, le contrat conjugal. — Et pourquoi? leur demande-t-on. — Ils répondent : Dans le mariage on distingue deux éléments : l'élément religieux qui relève de la conscience et par conséquent des cultes, et l'élément humain qu'on appelle le contrat, qui relève... de quoi. Messieurs? de qui? De la puissance publique de l'État.
C'est ici que j'arrête le légiste.
Je n'accepte, en aucune sorte, ce principe. Sans doute, Messieuis, on doit reconnaître dans le ma-
riage deux éléments : un élément religieux, quand on croit à quelque chose, à quelque religion qu'on appartienne, un élément religieux que nous appelons, nous, catholiques, un sacrement, et un élément humain, — je me sers du mot "humain» et pas du mot c civil » pour éviter toute confusion, — un élément humain, le contrat qui n'est que la mise en rapport de deux volontés humaines, tendant à un but déterminé, à la perfection mutuelle des deux conjoints, à la procréation d'êtres nouveaux, au développement de l'espèce, au bien de l'individu et du règne liominal.
De quelle puissance relève ce double élément du contrat conjugal ?
L'élément religieux relève de la conscience religieuse, par conséquent du culte auquel on appartient. Et pour nous, catholiques, l'élément religieux ou le sacrement, dans le mariage, relève de la puissance ecclésiastique et divine.
Mais l'élément humain qui est, comme nous l'avons dit, cette mise en rapport de deux volontés, de qui relève-t-il ? C'est là la question. Vous répondez, vous, légistes : Il relève de l'État. Eh bien, plus libéral que vous, je réponds : Il relève non du droit civil, mais du droit naturel; non de la puissance publique, mais de la puissance libre, intelligente, qui constitue, en chacun de nous, notre individualité responsable.
En voulez-vous une preuve, immédiatement? Est-ce qu'avant d'être réuni en État, l'homme existait? Est-ce qu'avant d'être réuni en État, 1 homme existait avec la famille ? Est-ce qu'on se mariait, avant d'être des citoyens ? — Je le suppose. Si l'on se mariait, est-ce que le contrat était noué entre un homme et une femme? — Sans doute. — Est-ce que ce contrat obligeait ? — A.ssurément. — Et s'il obligeait, au nom de quoi obligeait-il ? Ce n'est pas au nom de lÉtat (il n'existait pas encore). Alors, c'est au nom de la conscience, au nom du droit naturel.
Messieurs, le dilemme est inexorable. L'élément humain du mariage ne peut relever que du droit civil ou du droit naturel. Il ne peut pas relever du droit public, puisque le droit public suppose un État, et que le mariage peut exister sans État. Donc, l'élément humain relève du droit individuel, du droit de la liberté, du droit de l'intelligence. Avant d être des citovens, nous sommes des hommes. On peut se marier, sans avoir franchi les limites d'un État. Et quand on est marié ainsi, on l'est rigoureusement, validement, comme le droit naturel l'exige.
Je A'ais vous faire une concession. Messieurs, ou plutôt compléter ma pensée ; sans cela, vous auriez le droit de me dire : Pourquoi l'État intervient-il dans le mariage ? Je vais vous l'apprendre.
L'homme est un être complexe ; il vit en société ; il a non seulement des sentiments, mais des biens; il est propriétaire et il a des voisins ; son développement personnel intéresse le développement de ceux qui l'entourent : eh bien, cette union morale, libre, étroite, naturelle, — le mariage, — engendre mille complications sociales; elle produit ce qu'on appelle des effets civils, et l'État intervient, avec l'assentiment des citoyens, pour prendre sous la protection de la force publique les intérêts nouveaux créés par le mariage, pour prévoir les successions et les naissances. Il intervient pour être là, si par hasard ceux qui sont unis dans le mariage et qui ont établi non seulement la communauté de vie corporelle, mais la communauté des biens, ne remplissaient pas ce qu'il est essentiel d'accomplir. L'État prend tout cela sous sa protection : il contraint les révoltés ; il dirige les inconscients ; il garde les faibles contre les entreprises des violents.
