‹ Individualisme et socialisme: Robert Owen, 1771-1858Chapitre 5 sur 104 · Peoples' Charter : d'où le nom de mouvement chartiste · texte numérisé non relu

Peoples' Charter : d'où le nom de mouvement chartiste

2. In séjour, fait en Angleterre, grâce à une bourse des Amis de l'Université, nous a permis d'étudier, d'après les documents authentiques, le chartisme dont l'analyse historique fera l'objet d'un travail ultérieur.

le mouvement n'avait point d'originalité : il empruntait aux socialistes anglais et aux révolutionnaires français leurs déclamations et leurs revendications. Mais au point de vue pratique, en tant que mouvement ouvrier, le chartisme présente un grand intérêt. Il marque non seulement réveil et la croissance de la classe ouvrière anglaise, mais aussi un essai d'application de la tactique révolutionnaire \ qui se transforme aux environs de i848 en tactique réformiste. Après l'échec de l'action directe, le chartisme se fond dans le mouvement trade unioniste et coopératif; la classe ouvrière anglaise cesse pour longtemps de se donner des fins communistes et de confondre ses destinées avec celles du socialisme.

En France, le syndicalisme révolutionnaire aime à s'opposer au socialisme réformiste et prétend représenter le mouvement purement et proprement ouvrier. Il a ses théoriciens qui déclarent s'inspirer à la fois de Marx et de Proudhon 2 ; ses organes d'action pratique, la « Confédération du travail » , les bourses du travail et les syndicats à tendances révolutionnaires. Le syndicalisme

i. C'est en i83a qu'apparaît pour la première fois, dans une brochure du cabaretier Benbow, l'idée de grève générale, idée qu'on retrouve plus d'une fois au cours du mouvement chartiste.

2. Georges Sorel, Hubert Lagardelle, Edouard Berth. V. la revue Le Mouvement socialiste.

présente un essai d'adaptation du marxisme aux: conceptions obscures et aux mouvements spasmodiques de la classe ouvrière : c'est là ce qui fait son originalité etle distingue des monotones répétitions et variantes du socialisme éternel, toujours ancien sous les formes nouvelles qu'il revêt sans cesse afin de se rajeunir. Malgré son effort pour se différencier du socialisme traditionnel et rester un mouvement purement ouvrier, le syndicalisme révolutionnaire nous paraît un excellent exemple delà confusion qui recouvre le mot de socialisme. Sans doute le syndicalisme révolutionnaire prétend n'être que représentatif, il se donne pour l'expression consciente des besoins de la classe ouvrière ; par là, il peut apparaître comme réaliste, comme s'appuyant sur les faits, sur le mouvement de croissance des classes nouvelles. Sans doute le syndicalisme se déclare anti-étatiste, il prétend rejeter toutes les vieilles conceptions autoritaires et ne faire appel qu'à la liberté ouvrière, 'tet, par là, il se rapproche des doctrines libérales et se présente comme une sorte de libéralisme ouvrier. Le syndicalisme révolutionnaire voit dans la liberté le moyen le plus favorable à la classe ouvrière pour se développer et s'organiser d'une façon spontanée et autonome : selon lui le prolétariat prétend ne demander son concours ni à la philanthropie bourgeoise ni à la puissance de

INTRODUCTION 4i

l'Etat pour créer, au sein de la société actuelle, des institutions et des organisations proprement ouvrières qui n'empruntent rien aux formes sociales du passé.

Le syndicat, représentant naturel de la classe ouvrière, est tout d'abord un organe de résistance. Il dirige le prolétariat dans son combat contre la société capitaliste et, dans cette lutte, il substitue l'action directe de la classe ouvrière à l'action parlementaire des politiciens. Mais le syndicat ne remplit pas seulement une fonction de destruction : il est aussi une école d'apprentissage, il est une institution d'éducation ouvrière ; il apprend à la classe ouvrière que son émancipation doit être son œuvre personnelle. C'est à l'intérieur des syndicats que se prépare l'organisation matérielle et morale du prolétariat ; car le syndicat accomplit une œuvre de création : il est le creuset dans lequel se forment les conceptions et les institutions nouvelles. Le syndicat a un rôle juridique et politique ; grâce à lui s'élaborent les principes d'un droit ouvrier nouveau. Dans le domaine politique, le principe syndicaliste est la substitution des groupements professionnels nouveaux aux groupements politiques anciens 1 . Le

i. G. Sorel, L'avenir socialiste des Syndicats. Jacques, édit., 1901, p. 46.

