The Révolution, ch. iv, p. 56. Londres, Effingham Wilson
Edouard Dolléans. '7
sociales, ce sont les lois de nature dont la raison démontre l'évidence. Aussi semble-til qu'il suffit de faire appel à la raison des hommes, et, par des expériences d'initiative privée, de leur faire comprendre la bienfaisance du système social qu'on préconise.
Mais, si des applications partielles du système sont indispensables, s'il est nécessaire par des expérimentations particulières de faire la preuve de son efficacité, c'est afin surtout d'éclairer la religion des autorités et puissances sociales. Il s'agit moins de convaincre les individus, dont le système irrationnel de société et d'éducation a déformé le caractère, que de montrer le chemin aux gouvernements, comme le dira Owen. En dernière instance, c'est en l'autorité des gouvernements éclairés par la raison d'une élite qu'Owen met son suprême espoir de réalisation intégrale du bonheur humain ; sans doute l'intervention n'est destinée qu'à renforcer la voix mal écoutée de la raison : ainsi se concilie chez Owen la croyance à la toutepuissance de la vérité sur l'esprit humain et le fétichisme de l'Etat. Le second caractère de la doctrine s'unit au premier pour conduire à la même conséquence : une intervention étatiste forcée. A la base même de la doctrine d'Owen se rencontre un autoritarisme initial, né-
cessaire et bienfaisant, autoritarisme qui s'explique aisément si Ton rappelle la théorie des circonstances : puisque le contrôle des circonstances peut produire un bien ou un mal universel, n' est-il pas tout naturel de mettre au service de la vérité et du système rationnel l'instrument le plus fort de réalisation ? Qu'importe du reste la contrainte imposée aux individus, s'ils ne veulent pas se plier aux commandements de la raison : les hommes ne sont-ils pas matière amorphe et n'a-t-on pas le droit de les rendre heureux malgré eux f ?
Enfin, comme toutes les conceptions socialistes issues directement du xvin e siècle, celle d'Owen a un caractère agraire. C'était là la
i. Le despotisme d'Ovven apparaît bien dans cette anecdote de Lowett {The Life and slruggles of William Lovett in his pursuit of bread, Knowledge and Jreedom. London, Trùbner, 1876, p. kg). A une réunion où l'on discutait la rédaction d'une circulaire, Owen propose un amendement qui est repoussé par le Comité. Malgré cette décision et à l'insu des membres du Comité, Owen introduit cet amendement dans la circulaire. Apprenant ce fait, le Comité envoie une délégation pour se plaindre à Owen. Comme les délégués lui demandaient s'il ne pensait pas que sa conduite avait été très despotique, Owen leur répond sans se déconcerter qu'en effet c'était là un acte de despotisme, mais que, comme ni aucun d'eux, ni le Comité qui les avait envoyés ne savaient ses projets et ses fins, ils devaient consentir à se laisser gouverner par des despotes jusqu'au moment où ils auraient acquis une science suffisante pour se gouverner eux-mêmes.
tradition du communisme depuis Platon 1 et Owen y reste fidèle. Tout comme le phalanstère de Fourier, les petites communautés qui étaient les cellules sociales du système devaient avoir pour occupation première les travaux agricoles. Les travaux industriels ne devaient intervenir que d'une façon très accessoire et seulement comme annexes de rétablissement agricole. Cette prépondérance de l'agriculture s'explique par des raisons économiques et des raisons sentimentales. La terre apparaît comme le phénomène fondamental de l'économie, la source de toutes les richesses. Owen est agrocentriste, malgré sa vie de grand industriel ou plutôt justement parce qu'il est tout ému des maux que la grande industrie développe sous ses yeux. Les préoccupations de vertu et de moralité qui dominent sa doctrine contribuent à cette prédilection pour la vie agricole. Le retour à la nature et à la vie champêtre avait été une des modes intellectuelles du xvm e siècle et les romans sociaux avaient pris forme d'idylles et de pastorales. Par une confusion curieuse entre les deux sens du même mot, il semblait que l'homme devenait meilleur au contact de la nature, et qu'en s'adonnant aux occupations
i. A. Souchon, Les théories économiques de la Grèce antique, p. i59-i65.
agricoles il se rapprochait des lois de nature. La culture de la vertu se fait mieux aux champs qu'à la ville. Dans l'imagination des philosophes sociaux, la représentation physique et morale de cet état de nature d'origine chrétienne se modèle sur le jardin du paradis terrestre et l'innocence des premiers jours de la création.
Quelles qualités, quel caractère Owen allait-il mettre au service des conceptions sociales auxquelles sa formation pratique et intellectuelle l'avait logiquement conduit ? Quelle était sa physionomie au physique et au moral? G. J.
