Rapport cité, p. 293 et
à la formation générale de n'importe quel caractère 1 . » Aussi l'éducation est-elle pour Owen la plus importante des institutions sociales et un système rationnel d'éducation, appliqué à tous les individus, est-il le premier des services publics. L'éducation rationnelle n'est du reste qu'une des pièces du système social. A n'envisager que les lignes générales de la conception oweniste, la réforme sociale peut déjà se définir : la création artificielle d'un milieu extérieur qui détermine l'homme à la vertu et au bonheur.
Ce simple exposé montre immédiatement la source à laquelle Owen avait puisé ses idées : ses théories sociales apparaissent comme une déduction logique de la philosophie du xvm e siècle. Cet appel à la raison et ce retour aux lois de nature, cette croyance à la possibilité d'une transformation immédiate et de toutes pièces de la nature humaine et de la société par l'application quasi automatique d'un système sont bien les traits qui caractérisent la pensée du temps. La même idée d'une simple réfection de la machine sociale, réfection suffisante pour réaliser le paradis sur la terre, se retrouve chez tous les entrepreneurs de reconstruction sociale, chez tous les philosophes
i. Rapport cité, p. 293 et 297.
sociaux de cette époque. L'origine de tous les romans sociaux, imaginés par des hommes qui se piquaient d'athéisme et de matérialisme, est dans une conception chrétienne qui s'est laïcisée : l'état de nature antérieur au péché reporté du passé dans l'avenir .
C'est à la philosophie sociale du xvm e siècle qu'en Angleterre, comme en France, les premiers socialistes ont emprunté l'esprit et les principes essentiels de leurs systèmes. Il convient de rapprocher ici le nom de Fourier de celui d'Owën. Sous des apparences très différentes, leurs conceptions sont très semblables, non seulement dans leur inspiration générale, mais aussi dans leurs détails. Sans doute Owen, dont le système plus simpliste manque de variété et est d'une exposition souvent monotone, n'a pas l'imagination exubérante de Fourier qui se complaît à décrire par le menu le jeu et les effets du mécanisme compliqué dont il est l'inventeur. Mais les deux représentants-types du socialisme utopique n'ont donné que les variantes, française et anglaise, du même système, d'un système qui a pour fondement les lois de nature et la croyance en la bonté des passions humaines, d'un système qui s'inspire du même automatisme social et conduit au même autoritarisme inconscient. La similitude de leurs deux doctrines n'a pas échappé à Fourier,
qui a accusé Owen de plagiat * , après avoir espéré trouver en lui le bailleur de fonds de l'expérience phalanstérienne. Elle s'explique par le milieu et le moment où ils ont vécu ; tous deux nés presque la même année, l'un en 1771 et l'autre en 1772, tous deux mêlés à la vie pratique, l'un grand industriel et l'autre employé de commerce, ils ont emprunté au milieu intellectuel les mêmes tendances d'esprit rationalistes et au milieu économique les problèmes posés par la révolution industrielle et commerciale qu'ils avaient sous les yeux. Produits du même état d'esprit général, leurs doctrines se distinguent de celles des saints simoniens et des socialistes plus récents par le même caractère agraire. Au delà de la même préoccupation immédiate d'une expérience d'initiative privée, elles tendent au même interventionnisme
1 . Pièges et charlatanisme des deux sectes Saint-Simon et Owen qui promettent l'association et le progrès. Paris, i83x. — Les lettres à Muiron du 8 avril et du 25 avril i8a4 nous renseignent sur les démarches faites par Fourier auprès d'Owen : le 8 a^ril 1824 : « D'après l'annonce du Bulletin, j'ai adressé 2 exemplaires du Traité de l'Association domestique-agricole (paru en 1822) à M. Owen en l'avertissant de la prochaine publication de l'abrégé et lui disant que, s'il peut fonder une compagnie pour l'essai de l'association, je lui offre de servir aux appointements du dernier commis de son établissement... » ... et le 25 avril « J'ai reçu une longue lettre du secrétaire de M. Owen. Il loue beaucoup mon ouvrage et m'apprend que M. Owen va fonder un nouvel établissement... si j'étais engagé là, je pourrais au printemps prochain faire le coup de partir... »
déguisé sous des apparences de libre obéissance à la raison et aux lois de la nature. La seule différence qui existe entre eux, c'est qu'Owen était un capitaliste et que Fourier a dû en chercher un toute sa vie.
