‹ Individualisme et socialisme: Robert Owen, 1771-1858Chapitre 4 sur 104 · Owen dit textuellement manufacture characters · texte numérisé non relu

Owen dit textuellement manufacture characters

quelle chaque individu sera engrené et, sans s'en rendre compte, fera l'œuvre qu'il doit faire. Cette conception n'est pas neuve. Tous les organisateurs de religions ont .soumis leurs fidèles au dogme et au rite. Par la foi, ils détruisent la pensée individuelle ; par le rite, ils les soumettent à certaines pratiques mécaniques. La répétition des impressions emmagasine telle ou telle sensation dans telle ou telle série de cellules cérébrales. Elle provoque tel ou tel accomplissement de tel ou tel acte déterminé. Les cultes, l'enseignement autoritaire, la discipline militaire n'ont été et ne sont que l'organisation plus ou moins systématique de ce phénomène que Ton appelle en physiologie l'action réflexe 1 .» Le socialisme, lui aussi, ne serait qu'une organisation plus complète, plus systématique encore de l'action réflexe : la discipline de l'école d'abord, celle de l'atelier ensuite seraient destinées à adapter la nature humaine et le caractère des individus aux fins de la société, à faire des êtres obéissant automatiquement aux mouvements de la mécanique sociale dans laquelle ils seraient engrenés.

Parce qu'il faut vaincre et briser les résistances des personnalités rétives dont l'individualisme pourrait déranger le jeu harmonieux de Fautoma-

i. Yves Guyot, Le Siècle, Chronique économique du 6 juin 1905.

tisme social, les doctrines socialistes, doctrines unitaires, sont des doctrines d'autorité. Elles le sont aussi parce qu elles visent non seulement k l'unité, mais à l'égalité. Certaines d'entre elles prétendent-elles faire appel à la liberté ? Leur effort est vain et elles sont amenées par leur logique naturelle à un autoritarisme conscient ou inconscient. C'est sans succès que l'on tente de concilier l'antinomie qui existe entre l'égalité et la liberté. Proudhon, qui voulait réaliser l'égalité par la liberté, a été conduit à des contradictions insolubles. On a pu démontrer fortement que sa conception égalitaire était inconciliable avec l'individualisme économique qu'il voulait sauvegarder 1 . Et, vers la fin de sa vie, son individualisme ombrageux l'a conduit à sacrifier légalité à la liberté 2 .

i. L. Polier, L'idée du juste salaire. Giard et Brière, J()o3, ch. vin, p. 2/1 1 et suiv.

2. P.-J. Proudhon, Théorie de la propriété, p. 1^^-187, 18GG : « La propriété moderne peut être considérée comme le triomphe de la liberté. C'est la liberté qui l'a faite non pas comme il semble au premier abord contre le droit, mais par une intelligence bien

supérieure du droit L'Etat constitué de la manière la plus

rationnelle et la plus libérale, animé des intentions les plus justes n'en est pas moins une puissance capable de tout écraser autour d'elle si on ne lui donne un contrepoids. Où trouver une puissance capable de contrebalancer cette puissance formidable de l'Etat? Il n'y en a pas d'autre que la propriété. La liberté telle est la vraie loi, l'abus de la propriété est le prix dont vous payez ses inventions et ses efforts. Avec le temps elle se corrigera. Laissez

Ce caractère égalitaire paraît distinguer t nettement les doctrines socialistes des doctrii sociales chrétiennes. On a pu dire que la soci chrétienne idéale était « un vaste système statiq bâti sur l'inégalité des classes 1 ». La société soc liste, elle aussi, est un vaste système statiqi mais bâti sur l'égalité des individus. Sans dou dans la société chrétienne, l'égalité des individ existe en principe ; mais cette égalité ne doit réaliser que dans le ciel et non pas sur cette ten Idéalistes toutes deux, ces doctrines s'oppose par la nature de leur idéal ; l'une, soucieuse sauvegarder la hiérarchie sociale ici-bas par promesse d'une égalité future dans le ciel ; l'auti préoccupée d'assurer la satisfaction immédiî des appétits par la promesse d'un paradis terr< tre. Au point de vue de l'égalité, ces deux de trines se distiguent par le moment et le lieu réalisation de cette égalité.

