‹ Individualisme et socialisme: Robert Owen, 1771-1858Chapitre 58 sur 104 · Crisis, vol. III, p. ^2, 12 octobre i · texte numérisé non relu

Crisis, vol. III, p. ^2, 12 octobre i

ment morale menée par des hommes sobres, travailleurs et intelligents qui, indignés de l'injustice que présente l'organisation actuelle de la société, sont déterminés à revendiquer les droits justes et naturels de ceux à qui la société doit tout son bienêtre et toutes ses jouissances. Je veux donner une courte exquisse des transformations qui sont proches et qui arriveront soudainement dans la société comme un voleur dans la nuit. » Toute la classe ouvrière doit être comprise dans une grande organisation qui mette fin à la concurrence individualiste : toutes les industries doivent être gérées par des Compagnies nationales : « Nous aurons conservé tous les avantages à la fois de la division du travail et de l'union. Chaque industrie formera une association déloges ; dans chaque profession, tous les individus deviendront membres de la loge communale. . . Les loges communales se réuniront chaque semaine et choisiront des délégués pour former les loges de comté qui auront des réunions mensuelles et nommeront des délégués aux loges provinciales. Celles-ci enverront des délégués aux grands congrès nationaux siégeant probablement à Londres. Les petits métiers seront groupés en organisations semblables, par exemple tous les ouvriers du vêtement s'uniront, pour former une compagnie, aux tailleurs, cordonniers, chapeliers, modistes et couturiers. » Il n'y aura plus

aucun secret industriel : tous les renseignements, relatifs au coût et au profit, seront communiqués au public par la Gazette de la Grande Union des classes productrices, et, le 6 octobre, Owen termine son discours par cette déclaration : « Les temps sont proches où il sera considéré comme honteux de ne pas appartenir à l'une ou à l'autre des classes productrices, et la génération qui va naître n'aura pas de plus haute ambition que de produire quelque chose d'utile à la société : il n'y aura bientôt plus que les fous qui combattront une transformation si favorable aux intérêts de l'humanité. » Le 9 octobre, Owen complétait cet exposé du socialisme corporatif en disant : « Les Trades- Unions seront bientôt, grâce à leur influence, la toute-puissance réelle du pays... Elles ont compris que la concurrence était la cause principale et immédiate de la pauvreté et de la misère... C'est pourquoi elles sont prêtes à former des compagnies nationales de production : chaque industrie constituera une grande compagnie, comprenant tous les individus occupés dans la profession, sera unie à toutes les autres compagnies par un lien général d'intérêt et échangera aVec elles ses produits d'après l'équitable principe de l'échange du travail contre une égale valeur de travail 1 . »

l. Crisis, vol. III, p. 63, i(j octobre i833, discours prononcé

Au commencement de i834, la Grande Union nationale consolidée des métiers existe et voilà Owen un moment presque entraîné à faire du socialisme de lutte de classe. L'agitation syndicaliste, (jui accompagne cette gigantesque mais fragile création, pénètre jusque dans les milieux agricoles, éveille le prolétariat rural et groupe même un certain nombre de loges de femmes. De nombreuses grèves éclatent, rigoureusement réprimées, et la condamnation des six journaliers agricoles de Dorchester (mars 1834) donne à la Grande Union consolidée des métiers l'occasion d'organiser, dernière manifestation de sa puissance épbémère, une procession qui comprend de 3oooo à iooooo personnes (21 octobre i83/i).

Ce grand effort prématuré de concentration syndicale était destiné à échouer et déjà, dès le mois d'août i834, l'esprit delà Grande Union consolidée des métiers s'était transformé ; celle-ci cessait d'être une organisation de combat et changeait son nom en celui d' Association consolidée anglaise et étrangère de l'Industrie, de l'Humanité et de la Science. On proposait à la nouvelle association, non plus des fins de lutte de classe, mais

au Congrès général des délégués des coopératives et Trades-Unious au local de l'Equitable Manque d'Echange. Du reste, la Grande Union nationale paraît avoir été exclusivement une organisation de lutte sans essai dans le sens d'une organisation de la production.

des fins de paix sociale : « Les employeurs et employés ayant précisément le même intérêt, il convient de prendre des mesures destinées à créer des rapports amicaux entre propriétaires et cultivateurs du sol, entre industriels et artisans de toute sorte ; de réconcilier patrons et ouvriers ; de leur faire comprendre leurs intérêts communs et de reipplacer le principe de concurrence individualiste par celui d'union et d'assistance mutuelle 1 . » Le même numéro du 23 août i834 annonçait la fin de la Crisis, la publication du journal The New moral World et l'avènement d'un Nouveau Monde moral.

i. Crisis, 2 3 août i834, vol. IV, p. i53.