syndicat entre en lutte contre l'Etat : il entreprend la destruction des rapports actuels de l'organisation politique : il tend à arracher à l'Etat et à la commune, une à une, toutes leurs attributions pour en enrichir les organismes prolétariens en voie de formation. Au principe des socialistes réformistes qui prétendent infuser les procédés de la . politique dans l'organisation du travail et installer la démocratie à l'atelier, les révolutionnaires opposent la prééminence de l'organisation professionnelle et l'absorption de l'Etat par les syndicats : (( Les syndicats arriveront ainsi à enlever aux formes antiques, conservées par les démocrates, tout ce qu'elles ont de vie et ne leur laisseront que les fonctions rebutantes de guet et de répression. Alors une société nouvelle aura été créée avec des éléments complètement nouveaux, avec des principes purement prolétariens... La lutte définitive pour les pouvoirs politiques n'est pas une lutte pour prendre les positions occupées par les bourgeois et s'affubler de leurs dépouilles : c'est une lutte pour vider l'organisme politique de toute vie et faire passer tout ce qu'il contenait d'utile dans un organisme politique prolétarien, créé au fur et à mesure du développement du prolétariat 1 . »

i. G. Sorel, op. cit.. p. 5o.

Malgré leurs tendances réalistes et libérales, les doctrines du syndicalisme révolutionnaire n'en restent pas moins idéalistes et socialistes. On ne doit pas considérer le syndicalisme comme une doctrine simple, mais comme une doctrine mixte impliquant une contradiction interne, participant à la fois du libéralisme et du socialisme.

Tout d'abord le syndicalisme révolutionnaire demeure une conception religieuse comme le sont toutes les doctrines socialistes ; ses théories ont pour point de départ la foi en la vertu du prolétariat révolutionnaire pour régénérer la société : « Le prolétariat est en état de grâce révolutionnaire \ » Ici ce n'est plus sur l'influence d'institutions que l'on compte, comme dans le socialisme traditionnel, pour métamorphoser la société, mais sur la toute-puissance créatrice et régénératrice d'une classe supérieure aux autres classes sociales. Cette supériorité lui vient de sa pauvreté, si l'on considère que la richesse n'a pas encore énervé la moralité ni les forces de rénovation de cette classe nouvelle, et de sa situation de classe productrice, la fonction de production des utilités matérielles donnant à la classe ouvrière l'éminente dignité dans la société nouvelle.

L'acte de foi qui est la base du syndicalisme ré-

i. Lagardelle à son cours du Collège des sciences sociales sur les théories politiques du Marxisme (iyoS).

volutionnaire suppose la croyance non plus en la bonté foncière de l'homme en général, mais en la vertu particulière d'une classe, la croyance en la toute-puissance que possède cette classe pour régénérer la société.

Au miracle religieux les socialistes ont substitué le miracle social : la métamorphose de la nature humaine et de la société à la suite de la révolution sociale. L'antithèse du monde ancien et du monde nouveau, antithèse qui est la trame visible ou invisible des variations socialistes, implique l'idée d'une rupture entre le passé et le futur, l'idée d'une révolution sociale. Cette idée peut se présenter sous deux aspects qu'elle a successivement revêtus. Tout d'abord, chez les premiers socialistes, le passage du monde ancien au monde nouveau apparaissait, malgré l'abîme qui séparait la société présente de la société future, comme essentiellement pacifique. La révolution sociale était avant tout une révolution morale : elle devait résulter de l'adhésion aux idées des réformateurs de la presqu'unanimité du genre humain frappé un jour par la lumière et l'évidence de la Vérité sociale. Mais aussi la révolution sociale peut prendre l'aspect d'une révolution « physique », comme disaient en i838 les Chartistes anglais : la rupture violente entre le passé et le futur peut se réaliser en faisant appel à la force

physique. Chez les Blanquistes, tout imbus encore de la tradition des révolutionnaires de 1793 et de 1795, c'est un coup de force à main armée qui doit mettre à la disposition de la minorité révolutionnaire le pouvoir central et l'autorité nécessaire pour assurer les destinées socialistes de la nation. Pour Marx, des crises économiques de plus en plus violentes, produites par la logique interne du régime capitaliste, doivent conduire celui-ci à la catastrophe finale dans laquelle il doit s'effondrer pour faire place à la société socialiste.