Holyoake nous dit que ses portraits populaires le représentaient avec une figure « osseuse et anguleuse totalement dépourvue de cette expression qui faisait deviner en lui l'apôtre ». Le médaillon, reproduit ici, donne quelque idée de son air inspiré, de sa foi enthousiaste, de son énergie indomptable ; le portrait en couleurs, qui se trouve à la National Gallery ! , le complète et
i. Peint par Brooke, i834- La National Gallery possédait aussi un dessin signé S. B. (i85i) reproduit en tête de cette étude. Le portrait le plus agréable d'Owen, qui n'est peut-être pas le plus ressemblant, est celui de Pickersgill (1826) qui appartient à M. Tebb. Ce portrait, ainsi que celui de Farquehar (i856), a été reproduit par G. J. Holyoake dans sa brochure : Robert Owen, the precursor of social Progress (The Coopérative Union, Manchester).
vous révèle la bonté obstinée de ses yeux bleu foncé qui veulent vous inculquer, de gré ou de force, la conviction qui les éclaire : on comprend la puissance qu'il exerçait autour de lui. J'ai eu, en avril 1904, l'occasion de voir Mrs. Templeton, petite-fille d'Owen et qui passe pour lui ressembler étrangement ; j 'ai retrouvé en elle l'impression que m'avait laissée le portrait de la National Gallery : ce sont les mêmes yeux bleus qui vous pénètrent et ne semblent vous regarder que pour vous convaincre, la face vivante et comme illuminée par la foi intérieure, le front large, la bouche forte et tenace, et ce nez qui était une des caractéristiques de la famille Owen 1 .
Le caractère moral d'Owen ne dément pas les indices de sa physionomie physique. Les deux sentiments qui dominent son caractère comme sa conduite sont un amour universel et un optimisme inébranlable.
L'amour qu'Owen portait à tous les êtres hu-
1. A propos de ce nez, voici l'anecdote que Mrs. Templeton m'a racontée : Voyageant un jour en Indiana, elle se trouve arrêtée en un mauvais chemin, sa voiture embourbée ne pouvant plus avancer, lorsque vient à passer un fermier qui avait connu sou grand-père. En apercevant Mrs. Templeton, il s'approche et la regardant, bien en face, il lui dit : « Vous, vous êtes une Owen; vous avez le nez des Owen », et, s'empressant, il attache ses chevaux à la voiture, afin de la tirer d'embarras... Et c'est ainsi, me dit Mrs. T... dans une phrase dont l'humour est intraduisible en français, que a je fus tirée de la boue par, mon nez ».
mains était tel que, lorsqu'il se trouvait dans une réunion, il ne pouvait s'empêcher d'embrasser toutes les personnes présentes ; voyant les liens d'affectueuse tendresse qui existaient entre Owen et les enfants des écoles de New-Lanark, sa femme avait coutume de lui dire en plaisantant : « Tu les aimes mieux que tes propres enfants ! » Cette puissance d'amour a été sans doute sa plus grande force de séduction ; sa sympathie spontanée pour tous ceux qu'il approchait attirait leur sympathie et il gagnait les cœurs en offrant le sien. Mrs. Templeton m'a dit avoir connu des gens qui, plus de trente ans après sa mort, pleuraient encore en parlant de lui ou qui, pour l'avoir entendu une seule fois, avaient vu leur vie complètement transformée. Un jour que la petite-fille d'Owen faisait une conférence, elle fut reconnue par un admirateur de son grand-père qui, ne pouvant maîtriser sa joie et l'émotion du souvenir, accompagna ses paroles, pendant toute la durée de la conférence, des mots inlassablement répétés de « Dieu vous bénisse ! . . . » Le charme d'Owen venait sans doute de ce que cet homme, « ce grand prêtre de la raison 1 » qui ne voulait faire
i. Owen aimait à être nommé le grand prêtre de la raison. Le D r Macnab nous rapporte ces propos du major Torrens : Il disait qu' « Owen était un homme surprenant, persévérant dans ses eFforts et trouvant dans l'obstacle une source nouvelle d'ardeur ;
appel qu'à la seule raison, n'obéissait jamais qu'aux seules impulsions de sa sensibilité ; il reconnaît lui-même, dans son autobiographie, qu'il n'était pas le maître de cette sensibilité et qu'il agissait toujours par sentiment, même lorsqu'il savait agir contrairement au bon sens et à la raison. Son cœur devait du reste être bien rarement contredit par sa raison, car le second trait dominant de son caractère était un optimisme inébranlable 1 qu'on retrouve à tous les moments de sa vie.