Né au xvni e siècle, Owen en a respiré l'atmosphère intellectuelle et ceci suffirait à expliquer que ses théories portent cette empreinte. Mais on ne peut se demander si. en dehors de cette influence générale qu'exerce sur chacun de nous l'esprit de son temps, Owen n'a pas subi une influence plus directe due à ses lectures. Dans les écrits d'Owen on ne trouve jamais de renvoi à aucun auteur, car il avait le plus profond mépris pour les livres et la prétention d'être un pur réaliste uniquement intéressé parles faits. Du reste, son existence active, la nécessité où il avait été de très bonne heure de gagner sa vie, ses occupations personnelles, auxquelles vint s'ajouter bientôt la charge de sa carrière publique et philantropique, ne paraissent pas lui avoir laissé beaucoup de temps pour d'autres lectures que celles des journaux. Cette impression première est confirmée par le passage suivant de Robert Dale- Owen, qui, dans un livre charmante travers ma vie, donne de précieux détails sûr le caractère et les habitudes de son père : « Mon plus lointain souvenir de lui me le rappelle lisant beaucoup,
mais surtout un ou deux quotidiens de Londres et autres périodiques. Ce n'était point dans le vrai sens du mot un homme d'étude et il n'en pouvait guère être autrement de l'homme qui, depuis l'âge de dix ans, avait fait son chemin dans la vie sans un dollar. Je n'ai jamais trouvé dans sa vaste bibliothèque un livre avec un note de lui en marge ou un trait de crayon sur une seule page. Il avait l'habitude de parcourir les livres sans en dégager la substantielle moelle. Souvent il les abandonnait en faisant une brève remarque comme celle-ci : les erreurs radicales que partagent tous les hommes font que les livres ont relativement peu de valeur. A l'exception des ouvrages statistiques et surtout de son livre favori : les Ressources de l'Empire britannique par Colquhoun, je ne me rappelle pas l'avoir jamais vu prendre des notes dans aucun livre \ »
Si, en général, Owen faisait peu de cas des livres, il n'en résulte pas qu'il n'ait pas subi, sans s'en rendre compte, l'influence de penseurs contemporains : celle de William Godwin n'est pas douteuse et les Recherches sur la Justice politique 2 ,
i. Threading my way, twenty sevcn years of Autobiography , pur Robert Dale-Owen. Londres, Trubner et G ie , 1874, p. 67.
a. Enquiry concerning Political Justice and Us influence on Morals and Happiness. Londres, Robinson, 3 e éd., 1798. Robert Dale- Owen nous apprend dans Au cours de ma vie(p. 180) que son père était en relations avec Godwin.
parues en 1793 et rééditées en 1795-98, ont dû exercer sur sa pensée une action très forte, bien qu'inconciente. A notre avis, c'est par Godwin qu'Owen a reçu l'empreinte précise du xvni e siè-
Godwin lui-même s'inspirait d'Helvétius : celui-ci nous apparaît comme le grand théoricien de la philosophie socialiste, celui qui le premier en a donné les formules. Dans ses ouvrages De l'esprit (1758) et De l'homme, il expose la théorie des circonstances, la théorie de la toute-puissance de l'éducation et des lois pour fabriquer des hommes bons, justes et heureux. Voir notamment : De l'homme, de se» facultés intellectuelles et de son éducation. — Section II, ch. xix : « Que les mots une fois définis, les propositions de morale, de politique et de métaphysique deviendront aussi démontrables que les vérités géométriques j que les hommes adoptant alors les mêmes principes parviendront aux mêmes conséquences... »
Section IV : Les hommes communément bien organisés sont tous susceptibles du même degré de passion : leur force inégale est toujours en eux l'effet de la différence des positions où le hasard les place ; le caractère original de chaque homme n'est que le produit de ses premières habitudes.
Ch. xxiv : L'inégalité des esprits n'est qu'un pur effet de la différence de leur éducation (dans laquelle différence je comprends celle des positions où le hasard les place).
Section VIII, ch. m : Des causes du malheur de presque toutes les nations : que le défaut des bonnes lois, que le partage trop inégal des richesses nationales sont les causes de ce malheur presque universel...
Enfin section X, ch. vu : Des obstacles qui s'opposent à la perfection de l'éducation morale de l'homme.
Ch. vin : De l'intérêt du prêtre, premier obstacle.
Ch. ix : Imperfection de la plupart des gouvernements, second obstacle à la perfection de l'éducation morale de l'homme.