« Les temps sont proches, déclare Robert Owen dans le dernier numéro de la Crisis, les temps sont proches où le système maudit du Vieux Monde d'ignorance, de pauvreté, d'oppression, de cruauté, de crime et de misère disparaîtra... Hommes de toutes les nations et de toutes les couleurs, réjouissez-vous avec nous de ce grand événement qui est tout près de se produire ; les temps sont proches où l'humanité sera délivrée de toutes ses faiblesses et de toutes ses folies. Ne regrettez pas que la Crisis expire, car elle ne meurt que pour être remplacée par le Nouveau Monde moral dans lequel vérité, travail et science régneront à jamais... » Le premier numéro du New moral World (i er novembre i834), journal hebdomadaire destiné à exposer

en détail les principes de système rationnel de société, annonce la venue d'un Nouveau Monde moral « où le mensonge n'aura plus de place, où la pauvreté et l'inhumanité seront inconnues, où l'esclavage et la servitude n'existeront plus, un monde où de l'amour naîtra un bonheur exquis que n'assombrira aucune misère, un monde où tous les biens Seront produits en abondance et où tous jouiront de cette abondance ; un monde dont seront bannies les mauvaises passions et où l'Amour et la Raison présideront avec sagesse aux destinées de la race humaine ».

Le Nouveau Monde moral, il n'est point d'expression qui caractérise mieux le quart de siècle d'apostolat moral et social auquel est consacrée la vie d'Owen entre i834 et i858. Pendant ces 25 dernières années de sa vie, dans les colonnes du Nouveau Monde moral, dans le Livre du Nouveau Monde moral 1 , et dans la Nouvelle existence de V Homme sur la Terre 2 , dans la Revue trimestrielle de la Raison 3 , le Journal de Robert Owen * et la Gazette Millénaire 5 , dans ses innombrables bro-

5. 1 856-1 858. Ajouter aussi deux séries de brochures sur la

Planche VII

chures, discours et conférences, apparaît l'inspiration chrétienne qui anime l'homme et la doctrine. Owen annonce le règne de Dieu sur la terre, l'avènement d une ère de vertu et de bonheur, un millénaire laïque tout imprégné de christianisme.

Cette dernière partie de la vie d'Owen est marquée par l'apparition du socialisme en Angleterre sous une double forme : le socialisme de paix sociale et le socialisme de lutte de classe, Towenisme et le chartisme.

Le mot de socialisme date, en France, de i834 : il est « inventé » par Pierre Leroux qui l'emploie, dans un article de la Revue Encyclopédique, intitulé « de l'Individualisme et du Socialisme » pour désigner les doctrines saint-simoniennes. Il n'est pas sans intérêt de rappeler ici les termes mêmes de la définition que Pierre Leroux donne de l'individualisme et du socialisme. L'expression d'individualisme était déjà de langage courant ; mais il est curieux de connaître

venue du Millénaire, celle sur l'inauguration du Millénaire, publiées en i855 (Voir Bibliographie).

Edouard Dolléans. 20

avec précision le sens ou plutôt les deux sens successifs que son inventeur français attribuait au mot socialisme et qu'on pourra rapprocher ainsi de la signification anglaise : « Nous sommes aujourd'hui, dit Pierre Leroux, la proie de ces deux systèmes exclusifs de l'individualisme et du socialisme...

« Les uns ont posé en principe que tout gouvernement devait un jour disparaître et en ont conclu que tout gouvernement devait, dès à présent, être restreint aux plus étroites dimensions ; ils ont fait du gouvernement un simple gendarme chargé d'obéir aux réclamations des citoyens. Du reste, ils ont déclaré la loi athée de toute manière, et l'ont bornée à régler les différends des individus, quant aux choses matérielles et à la distribution des biens d'après la constitution actuelle de la propriété et de l'héritage. La propriété ainsi faite est devenue la base de ce qui est resté de société entre les hommes. Chacun retiré sur sa motte de terre devenait souverain absolu et indépendant ; et toute l'action sociale se réduisait à faire que chacun restât maître de la motte de terre que l'héritage, le travail, le hasard ou le crime lui avait procurée : Chacun chez soi, chacun pour soi. Malheureusement, le résultat d'un tel abandon de toute providence sociale est que chacun n'a pas sa motte de terre, et que la part des uns tend toujours

à augmenter, celle des autres à diminuer ; le résultat bien démontré est l'esclavage absurde et honteux de 25 millions d'hommes sur trente.

« Les autres, au retour, voyant le mal ont voulu le guérir par un procédé tout différent. Le gouvernement, ce nain imperceptible dans le premier système, devient dans celui-ci une hydre géante qui embrasse de ses replis la société tout entière. L'individu, au contraire, ce souverain absolu et sans contrôle des premiers, n T est plus qu'un sujet humble et soumis : il était indépendant tout à l'heure, il pouvait penser et vivre selon les aspirations de sa nature ; le voilà devenu fonctionnaire et uniquement fonctionnaire ; il est enrégimenté, il a une doctrine officielle à croire et l'inquisition à sa porte. L'homme n'est plus un être libre et spontané, c'est un instrument qui obéit malgré lui ou qui, fasciné, répond mécaniquement à l'action sociale, comme l'ombre suit le corps.

« Tandis que les partisans de l'individualisme se réjouissent ou se consolent sur les ruines de la société, les partisans du socialisme, marchant bravement à ce qu'ils nomment une époque organique, s'évertuent à trouver comment ils enterreront toute liberté, toute spontanéité sous ce qu'ils nomment l'organisation.

