‹ Individualisme et socialisme: Robert Owen, 1771-1858Chapitre 32 sur 104 · Nursery of men · texte numérisé non relu

Nursery of men

M. Owen suppose que toutes les mauvaises' passions seront détruites radicalement, que, vêtus et nourris , les pauvres n'aspireront à rien au delà. . . » Avec M. Owen il serait vain de discuter : défendre son système est au-dessus de ses moyens. Il agit sagement en évitant de répondre et en se contentant de répéter : « Mon projet est le meilleur et le plus admirable qui soit jamais sorti d'un cerveau humain. Cela est, parce que cela est. Voyez, dit-il, quel joli plan j'ai tracé sur le papier * ! A quelles distances égales j'ai placé telles et telles constructions ! Quelle uniformité elles présentent ! Ici sont les communs, là les écoles et les salles de lecture, ici les salles de réunion, là les brasseries, les ateliers, les greniers. Ici on installera les femmes, ici les hommes, et là les enfants. On les réunira pour dîner chaque jour à heure fixe et on les habillera et on les instruira et on ne les fera pas trop travailler. Oh ! combien ils devront être heureux I II n'y aura plus d'obstacles au bonheur. Toutes les mauvaises passions seront déracinées et je voudrais bien moi-même vivre de cette vie-là. Qui me comprend ne peut rien objecter : il y aura une chapelle où la vérité seule sera enseignée et des écoles où l'on

i . Allusion au plan des villages d'harmonie et de coopération mutuelle qui se trouve à la suite du Report on Ihe Poor, p. 64»

DE L'ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL AU COMMUNISME 20i

n'apprendra que des connaissances utiles. » C'est ainsi que raisonne M. Owen : sans doute s'il fabriquait lui-même les êtres qui doivent habiter ses petits paradis, comme il fait les lois qui doivent les gouverner, tout serait parfaitement organisé.. . En politique, en morale, en philosophie, M. Owen prononce des arrêts avec une égale autorité et ses raisonnements peuvent se ramènera ceci : « Je suis moi, et je suis dans la vérité. Vous êtes vous, et vous êtes dans le faux. Je ne répondrai pas à vos arguments : il sont futiles et viennent de votre ignorance. Lisez mes brochures, et vous serez convaincus 1 . »

En présentant l'inventeur des villages d'harmonie et de coopération mutuelle comme un simple disciple de Spence, le Nain-Noir avait marqué l'un des caractères essentiels de l'owenisme, qui est une doctrine agraire. Owen est fidèle à la tradition du communisme 2 , qui, depuis ses origines, avait été presque exclusivement préocupé du problème de la terre et de la propriété foncière ; il est

i. Sous une forme satirique, c'est une très fidèle image des argumentations d'Owen et des réponses qu'il faisait aux objections. Voir Lovett, p. 48-49-

2. La Crisis porte en tête d'un certain nombre de ses numéros et sur la couverture de l'année i832 le plan d'un village d'harmonie avec cette inscription : Communauté de 2 000 personnes, fondée sur le principe recommandé par Platon, lord Bacon, T. Morus et R. Owen.

fidèle aussi à la tradition anglaise, car, peut-être sans le savoir et sans connaître leurs œuvres, il est disciple des Winstanley, des Ogilvie, des Spence et des Paine. Bien qu'ayant assisté et ayant pris part au développement de la grande industrie, Owen a refusé d'admettre la nécessité de l'évolution industrielle ; entraîné inconsciemment par les origines chrétiennes de sa conception du retour à l'état de nature, il a porté avec amour ses regards vers le passé, il a rêvé de rendre à l'agriculture, source de toute richesse et de toute vertu, une place prépondérante dans les travaux des hommes, afin de rapprocher ceux-ci et de la nature et de la vertu. Owen a voulu absorber et dissoudre en quelque sorte l'industrie dans l'agriculture en faisant des établissements industriels plus rares une simple annexe des services agricoles. La cellule sociale, selon lui, doit être l'association de cultivateurs, la commune rurale, — et le moyen de réaliser cette transformation, c'est la nationalisation progressive ou plutôt la communalisation du sol et la création de gros villages agricoles.

Pour atteindre cet "idéal social, Owen prétend faire surtout appel à la raison de tous éclairés par quelques-uns, mais en réalité sa doctrine est autoritaire, et, pour renforcer la voix mal écoutée de la raison il fait appel aux gouvernements. Cet

interventionnisme, latent ou manifeste, se retrouve à toutes les époques de la vie d'Owen et dans les trois œuvres qui marquent les trois étapes du développement de sa doctrine, le rapport de 1817, le rapport au comté de Lanark(i82o) et l'Universelle Révolution publiée en 18/49 *• ^n x 8i 7 comme en i84g, la puissance publique est l'agent de la réforme sociale, et, en 1820, elle ne reste pas étrangère à la création des villages agricoles.