Mais ici, — soyez de vrais libéraux, Messieurs, — ici, la liberté vraie est essentiellement individuelle. Les vrais libéraux, ce sont les partisans de l'individualité. Les faux libéraux sont ceux qui confisquent l'individualité au profit d'une collectivité quelconque. Il faut toujours que l'individualité soit sauvegardée. C'est même cette sauvegarde qui caractérise la vraie doctrine libérale. Le droit individuel, c'est l'atome insécable, indestructible, im-
ARGCMENTS DU DIVORCE. 139
mortel : personne ne peut y toucher. Quand on y touche, c'est comme la dynamite : il éclate. L'individualité, c'est ce qui fait la société, les Églises ; c'est l'apanage de l'intelligence, et l'honneur de cette magnifique espèce humaine, grande comme un monde, et cependant composée d êtres indépendants et fiers qui s'appellent, Messieurs, non pas d'un nom de servage, mais d'un nom libre : la persoime. La personne est à elle-même. Étant à ellemême, elle ne relève d'aucun autre. Or, quand on relève de soi, on est libre, on se gouverne ; c'est la première, la plus inaliénable des royautés.
Ainsi, Messieurs, que l'État intervienne dans le contrat conjugal : pour ma part, je suis tout disposé à reconnaître le bienfait et la légitimité de son intervention, mais je lui demande de se souvenir qu'il a, à sa base, le droit naturel qu'il ne doit jamais entamer, et au-dessus de lui, le droit religieux de la conscience, devant laquelle il doit toujours s'incliner.
Or,le jour où vous émettrez en principe, j'en présente mes excuses au Code civil, — mais nous sommes tous ici un peu ses ennemis, et ceux qui réclament le divorce, et ceux qui ne le réclament pas, — le jour où vous direz avec le Code que le contrat conjugal contient deux éléments : un élément qui s'appelle le contrat et un élément qui s'appelle le sacrement; et lorsque vous ajouterez : Le sacrement
relève de lEglise, oh! nous n'y touchons pas : nous sommes trop heureux de voir TÉgHsc prendre le sacrement sous sa protection ; mais le contrat, c'est notre chose : nous le revendiquons, — ce jour-là, Messieurs, au nom de la liberté, je me récrie. Vous ne permettrez pas à la puissance publique d'atteindre jusque-là. Si la conscience religieuse veut, en toute son indépendance, se livrer, pieds et poings liés, à l'autorité qui lui commande, qu'elle aille! Mais la conscience individuelle, mais le sentiment du droit, mais la conscience de notre individualité, oh ! Messieurs, respectez cette chose sainte ! et que le Code n'en consacre pas la violation !
Pour moi, je ne souffrirai jamais que, dans mon pavs, selon la mesure où je pourrai intervenir, on porte atteinte au moindre des petits qui constituent le peuple ! Et je saurai lui dire qu'il y a dans chacun de ses membres une majesté sacrosainte à laquelle nulle puissance n'a le droit de toucher, quelle qu'elle soit, qu'elle ait en main un glaive ou d autres symboles : c'est l'individualité, la personnalité !
Voulez-vous me permettre , Messieurs , de m'adresser maintenant aux partisans du divorce et de les pousser avec vigueur et lovauté jusqu'en leurs derniers retranchements ? Je vais leur dire -comment la question pourrait être soulevée.
Considéré par rapport au droit naturel et à la conscience religieuse, lÉtat peut prendre trois attitudes : Fattitude théocratique, Tattitude libérale, l'attitude séparatiste. Dans Tattitude théocratique, rÉtat accepte comme loi civile la loi religieuse. Ceci vous explique pourquoi, dans notre histoire, pendant toute la durée de la théocratie, la religion catholique étant la religion d'État, le divorce a été constamment vaincu. La religion catholique nadmet pas le divorce, et la loi religieuse étant devenue loi civile, il est incontestable que lÉtat ne pouvait Tadmettre. Il v a, pour lÉtat, une autre attitude, lattitude libérale, caractérisée par un fait dominant : la liberté de certains cultes reconnus. Ainsi, aujourd hui, 1 Etat français reconnaît le culte israélite, le culte protestant et le culte catholique. Il reconnaît même, sans lavoir dit, Tabsence du culte. Dans une situation pareille, quand bien même nous ne serions pas arrivés à la haute conception morale qui régit la société conjugale et qui la veut indissoluble; quand nous en serions encore à la conception des Romains, des Grecs et des Juifs de Moïse, un législateur sage ne pourraitpasprononceraujourd hui laloi du divorce.