L'idée révolutionnaire et l'idée catastrophique apparaissent sous une forme nouvelle chez les syndicalistes « qui concentrent tout le socialisme dans le drame de la grève générale 1 ». L'idée de grève générale met en relief le caractère religieux qu'a conservé le syndicalisme révolutionnaire. Les syndicalistes croient à la grève générale, comme les premiers chrétiens croyaient au retour du Christ, comme les chrétiens du moyen âge croyaient à l'an Mil. Ce n'est pas le fait même de la grève générale qui nous paraît un miracle irréalisable ; la grève générale n'est pas un fait impossible ; mais cette idée prend un caractère religieux

1. Georges Sorel, Mouvement socialiste du i5 mars 1906 : La grève générale prolétarienne.

dans l'esprit des syndicalistes : ceux-ci l'acceptent sans esprit critique et comme un article de foi, ils en attendent comme le remède universel aux maux de la société et aux misères delà nature humaine. Les lendemains de la grève générale, tels qu'ils se peignent de couleurs irréelles dans la pensée des syndicalistes, nous semblent empreints d'un optimisme vraiment mystique. Sans doute, contrairement aux inventeurs de systèmes sociaux qui les ont précédés, les socialistes syndicalistes se refusent à décrire l'organisation matérielle de la société après la grève générale. Mais, (et c'est en ce point que leur conception demeure idéaliste et socialiste), ils ont la ferme croyance que la grève générale sera suivie d'une rénovation morale et sociale. On est en droit de penser tout au contraire que, malgré leurs espérances et leur croyance à un au delà terrestre et socialiste, ils se trouveraient au lendemain de la grève générale en présence des mêmes égoïsmes, des mêmes appétits, des mêmes rivalités et peut-être même de haines plus âpres encore que celles d'aujourd'hui : il n'y aurait que déplacement des antagonismes, comme l'a admirablement montré Stuart Mill 1 . En effet, quelque

i. Stuart Mill, Fragments inédits sur le socialisme. Revue philosophique, 1879, p. 371 : « L'institution communiste a des mesures destinées à empêcher les querelles à propos des intérêts matériels. Mais il est d'autres relations d'où nulle mesure arrêtée d'avance

profondes que soient les transformations matérielles et juridiques de la société, la nature humaine demeure identique à elle-même et conserve les mêmes tendances, les mêmes instincts, — tendances et instincts qui seulement modifient les formes de leurs manifestations. On peut dire que, si le fait de la grève générale peut se réaliser avec ses conséquences matérielles, les conséquences morales qu'en escomptent les syndicalistes sont essentiellement chimériques : il s'opère, dans la pensée des apôtres de la grève générale, une cristallisation assez semblable à celle que Stendhal nous décrit pour le phénomène de l'amour 1 *

ne les élimine ; il y aura encore des rivalités entre les personnes pour la réputation et le pouvoir. Lorsque l'ambition personnelle se trouve exclue d'un domaine où, chez la plupart des hommes, elle trouve à s'exercer, celui de la richesse et des intérêts pécuniaires, elle se jette avec plus d'ardeur sur celui qui lui est ouvert. On peut s'attendre à voir les luttes pour la prééminence et pour l'influence dans la direction des affaires devenir bien plus âpres, lorsque les passions qui ont la personne pour objet, détournées de leur cours ordinaire, ne trouveront plus leur principale satisfaction que dans cette autre voie. Pour ces diverses raisons, il est probable qu'une association communiste ne nous offrirait pas souvent l'attrayant tableau de l'amour mutuel et de l'unité de volonté et de sentiments que les communistes se promettent à ce qu'ils disent. »

i. Stendhal, De ï amour, p. 5 : « Aux mines de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes : les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d'une mésange, sont garnies d'une infinité de diamants mobiles et éblouissants ;