On peut saisir ici la différence radicale q sépare les deux doctrines. Sans doute, elles ii pliquent toutes deux un acte de foi, le môme e thousiasme et le même esprit sectaire de la p* de leurs fidèles; mais, tandis que le socialisni

faire La propriété rompt le faisceau de la souveraineté c

lective : elle remplit une fonction d'équilibre nécessaire sous

régime démocratique »

i. Léon Polier, op. cit., p. 69.

issu de la philosophie sensualiste du xvin e siècle, repose sur le droit au bonheur, il n'est rien de plus étranger à la philosophie chétienne, toute imbue de l'idée de sacrifice, que ce même droit au bonheur. Les doctrines sociales chrétiennes sont sans doute préoccupées d'organiser en ce monde les activités matérielles, mais cette organisation a pour but d'assurer plus fortement la prééminence delà vie spirituelle; les préoccupations matérielles et économiques ne sont placées qu'au second plan et subordonnées aux intérêts spirituels 1 .

Après avoir marqué ce point d'opposition entre les deux conceptions, il est nécessaire d'insister sur leur parenté pour montrer que celle-ci est plus étroite encore qu'on ne l'imagine. L'idée dejustice sociale qui est l'âme du socialisme, la philosophie du xvm e siècle l'avait empruntée aux théories chrétiennes. L'essence de la conception socialiste est dans l'opposition entre la société actuelle d'anarchie et de misère et une société plus juste et plus heureuse. Par une piquante ironie, les

i . On peut dire que cette subordination des intérêts matériels aux intérêts spirituels de l'humanité existe aussi, sous une autre forme, dans le socialisme : les socialistes se préoccupent peu du ralentissement de la production qui pourrait suivre la révolution sociale et ils ont plus de souci d'une répartition juste que d'une production abondante.

Edouard Dolléans. 2

origines de cette philosophie sociale sont chr tiennes : Tunique originalité des penseurs mat rialistes du xvm e siècle a été de laïciser la conceptic chrétienne et de reporter du passé dans l'aven Tidée de l'état de nature antérieur au péché \ et; de perfection, de justice, d'égalité et de bonheui dont parlait la philosophie chrétienne. Le rêve d bonheur social fondé sur l'égalité est dupurchrii tianisme dont le socialisme n'est que le prolonge ment et les socialistes sont, par un amusant parc doxe, des chrétiens sans le savoir.

En effet la condamnation des richesses et 1 rappel d'un état de perfection où les biens étaien communs entre tous avait fait partie de l'ensei gnement traditionnel de l'Eglise. C'est le péch qui a introduit dans le monde et dans la société ci vile la propriété privée et l'inégalité des condi tions. La richesse est coupable et le riche est mau dit par l'Evangile. Chercher à s'enrichir est ei soi-même un péché, c'est une tentative pour s procurer une part inégale de ce que Dieu a des tiné à l'usage commun. La propriété n'apparaî aux Pères de l'Eglise que comme un mal deveni nécessaire. Le dogme chrétien de l'état de natur< et de l'égalité primitive avait été enseigné ai

i. Espinas, La philosophie sociale au xvjii c siècle en France et l Révolution. Félix Alcan, 1898, p. 87, 88.

xvu e et au xvni e siècles par les prédicateurs ; on en retrouve la transposition laïque dans les ouvrages de Rousseau, de Morelly et de Mably.

M. Espinas 1 a parfaitement montré que cette transposition avait été facilitée par la philosophie cartésienne : « Les esprits imbus de la philosophie cartésienne et platonicienne voient dans l'état de nature un état dérivé de l'essence des choses et conforme à l'éternelle raison : en sorte qu'il dépend de nous de nous en rapprocher. Le rêve rétrospectif d'une société égalitaire devient en se laïcisant un idéal pour l'avenir ; la conception cesse d'être théologique pour relever de la raison et de la philosophie. »

Ainsi le noyau des doctrines socialistes est une conception chrétienne laïcisée : les socialistes sont des chrétiens sans le savoir, des chrétiens qui sans doute ont perdu la douceur évangélique, mais n'ont rien oublié de l'intolérance de l'Eglise. Ils ont cru renverser définitivement les idoles; mais, sous les noms de Raison, de Science, de Vérité, ils adorent des dieux plus impitoyables encore que les dieux bibliques, des dieux auxquels il n'est plus permis de refuser son adoration.