Jamais, durant sa longue carrière et malgré ses échecs successifs, Owen n'apparaît découragé un seul instant : la réalité et la vie ont beau infliger à ses conceptions des démentis cruels, jamais il ne met en doute la valeur de son système et il attribue toujours ses insuccès à des circon-
qu'il fût dans le vrai ou dans le faux, quand on réfléchissait à la philanthropie de ses desseins, on pouvait excuser l'enthousiasme vertueux qui le faisait se flatter d'être le grand prêtre de la raison ».
I. Cet optimisme a été sans doute aussi une des raisons de son influence : une conviction forte qui ne doute point d'elle-même s'impose souvent à la volonté des autres et l'optimisme agit comme stimulant.
Cette faculté de toujours considérer le bon côté des choses était une qualité de famille. Mrs. T... m'a raconté que son père, Robert Dale Owen, trompé par un ami très cher et à moitié ruiné par lui, au lieu de se désespérer, se frottait les mains avec satisfaction en s'écriant : Quel bonheur que nous n'ayons pas de dettes !
stances secondaires ou à une ignorance temporaire de la vérité. Au commencement comme à la fin de chaque nouvelle entreprise, avant comme après l'expérience de New Harmony , avant comme après celle de l'Équitable Banque d'Echange de Travail, il annonce l'avènement d'une ère nouvelle pour l'humanité régénérée. Après la disparition du journal la Crisis, le premier numéro du New moral World proclame la Venue du Nouveau Monde moral, « un monde où le mensonge sous aucune forme n'aura plus de raison d'être, un monde où l'argent n'aura plus aucune influence, où la pauvreté et l'inhumanité seront inconnues : un monde où tous les biens seront produits en abondance et où tous pourront jouir de cette abondance ; un monde où l'esclavage et la servitude n'existeront plus, mais où la plus grande liberté se conciliera avec l'union la plus étroite, union tissée par les liens puissants de l'intérêt et les fils de soie de l'amour; un monde où de l'amour naîtra un bonheur exquis que n'assombrira aucune misère; un monde où l'amour et la raison présideront avec sagesse aux destinées de la race humaine ; un monde où le travail pénible ne sera plus nécessaire, et où la production de la richesse sera une source perpétuelle de plaisir et de joie ; un monde dont seront bannies les mauvaises passions ; un monde où l'on n'entendra plus
ni louanges ni blâmejs ; où personne ne désirera plus se distinguer des autres que par la plus grande somme de bonheur général que, par ses forces naturelles, il pourra donner à la grande famille humaine ; un monde, en un mot, où dès la seconde génération il n'existera plus ni ignorance, ni pauvreté, ni charité ; où la maladie et la misère n'auront presque plus de place, où la guerre n'aura plus de nom, et où la religion, l'amour ou l'argent ne sépareront plus l'homme de l'homme et ne créeront plus d'antagonismes dans aucune portion de l'humanité 1 ... » A l'âge de 77 ans, en i848, il envoie, le 27 février, aux hommes et aux femmes de France une adresse dans laquelle il dit : (( Amis, une grande responsabilité vient de peser soudain sur vous... Vous pouvez désormais établir un nouveau gouvernement basé seulement sur la vérité, gouvernement qui pourra servir d'exemple au monde et devenir un bienfait pour l'humanité. Vous êtes aujourd'hui dans les meilleures conditions, qui se soient jamais présentées dans les annales des nations, pour établir en France la charité, la paix, la bienveillance, au
I. The New moral World, I er novembre i83£, Collection du British Muséum. Le 7 janvier i836, Francis Place écrit : Aujourd'hui M. Oweu m'a assuré, en présence de plus de 3o personnes, que dans l'espace de six mois tout l'édifice social sera complètement transformé. Graham Wallas, Vie de Place, Lonçmans Green an O, 98, P> 6$.
milieu d'une augmentation annuelle de biens et de savoir 1 ... »
i. Nous donnons en annexe cette adresse, publiée dans La Voix des femmes, a5 mars i848. Owen vient à Paris où il est présenté au club du citoyen Gabet. C'est à la suite de ce séjour à Paris qu'il publie The Révolution in the Mind and Practice of human race (1849). La présentation d'Owen au club de Gabet est racontée comme suit par la Voix des femmes du 6 avril i848 :
Le Club du citoyen Cabet.
