AVANT-PROPOS VU
sont extrêmement intéressantes, curieuses à analyser et à discuter ; ses tentatives pratiques — car il a fait le seul essai vraiment sérieux de « cité collectiviste » que je connaisse — ont l'intérêt puissant d'un roman qui serait vrai et d'un roman qui laisse cette idée que le dénouement aurait pu en être heureux quoiqu'il ait été un désastre ; sa personnalité enfin, mélange très curieux de ténacité anglosaxonne, d'audace américaine et même de jactance méridionale, est infiniment divertissante et passionnante pour le psychologue.
Cet aboli tionis te de la propriété, de la religion et du mariage, qui a été un homme très pur, très vertueux et très dévoué à ses semblables et très capable de sacrifice, est une des plus curieuses figures que l'on puisse étudier.
M. Edouard Dolléans, qui du reste n'est pas plus owénisle que moi, l'a étudiée sous tous ses aspects avec une grande richesse d'informations, un grand labeur, une intelligence très aiguisée des questions économiques et sociales
VHi AVANT-PROPOS
et une très remarquable pénétration psychologique. Son ouvrage est en soi excellent et il est la promesse de plusieurs autres, où l'histoire du Socialisme au xix e siècle sera suivie et exposée avec méthode, avec sûreté et avec l'instrument critique le plus solide et le plus fin. Je souhaite grand succès à ce volume et à ceux qui doivent venir après lui.
Emile Faguet.
Edouard Dolléans.
« La nature humaine n'est pas une machine qu'on puisse construire d'après un modèle pour en faire exactement un ouvrage désigné. C'est un arbre qui veut croître et se développer de tous côtés, suivant la tendance de ses forces intérieures qui en fait une chose vivante. »
Sti-art Miix, De la liberté, p. ai 4-
II est aujourd'hui de mode d'être socialiste comme il était de mode au xvni c siècle d'être homme sensible. Mais le mot socialisme est une expression imprécise sous laquelle se heurtent des conceptions très variées et souvent même contradictoires. Lorsqu'on interroge ceux qui se disent socialistes comme lorsqu'on étudie les ouvrages traitant du socialisme, on est étonné de se trouver non en présence d'une doctrine aux contours nettement arrêtés, mais en face d'un arc-en-ciel très nuancé de théories et d'affirmations divergentes. Les uns parlent d'un socialisme d'Etat faisant appel à l'autorité du pouvoir central ; les autres d'un socialisme libertaire, faisant appel à la liberté ouvrière ; les uns se disent socialistes réformistes
et les autres socialistes révolutionnaires. Il y a un socialisme de lutte de classes, comme il y a un socialisme de paix sociale, un socialisme petit bourgeois comme un socialisme ouvrier ; on prononce même le nom de socialisme libéral et, aux élections, tel candidat n'a pas craint de se présenter avec l'étiquette « socialiste individualiste » , sans croire le moins du monde que ces deux mots juraient d'être réunis fraternellement.
Tout est dans tout, a dit Jules Laforgue, et tout est dans le socialisme. Si les différents mots dont on complète l'expression de socialiste évoquent des idées très différentes, la psychologie de ceux qui font profession de foi socialiste nous découvre des tempéraments qui ne sont pas moins dissemblables : le socialisme comprend dans ses rangs tout à la fois des dominateurs, des égalitaires et des mystiques.
Les dominateurs, ce sont ceux dont l'ambition, le besoin d'activité, le désir de conduire et de commander se trouvent à l'étroit dans une démocratie. Dans une société militaire, théocratique ou aristocratique, ils auraient été des conquérants, des prêtres, des chefs. L'influence que leur donne leur personnalité, leur valeur ou leur astuce, ils l'exercent non plus au gouvernement de la cité, mais à l'organisation des groupes qu'ils dirigent et dont la pression fait trembler les gouverne-
ments. Les dominateurs, en i83o, c'étaient les Saint-Simoniens qui aspiraient à être les prêtres d'une théocratie nouvelle ; aujourd'hui ce sont, parmi les socialistes réformistes, les légistes, parmi les révolutionnaires, les agitateurs, — légistes et agitateurs dont l'esprit d'autorité et de commandement se dépense en action parlementaire ou en action directe.