On définit une doctrine non seulement en énu-

i. Espinas, op. cit., p. 87 et suiv.

mérant ses caractères et en la rapprochant de doctrines semblables, mais en l'opposant à celle qui forment antithèse avec elle. Aussi, pour biei définir le socialisme, est-il nécessaire d'indiquer e; raccourci les traits principaux de l'individualisme Tandis que le socialisme est une doctrine idéalist et statisque, l'individualisme est une conceptioi réaliste et une doctrine de mouvement — concep tion réaliste parce qu'il a son point de départ dan la psychologie de l'individu tel qu'il est et qu'i ne se fonde point sur l'espérance d'une transfigu ration radicale et' incertaine delà nature humain — doctrine de mouvement parce que, n'ayan point un idéal préconçu de société, n'étant poin dominé par une conception unitaire, il attend di libre jeu des activités individuelles, de l'associa tion comme de l'antagonisme des différentes for ces, la formation d'organisations sociales san cesse variables. Tandis que les réformateurs socia listes conçoivent la société à l'état de repos et qui leurs regards sont fixés sur un état stationnais idéal, les individualistes imaginent la société i l'état incessamment mobile.

Le principe interne du socialisme est l'automatisme social et l'organisation de l'action ré llexe ; celui de l'individualisme : la spontanéitc sociale et l'organisation de l'initiative individuelle Tandis que les doctrines socialistes sont autori

INTRODUCTION li

taires, les doctrines individualistes sont libertaires 1 parce qu'elles croient qu'une organisation autoritaire de la production paralyserait la productivité sociale surexcitée par le heurt comme par l'association des intérêts individuels ; elles sont libertaires aussi parce qu'elles pensent qu'une organisation autoritaire de l'éducation étoufferait la personnalité, source de toute originalité artistique comme de toute énergie productive. Enfin les doctrines individualistes sont inégalitaires parce qu'elles pensent que tout essai d'égalisation se ferait au détriment des forts et sans avantage pour les faibles et que le socialisme ne réaliserait l'unité qu'à la manière de Tarquin le Superbe abattant avec sa baguette dans un champ de pavots ceux qui s'élevaient au-dessus des autres 2 .

i. Le' mot libertaire est employé ici non dans le sens anarchiste, mais dans celui de libéral (mot aujourd'hui détourné de son acception normale et étymologique) et par opposition à autoritaire.

2. Stuart Mill déclare que l'égalité se réaliserait non en élevant les vallées, mais en nivelant les collines. M. Albert Schatz dit : « Si l'on tente de maintenir des coureurs sur une même ligne, on ne pourra le faire qu'en modérant les plus agiles et non pas en accélérant l'allure des plus faibles. » L'œuvre économique de David Hume, p. 107. Rousseau, 1902. — Les articles de Stuart Mill sur le socialisme (parus en 1879 dans la Revue philosophique) mettent excellemment en relief les dangers du socialisme au double point de vue de la productivité sociale et de la personnalité individuelle.

Les caractères qui définissent le socialisme se rencontrent aux trois étapes qu'il a parcourues en son évolution. Cette doctrine s'est présentée successivement sous forme de socialisme sentimental et u topique ; puis, sous forme de socialisme scientifique ; enfin, à l'heure présente, sous forme de socialisme juridique.

A sa première étape, le socialisme se fonde sur la critique des injustices sociales et fait appel tant à la pitié qu'à l'instinct de justice pour substituer à la vieille société individualiste d'injustice et de concurrence un monde nouveau. C'est l'Association universelle Saint-Simonienne par et pour l'amélioration toujours progressive de la condition morale, physique et intellectuelle du genre humain ; c'est le. Nouveau Monde industriel et sociétaire dont Fourier nous dit que « s'il nous était donné de l'entrevoir seulement dans toute sa gloire, il est hors de doute que beaucoup de personnes tomberaient frappées de mort par la violence de leur extase et beaucoup d'autres tomberaient malades de saisissement et de regret en voyant subitement tout le bonheur dont elles auraient pu jouir et dont elles n'ont pas joui » ; c'est encore le Nouveau Monde moral de Robert