(( Les uns, tout entiers au présent et sans avenir,

sont arrivés aussi à n'avoir aucune tradition y aucun passé. Pour eux, la vie antérieure de l'Humanité n'est qu'un rêve sans conséquence. Les autres, transportant dans l'étude du passé leurs idées d'avenir, ont repris avec orgueil la ligne de l'orthodoxie catholique du moyen âge et ils ont dit anathème à toute l'ère moderne, au protestantisme et à la philosophie. » x

On le voit, c'est aux Saint-Simoniens que Pierre Leroux pensait en inventant l'expression socialisme, comme il le dit du reste dans une note de 18/17:

« Il est évident que, dans tout cet écrit, il faut entendre par Socialisme, le socialisme tel que nous le définissons dans cet écrit même, c'est-à-dire l'exagération de l'idée d'association ou de société. Depuis quelques années, on s'est habitué à appeler socialistes tous les penseurs qui s'occupent de réformes sociales, tous ceux qui critiquent et réprouvent l'individualisme, toux ceux qui parlent sous des termes différents de la providence sociale et de la solidarité qui unit ensemble non seulement les membres d'un état, mais l'Espèce humaine tout entière ; et, à ce titre nous-mêmes, qui avons toujours combattu le socialisme absolu, nous sommes aujourd'hui désigné comme socialiste. Nous sommes socialiste sans doute, si l'on veut entendre par socialisme la doctrine qui

ne sacrifie aucun des termes de la formule :

Liberté, Fraternité, Egalité, Unité, mais qui les conciliera tous (1847). — ^ e ne P u i s ( ï ue répéter ici, (ajoute-t-il en i85o), à propos de l'emploi du mot Socialisme dans tout ce morceau, que ce <jue j'ai dit précédemment (p. 121 et 160 de «ce volume). Quand j'inventai le terme de Socialisme pour l'opposer au terme Individualisme, je ne m'attendais pas que, vingt ans plus tard, ce terme serait employé pour exprimer, d'une façon générale, la doctrine religieuse. Ce que j'attaquais sous ce nom, c'étaient les faux systèmes mis en avant par de prétendus disciples de Saint- Simon et par de prétendus disciples de Rousseau égarés à la suite de Robespierre et de Babeuf, sans parler de ceux qui amalgamaient à la fois Saint-Simon et Robespierre, avec de Maistre et Bonald. Je renvoie le lecteur à V Histoire du Socialisme (qu'il trouvera dans un des volumes suivants de cette édition), me contentant de protester contre ceux qui ont pris occasion de là pour me trouver en contradiction avec moimême 1 . »

Un an auparavant, en Angleterre, le mot de socialisme apparaît pour la première fois dans un

1. Œuvres complètes de Pierre Leroux, t. I. Louis Métré, i85i, p. 376.

article du Poor Mans Guardian 1 signé « un socialiste ». Le mot reparaît ensuite dans le New moral World et, à partir de i836, les partisans d'Owen sont connus sous le nom de socialistes. En Angleterre le socialisme naissant c'est l'owenisme ; la conception socialiste repose toute sur l'antithèse entre le Vieux Monde d'ignorance et de pauvreté et le Nouveau Monde moral, entre le système irrationnel de société et le système rationnel ; au système individualiste où régnent la concurrence et l'argent, va se substituer le système d'harmonie et de coopération mutuelle qu'Owen appelle le « Social System 2 » : c'est de ce mot qu'est né celui de socialisme.

Socialisme et owenisme se confondent si étroitement 3 dans l'opinion publique qu'en i84o, lorsque l'évêque d'Exeter dénonce à la Chambre des lords

i. Poor Man's Guardian, 24 août i833, publié par H. Hetherington, puis Bron terre O'Brien, afin de donner au peuple des informations politiques à bon marché ; c'est le mouvement de la presse sans timbre (Lovett, op, cit., p. 59). Ce périodique dura du 25 décembre i83o au 20 décembre i835. — Il est peu probable qu'il y ait entre les deux mots anglais et français un lien de filiation. Ce sont deux créations indépendantes.

2. The New moral World, 20 février i836. L'éditorial dit que les socialistes du New moral World ne sont pas des hommes de parti, mais des hommes à la recherche de la vérité... et un article signé « un socialiste » reproduit les idées d'Owen sur l'irresponsabilité et les peines.

3. Dans l'index du tome IV de la collection du New moral World, le mot socialisme est suivi de : alias owenisme.

les progrès et les dangers du socialisme, c'est la seule doctrine d'Owen qu'il critique et c'est Owen qu'il accuse des maux menaçant la société 1 . Owen est amené à défendre le socialisme contre ceux qui l'attaquent, et il le définit dans des discours prononcés en i84o-4i et réunis en brochures. Le titre de la première publication est significatif : le socialisme ou le système rationnel de société (trois conférences faites à l'Institut des Artisans de Londres en réponse aux fausses définitions qui ont été données dans les deux Chambres du Parlement, i8£o). Dans la seconde :

« Qu'est-ce que le socialisme ? Quels seront ses effets sur la société 2 ? » Owen dit : « A cette question : qu'est-ce que le socialisme, je réponds : C'est le système social ou, comme je l'ai toujours appelé, le système rationnel de Société fondé sur la Nature. »

Pour dessiner la physionomie du socialisme à son origine, il n'est pas nécessaire de reprendre en détail tous les caractères de la doctrine oweniste, mais il est utile, à l'aide des

i. Parliamentary Speeches during Ihe session i84o. London, William Edward Paniser-Strand (p. 61-77, a4 janvier-4 février i84o).