Voici pourquoi :
De quel droit un État libéral voudrait-il, par une loi du divorce, choquer vingt millions de citoyens et accepter, en l'édictant, une idée contraire à vingt
millions de consciences catholiques? Il y a vingt millions de catholiques plus ou moins réels, plus ou moins pratiquants, qui ont dans la tête ceci : le mariage est indissoluble. Et c'est vous, Gouvernement, qui prétendez vous appuyer sur des majorités, vous qui agiriez ainsi? Alors, ce sont les minorités qui conduiraient? Mais non, je me sers de vos propres principes ; pour promulguer des lois il faut être le nombre. Vous n'êtes pas le nombre : de quel droit légiférez-vous? — Du droit de TinteUigence. — L'intelligence, c'est l'unité, je le veux; et la multitude, c'est le zéro. Or, quand on a pour soi les zéros à droite de l'unité, alors on fait des lois, on régit les peuples, on change les frontières. Est-ce que vous croyez que les plus habiles chanceliers pourraient remanier la carte d'Europe, s'ils n'avaient à leur service des millions de soldats, montant la garde autour de la chambre tristement immortelle, où se signent ces décrets qui changent des civilisations pour un siècle, pour des siècles peut-être ?
Mais il y a, pour l'État, une situation nouvelle, dans laquelle, à mon humble point de vue, le divorce pourrait apparaître. Quelle est-elle? Je vais vous le dire. Vous vovez que je suis courtois; je vous offre des armes. Je veux parler de la situation de l'État séparé del'Égliseetdescultes, comme en Amérique.
AIIGUMEMS Dl DIVOliCK. 143
L'État séparé de TÉ^jUse dit alors aux consciences : il Faites comme vous le voudrez. Vous avez un domaine dans lequel je ne pénètre pas. Vous avez une autorité et un culte qui vous conduisent : agissez. »
Seulement, Messieurs, ne l'oubliez point, à côté des églises, vit et commande le droit naturel. Or, ce droit naturel, inexorable, il est toujours là. Si vous ne connaissez pas les églises, il faut cependant connaître du droit naturel. Il esta la base de tout. Force est de s'appuver sur lui, car sans lui, pas de société possible.
Il peut arriver néanmoins que le droit naturel soit traité à la façon des cultes ; et dans le cas de la séparation de l'État et de l'Église, il peut arriver que l'État dise, — non pour certaines cboses indispensables du droit naturel, comme la justice qui respecte le bien d'autrui, sa vie et ses intérêts, mais pour les choses qui ne sont pas de première rigueur, comme lindissolubilité, — il peut arriver, dis-je, que lÉtat dise : Je m'abstiens.
Telle est. Messieurs, en toute loyauté et en toute précision d'analvse, la seule porte que vous puissiez ouvrir au divorce, sans froisser personne. Mais nous n'en sommes pas encore là.
Aussi, je ne crains pas de vous le dire, tant que nous ne sommes pas entrés dans la séparation de l'Église et de l'État, tant que nous vivrons dans le
144 I.NDISSOLUBILITE ET DIVORCE.
régime de la liberté des cultes, il faut que le divorce en prenne son parti ; il faut qu il attende au seuil du palais où se forgent les lois. Car s'il s'avisait d'entrer, il forcerait, au nom d'une minorité oppressive, les portes qui ne doivent s'ouvrir que quand la nation v entre. Lorsque la nation est là, frappant au nom de la justice, il faut ouvrir la porte à deux battants. Le peuple armé du droit, c'est le seul, le vrai souverain.
L'argument des moralistes praticiens ne saurait être invoqué avec plus de succès en faveur du divorce.
Je les entends, eux, d'ordinaire plus patients, me dire : Fort bien, mais nous ne pouvons pas attendre. Xe voyez-vous pas ces victimes, ces femmes désolées, ces mauvais mariages, ces suppliciés, ces martvrs d un lien indissoluble?
Il existe, nous le reconnaissons, des mariages mal contractés, des unions malheureuses.
L'indissolubilité, sans doute, est dans le vœu de la nature, mais ce vœu, dans la réalité, est loin d'être toujours accompli. On le réalise quelquefois; mais, en fait, combien de mariages rompus! combien dépoux en incompatibilité d'humeur et qui ne peuvent plus vivre l'un avec 1 autre!