Owen : (( Un monde où le mensonge sous aucune forme n'aura plus de raison d'être, un monde où l'argent n'aura plus aucune influence, où la pauvreté et l'inhumanité seront inconnues ; un monde où tous les biens seront produits en abondance et où tous pourront jouir de cette abondance ; un monde où l'esclavage et la servitude n'existeront plus, mais où la plus grande liberté se conciliera avec l'union la plus étroite, union tissée par les liens puissants de l'intérêt et les fils de soie de l'amour. »

Cette première forme sentimentale du socialisme est celle des inventeurs de systèmes : un bon patron, Robert Owen; un employé de commerce, Fourier : des savants, des intellectuels, les Saint-Simoniens ; un doux illuminé, Pierre Leroux, éclairés par la raison, ont découvert la Vérité Sociale qu'ils prétendent communiquer de gré ou de force au monde pour le rendre plus juste. La Vérité devrait s'imposer d'ellemême à l'humanité, sans faire appel à l'autorité un peu rude de la contrainte. Sans doute, si les hommes étaient raisonnables, il faudrait s'adresser à leur raison ; mais l'état irrationnel de la société les a rendus déraisonnables, aussi faut-il faire leur bonheur malgré eux : à cette fin, les réformateurs sociaux font appel au grand distributeur de bonheur, à l'Etat, seule puissance

capable de réaliser intégralement leurs système Il n'est pas d'homme qui représente mieux ce forme de socialisme attendri que Pierre Leroi ce délicieux innocent, comme l'appelle M. Fagu Il n'est personne qui montre mieux le mysticisi humanitaire du socialisme et sa filiation ch tienne. Ecoutez plutôt ses paroles :

«... Nous devons, par les efforts de notre pe sée et l'énergie de notre âme, transformer la tej de telle sorte que la justice du ciel y règne, afin trouver un jour ce ciel si promis à nos vœux. P le christianisme a été élaborée et prêchée à to les hommes l'idée d'un monde meilleur que ce] qui existait alors, d'un monde sans despotes sans esclaves. Le christianisme a relevé l'hum nité par l'espérance ; il lui a annoncé mystiqu ment sa destinée ; il a relié aux souvenirs de se berceau, à sa liberté primitive et naturelle, à s traditions d'un âge d'or passé, de l'Edenetdu P

i. Cela est vrai même de Fourier et son système n'est libé qu'en apparence. M. Andler, dans un article du Mouvement soc liste, a parlé de l'anarchie de Fourier, et, sans aller si loin, M. Gi

dit que « nul n'est plus libéral que ce socialiste-là » (Fouri

Petite Collection Guillaumin.) Ce n'est pas de l'anarchie de Four qu'il convient de parler, mais de sou omniarchie, c'est-à-dire d' régime où l'autorité est partout. Non seulement dans la phase tri sitoire du garantisme Fourier fait appel à des mesures coercitiv< mais l'organisation harmonique elle-même ne pourrait subsister q par un constant appel à la contrainte : en réalité, sous les p mières apparences d'un régime où tout est liberté, on se trouve présence d'un régime où tout est autorité.

radis natal le sentiment ferme et assuré d'un âge d'or à venir, d'un Paradis sur la terre, où le bien régnerait après la défaite du mal et où l'homme racheté par la parole divine, retrouverait le bonheur et jouirait d'une inaltérable félicité... « . . . La terre est donc promise à la justice et à l'égalité 1 ... »

« Celui qui continue vraiment le Christ ne dit pas : Le royaume de Dieu n'est pas sur la terre ; Jésus ne dit pas : « Mon royaume n'est « pas de ce monde », mais littéralement: « Ma « royauté n'est pas encore de ce temps », et, comme sa royauté, ainsi qu'il l'explique, est le règne de la justice et de la vérité, il ajoute que

cette royauté viendra sur la terre Il n'y a pas

de paradis, il n'y a pas de purgatoire, il n'y a pas d'enfer hors du monde, hors de la nature, hors de la vie ; il n'y a pas de dualisme entre le ciel et la terre. Le ciel, c'est la terre de demain. Dieu n'est pas hors du monde et la terre n'est pas hors du ciel. Le ciel existe doublement. Invisible, il est l'infini, il est Dieu. Visible, il est le fini, il est la vie par Dieu au sein de chaque créature. Il y a donc deux ciels : un ciel permanent, embrassant le monde tout entier et dans le sein duquel tout vit, et un ciel progressif, qui est la manifestation du

i. Pierre Leroux, De V individualisme et du socialisme, Œuvres, t. I, i85i, p. 370.