2. What is socialism et What would be Us practical effects upon Society ? Reproduisant la discussion publique qui eut lieu à Bristol entre Robert Owen et John Brindley, les 5, 6 et 7 janvier i84i. London, Home Colonisation Society, i8 d .

publications owenistes de l'époque, de résumer les traits essentiels de ce qu'on appelait alors le socialisme. Cette esquisse permettra de rapprocher et d'opposer l'owenisme et le chartisme : ces deux formes contemporaines de socialisme se différencient par leur conception de l'action politique et de l'action économique.

Tandis que l'action politique est au premier rang des préoccupations chartistes, Owen et ses disciples les plus fidèles méprisent l'action politique : dans leurs écrits, ils séparent nettement démocratie et socialisme et tiennent les réformes politiques pour inefficaces et illusoires. Dans de nombreux articles The New moral World 1 cherche à poser la ligne de démarcation entre le socialisme économique et le radicalisme politique : <( C'est une vérité évidente que le bonheur d'un peuple dépend autant de son organisation sociale que de ses institutions politiques, et, aussi longtemps que nos efforts ne visent uniquement qu'au perfectionnement de ces dernières seules, ils sont nécessairement défectueux et incapables d'atteindre le but de toute transformation raisonnable. Nous concédons volontiers que l'affranchissement

i. New moral World, t. I, p. 396. Radicals principles contras ted iinth those of the social System, vol. IV. Radicals and Social ists, p. 38i et n août i838, p. 329: Is the universal suffrage necessary to the establisment or perpetuity of communities ?

des masses, avec tous les privilèges politiques pour lesquels luttent les réformateurs politiques, est une revendication également juste et raisonnable, mais il ne s'ensuit pas que la condition matérielle du peuple en sera pour cela améliorée. On a prétendu que les privilèges politiques impliquent l'amélioration et la régénération de notre organisation sociale, mais nous ne pouvons l'admettre. Contre la vérité de cette affirmation nous avons à opposer la saisissante anomalie que présente l'Amérique où une constitution politique, fondée sur les principes du radicalisme politique, coexiste avec des crises économiques, avec une classe ouvrière misérable, avec une lutte continuelle entre les classes riches et les pauvres. Au contraire, en Allemagne, des institutions politiques, bien moins démocratiques, s'unissent à une organisation sociale et à une éducation destinées à assurer dans une large mesure le bien-être physique, la culture intellectuelle et l'élévation morale du peuple. Le mot de radicalisme serait bien

plus justement applicable à un système qui

concentrerait toutes les puissances de production, de consommation, de distribution et d'éducation de manière à assurer à tous une félicité permanente. Le parti des réformistes objecte que l'obtention du suffrage universel doit précéder l'établissement de communautés, qu'autrement les

membres de ces communautés n'auraient aucune sécurité, ni quant au respect de la propriété commune créé par eux ni quant à la perpétuité de leur entreprise : ils resteraient sous le joug de la classe capitaliste qui, ayant le pouvoir de faire les lois, fondrait, comme un oiseau dei proie, sur ces communautés pour les détruire. Tout ceci n'est que pure supposition ; nous nions que la formation de communautés de travail dépende le moins du inonde de la conquête du suffrage ou d'autres

droits politiques Les radicaux commettent

une autre erreur quand ils supposent que la classe capitaliste aurait le pouvoir de mettre en danger l'existence de ces petites sociétés : car la possession de la propriété par la communauté de travail conférera à ses membres toute la puissance politique et économique que donne aujourd'hui aux autres individus la propriété. Elle les placera sur le même pied que les autres possesseurs de la richesse l . » Le suffrage universel et les droits politiques sont inutiles à la fondation de villages communistes : Owen engage ses disciples à ne pas se mêler à l'agitation politique. Cependant tous les partisans des idées sociales d'Owen ne partageaient pas son mépris pour l'action politi-

i. New moral World, t. IV, p. 37, 25 novembre 1887, Polilical

Reformers.

que, et, avant de se mêler au mouvement chartiste dont quelques-uns furent même les initiateurs, ces owenistes dissidents avaient mené, en i83ï-32, une vigoureuse campagne en faveur du suffrage universel 1 .

La grève est, dans le chartisme, un grand instrument d'agitation économique et politique ; elle se prolonge même en insurrection à main armée ; la lutte de classe paraît être un des caractères de ce mouvement complexe, qui présente des aspects si variés : les chartistes font appel à la force. Au contraire, après avoir pendant deux ans pris une part active à la violente lutte économique menée par les Ïrades-Unions, Owen revient à son idéal de paix sociale, et aux éphémères victoires de la force il oppose les conquêtes durables de la raison.

Tout comme les réformes politiques, la grève est un leurre dangereux pour la classe ouvrière ; Owen cherche à en dissuader les Trades-Unions et propose d'autres objets à leur activité : celles-ci doivent employer leur influence et leurs fonds à la fondation de villages communistes 2 : « Les

2. Wallas, op. cit., p. 269-270. L'analyse des liens qui rattachent les origines du chartisme à l'owenisme sera reprise avec plus de détail dans une étude, où nous essaierons de marquer, après le caractère religieux du socialisme, son caractère militariste.