Or, les législateurs doivent se préoccuper de ces
situation? et savoir aviser : il y a de? malades, il faut un remède ; il v a de? plaies, il faut un baume; il V a des suppliciés et des bourreaux, il faut des vengeurs qui brisent les chaînes et écartent les bourreaux !
Je comprends ces revendications impatientes : elles partent d'un cœur noble et droit. Et, pourquoi le taire? nous qui ne sommes pas mariés, non? les partageons presque sans réserve. Mais, parce que nous aurons obéi à une inspiration plus haute, ou reculé devant un mariage terrestre, n'allez pas en conclure que nous ne pouvons savoir ce qui s y passe! A ce titre, nous ne pourrions parler ni des cerfs, ni de? lion?, n étant pas des bétes fauves. On peut toujours, Messieurs, parler de ce qu'on domine. Sans les avoir éprouvées, nous compatissons à ces souffrances conjugales ; nous les savons profondes, et il nous serait facile d'en faire la peinture navrante. La peinture? elle existe dans notre société française, dans des pages éloquentes à force d'être douloureuses; elle est gravée dans le sanctuaire où comparaissent les époux qui font appel à la justice, pour lui dire : Sauvez-nous! dans le souvenir des magistrats, dans le dossier des avocats, dans l'imagination des dramaturges, dans la conscience émue des prêtres.
Tous, nous sommes bouleversé? à la vue de ces situations effroyables, et c'est pourquoi vous criez
vers la puissance publique, lui demandant de guérir tous ceux qui souffrent. Je le demande avec vous; mais savez-vous en quoi nous différons?
Sur la thérapeutique.
Serrons la question de près. Pour un mariage malheureux, dans la législation française, il y a deux portes de sortie : la séparation de corps et le divorce. Les partisans du divorce raisonnent ainsi : la séparation de corps non seulement ne guérit rien, mais elle aggrave tout.
Elle ne brise pas la chaîne. Elle laisse à la femme un nom flétri; elle l'abandonne, en ce qui concerne les biens, à Tautorité d'un mari qu'elle voudrait n'avoir jamais connu.
Elle livre la femme à ce mépris du monde, qui connaît si bien l'art d'être implacable dans un sourire et insultant dans un salut.
Elle jette la femme, sans protecteur, à la merci de tous les périls. Il est vrai qu'aujourd'hui la femme ne demande pas souvent un protecteur.
Et voilà la loi qui prend sous sa tutelle la plus douloureuse des victimes ! C'est inique ; c'est cruel; c'est inacceptable.
Remarquez, Messieurs, que je ne me constitue pas le défenseur de la loi sur la séparation de corps, telle quelle existe dans le code. Je regarde la séparation de corps non comme un remède, mais comme une calamité effroyable dont je garantirai
AUGUMEMS DU DIVORCL. 147
toujours, au besoin, les hommes et les femmes, et qu'on ne saurait trop écarter d'une tête humaine. La séparation est une fatahté : on la prend dans la détresse, dans le naufrage, comme un homme à la mer, qui se noie, prendrait, si on la lui tendait, jusqu'à une barre de fer rou(jie.
Vous lui préférez le divorce, et je comprends bien pourquoi. En effet, quand on ne re[;arde pas plus haut que son propre intérêt, le divorce a, du moins, un avantage : la femme y trouve une issue à son cœur aux abois, et Thomme une porte ouverte par laquelle il peut continuer de vivre, sans que sa nature soit trop violentée.
Permettez, Messieurs : quand la loi française viendrait inscrire, à grand traits, à l'entrée de ce chemin qui s'appelle le divorce, le mot : légitime; quand elle viendrait inscrire sur le front du mari qui épouse une autre femme ou de la femme déjà mariée qui épouse un autre mari, le mot : légitime ; quand elle viendrait écrire au front du fils adultérin et en tête des contrats le mot fameux de légitimité, est-ce que cette loi pourrait prévaloir contre le droit naturel et contre la conscience de ceux qui ont, écrite en eux-mêmes, la loi morale de l'indissolubilité?
Non! Alors que ferait la loi? Elle poserait une étiquette. Or les étiquettes, savez-vous ce qu'elles valent? Elles valent suivant le sens que leur donnent ceux qui les lisent ou ceux qui les portent.