A côté d'eux, il y a le socialisme de l'envie qui est celui des égalitaires, des impuissants dont la médiocrité est jalouse de toute supériorité plus que de toute égalité.
Mais, plus nombreux que les dominateurs et les égalitaires, il y a les mystiques du socialisme, les âmes qui ont besoin d'une foi, d'un Credo, les esprits qui croient posséder la Vérité sociale comme à une autre époque ils auraient cru posséder la Vérité religieuse 1 . Le socialisme est la
I. « Le sentiment religieux a des caractéristiques très simples: adoration d'un être supposé supérieur, crainte de la puissance magique qu'on lui suppose, soumission aveugle à ses commandements, impossibilité de discuter ses dogmes, désir de les répandre, tendance à considérer comme ennemis tous ceux qui ne les admettent pas... Qu'un tel sentiment s'applique à un dieu invisible, à une idole de pierre et de bois, à un héros ou à une idée politique, du moment qu'il présente les caractéristiques précédentes, il reste toujours d'essence religieuse. Le surnaturel et le miraculeux s'y retrouvent au même degré. Inconsciemment les foules revêtent d'une puissance religieuse la formulé politique ou le chef victorieux qui pour le moment les fanatise. On n'est pas religieux seulement
forme qu'à prise au xix e siècle la religiosité latente en la nature humaine, laformesous laquelle se manifeste aujourd'hui le mysticisme de certains tempéraments. Le socialisme, c'est la foi nouvelle qui groupe autour d'elle les âmes insatisfaites et assoiffées d'idéal. C'est justement parce que le socialisme est avant tout une aspiration sentimentale que, sous cette appellation, se réunissent toutes les idées diverses et divergentes que nous énumérions tout à l'heure. Lorsque l'on veut ramener à l'unité les variantes du socialisme, on peut dire qu'elles présentent avant tout un caractère religieux.
Mais n'est-il pas paradoxal de parler du caractère religieux du socialisme ? Cette doctrine aime à se parer d'anticléricalisme ; ses adeptes a oient dans la religiosité la marque d'un état d'âme quelque peu arriéré et dans tout Credo un préjugé indigne de libres esprits. Cependant, malgré cette attitude, l'hostilité qui oppose le
quand on adore une divinité, mais quand on met toutes les res-, sources de l'esprit, toutes les soumissions de la volonté, toutes les ardeurs du fanatisme au service d'une cause ou d'un être qui devient le but et le guide des pensées et des actions. L'intolérance et le fanatisme constituent l'accompagnement nécessaire d'un sentiment religieux. Ils sont inévitables chez ceux qui croient posséder le secret du bonheur terrestre ou éternel. » Lebon, Psychologie des foules, p. Gi fAlcan).
socialisme anticlérical au christianisme social Aient peut-être moins d'un antagonisme réel que dune secrète et inconsciente concurrence entre deux conceptions qui aspirent a l'hégémonie, entre deux Credos qui se disputent des fidèles. Il existe une étroite parenté et comme une communauté d'essence entre les modernes formes du socialisme et le socialisme avant la lettre des premiers chrétiens, des Pères de l'Eglise et des canonistes du moyen âge. Ces doctrines reposent, les unes et les autres, sur une conception idéaliste et statique de Tordre social le plus favorable au genre humain, ordre auquel doit se conformer l'humanité pour obéir à la volonté de Dieu ou aux lois de la nature humaine et pour atteindre à la vertu et au bonheur. Il importe peu que cet ordre social soit, pour les uns, voulu par Dieu, pour les autres, par la Justice qu'incarne la raison illuminée des bons pasteurs du peuple ou la volonté collective du prolétariat. Le contenu de la doctrine peut être sensiblement différent, sa forme reste identique ; et, sous son apparente originalité, le socialisme n'est qu'une résurrection de formes anciennes de philosophie et d'art sociaux.