premier dans le temps et dans l'espace 1 . » C'est Pierre Leroux qui a, en France 2 , mis à la mode le mot de socialisme et c'est lui qui a donné du socialisme une des meilleures définitions en l'appelant la religion de l'humanité et la religion de l'égalité. Déjà les Saint-Simoniens avaient essayé de présenter la réalisation de leur système comme la résultante nécessaire de l'évolution sociale ; mais il était donné à un puissant penseur de fonder une forme nouvelle de socialisme sur cette idée que la société socialiste devait être le produit naturel du développement des conditions économiques et historiques de la société actuelle. Marx a cherché à dépouiller le socialisme de tout appareil sentimental et à lui donner un fondement scientifique. Une analyse pénétrante des relations historiques des classes sociales et de l'évolution du régime capitaliste l'a conduit à affirmer que, par un processus logique et les lois mêmes de son développement interne, la société capitaliste enfanterait la société socialiste: la concentration et la prolétarisation croissantes, des crises économiques de plus en

i. Pierre Leroux, De l'humanité, t. I, p. 181 (i rc édit. i84o).

M. Faguet a pu dire « ce que le christianisme a volé d'idées à Pierre Leroux, c'est inimaginable ».

2. En i834, dans un article de la Revue encyclopédique intitulé : « De l'individualisme et du socialisme. » En i833, en Angleterre, dans le New Moral World, le mot socialisme apparaît pour la première fois comme synonyme d'Owenisme.

plus violentes, amèneraient le régime capitaliste à une catastrophe finale, tandis que, à l'intérieur des institutions actuelles, se formeraient tous les éléments nécessaires à l'édification d'un régime nouveau 1 . Dans cette nouvelle conception, le rôle assigné, pendant la période sentimentale du socialisme, aux inventeurs de système et aux directeurs de conscience sociale est rempli par le déterminisme économique ; l'idée de justice parait remplacée par le processus logique des rapports de production. Pour quelque différente qu'en soit la technique, le socialisme dit scientifique se rapproche, malgré ses apparences, du socialisme sentimental : il oppose et sépare par une solution de continuité — la catastrophe finale — la société capitaliste, que Marx condamne par un jugement tacite d'injustice, et la société socialiste vers laquelle, malgré son refus de la définir, le même penseur tourne les regards comme vers un repoussoir pour juger et combattre le régime actuel 2 .

i. Les néomarxistes prétendent que c'est là une interprétation inexacte et incomplète de la pensée de Marx et qu'à côté de l'élément déterministe, Marx considérait comme l'élément essentiel de la révolution sociale, élément de liberté, la volonté et la conscience collectives de la classe ouvrière.

2. M. Benedetto Croce (Matérialisme historique et économie marxiste, p. 226) a montré que la difficulté de l'œuvre de Marx, c'est le parallèle fait constamment entre deux types différents de société, l'un idéal et l'autre réel, la société capitaliste, pour expliquer cette dernière : « Le système idéal envisag-é par Marx

Mais la critique du marxisme, entreprise et par des socialistes et par des penseurs indépendants, a montré que les lois d'évolution affirmées par Marx étaient contredites par les faits ; des cendres du socialisme scientifique est née une nouvelle forme de socialisme : le socialisme juridique. Tout comme le marxisme, le socialisme juridique se dit scientifique et cache son essence sentimentale et religieuse sous l'apparence de raisonnements savamment construits et de revendications rigoureusement déduites. Il n'entreprend pas seulement la critique de la société actuelle en partant de formules juridiques ; il prétend élaborer, d'une manière rationnelle, une déclaration des droits socialiste et le code de la cité future. Le socialisme juridique a déjà ses légistes et même ses casuistes 1 qui cherchent à donner une entorse aux formes actuelles du droit afin d'interpréter dans un sens nouveau des for-

paraît être précisément celui de la société communiste idéale. Et, dès lors, il y a bien là une idée latente de justice puisque la condition du travail dans la société capitaliste est dénoncée comme injuste par rapport à cette société idéale conçue comme plus juste

et comme plus désirable Pourquoi Marx s'efforçait-il de hâter

la révolution qui devait faire passer de la société capitaliste à la société communiste, si celle-ci ne lui paraissait pas devoir mieux satisfaire la soif de justice qui tourmente les hommes ? » Léon Polier, op. cit., p. 374.