2. New moral World, 17 mars i838. Trades-Unions, a4 mars et 7 avril.

Trades-Unions ont eu recours aux grèves comme à la méthode la plus efficace pour Y accomplissement de leurs fins. Mais c'est là un remède illusoire, car la source de tous les maux est la surabondance de main-d'œuvre par rapport au travail dont la société actuelle a besoin. Les Trades- Unions doivent changer leur tactique. Loin d'avoir aucune efficacité, les grèves ne font qu'aggraver les maux dont les Unions se plaignent, car elles excitent le capitaliste à avoir recours aux nouvelles machines afin de pouvoir se passer entièrement de travail manuel. La main-d'œuvre en excédent n'en reste pas moins sur le marché et la nécessité pour les travailleurs de boire, de manger et de se vêtir, les amène peu après à accepter de plus bas salaires que ceux qui ont pris leur place. C'est jouer là un jeu ruineux. » Parlant, la semaine suivante, de « l'emploi rationnel et efficace de leurs fonds », le New moral World recommande aux Trades-Unions l'émigration et les villages communistes ; il cite à l'appui de cette politique des extraits d'un rapport des délégués des ouvriers unis de Grande-Bretagne : « Nous avons vu que c'est la surabondance de main-d'œuvre comparée à la demande de travail qui est la cause de la baisse des salaires. Le véritable et seul objet des Trades-Unions est de neutraliser et de détruire les souffrances qui naissent de là et elles

ne peuvent y parvenir qu'en réduisant le nombre des travailleurs sur le marché. » Les Trades- Unions consacreront leurs fonds à l'achat de maisons et de terres sur lesquelles travailleront les ouvriers en chômage ; à la description de ces petites sociétés qui devront se suffire à ellesmêmes et pourvoir à tous leurs besoins, on reconnaît facilement les villages communistes qu'Owen, dès 1817, proposait comme solution au problème du chômage. Grâce à ces communautés de travail, on préviendra les grèves, car on maintiendra sur le marché l'égalité entre l'offre et la demande de main-d'œuvre et, par ces exercices communistes, la classe ouvrière s'acheminera peu à peu vers la communauté d'égalité parfaite.

C'est en effet vers des fins communistes qu'Owen et ses disciples, les premiers socialistes de nom, tendent tous leurs efforts et veulent diriger les associations ouvrières. Le 8 janvier 1837, * l'Association ouvrière en vue du progrès politique, moral et social des classes productrices on discute cette question : le libre-échange aurait-il pour effet de réduire les salaires ? Owen répond par ces mots : « Nous perdons notre temps à discuter de pareilles questions. Le problème qui se pose est celui de savoir si la classe ouvrière possède une science suffisante pour mettre fin à toutes nos institutions ; jusque-là l'égalité ne peut être éta-

blie, l'égalité est plus aisée que toute autre réforme l . » La fondation (Tune communauté modèle à donner en exemple au monde entier est la principale préoccupation des premiers congrès socialistes, l'objet de pétitions adressées au Parlement *. Aussi ces premiers socialistes auraient-ils été bien plus justement dénommés communistes : c'est pour cette raison que nous avons appelé la doctrine d'Owen communisme agraire et non socialisme. Dans la pétition adressée en mai i838 au Parlement, les socialistes font appel au gouvernement : « Les pétitionnaires sont convaincus qu'au lieu de laisser la société se former au hasard, sans prévoyance aucune et abandonnée à toute espèce de désordres, le gouvernement devrait prendre les mesures nécessaires pour placer tout individu au milieu des circonstances les mieux adaptées au développement de ses puissances et facultés. Grâce à une nouvelle organisation, on devrait trouver moyen, dans chaque département de la société, de substituer l'ordre au présent désordre qui règne universellement dans tous les actes de l'existence. Chaque cellule sociale devrait être dotée du quantum de travail et de capital le mieux adapté à la production de la

i. Wallas, op. cit., 36o en note.

i. New moral World, 10 mars et 16 juin i833.

richesse, a sa distribution, aux nécessités de police et de gouvernement local. L'œuvre de réforme sociale doit commencer par la création d'établissements où les travailleurs en chômage seraient occupés aux travaux de l'agriculture. » A cette fin, les pétitionnaires demandent l'appui financier du Gouvernement, l'affectation aux villages communistes de fonds réunis au moyen de bons du Trésor et gérés sous le contrôle de commissaires nommés parle gouvernement.

C'est encore là un trait qui différencie les deux premières formes sous lesquelles le socialisme est apparu en Angleterre : le socialisme oweniste sollicite le Gouvernement de prêter son appui à la Raison, tandis que le chartisme fait appel au peuple organisé pour la résistance et la conquête des droits politiques et économiques.