148 INDISSOLUBILITK ET DIVORCE.
Mais, quelque légales qu'elles soient, elles n'ont aucune valeur pour les êtres convaincus qui n'estiment la loi qu'autant qu elle est conforme à la conscience et aux bonnes mœurs. La loi dit ce qui est permis ; la conscience seule révèle ce qui est honnête. On ne doit pas toujours faire ce qui est permis, on doit toujours obéir à Y honnête.
Mais, Messieurs, vous voulez le remède. Encore une fois, quel est-il? Où est-il? Ce que je sais bien, c'est qu'il ne peut pas être en dehors de la vérité et de la vertu.
Permettez-moi de poser un principe de thérapeutique, à moi qui ne suis pas médecin. Un remède est toujours préventif. Pourquoi? Vous allez me comprendre, vous qui n'êtes pas médecins : un remède vrai va droit à la cause du mal. Tout remède qui n'atteint pas jusque-là n'est qu'un palliatif; celui qui va à la racine est seul capable de supprimer les effets. Ainsi, pour qu un remède soit bon, il faut qu'il guérisse le mal; je n'y mets qu'une restriction, c'est qu'il ne tuera pas le malade.
Or, le divorce, à mon humble point de vue, ne s'attaque qu'à l'effet, il laisse non seulement subsister la cause, mais il la rend plus puissante. Le divorce, je le veux bien, tue le mal, c'est-à-dire les unions malheureuses; il intervient et il dit : « Victime I je te plains, et nous allons te guérir ; sépare-
ARGLMKNTS Dl' DIVORCK. 149
toi de ton bourreau; va contracter une nouvelle union, v Voilà ce que les clivorcistes appellent le remède. Est-il bien sur? Je me permets d en douter. Remarquez que rien ne garantit le second mariage. Et si vous tombiez de Charybde en Scylla : alors, où est le remède? Vous chercberez une fois encore, espérant trouver mieux. Ob ! Messieurs, c'est aller bien loin : en aurez-vous le courage? Et, si terrible quelle puisse être, l'indissolubilité, avec sa lourde chaîne, ne vaudrait-elle pas mieux que cette odvssée matrimoniale, à la recherche d un idéal toujours fuyant?
Mais voici, contre le divorce, un autre inconvénient plus grave : le jour où vous l'aurez introduit dans la loi, — c'est dans le silence de vos méditations personnelles que je vous prie de réfléchir, — vous étes-vous demandé ce que deviendront les mariages heureux?
Vous allez me répondre : Mais ils n'en seront que plus prospères, parce qu'ils vont être gardés par le divorce. Du moment qu'on peut se séparer, l'union sera plus étroite et plus forte! — Je n'en crois rien. J'en vais donner la preuve.
Lorsque vous faites un contrat, quese passe-t-il ? Deux volontés entrent en rapport; l'heure est solennelle. Vous dites : L'homme est fragile : je ne suis pas sûr de moi, c'est pourquoi je prends contre ma
fragilité des garanties.Vous VOUS recueillez, et plein de foi en rhonnéteté humaine, vous ajoutez : «Foi d'honnête homme, comptez sur ma parole ! » Si vous êtes crovant, vous regardez plus haut, en disant: La foi d'un honnête homme est capable ellemême de mentir, il y a quelqu'un qui ne ment pas, c'est l'éternelle vérité. Au nom de Dieu, vous pouvez compter sur moi ! Je le jure.
Qu'est-ce que cela. Messieurs? Dans cet acte religieux du serment, que se passe-t-il au fond de la conscience? Un drame superbe : vous vous savez faillible, vous sentez que votre libre arbitre peut varier, et pour garantir ces choses trop mobiles qui s'appellent la parole et la volonté de l'homme ; pour opposer une digue à ces flots inconstants qui viennent battre la rive ; pour pouvoir assurer cette pierre angulaire qui porte tout l'édifice, vous faites appel à ce qu'il y a de meilleur en vous, vous engagez votre parole d'honnête homme, votre parole de crovant, vous levez la main, comme pour vous faire plus grand; vous devenez un pontife.
Et alors, se produit cette sublime chose qu'on voudrait aussi, sans doute, biffer de la grande histoire humaine, le serment. Le serment, c'est l'homme qui s'enchaîne, qui s'immobilise ; c'est l'homme qui s'élève à la hauteur de Dieu.
Et vous oseriez dire que dans le contrat conjugal, lorsqu'on s'unit, sansy mettre ce ciment indestruc-
ARGUMENTS DU DIVORCK. 151
tible, runion sera plus intime! Quoi! on se séparera moins aisément, parce qu'il sera permis de se quitter ?