1. M. Mater. Revue socialiste, 190,3, i(jo4, 1905 et Revue d'écomie politique, 1905.

mules anciennes, afin de faire sortir du contenu bourgeois de ces formules des décisions et des sentences socialistes, afin d'amener ainsi, insensiblement, les institutions bourgeoises à muer en institutions socialistes.

Malgré tous ses efforts pour se différencier du socialisme sentimental, le socialisme juridique paraît être un retour au vieux socialisme français. Il présente l'exemple d'un effort considérable, fait par des théoriciens distingués, pour n'aboutir qu'à un retour au droit naturel. En acceptant la critique du fondement économique que Marx avait donné au socialisme, les juristes socialistes ne s'aperçoivent pas que le socialisme a perdu toute assise scientifique. Remplacer sa base économique par une base juridique, c'est enlever au socialisme son fondement. Les constructions juridiques ne sont qu'un moyen, elles ne peuvent servir de base au socialisme. Le socialisme juridique n'a eu pour résultat que de ressusciter l'idée du droit naturel et de mettre en relief le caractère sentimental de la doctrine. Au lieu d'élaborer une déclaration des droits, on pourrait plus justement rédiger un catéchisme socialiste comme celui du Nouveau monde Moral de Robert Owen 1 . Lorsqu'on a le courage de sup-

i. The Caiechism of The New Moral World. Manchester, London, i838, dont nous donnons en annexe la traduction.

porter la monotonie du style et les répétitions du réformateur anglais, le catéchisme du Nouveau Monde moral est "une lecture intéressante, non seulement parce qu'il contient les idées essentielles de la philosophie socialiste, mais parce que sa forme même est une imitation curieuse des formulaires de la pensée religieuse. Le catéchisme du Nouveau Monde moral pourrait être écrit aujourd'hui par un des littérateurs du socialisme, par M. Jaurès, en langage plus fastueux sans doute, mais sans modifications sensibles de fond 1 .

Une idée de justice sociale, une croyance à la transfiguration de la nature humaine dans un monde nouveau, tel est le résidu que découvre l'analyse des doctrines socialistes. L'illusion sentimentale qui vous avait pris tout d'abord et conquis à ces doctrines disparaît peu à peu : si le socialisme séduit le cœur, il laisse l'esprit insatisfait.

Le vice fondamental des doctrines socialistes est de reposer sur une psychologie erronée de la

i. C'est ainsi que, comme le Cathéchisme du Nouveau Monde moral, le discours de M. Jaurès à la Chambre, le i4 juin 1906, a pour base unique, mais fragile, l'éternelle oppositiou entre le Vieux Monde qu'il convient d'abolir et le Nouveau Monde qu'il convient d'instaurer.

nature humaine ; pour réaliser leurs promesses, les systèmes socialistes impliquent une humanité très différente de ce qu'elle est 1 . La transformation radicale de la nature humaine, l'existence d'une humanité sublimisée a laquelle la révolution sociale aurait communiqué une vertu inconnue de nous est un postulat indémontré et indémontrable. Ce postulat fait l'infirmité des doctrines socialistes, infirmité que, malgré leurs efforts d'ingéniosité etleur souplesse d'esprit casuiste, les réformateurs sociaux n'ont pu éliminer de leur systèmes.

En présence de cette faiblesse théorique du socialisme, comment s'expliquent le rayonnement de ses doctrines, la force du mouvement qu'il a fait naître ?

L'expression « socialisme » recouvre une confusion de mots. On l'emploie pour désigner des choses essentiellement distinctes : un mouvement idéologique issu de toutes pièces de la philosophie sociale du xvin e siècle, un mouvement ouvrier né des transformations économiques et de la misère qui ont accompagné la révolution industrielle de la fin du même siècle.

i. Tout au contraire, l'individualisme a, pour point de départ, la psychologie de l'individu réel et, pour fin dernière, la défense de l'individualité : ces deux raisons justifient le mot individualisme, plus expressif et plus précis que celui de libéralisme.