Gh. x : Toute réforme importante dans la partie morale de l'éducation en suppose une dans les lois et dans la forme du gouvernement.
cle et la théorie des circonstances est empruntée de toutes pièces au livre de la Justice politique. Cette influence, qui se révèle par l'emploi des mêmes expressions, apparaît nettement, si, laissant de côté les conclusions d'art auxquelles leur théories les conduit, on rapproche des idées d'Owen les idées générales du livre de Godwin. Le chapitre iv du livre I qui a pour titre : « Les caractères des hommes sont le produit des circonstances extérieures » est la source même de toute la conception d'Owen. Selon Godwin, les actions et dispositions de l'espèce humaine sont le produit des circonstances et des événements 1 ; car des différents ordres de faits qui, en dehors des circonstances extérieures, peuvent affecter l'esprit humain, principes innés, instincts, différences originelles de structure, les uns sont très discutables, les autres n'ont sur la formation de l'homme qu'une influence négligeable. Godwin déclare que, si les différences originelles qui existent entre les hommes à leur naissance doivent, en stricte arithmétique, entrer en ligne de compte, elles peuvent être considérées comme n'ayant presqu'aucune importance ; les caractères sont déterminés par l'éducation et leurs défauts peuventétre corrigés par l'éducation. Godwin prend le mot éducation
i. Godwin, op. cit., p. 26, 4a, 43, 44, 45.
dans un sens très large et distingue différents modes d'éducation parmi lesquels ce qu'il appelle l'éducation politique — c'est-à-dire les modifications que nos idées reçoivent de la forme du gouvernement sous lequel nous vivons.
Dès le début de son livre, Godwin pose la théorie des circonstances et affirme la toutepuissance de l'éducation et des institutions politiques sur la formation des caractères. Mais est-il possible d'améliorer les institutions sociales? Oui, si l'on cherche à agir sur les opinions des hommes en faisant appel à la raison. Les actions volontaires des hommes procèdent de leurs opinions et la raison doit régler les actes de l'espèce humaine 1 . Après avoir établi que les actions volontaires des hommes sont conformes aux déductions de leur intelligence, Godwin tire de cette proposition fondamentale les cinq corollaires suivants : i° Un raisonnement sain peut communiquer la vérité et la faire triompher de l'erreur. Cette proposition, dit-il, est évidente, car on ne peut imaginer qu'entre un raisonnement sain et un sophisme la victoire puisse être douteuse. 2° Il est possible de communiquer aux autres la saine rai-
i. Ghap. v intitulé : « Les actions volontaires des hommes procèdent de leurs opinions », p. 5a, 85, 86.
son et la vérité : si le champion de la vérité est suffisamment maître de son sujet, il doit réussir immédiatement dans son entreprise. 3° La vérité est toute-puissante. 4° Les infirmités morales de l'homme ne sont pas invincibles, parce qu'elles sont fondées sur l'ignorance et l'erreur ; la vérité peut les faire disparaître et les remplacer par des principes plus nobles et plus bienfaisants. 5° La dernière proposition résulte de toutes les autres, c'est l'affirmation de la perfectibilité humaine : l'homme est susceptible d'un progrès indéfini. Ainsi les principes essentiels de la doctrine d'O weu se trouvent déjà chez Godwin, la théorie des circonstances comme la croyance à la perfectibilité humaine sous l'influence toute-puissante de la raison, comme aussi la doctrine de la nécessité morale et de l'irresponsabilité 1 . Si nous avons quelque peu insisté sur les idées de Godwin, c'est justement parce qu'elles souli-" gnent et précisent le caractère mécanique et rationaliste des conceptions d'Owen.
Robert Owen aurait pu se donner comme l'illustration de sa doctrine de circonstances : ses théories ne sont pas seulement le produit de la philosophie de son temps, mais aussi des événements de sa vie active et professionnelle. Tout
i. Chap. vi, livre IV, p. 363, 38i, 3g5.
d'abord, sous les yeux même d'Owen, le développement du machinisme et de la grande industrie et les souffrances qui en sont résultées posaient d'une façon vivante la question sociale, et, en révoltant son cœur, ont amené le patron philanthrope à réfléchir au problème de la misère et à en chercher le remède. En un autre sens encore, l'expérience industrielle a agi sur ses conceptions et, par une coïncidence curieuse, a imprimé à sa doctrine la même direction que celle qu'elle recevait d'autre part des idées régnantes. Les habitudes d'esprit acquises comme chef d'atelier, le spectacle des opérations mécaniques de la fabrique, où l'homme n'était plus qu'une partie de la machine et semblait agir automatiquement, ont renforcé dans l'esprit d'Owen la tendance de son siècle à l'automatisme social. Le moment où Owen a vécu, sa formation pratique et sa formation intellectuelle déterminent et expliquent les traits distinctifs de son socialisme. Ce socialisme, qui inspire encore, bien qu'à leur insu peut-être, la pensée de nombreux réformateurs, a un triple caractère : il est mécanique, rationaliste et agraire ; et, par ce dernier caractère seulement, il s'oppose au socialisme moderne f . Mais le principe du socialisme demeure
i. Malgré ses prétentions au réalisme, le socialisme moderne,
le même. Quelque différentes qu'apparaissent les formes qu'il a successivement revêtues, il repose toujours sur l'automatisme social.