Le club du citoyen Cabet est le seul qui, jusqu'à présent, ait été ouvert aux femmes comme aux hommes, comprenant dans la même fraternité les deux moitiés du genre humain. Plus de quatre mille personnes des deux sexes se sont réunies lundi soir, à l'heure indiquée, et le silence le plus profond s'est établi dans la vaste assemblée à la voix grave et persuasive du chef des Icariens. Il a d'abord présenté à son auditoire ému le vénérable Robert Owen, ce vieillard qui, pendant cinquante ans, a eu pour unique but le bonheur des travailleurs, et qui, maintenant âgé de soixante-dix ans, vient à Paris, ce foyer d'actions vivifiantes, pour y prendre sa part d'émotion ; ce célèbre septuagénaire prouve bien que le cœur de l'homme généreux ne vieillit pas, même sous les cheveux blancs ! Robert Owen, ne pouvant point s'exprimer dans la langue française, a promis de répondre par écrit à l'enthousiaste accueil que l'assemblée lui a fait.
Le citoyen Cabet a parlé du journal la Voix des Femmes ; il a manifesté hautement sa sympathie pour cette œuvre toute de progrès ; il la soutiendra de tous ses efforts, et les femmes trouveront en lui leur plus ferme défenseur ; plusieurs séances leur seront spécialement consacrées, pendant lesquelles leurs droits, fondés sur des bases inébranlables, seront proclamés, développés et appuyés par l'habile et courageux chef des socialistes.
Après avoir traité divers sujets et parlé de la candidature des membres du gouvernement à l'Assemblée nationale, candidature accueillie à la presque unanimité, le citoyen Cabet a blâmé en
Cet amour universel et cet optimisme inlassable justifient le nom de socialisme sentimental donné à des doctrines comme celles d'Owen. Au service de ses idées, Owen a mis une ténacité qu'expliquent son caractère entêté et sa réussite dans la vie pratique. Les succès si rapides de sa carrière industrielle ont certainement renforcé la confiance que ce self made man avait en luimême et en la vérité de ses idées.
Owen a consacré à une série d'expériences sociales sa vie, son activité et sa fortune, et on a pu dire de lui qu'il semblait mettre son point d'honneur à payer la note de toutes les expériences communistes sans succès. A travers toutes ces expériences, Owen a poursuivi la réalisation d'une conception systématique, l'application de ses principes de philosophie sociale et du système rationnel de société. La vie d'Owen a été
termes énergiques le renvoi des ouvriers étrangers, cette mesure antifraternelle I
A ce sujet, nous avons entendu de belles et touchantes paroles sorties du cœur plus encore que de la bouche de simples ouvriers : « Il n'y a point d'étrangers pour nous î » disait l'un; — « Les frontières ont été faites par les rois et pour les rois », disait l'autre ; pensée sublime ! qui prouve que toutes les barrières de l'égoïsme et de l'orgueil sont déjà renversées aux yeux du peuple, et que pour le peuple désormais la fraternité n'est pas un mot vide de sens, mais une vérité sacrée qui fait de toutes les nations éparses sur le globe la vaste famille humaine, la ruche sociale, travaillant, active et joyeuse, sous le soleil de Dieu !
dominée par la logique d'un principe et d'un système.
Durant toute l'étendue d'une existence de 87 ans, les conceptions d'Oven ont conservé une unité majestueuse, ses efforts ont toujours eu la même fin, mais non point le même caractère ni la même direction. Les étapes successives de son activité marquent la division toute naturelle de cette étude. Dans une première période de 1800 à 1819, Owen s'adonne tout entier à l'amélioration des conditions d'existence de son personnel ouvrier. Mais l'accueil que ses idées philanthropiques reçoivent des patrons l'amène à faire appel à l'Etat pour vaincre leur mauvaise volonté et il devient l'initiateur de la législation protectrice du Travail. De 1819 a i83o, devant le spectacle de la misère sociale, Owen trouve insuffisante cette première forme d'interventionnisme : un projet d'assistance parle travail le conduit à exposer ses idées d'organisation communiste, et, pour prouver la vertu des petites communautés agricoles dont il rêve de faire la cellule sociale, il tente l'expérience de New Harmony. La dernière partie de sa vie (i83o-i858) commence par une tentative pour introduire un plus juste étalon de la valeur et substituer la monnaie de travail à la monnaie métallique comme intermédiaire des échanges.
Bientôt, abandonnant l'Equitable Banque d'E-
liO L'HOMME
change de Travail qu'il sent destinée à un échec fatal, 0\rçen s'efforce dans la Grande Union Consolidée dés métiers de réaliser l'union des classes productrices contre les classes stériles. Cette participation active d'Owen au mouvement tradeunioniste et à l'agitation gréviste ont fait croire à un changement dans les conceptions d'Owen dont le socialisme serait devenu plus réaliste et plus ouvrier. Il n'en est rien et, jusqu'à la fin, comme le montrent ses dernières publications, sa doctrine est demeurée la même. Owen consacre les 25 dernières années de sa vie presque exclusivement à décrire le nouveau monde moral et à proclamer la venue d'un prochain millénaire.