Mais il ne faut pas exagérer l'opposition entre l'owenisme et le chartisme, et, si nous avons marqué les points par où se séparent ce socialisme de paix sociale et ce socialisme de lutte de classe, il ne faut pas croire qu'il y ait entre les deux mouvements une ligne de démarcation bien tranchée. Tout au contraire, les points de contact sont nombreux, et les chartistes « de la force morale », disciples dissidents d'Owen et partisans de l'action politique, forment comme un trait d'union entre les purs disciples d'Owen et les

chartistes de la « force physique ». Sans doute, personnellement, Owen s'est toujours tenu à l'écart du chartisme dont les aspirations politiques et démocratiques et l'appel à la force n'étaient pas pour lui plaire: voici comment il s'exprime sur Feargus O'Connor : « Je rencontrai, au cours de ma prédication socialiste en Angleterre, l'opposition du chef de la fraction de démocratie violente de la classe ouvrière, Feargus O'Connor, cœur chaud et bien intentionné, volonté énergique, mais esprit faux. Il travaillait à donner àla classe ouvrière la puissance, sans le savoir nécessaire pour en user sagement, et je désirais lui donnerlapuissance par la science afin qu'elle pût en faire un bon usage \ » Cependant, inconsciemment, Owen a participé au mouvement chartiste ; par la critique qu'il avait faite des maux de la société actuelle, par la violence qu'il avait mise à dénoncer la misère et l'injustice des classes stériles, par son adhésion au mouvement gréviste de 1 833-34 et au projet de grève générale pour la journée de dix heures, Owen avait préparé les esprits à l'agitation chartiste et aux discours enflammés de Feargus O'Connor. Bon nombre de socialistes prirent part au mouvement. Il est vrai que c'est surtout parmi

i. London Investigator, juillet i856, p. 2^8. Notes autobiographiques.

les cliartistes de la force morale qu'on retrouve les noms de disciples plus ou moins immédiats d'Owen : William Lovett, James Watson, John Cleave, Henry Hetherington, etc., membres du comité dont sortit la « People's Charter », ceuxlu même qui, dès i83o, avaient uni aux aspirations sociales et économiques d'Owen des visées de réforme politique *. Ce ne sont pas les partisans d'Owen, les socialistes, qui firent du chartisme un socialisme de Jutte de classe 2 , mais les chartistes de la force physique dont les leaders furent Bronterre O'Brien et Feargus O'Connor : de ces deux hommes, le plus remarquable était Bronterre O'Brien, un marxiste avant la lettre, que Feargus O'Connor appelait « le maître d'école » du chartisme : il a été, si Ton peut dire, le théoricien du mouvement social le moins systématique et le moins doctrinal qui n'ait peut-être jamais existé. Le socialiste oweniste, malgré son antiréalisme utopique et sa dédaigneuse devise du tout ou rien, et le socialisme chartiste, malgré sefc aspirations confuses et son agitation stérile, n'ont pas été sans fruits : de ces deux mouvements

i. Wallas, p. 272, 365.

2. Llyod Jones (p. 346, 35o) prétend même que les socialistes ne se sont mêlés au mouvement chartiste que pour l'assagir et montrer au peuple en insurrection les dangers qu'il courait eu ^'abandonnant aux conseils des cliartistes de la force physique.

Edouard Dollkaxs. 21

est née la coopération de consommation dont les fondateurs, les équitables pionniers de Rochdale, furent des chartistes et des owenistes.

Dans sa déclaration d'indépendance mentale à New-Harmony, Owen avait déclaré que l'homme était l'esclave d'une trinité de maux : la propriété privée, le mariage et la religion. Un exposé de l'owenisme ne serait pas complet s'il ne résumait pas les idées d'Owen sur le mariage et sur la religion. v

Lovett raconte que quelques disciples d'Owen, désireux de fonder une communauté sur le plan proposé par William Thompson, allèrent trouver l'inventeur des villages d'harmonie pour lui demander ses conseils : Owen leur déclara qu'avant tout ils devaient se résoudre à rompre leurs liens matrimoniaux et à entrer dans la communauté en simples célibataires 1 . Cette anecdote de Lovett donnerait à penser qu'Owen était un partisan de l'amour libre : c'est là l'idée que ses contemporains se faisaient de sa conception des relations intersexuelles.

t. Lovett, op. cit., p. 5o.

Les idées cTOwen à ce sujet sont développées dans les conférences qu'il fit en i835 « sur les mariages consacrés par les prêtres du Vieux Monde immoral, conférences suivies du système de mariage du Nouveau Monde moral 1 ». Owen commence par cette déclaration : « Maintenant je vous déclare, et par vous je le déclare à toutes les nations de la terre, que les mariages actuels, préparés et conclus sous un régime immoral, sont l'unique cause de la prostitution, de tous les maux innombrables qui en découlent et de la majeure partie des crimes les plus dégradants que connaisse la société. Je vous déclare que, tant que vous n'aurez pas pour toujours éloigné de vous et de vos enfants cette chose maudite, vous ne serez jamais capables ni de devenir chastes et vertueux dans vos cœurs et dans vos pensées, ni de connaître le véritable bonheur... ; car maintenant presque tous ceux qui sont mariés commettent journellement et à toute heure le mensonge le plus grave et vivent dans le plus grossier état de prostitution physique et morale. »

Le mariage est contraire à la nature : « Oui, vous tous, pères, mères, frères, sœurs, maris, femmes et enfants, vous souffrez gravement de

i. Lectures on the Marriages of the Priesthood of the Old Immoral World, with appendix containing the Marriage System of the New moral World. Leeds, Hobson, 4 e édit., i84o.