Dans le rapport de 1 8 1 7 , wen n 'exposait qu'un système d'assistance par le travail : il affirmait le droit au travail et donnait sa formule de mise en pratique de ce droit; mais les établissements de pauvres dont il proposait la création suggéraient déjà l'idée d'une nouvelle organisation du travail destinée à se généraliser. Le rapport au comté de Lanark est la transition entre le plan d'assistance par le travail de 181 7 et le communisme agraire, autoritaire et communal qui apparaît comme la doctrine définitive d'Owen dans l'Universelle Révolution de i84q. Bien que ce dernier ouvrage ne fasse sur beaucoup de points que préciser et généraliser les conceptions de 1820, il convient

1. The Révolution in the Mind and Practice of the Human Rare or the cominy change from irrationalily to Rationality. Londres, 1849, et A supplément to the Révolution, publié séparément, mais la même année.

d'étudier et d'analyser successivement le rapport de 1820, complété par celui de 1817, et Y Universelle Révolution de 1849. En 1820, Owen fait encore à l'initiative privée une part qui, après les échecs de ses tentatives personnelles, disparaît en

Les deux rapports de 181 7 et de 1820 ont pour objet l'étude des causes de la misère des classes pauvres et des remèdes à y apporter. Owen explique la misère des classes des travailleurs par le développement du machinisme et de la puissance de production qui a suivi les découvertes de Watt et d'Arkwright : « La misère actuelle a pour cause immédiate la dépréciation de la main-d'œuvre ; cette dernière résulte de l'emploi général des machifies dans les manufactures d'Europe et d'Amérique, mais principalement dans les manufactures anglaises où ce changement a été rendu très rapide par les inventions d'Arkwright et de Watt 1 . . . L'absence de travail et la misère publi-

1. Report on the Poor. Life of R. Owen. Vol. I, A, p. 54- De même Report loCounty of Lanark, p. 274 : « Les machines à vapeur et les machines à tisser ainsi que les innombrables inventions mécaniques auxquelles elles ont donné lieu ont infligé à la société des maux qui contre-ba lancent les avantages qu'elle en retire. Elles ont accumulé la richesse aux mains d'un petit nombre qui, grâce à elles, continuent à absorber la richesse produite par le plus grand nombre. En sorte que la masse de la population est devenue l'esclave de l'ignorance et du caprice des accapareurs et

que qui en résulte sont dus au développement rapide de cette puissance de production * . . . Le développement du machinisme a eu pour effet la dépréciation de la main-d'œuvre ; le manque de travail don t souffre actuellement la classe ouvrière est causé parla surabondance des produits de toute espèce qui ne trouve pas de débouchés. » La surabondance de production résulte donc à la fois du développement du machinisme et de la consommation insuffisante : (( Elle tient à l'absence d'un débouché proportionné aux moyens de production 2 . » Le développement du machinisme explique la surproduction destinée à se perpétuer par suite de la sous-consommation des classes ouvrières. Que faire en face de cette situation? Ce sont les machines qui enlèvent à l'homme son travail et sa subsistance. Va-t-on donc réduire l'emploi des machines ou sacrifier des millions de vies humaines? Ni l'un ni l'autre. Il faut procurer aux sanstravail des occupations rémunératrices : la machine doit aider l'homme et non le remplacer. Le problème est double et il y a deux remèdes à trouver : il ne suffit pas de procurer des emplois aux

qu'elle est infiniment plus impuissante et plus misérable qu'à l'époque où les noms de Watt et d'Arkwright n'étaient pas con-

Report to Couniry of Lanark, p. 264.

Heport to C. of L., p. 2Ô5-2Ô6.

sans-travail, il faut encore ouvrir des débouchés aux produits. La substitution de la mesure naturelle de la valeur à la mesure artificielle créera des débouchés illimités ; la création d'une nouvelle organisation du travail et de villages agricoles assurera aux travailleurs des occupations agréables et une vie facile.

Il faut trouver des débouchés aux produits. Le travail manuel source de toute richesse, est la mesure naturelle" de la valeur. Les métaux précieux, au contraire, sont une mesure artificielle ; leur introduction comme mesure de la valeur a transformé la valeur intrinsèque de toutes choses en valeur artificielle et a retardé le progrès général de la société : c'est bien en ce sens qu'ont peut dire que l'argent est la racine de tous les maux. « L'accroissement rapide de la richesse, déterminé en Angleterre avant 1797 par les découvertes scientifiques, a obligé le pouvoir législatif à faire à cette date, par act du Parlement, l'étonnante déclaration que l'or cessait d'être la mesure anglaise de la valeur. L'expérience avait prouvé que l'or et l'argent ne pouvaient représenter plus longtemps en fait l'accroissement de richesse produit par l'industrie anglaise grâce aux inventions scientifiques. On adopta une mesure temporaire, et le papier de la banque d'Angleterre devint pour ce pays la mesure légale de la valeur. » Dans

Tact de 1797, Owen voit « la preuve convaincainte que la société peut faire de n'importe quelle substance, possédant une valeur intrinsèque ou non, la mesure légale de la valeur ». Owen proteste contre toute tentative pour rétablir les paiements en espèces « tentative ainsi vaine que d'essayer de faire tenir un oiseau complètement formé dans la coquille où il a été couvé ou un géant dans les vêtements d'un enfant 1 ». Si l'on veut qu'un équilibre existe entre la production et la consommation, il faut avant tout autre réforme adopter la mesure naturelle de la valeur ; le travail : on déterminera la valeur exacte de l'unité ou de la journée de travail et on fixera la valeur d'échange de tout produit d'après la quantité de travail qu'il contiendra ; les objets s'échangeront d'après les quantités de travail incorporées en eux. Ce changement dans la mesure de la valeur ouvrirait immédiatement à la production des débouchés illimités : « Les débouchés du monde entier dépendent uniquement de la rémunération accordée au travail des classes ouvrières, et leur importance est proportionnée à cette rémunération. Mais la société actuelle ne permet pas que l'ouvrier reçoive la juste rémunération de son travail, et il en résulte une absence de débouchés...

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