La conception d'Owen est une conception mécanique : Owen considère la société comme un produit manufacturé et le système des institutions comme un organisme mécanique dont les rouages sont transformables à volonté. Le Système social est applicable comme une invention, une machine nouvelle qui doit donner un plus grand rendement de bonheur. L'influence de la vie industrielle sur l'esprit d'Owen est sensible jusque dans les expressions dont il se sert : à propos du Système social, il parle de la « new machinery » , et, à propos de l'éducation, il emploie le mot
comme nous l'avons montré dans l'introduction, demeure essentiellement sentimental et utopique.
Le marxisme lui-même, dit socialisme scientifique, repose sur une idée latente de justice plus encore qu'il ne s'appuie sur le matérialisme historique ; lorsqu'on parle du marxisme, il faut se carder de confondre les deux éléments dont il se compose et il convient de distinguer soigneusement :
i° L'élément d'analyse historique qui fait la valeur de l'œuvre de Marx ;
a° L'élément déductif et a priori, d'origine ricardienne, la métaphysique de la valeur travail, qui se joint à l'aspiration sentimentale non avouée par Marx, à l'idée latente de justice sociale, pour donner naissance aux formules rigides d'orthodoxie socialiste, aux condamnations hâtives de l'organisation de la société individualiste, aux prédictions simplistes d'évolution et de révolution sociale.
« manufacture characters* ». C'est qu'en effet dans sa pensée on fabrique des caractères comme on fabrique des produits. Les institutions sont seules responsables de la malfaçon des caractères ; la nature humaine est une matière première façonnable au gré des fabricants de bonheur social. Le milieu externe domine tellement la formation de l'homme que la forme des bâtiments en parallélogramme n'y est pas indifférente. Cette conception mécanique du système social, cette idée de la passiveté et de la malléabilité de la nature humaine donnent au socialisme d'Owen* son caractère artificiel et conduisent tout naturellement à l'étatisme : L'Etat n'est-il pas la seule puissance capable de généraliser l'application du nouveau machinisme social qui doit donner un plus grand rendement de bonheur? n'est-il pas tout désigné pour imprimer à tous les caractères, par une éducation uniforme, la même
i. The Révolution in the Mind and Practice of The Human Race or The coming change from lrrationality to Rationaiity, p. 7A, p. 75,
2. Owen n'est du reste que le représentant le plus typique de cette forme de socialisme qui a été très générale de son temps et qui n'a point disparu. L'exagération à laquelle son esprit simpliste et absolu le conduisait ne doit pas faire oublier son caractère représentatif de toute une mentalité, mentalité qui est aujourd'hui celle des socialistes unifiés et dont les socialistes indépendants ne se dégagent que dans la mesure où ils deviennent infidèles aux principes socialistes.
marque de fabrique et pour créer l'unité morale qui réalisera l'harmonie ? Le système social s'applique sans intervention de la spontanéité individuelle.
La conception d'Owen n'est pas seulement mécanique, elle est rationaliste : avant tout elle fait appel à la Raison, et par là elle paraît tout d'abord échapper à cet étatisme qui semblait être la conséquence logique de son caractère mécanique. Le Système social est le système rationnel de société conforme aux lois de nature ; il est vrai d'une vérité absolue et universelle. Dans son livre du Nouveau Monde moral\ Robert Owen trace la constitution générale du gouvernement et le code universel des lois, et, dans la Révolution universelle de la race humaine 2 , parue en 18^9, il reprend ces règles du gouvernement permanent et universel et énumère les lois de la constitution et du code universels. Ces lois universelles, dont l'application doit transformer la condition humaine et faire disparaître toutes les misères
1. The Book of the New moral World (6 e partie, p. 188) renfermant le système rationnel de société et exposant la constitution et les lois de la nature humaine et de la société ; la i re édition américaine, publiée à New-York en i845, contient, réunies en un volume, les sept parties publiées successivement à Londres.