Cette interprétation de la conception « grève généraliste » est confirmée par ce que dit de celle-ci l'un des théoriciens du socialisme ouvrier, M. George Sorel. Selon lui, la grève générale est un mythe, c'est-à-dire « une conception destinée à donner un aspect de réalité à des espoirs sur lesquels s'appuie la conduite présente de la classe ouvrière... Les premiers chrétiens attendaient le retour du Christ et la ruine totale du monde païen avec l'instauration du royaume des Saints pour la fin de la première génération. La catastrophe ne se produisit pas, mais la pensée chrétienne tira un tel parti du mythe apocalyptique que certains savants contemporains voudraient que toute la prédication de Jésus eût porté sur ce sujet unique 1 ».

L'élément religieux et l'élément socialiste du

on ne peut plus reconnaître le rameau primitif..... Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections. » Le même phénomène se produit dans l'âme des mystiques du syndicalisme qui, tout en considérant les hommes comme individuellement égoïstes, parent dans leur pensée la classe ouvrière de toutes les vertus et la croient capable de régénérer l'humanité mauvaise. Ainsi en paroles agissent les démagogues qui, aujourd'hui comme au temps d'Aristophane, flattent le bonhomme Démos toujours prêt à se laisser duper ; mais ce qui les différencie des syndicalistes, c'est que ceux-ci'sont parfaitement sincères et agissent non par intérêt, mais par illusion mystique : en quoi ils se montrent profondément religieux, i. G. Sorel, op. cit., p. a63.

syndicalisme conduisent cette doctrine à des contradictions pratiques certaines. Les syndicalistes révolutionnaires font sans doute appel à la liberté ; ils ne veulent attendre la transformation de la société que de la croissance et du développement de la classe ouvrière ; ils ne demandent qu'à la spontanéité du prolétariat de créer des institutions proprement ouvrières, des institutions originales, non façonnées comme celles des systèmes socialistes antérieurs sur des imaginations individuelles, mais adaptées aux besoins de la classe ouvrière et aux nécessités de la production. D'autre part, les syndicalistes révolutionnaires croient à la transformation radicale et générale de la société, ils croient à la révolution sociale et ils pensent que cette révolution se fera dans un sens socialiste, c'est-à-dire par une socialisation de la propriété privée, par une substitution de l'intérêt collectif à l'intérêt individuel comme âme de la production. Par le fait même de leur conception générale et unificatrice, ils ne peuvent admettre les formes variées de production sociale, les différenciations et les inégalités que présente la réalité quand elle n'est pas violentée par le législateur et qui, malgré les ordres de celui-ci, réapparaîtront toujours. De libertaire qu'elle apparaissait tout d'abord, la doctrine syndicaliste devient autoritaire ; à moins de penser qu'une révolution

Edouard Dolléans. 4

mentale accompagnera la révolution sociale et amènera tous les hommes à accepter volontairement le même idéal, les syndicalistes devront faire appel à la contrainte. Autoritaire parce qu'idéaliste et révolutionnaire, cette conception Test aussi, parce qu'égalitaire ; leur idéal socialiste, par une logique toute naturelle, mène les révolutionnaires à ressusciter, sous une autre forme ou sous un autre nom, la puissance de l'Etat qu'ils veulent détruire.

Dans cette doctrine, le syndicat est non seulement un organe de résistance et de lutte, mais un organe d'éducation ouvrière et de création sociale ; le syndicat doit absorber peu à peu en lui des fonctions variées appartenant aujourd'hui soit à l'Etat, soit aux pouvoirs locaux ; il doit devenir enfin l'organe de production, car la tendance syndicaliste aboutit à remettre la production entre les mains des syndicats. Mais, dans une organisation syndicaliste de la production, les inégalités naturelles du sol, des emplacements, les risques et les circonstances tendront à recréer la rente et le profit sous une forme collective en faveur de certains syndicats ou de certaines industries : il faudra qu'une autorité centrale rétablisse l'équilibre rompu par la nature et s'élève centralisatrice au-dessus des organes, spontanément créés parle prolétariat, pour main-