cette contradiction avec la nature, de cette ignorance de votre propre organisme, de ce crime contre nature. C'est un fait reconnu maintenant que vous n'avez pas été organisés de manière à éprouver des sentiments où à n'en pas éprouver à votre gré. Vous commettez donc un crime contre les lois éternelles de votre nature lorsque vous dites que « vous aimerez et que vous chérice rez » ce que votre organisation peut vous forcer à haïr et à détester dans l'intervalle de quelques heures... Ces institutions sont contre nature autant qu'absurbes et burlesques, puisqu'elles amènent deux personnes de sexe différent à prendre l'engagement solennel de vivre ensemble et de s'aimer toute leur vie sans tenir compte des changements physiques, intellectuels et moraux qui peuvent modifier les sentiments réciproques des époux. »

Le mariage est contraire au bonheur des individus puisqu'il est fondé non sur des penchants naturels et des sympathies réciproques, mais sur des intérêts de famille et de fortune. Le mariage a des fins exclusivement économiques. Il est contraire à l'intérêt général et à l'intérêt des enfants : à l'intérêt général parce qu'il est créateur d'antagonismes et met en conflit les ambitions opposées des familles individualistes ; à l'intérêt des enfants parce que « les parents sont généra-

lement les éducateurs les moins compétents par suite de l'excès d'attachement ignorant, égoïste et animal qu'ils portent à leurs enfants 1 . La famille développe le sentiment de l'égoïsme au cœur des enfants. La constitution de la famille isolée s'oppose à la formation de caractères tels qu'on peut le souhaiter pour les enfants ; les mariages donnent à la société, qui est le principal instrument de formation de tout caractère individuel, une matière inférieure à travailler ».

Enfin le mariage est contraire à la réalisation de légalité. 11 est « l'une des causes principales de la grande inégalité de condition et de fortune qui existe entre les individus. L'union artificielle entre les sexes, telle qu'elle est faite par les prêtres, est directement calculée pour servir de fondement à cette offensante inégalité et pour l'accroître perpétuellement. Ces unions faites par les prêtres procurent à la richesse le moyen de s'unir en mariage avec la richesse ».

Le mariage a des effets aussi déplorables au point de vue de la moralité de l'homme et de la

i. Lectures, etc.. « Les parents sont incapables de leur rendre le service de former leur caractère de manière à en faire des hommes et des femmes ayant quelque valeur. On apprend aux enfants à considérer leur propre famille comme un petit monde à eux où l'on répète : ma maison, ma femme, mon domaine, mes enfants ou mon mari, et où l'on se croit en droit d'accroître par tous les moyens la richesse et les privilèges de la maison. »

femme qu'au point de vue de leur bonheur. « La loi humaine, qui lie un homme à la même femme ou une femme au même homme pour la vie, qu'ils gardent ou non de l'affection l'un pour l'autre, a engendré entre eux plus de haine et détruit plus d'amour que tout autre état de choses ne l'aurait peut-être fait. Il s'en est suivi une pratique générale du plus grossier comme du plus raffiné mensonge et une dissimulation absolue entre les époux et la société. Du mariage sont nées la jalousie la plus exaspérée et la vengeance. Le mariage a séparé pour toujours l'un de l'autre ceux que leur nature contraignait à entretenir l'un pour l'autre la plus forte et la plus sincère affection. » Le mariage, loin de rapprocher l'homme et la femme, les a séparés plus profondément : il a créé entre les sexes le mensonge alors que l'homme et la femme ne seront heureux que (( lorsqu'ils pourront en toute occasion se parler le seul langage innocent, celui de la vérité ».

La nature doit être le seul guide des relations entre les sexes : « N'est-il pas plus conforme au sens commun de laisser la nature agir et décider par elle-même ? Les autres espèces animales ontelles connaissance d'un seul péché sexuel ? Y a-til dans aucune espèce animale une différence entre manger, boire, dormir et perpétuer par les mêmes

lois naturelles l'existence de l'espèce ? La nature n'a-t-elle pas réglé chez les animaux ce dernier penchant aussi sagement que les autres ? N'est-il pas probable que, si elle n'était pas contrariée par l'homme ignorant et présomptueux, elle réglerait et dirigerait sagement ce penchant chez l'espèce humaine pour son plus grand bien comme elle le fait pour toutes les autres espèces animales?... La conduite des sexes sera guidée par la seule nature et non par les lois et inventions irrationnelles des prêtres... La chasteté de la nature ou vraie chasteté, cette chasteté qui seule est vertueuse, consiste dans les rapports des sexes quand il y a entre eux une sympathie pure et spontanée ou une sincère affection ; quand les qualités physiques et intellectuelles de l'un sont en accord parfait avec celles de l'autre ; quand, en fait, leurs natures se complètent si heureusement qu'ils forment un tout harmonieux ; quand, unis de corps et d'âme, ils deviennent un seul être dont les sentiments et les intérêts s'identifient ; quand ils sont ainsi rendus capables de joindre leurs sympathies et leurs affections aussi longtemps que la nature les a destinés à rester unis. »