Mais il y a un moment où Ton n'a pas peur de se quitter, que dis-je? où Ton en a la tentation horrible; il y a un moment où, après la lune de miel, passez-moi le mot, la tempête se lève. Gomment vous garantirez-vous contre la tempête? Je fais appel à l'honnêteté des époux.
J'ai fait des vœux, moi, des vœux éternels; eh bien, dans ma foi d'honnête homme, mes vœux me gardent, mes promesses me lient. Et vous croyez que si on avait des vœuxd un jour, on résisterait!... Au premier vent qui souffle, on aurait besoin d'aller voir ce qui se passe sur ces plages embaumées vers lesquelles nous invite la brise.
Mais non, on résiste, lié par cette chaîne terrible du serment irrévocable, suprême garantie contre la faiblesse de Tliomme doutant de lui-même.
Quand on doute de soi, on est toujours intelligent ; le pilote bien avisé jette l'ancre au fond des mers.
Ehbien, mariés, quand vous avez prononcé, dans l'ardeur de votre premier amour, ce fameux mot toujours, vous avez imité le pilote circonspect. Vous avez jeté cette lourde chose qui s'appelle l'ancre, qui a des dents pour mordre au roc, et qui, défiant l'orage, permet de dire à la tempête : Je ne te connais pas !
152 INDISSOLUBILITi: ET DÎVORCi:.
Messieurs, ceci m'amène à la vraie thérapeutique.
Vouîez-vous avoir un nombre moindre de séparations de corps ; voulez-vous conjurer les tempêtes conjugales; voulez-vous faire taire ces voix qui vous mettent le supplice dans l'âme? Il n'y a qu'un moyen, — j'y suis amené par le développement de mes idées : — mariez-vous bien ; mettez dans le contrat le serment sérieux; consultez-vous, regardez vingt fois, connaissez votre époux, éprouvez la femme que vous devez choisir. Et vous, jeunes filles, ne vous laissez pas marier; ne prenez pas un mari aveuglément, avec le bandeau de l'innocence sur les yeux ! L'innocence est une admirable chose, mais non pas son bandeau ; ne prenez pas le numéro fatal dans l'urne du destin, en vous disant : Je choisirai le bon ! Regardez, étudiez longtemps, mais ne craignez pas d'attendre la vingt-cinquième année. Qu'importe, si la vingt-cinquième année passe ! Il vaut mieux attendre pour se bien marier, que d'ouvrir sa voile au premier souffle qui vous invite à conquérir, comme vous aimez à le dire, votre liberté !
Le vrai remède aux mauvais mariages, ce sont les mariages bien contractés.
Étudiez la statistique. On a trop souvent recours, je le sais, à cet art de grouper les chiffres, art perfide auquel on fait aisément dire tout ce qu'on
AFiGlMKNTS DU DIVORCE. 153
veut. Cependant, elle a ses lumières ; eh bien, que nous enseigne-t-elle sur les mariages? Elle nous apprend que, dans ce ma^jnifique département de la Seine, qui a la gloire d'avoir Paris, Paris Tincomparable, on compte un dixième des séparations de corps de la France entière ! Si on supprimait Paris, — je ne le souhaite pas, — ce serait encore un moyen de supprimer les séparations de corps. Pourquoi ce désordre, au centre du pays? La raison en est facile. C'est qu'à Paris les périls abondent : on est plus intelligent, mais plus sceptique; plus impressionnable et plus entraîné ; plus inconstant et plus nerveux. Bref, on se marie plus légèrement.
Allez au fond d'une de nos belles vallées des Alpes : est-ce qu'on demande des séparations de corps et le divorce, là, au pied de ces montagnes ? Respirez l'air libre ; montez sur le rocher, au soleil levant; ouvrez votre poitrine aux grands souffles et aux fortes brises : dilatez-vous. Voilà des remèdes pouréviter les séparations de corps et les mauvais mariages. Quand on est uni là, en invoquant le grand Dieu des chrétiens, il semble qu'on l'est mieux qu'ailleurs. La preuve, c'est qu'on ne s'y désunit pas ; c'est que la race y est plus forte ; c'est qu'il faut aller làpour recruter ces bataillons invincibles qu'on masse à la frontière, comme un mur d'airain, pour garder la patrie !