Si l'on se place au point de vue strictement économique, le socialisme et le catholicisme social impliquent la confusion de l'éthique et de
l'économie politique, comme ils impliquent un credo et un acte de foi. Malgré les sens divers que prend l'expression de socialisme et les définitions souvent opposées qu'on donne de ce mot, les doctrines socialistes ont une unité réelle : elles sont toutes essentiellement « une éthique sociale illustrée de considérations économiques ' » ; et, si Ton préfère des formules qui mettent plus nettement en relief le caractère religieux du socialisme, on peut dire de cette doctrine qu'elle est la religion de l'humanité ou encore la religion du prolétariat déifié 2 .
Lorsqu'on soumet à l'analyse les idées de& penseurs socialistes, on rencontre, comme élément fondamental de leurs théories, une double croyance qu'on peut résumer en quelques lignes. Les institutions sociales sont seules responsables de la malfaçon des caractères humains, car, si la société est mauvaise, l'homme est bon. Comme les lois sont la cause des vices, des misères et des souffrances de l'individu, il est facile de mettre
1. Dans un compte rendu critique de la Revue socialiste, en juillet 1905, M. Fournière a reconnu l'exactitude de cette formule : « L'owenisme, dit Dolléans dans sa conclusion, est moins une doctrine économique qu'une éthique sociale, illustrée de considérations économiques. Soit : mais, fondamentalement, le socialisme est-il autre chose ? »
2. Ces deux définitions sont empruntées à Pierre Leroux et à M. Georges Clemenceau.
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un terme à ceux-ci en changeant celles-là. Il suffit d'une réfection de la machine sociale pour rendre les hommes meilleurs, plus heureux et plus justes. C'est qu'en effet la nature humaine est une matière première malléable, aisée à façonner pour les fabricants de bonheur social \ Cette croyance à la transformation possible et facile de la nature humaine sous l'influence d'une organisation sociale nouvelle charme notre imagination et notre sensibilité. Comme toute doctrine religieuse, le socialisme fait plus appel au cœur qu'à la raison et la puissance du socialisme est justement dans cette séduction du cœur, dans celte croyance à un avenir meilleur.
On prétend souvent que ce caractère sentimental et religeux n'appartient qu'au socialisme, tel qu'il se révéla tout d'abord à des hommes comme Robert Owen et Pierre Leroux, qui étaient des chrétiens sans le savoir, ou comme les Saint-Simoniens, ces pieux ajusteurs de l'Eglise catholique aux besoins de la philosophie nouvelle.
i. Helvetius, De l'esprit, chap. xvn, discours 21 : « La science
de la morale n'est autre chose que la science de la législation
La législation est un art dont les principes sont aussi certains que ceux de la géométrie. » C'est Helvetius qui a donné les formules les plus rigoureuses de la philosophie socialiste, les formules qu'on rencontre chez les premiers socialistes, chez Godwin et Owen par exemple, comme on les retrouve encore aujourd'hui chez les socialistes modernes.
Le socialisme sentimental des premières heures ne diffère pas essentiellement, selon nous, du socialisme le plus moderne, soit qu'il se présente sous forme de socialisme aimable à la Fournière ou de socialisme pompeux à la Jaurès ou de socialisme renfrogné à la Guesde, soit qu'il revête son idéal d'une armature scientifique ou fasse appel aux plus savantes constructions juridiques.
Pour mettre en relief l'unité des doctrines socialistes, il ne suffit pas de dire que toutes elles présentent un caractère religieux et qu'elles sont une éthique sociale illustrée de considérations économiques ; il en faut encore tracer la physionomie générale par des caractères plus précis ; il faut les rapprocher des doctrines sociales chrétiennes et les opposer à l'individualisme qui forme une antithèse avec les différentes variétés de socialisme.
On peut ramener à deux ces caractères distinctifs : le socialisme est tout à la fois une doctrine idéaliste et statique et une doctrine égalitaire et autoritaire.