Aussi voit-on dans le socialisme le produit de deux causes : un état de fait et un état de pensée, une révolution industrielle et une philosophie sociale. Mais c'est abusivement que Ton confond ces deux phénomènes et les deux mouvements auxquels ils ont donné naissance : en réalité le socialisme est un mouvement idéologique qui s'est appuyé sur un mouvement économique, le mouvement ouvrier, et a emprunté à celui-ci sa puissance. Bien qu'ils se mêlent, ces deux mouvements sont nettement distincts et même opposés en certains points. Les séparer est non seulement nécessaire à la rigueur de l'analyse scientifique, mais utile aux conclusions de l'art social.

La philosophie, mère du socialisme, est née avant que se soit accomplie la révolution industrielle qui a été marquée par la décadence du petit métier indépendant, le développement du machinisme et de la grande industrie. Les idées qu'on retrouve dans toutes les doctrines socialistes, bonté et malléabilité de la nature humaine, croyance à la transformation facile de l'homme par le changement des institutions, opposition enfin entre la société présente d'injustice et la société future de bonheur, toutes ces conceptions sont antérieures à la contemplation de la misère ouvrière et des transformations économiques qui

sont venues depuis illustrer les rêves des penseurs socialistes. Empruntée à la doctrine chrétienne, l'éthique sociale a précédé les faits économiques qui devait lui servir d'illustrations, les faits destinés à frapper l'imagination comme les promesses d'une harmonie future l'étaient à séduire le cœur.

Le socialisme est une conception qui eût pu rester à l'état de doctrine, limitée dans son influence à un petit nombre d'adeptes. Mais il s'est superposé à un mouvement de révolte spontanée et collective contre les conditions économiques et la misère ; il est devenu le parasite du mouvement de croissance d'une classe nouvelle : c'est ce qui explique sa force de rayonnement.

La révolution industrielle qui a marqué la fin du xviii* siècle avait substitué dans de nombreuses industries à l'atelier de famille la manufacture, à l'atelier domestique le grand atelier collectif 1 ; elle avait remplacé l'ancien antagonisme des maîtres et des compagnons par l'antagonisme des capitalistes et des travailleurs, des prolétaires et des bourgeois. En concentrant sur un espace limité et dans les villes manufacturières un grand nombre de familles ouvrières, elle avait fait

i. Paul Mantoux, La révolution industrielle au xviii 6 siècle: Essai sur les commencements de la grande industrie moderne en Angleterre. Cornely, 1906.

Edouard Dolléàns. 3

naître, dans les masses travailleuses, autrefoi amorphes et inorganisées, l'éveil d'une conscienc collective, d'une « conscience de classe ».

Sans doute auparavant, à l'intérieur des mé tiers, les conditions du travail n'étaient pas excel lentes : il ne faut pas croire que l'enfer socis qu'on se figura d'après les enquêtes, ait été cré par ces transformations industrielles et précéd d'une vie idyllique dans l'atelier familial : le sui travail existait déjà dans le métier et les parent exploitaient leurs enfants, comme ils s'exploi taient eux-mêmes, en les faisant travailler et ej travaillant jusqu'à 16 et 17 heures par jour ! Lorsque la grande industrie s'est développée, c n'est pas dans les grandes filatures, mais dans le petits métiers des tisseurs que se rencontrent le pires conditions de travail. Mais on peut dire qu< la révolution industrielle et le développement d< la grande industrie ont mis comme à nu le plaies du travail et ont présenté en un relief sai sissant la misère des classes laborieuses. Soi agglomération dans les villes et dans les district: industriels a *donné à la classe ouvrière conscienc< des conditions misérables de son existence et lu a inspiré un sentiment de révolte collective er élargissant, comme on l'a dit, la misère de l'in

1. V. chap. 11, 2 e partie, et Mantoux, op. cit., 5i et suiv.

dividu jusqu'à être la souffrance d'une classe. Des misères, qui eussent été supportées sans mot dire si elles étaient restées individuelles, apparurent un mal intolérable, mal collectif, appelant une intervention de la collectivité ; les ouvriers furent amenés à prêter l'oreille aux aspirations des théoriciens et à la nouvelle chanson destinée non plus à bercer, mais à réveiller la misère humaine. C'est ainsi que les socialistes prirent la direction du mouvement ouvrier et que celui-ci, incapable encore de se donner une ligne de conduite propre, emprunta un programme tout formulé aux hommes qui se présentaient comme des directeurs de conscience sociale. L'idéal d'une société égali taire, prêché par le socialisme, a trouvé, dans les conditions économiques et les sentiments de révolte que ces conditions engendraient, un terrain de culture tout préparé.