Pour garder la patrie, il faut veiller sur les dieux lares. Les dieux lares sont bien (jardés dans la montagne où fleurissent les grands sentiments, où tout ce qu'on voit dilate Tâme humaine. Tandis que dans ce tourbillon de la grande ville, dans cette lumière magique qui nous fascine et nous éblouit, on est exposé à s'amoindrir.
Messieurs, ne prenez pas exemple sur Paris, pour donner des lois à la France, à moins que vous ne consultiez dans Paris, non pas le nerf de la sensibilité et le grand svmpathique, mais le cerveau avec ses puissantes circonvolutions ; le cerveau qui adore Dieu, qui pénètre les grandes lois morales, qui devine la nature, suit les phases du drame émouvant de l'humanité et devient ainsi l'outil prodigieux des fortes civilisations.
Je vous le dis en deux mots, voulez-vous avoir de bons mariages? Soyez plus croyants, plus chrétiens et plus évangéliques ; ne vous éloignez pas du Christ ; restez unis à cet Être sauveur. On a beau faire. Messieurs : quand on arrive à la maturité et qu'on passe en revue les hommes, quand on les pèse suivant leur valeur, lorsqu'on mesure leur taille, eh bien, c'est au Christ qu'il faut aller, parce qu'il a seul, lui, la valeur et la taille surhumaines: c'est le géant! La lumière? il la tient à la main. La vertu? elle sort de lui. Et de quoi donc avons-
ARGLMKNTS DU DIVOHCK. 155
nous besoin, si ce n'est de lumière et de vertu : de lumière pour voir la vérité, de vertu pour vivre selon ses lois ?
Laissez à mon âme de prêtre cette consolation de vous dire, à vous (jui ne croyez pas : Puissiezvous un jour venir à lui comme cette femme de l'Évangile qui, en touchant seulement la frange de su tunique, fut guérie et sauvée !
J ajoute un mot, Messieurs, pour réfuter l'argument de ceux qui croient sincèrement, j'aime à le penser du moins, quele divorce est un progrès dans l'évolution des choses.
J'ai essayé de me rendre compte de cette idée-là, parce que je ne suis pas partisan de repousser à piiori, par l'absurde, les idées d'un homme. On ne s'entend pas le plus souvent ; on entend sa propre pensée, presque jamais la pensée d'autrui. Et alors, quand il parle, on répond à sa propre pensée, au lieu de répondre à la sienne.
Comment donc peut-on voir dans le divorce un progrès des sociétés humaines? Je ne puis me 1 expliquer qu'en supposantque ceux qui parlent dévolution humaine regardent surtout à la liberté : le divorce, disent-ils, nous donne plus de liberté; par conséquent, c'est un progrès. Ou encore : le divorce est le terme où tendent les nations et vers lequel marchent les peuples civilisés ; donc, c'est
un progrès. Permettez... à moins que ce ne soit un recul, car on peut marcher en s'élevant ou en descendant.
Voilà précisément la question.
Je reviens au principe que j'ai eu Thonneur de placer sous vos yeux, à ce principe qui estune des bases de la science sociale, et une des grandes vérités évangéliques : l'humanité est en marche vers l'union monogame et vers l'indissolubihté la plus stricte.
Telle est la loi; acceptons-la, quelles que soient nos opinions. Il ne sert de rien de se refuser à la vérité ; quand la science parle, soyons avec elle ; c'est un terrain commun sur lequel nous pouvons nous rencontrer. Il est beau défaire l'unité, même sur le terrain scientifique.
Alors, je vais conclure avec beaucoup trop de simplicité, peut-être, mais avec rigueur. Un progrès véritable, c'est celui qui nous achemine vers l'indissolubilité. Or, une loi française outoute autre qui déclarerait le mariage un contrat résiliable, de par la puissance publique, serait la négation directe de l'indissolubilité, et par conséquent, loin d'être un progrès, aux yeux delà sociologie, elle serait un recul. Vous avez dit, je le sais : Une telle loi favoriserait l'indissolubilité au lieu de la détruire. Je le nie, et je répète : On ne resserre pas les liens en les brisant. On ne rapproche pas les
choses, quand on enlève le ciment qui les unit. Or, le lien, le ciment entre Thomme et la femme, c'est l'indissolubilité. Le jour où vous aurez conclu à un contrat résiliable, ce jour-là, la famille humaine s'en ira. Je ne veux pas faire de prophétie, mais il me sera bien permis de dire que du moment où Ton pose des principes, les conséquences s'ensuivent.