La doctrine socialiste est idéaliste : elle oppose à la société présente d'injustice et de misère une société idéale de justice et de bonheur — elle oppose l'homme tel qu'il est dans notre société à l'homme tel qu'il serait dans une société plus juste et plus harmonieusement construite; elle
INTRODUCTION il
est idéaliste aussi parce qu'elle croit à la transformation certaine de la société mauvaise en une société meilleure et à la métamorphose de l'homme mauvais en homme bon — parce qu'elle conçoit l'humanité future sous des traits sensiblement différents de ceux que celle-ci présente aujourd'hui — parce qu'elle croit enfin à l'existence possible d'une humanité sublimisée ayant perdu toute l'âcreté de ses vices et ayant conservé toute la douceur de ses vertus.
Et, parce qu'idéaliste, le socialisme est aussi une doctrine statique. Le seul fait de concevoir un idéal social rigoureusement déterminé et les moyens précis de le réaliser limitent le mouvement de la société au terme où sera atteint le millénaire laïque rêvé. Malgré l'idée du progrès indéfini dont le socialisme se revendique, on peut, en adaptant les paroles de Stuart Mill, dire que, par une inévitable nécessité, le fleuve du progrès humain, s'il suit le cours que lui assigne le socialisme, aboutira à une mer stagnante. Une fois conquis, l'état idéal que se représentent les réformateurs sociaux sera comme un état stationnaire où les pouvoirs publics mettront à la raison ceux qui montreront quelque mécontentement du paradis retrouvé 1 .
i. Owen, The Révolution, i&\\), p. G7-1 13 : « Tous les indi-
i2 INTRODUCTION
Le caractère idéaliste et statique du socialisme en fait une conception généralisatrice et biocarde. Les socialistes se refusent à voir l'irréductible complexité de la réalité et veulent unifier celle-ci sur un modèle préconçu. Ils pensent que la réalité se laissera aisément simplifier et ramener à la formule de leur idéal social. Ils convient toutes les personnalités à se fondre dans V Unité socialiste : tout comme Fourier avait mis au sommet de la hiérarchie harmonique un Empereur d'Unité, TOmniarque, les socialistes français ont mis à la tête de leur parti un Conseil d'Unité, le conseil national dont les ordres doivent être obéis sous peine d'excopnmunication.
Le socialisme tend à réduire la société à l'unité non seulement au point de vue matériel de l'organisation de la production, mais au point de vue spirituel de la formation des consciences et des impersonnalités, h 9 Unité morale est la fin der-
vidus élevés conformément aux lois de la nature doivent nécessaire* v ment à tout moment sentir, penser et agir rationnellement, à moins qu'ils ne deviennent physiquement, moralement ou intellectuellement des malades. En ce cas, le Conseil général aura le droit de les interner dans un hôpital destiné à recevoir les invalides de corps, d'esprit ou d'àme jusqu'à ce qu'ils soient rétablis.
La meilleure façon de mettre fin aux innombrables maladies
physiques, mentales et morales créées par les lois irrationnelles sera de gouverner ou plutôt de traiter toute la société comme les médecins les plus éclairés traitent leurs malades dans les maisons d'aliénés les mieux organisées. »
nière que se proposent les réformateurs sociaux. Les théories socialistes, pour arriver à une coordination exacte des activités matérielles, à une organisation rationnelle du travail, sont conduites à l'unification des activités spirituelles * , elles tendent logiquement k supprimer le centre de résistance de l'individualisme, la famille, à donner aux enfants une éducation commune. L'Etat n'est pas seulement un fabricant de produits, mais c'est aussi un fabricant de caractères 2 . Pour inspirer la production d'une âme collective, ne faut-il pas, comme le dit M. Jaurès, « insuffler à l'argile humaine une âme communiste»?
Cette recherche de l'unité morale, cette préoccupation de façonner les existences humaines dès leur plus tendre enfance suivant le moule de pensée nécessaire au fonctionnement régulier de la machine sociale, nous fait découvrir le principe sur lequel reposent les organisations socialistes : le principe auquel doivent faire appel, consciemment ou non, tous les systèmes est l'automatisme social et l'organisation de l'action réflexe : « Il faut prévenir le mal et non le réprimer. Pour le prévenir, il faut organiser une machine dans la-
i. Comme l'a démontré Proudhon, Contradictions économiques, passim et principalement II, p. 258, 275, 280.