Ainsi les réformateurs sociaux ont trouvé dans les masses ouvrières des troupes sans lesquelles ils eussent été des chefs sans armée. La notoriété et la vogue dont ils ont joui vient de là beaucoup plus que de leur talent. Fourier est souvent illisible. Owen inlassablement ennuyeux par ses répétitions ; deux ou trois idées reviennent sans cesse sous sa plume et dans ses discours, deux ou trois idées qui, leit motiv invariable, reparaissent sans même changer de forme. Marx lui-même,

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penseur profond et analyste subtil, expose ses idées d'une façon abstruse et compacte l .

Mais les critiques de Tordre social et les prédictions d'avenir des socialistes répondaient aux sentiments et aux aspirations des classes laborieuses. Celles-ci crurent y voir l'expression consciente de l'obscur instinct de révolte qui les animait et c'est pourquoi en Angleterre les ouvriers furent à un moment Owenis tes ou Chartistes ; pourquoi, en France et en Allemagne, ils furent mutuellistes ou marxistes 2 . Ainsi, tandis que le caractère pratique du mouvement ouvrier donnait aux doctrines socialistes une force de rayonnement qu'elles n'auraient pas eue sans lui, les théories socialistes offraient au mouvement ouvrier une idéologie toute prête et un programme qui paraissait vouloir orienter ce mouvement vers des directions socialistes.

Du fait que les doctrines socialistes et le mouvement ouvrier se sont môles et se sont fait des emprunts réciproques, doit-on confondre le mouvement socialiste et le mouvement ouvrier, le mouvement idéologique et le mouvement d'ac-

i. Nous ne parlons pas de Proudhon, qui est, selon nous, un individualiste hanté par l'idée de l'égalité, mais qui se refuse obstinément à sacrifier à celle-ci la liberté.

3. Marxistes, mais d'un marxisme singulièrement simpliste et simplifié.

tion pratique ? Nous ne le pensons pas et nous croyons même qu'il y a danger à considérer comme indissoluble l'union des deux mouvements et comme définitive la mise de la force ouvrière au service des idées socialistes.

Cependant cette confusion existe et elle explique l'incertitude que l'acception du mot socialisme prend dans les esprits de ceux qui, se prétendant socialistes, sont à des pôles opposés de la pensée. C'est elle qui explique, par exemple, la coexistence des socialistes réformistes et des socialistes révolutionnaires.

De cette confusion, nous ne voulons donner ici que deux exemples qui la mettront mieux en relief: l'un est emprunté à l'Angleterre et l'autre à la France. Ce sont deux moments tout à la fois de l'histoire de la classe ouvrière et de l'évolution des doctrines socialistes : le Chartisme qui se développe en Angleterre entre i832 et i848 et le Syndicalisme révolutionnaire qui s'oppose au-' jourd'hui en France au parti socialiste comme un mouvement ouvrier à un mouvement idéologique.

Le chartisme fut un mouvement à la fois théorique et pratique. Il est né au moment de la réforme de i832 qui sanctionna en Angleterre la défaite de l'aristocratie foncière et le triomphe de la bourgeoisie industrielle et commerciale. Cette réforme fut suivie de quelques années de misère

profonde qui provoquèrent dans la classe ouvrière une révolte instinctive et spontanée contre les conditions économiques. Cette révolte fut mise à profit par des agitateurs et des théoriciens qui la transformèrent en un mouvement systématique de lutte de classe et de revendications politiques et sociales. Les initiateurs du chartisme étaient des disciples dissidents d'Owen qui, tout en acceptant ses idées de communisme agraire et d'organisation de banques d'échange de travail, considéraient l'action politique comme indispensable à la réalisation du communisme oweniste. Aussi réclamaient-ils la promulgation de la Charte du peuple i reposant sur le principe du suffrage universel et destinée à substituer au parlement bourgeois un parlement vraiment populaire. Ce programme politique ne doit pas faire illusion ni masquer les fins socialistes du mouvement qui apparaissent dès qu'on lit les discours et publications chartistes 2 . Le théoricien du chartisme fut un penseur peu original, Bronterre O'Brien, qui mêlait aux théories owenistes les idées de Robespierre et de Babeuf. Au point de vue doctrinal,

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