Quand on a une idée dans la tête, elle se traduit tôt ou tard, et toujours dans les faits; si nous avons l'idée de la dissolution possible du contrat conjugal, elle se traduira fatalement par le divorce ou l'union libre.
Nous ne regardons pas, il est vrai, les choses au même point de vue. Vous êtes plus préoccupés de ce qui se voit, de ce qui se touche; vous songez plus à l'instinctqu'à Fàme ; vous voyez plus le corps qui périt que Tesprit immortel. Vous vovez plus volontiers les plaies qui dévorent nos membres que les plaies qui sont dans Tàme. Vous regardez les sociétés visibles, et vous ne songez pas assez à la société qui ne se voit pas et qui habite plus haut.
Voilà pourquoi, Messieurs, n'étant pas placés au même point, nous ne sommes pas d'accord dans certaines conclusions, et vous vous étonnez de mes hardiesses. Vous ne voyez, vous, surtout, que le corps, les intérêts matériels, les instincts d un jour. Pardonnez-moi de le dire, vous avez la politique
du corps, des instincts, des intérêts! Messieurs, vous êtes dignes d'une politique plus grande. Quand on a l'honneur de gouverner un peuple, et de forger cette chose sainte qui s'appelle des lois , il faut croire à la liberté ; il faut croire à l'àme immortelle, il faut croire aux intérêts qui ne passent pas. La vie d'une nation est une vie séculaire. Ce que vous écrivez aujourd'hui, dans le code d'un pays, se traduira dans cent ans et plus peut-être par des événements heureux ou désastreux. Si vous n'étiez pas à la hauteur de votre tâche, il s élèverait inie génération vengeresse pour vous blâmer, hommes sans prévoyance qui, vous croyant positifs, n'étiez que des esprits diminués!
Vous verriez surgir des historiens justement sévères vous marquant au front, et vous flétrissant de stigmates indélébiles, politiques à courte vue, qui avez jeté votre pays dans une fausse voie, préparé en vous amusant les légions ennemies à franchir la frontière, alors qu'il fallait apprendre à cette nation, qui se croyait invincible, qu'on est toujours faible , quel que soit le sang qu'on a dans les veines, quand on abdique ses idées, et quand, au lieu de croire à Dieu, à l'âme immortelle et à la liberté, on ne croit plus qu'à la matière, à ses fatalités et à ses jouissances !
Messieurs, j'ai une communication à vous faire.
J'avais encore à traiter devant vous : V du ntiage chrélien; 2** de la piiissmice de l'Eglise; \V du célibat. Pour des motifs indépendants de ma volonté, et pour des motifs d'ordre supérieur, devant lesquels je m'incline religieusement, ces conférences sont suspendues.
Avant de descendre de cette chaire , où je vous retrouverai, je l'espère, 1 an prochain, permettezmoi. Messieurs, — c'est un devoir que je remplis,
— d'acquitter une dette.
Je vous remercie.
Je remercie M. le curé de Saint-Philippe du Roule de l'hospitalité qu'il a donnée à ces conférences.
Je remercie cet auditoire au sein duquel j'ai pu rallier à une vérité méconnue, à une vérité fondamentale de la raison et de l'Évangile, plus d'un esprit sincère, cet auditoire au sein duquel j'ai trouvé, même en ceux que je combattais, une courtoisie parfaite et un respect dont je demeure touché.
Je vous donne rendez-vous, au carême prochain, dans l'église de la Trinité, pour y traiter encore les hautes questions religieuses.
Vous trouverez toujours en moi, — fidèle à un paternel exemple et à un suprême encouragement,
— vous trouverez toujours en moi une parole au service de la plus grande, de la plus fière des causes
qui puissent tenter aujourd'hui un homme, un patriote, un croyant convaincu : Tharmonie entre la société moderne et TÉvangile; Tharmonie entre Tautorité sans laquelle il n'y a pas de société et la liberté, Messieurs, sans laquelle il n'y a pas de caractères; l'harmonie entre la science, la raison sans lesquelles il n'y a pas de progrès, et la grande religion qui couronne la raison et la science , et sans laquelle il n'y a rien de divin.