tenir entre ces organes l'égalité. A l'intérieur même des différents organismes, il sera nécessaire de faire appel à la contrainte pour supprimer ou plutôt pour neutraliser (car on ne saurait les supprimer en fait) les inégalités naturelles existant non plus entre les choses, mais entre les individus. Les syndicalistes révolutionnaires qui s'inspirent de Proudhon pourraient méditer la leçon donnée par l'évolution de la pensée proudhonnienne qui, partie de l'idée d'égalité, mais éprise aussi de liberté finit, après avoir cherché en vain leur conciliation, par sacrifier l'égalité à la liberté. C'est exactement le contraire qui se produirait pour le syndicalisme révolutionnaire, qui devrait finir par sacrifier la liberté à l'égalité et à l'idéal socialiste qu'il veut lier aux destinées du mouvement ouvrier. Ne peut-on pas concevoir un développement de la classe ouvrière indépendant du socialisme? Pourquoi vouloir réaliser une unification sociale ? Pourquoi ne pas admettre la coexistence de formes de production comme de formes de répartition différentes et même opposées? La vie sociale complexe repose sur l'antagonisme tout autant que sur l'association des forces, sur l'opposition tout autant que sur la conciliation des intérêts. Dès maintenant des organisations coopératives existent à côté des sociétés capitalistes et des entreprises privées. Dans certaines coopérati-

ves s'appliquent des principes de répartition égalitaire. Pourquoi les organisations coopératives, capitalistes, syndicalistes ne vivraient-elles pasle& unes à côté des autres ? Pourquoi vouloir violenter la vie et -imposer l'unité partout, alors que la nature nous offre partout le spectacle de la diversité et même de l'opposition ?

C'est une illusion des socialistes de croire que leurs doctrines et leurs systèmes feraient naître l'harmonie des intérêts et l'unification des forces. L'unité créée par le socialisme ne serait qu'une unité purement artificielle et factice masquant le heurt des intérêts et le conflit des forces plus violents encore que dans la société actuelle. Les socialistes accusent la société individualiste de créer, par sa forme même et par ses institutions, les antagonismes sociaux. L'erreur de certains théoriciens du libéralisme, comme Bastiat, a été de penser que, pour répondre aux critiques des socialistes, il était nécessaire de montrer que l'harmonie des intérêts est dès à présent réalisée, car elle ne l'est pas. Pourquoi ne pas accepter les prémisses des socialistes ? Du fait que des antagonismes existent dans la société actuelle, il ne résulte pas que la société puisse être réformée en ce point et que, par des organisations artificielles, on puisse mettre un terme à la naturelle opposition des forces, qu'on puisse rendre les intérêts harmoniques.

L'antagonisme des intérêts et l'opposition des forces peuvent être les lois de la vie en société; ils paraissent être aussi une condition du mouvement et du progrès tout comme l'inégalité, fait naturel irréductible, est la condition même du développement des puissances de l'individu comme de la société. L'égalité sociale ne peut être réalisée qu'aux dépens de la productivité matérielle et artistique comme à ceux de la spontanéité sociale et de la liberté individuelle. Malgré les apparences libérales que veulent se donner les systèmes égalitaires et socialistes, malgré le respect qu'ils prétendent avoir de l'individualité humaine, ces systèmes sont contraints, pour être fidèles à leurs principes, de créer, par un mécanisme impitoyablement autoritaire, une société d'automates dont on pourrait dire ce que Proudhon disait de l'Icarie de Cabet : « On ne conçoit pas pourquoi en Icarie il existerait plus d'un homme, plus d'un couple, le bonhomme Icare ou M. Cabet et sa femme. A quoi bon tout ce peuple? A quoi bon cette répétition interminable de marionnettes taillées et habillées de la même manière ? La nature ne tire pas ses exemplaires à la façon des imprimeurs et, en se répétant, ne fait jamais deux fois la même chose... S)

i. Proudhon, Contradictions économiques, II, p. 3oi.

Page 1