Aux mariages artificiels du Vieux Monde immoral, Owen oppose les unions naturelles du Nouveau Monde moral, unions fondées sur la sympathie mutuelle, la sincérité réciproque et la

connaissance de la nature. Les sexes ne doivent pas êlre des étrangers éternellement ignorants l'un de Tau Ire : « L'homme et la femme ne sont que les parties intégrantes d'un tout ; par la combinaison des sexes, la race humaine a atteint l'adaptation la plus parfaite aux fins de l'humanité. L'homme et la femme complètent tous deux la nature humaine par leur union ; séparés et isolés, ils n'en sont que la moitié ; tous deux, dès leur enfance, doivent apprendre à se connaître exactement 1 ... » Owen réclame pour les deux sexes des droits égaux et une éducation commune destinée à les rapprocher. C'est sur cette égalité des sexes, sur la vérité et sur des sympathies conscientes que seront fondées les* unions sexuelles dans le Nouveau Monde moral : « L'homme et la femme ne s'associeront sans crime que lorsqu'ils auront une affection réelle l'un pour l'autre, et cette affection sera forte et durable en propor-

i. Lectures, etc.. <c Cette ignorance de leur propre nature est le fondement de tous les sentiments artificiels et de toutes leserreurs qui finissent par exister entre les deux sexes. Les jeunes personnes sont remplies de fausse honte en ce qui concerne les sympathies les meilleures et les plus précieuses. Il s'ensuit quechaque sexe trompe l'autre continuellement. Les sympathies et sentiments sexuels sont aussi innocents que tous les autres sentiments créés par la vue, l'ouïe, le goût, l'odorat ou les sensationséveillées par n'importe quel objet de la nature : il est aussi nécessaire de dire la vérité relativement aux premiers que relativement aux derniers. »

tion des qualités bonnes et supérieures qui auront été cultivées chez chacun des deux dès l'enfance. » Dans le Nouveau Monde moral, les personnes désireuses de contracter une union annoncent cette intention publiquement à l'assemblée du dimanche. Si elles persistent dans cette intention, au bout de trois mois elles font une seconde déclaration publique qui est inscrite sur les registres de la société. Les mariages sont uniquement formes pour le bonheur des sexes, et, si cet objet n'est pas atteint, le but de l'union est détruit. Si les parties, après un intervalle de 12 mois au moins, découvrent que leurs dispositions et leurs, habitudes ne s'accordent pas et qu'il n'y a pas pour elles la moindre perspective de bonheur dans leur union, elles doivent faire à cet effet une déclaration publique. Après quoi elles s'en retournent chez elles et, vivent encore ensemble pendant six mois ; si elles trouvent de nouveau que leurs qualités ne s'harmonisent pas et si toutes deux sont du même avis, elles font une seconde déclaration. Les deux déclarations enregistrées et appuyées par des témoins constituent la séparation légale. Quand une seule des parties désire se séparer, si l'autre s'oppose à la séparation, on leur demandera de vivre encore ensemble pendant six mois pour s'assurer que leurs sentiments et leurs habitudes ne peuvent pas s'accorder de ma-

nière à leur donner le bonheur. Mais, si à la fin du second semestre, la personne désirant la séparation persiste dans le même esprit, la séparation devient définitive. Les personnes séparées pourront, sans en être moins estimées, contracter de nouvelles unions mieux adaptées à leur caractère. Comme tous les enfants dans ce Monde nouveau seront élevés et instruits sous la surveillance et par les soins de l'Etat, la séparation des parents n'entraînera aucun changement dans la situation des membres de la génération nouvelle.

La philosophie du xvm e siècle, qui avait inspiré à Owen ses principes, reposait sur l'idée d'un état de perfection ou état de nature, idée empruntée au christianisme, idée d'un paradis terrestre reporté du passé dans l'avenir. A ces origines d'une philosophie athéistique, l'owenisme devait d'être tout imprégné d'un christianisme inconscient. Qui plus est, d'instinct, Robert Qwen avait l'âme d'un chrétien de l'âge apostolique. Il ne faut oublier ni cette inspiration originelle ni ces tendances instinctives si Ton veut comprendre les idées d'Owen sur la religion, l'esprit de toute

sa doctrine et les liens qui existent entre le socialisme et le christianisme.

Les idées d'Owen sur la religion * peuvent se -résumer en une triple croyance et en un précepte d'action pratique ; une triple croyance : i° en l'existence d'une cause toute-puissante de création, cause incompréhensible pour la raison humaine ; 2° en l'irresponsabilité de la nature humaine et en sa transformation possible grâce au contrôle des circonstances ; 3° en la venue prochaine d'un paradis terrestre ; un seul principe de conduite pratique, la charité et l'amour. La religion rationnelle que prêche Owen, c'est le christianisme dépouillé de ses dogmes et revenu à la pure tradition évangélique. Ecoutez plutôt ces paroles qui sont celles d'un chrétien sans le savoir : (( De même qu'il est impossible de demander à la race humaine de voler si on ne lui donne des ailes, ainsi sans charité il ne peut y avoir ni vertu ni raison... Une charité pure, spontanée et universelle est la seule puissance capable d'assu-

i . The Révolution in the Mind and Practice of the Human Race, p. 62-64 (Principles and Practice of Rational Religion, Laws 12- 22 and Reasons for the Laws, p. 90-110). — The Book àf the New moral World, explanatory ofThe Rational Religion, 4 e partie. London, Watson, i844« — The Catechism of ihe New moral World. Manchester and London, i d (sans date). — Social Bible. London, Hetherington. — Et Social Hymns, autorised version i(second ed). Leeds, i84o.

rer le bonheur de l'existence terrestre... Les pratiques et le culte de la religion rationnelle consistent à favoriser, dans toute l'étendue de nos forces, le bonheur et le bien-être de tout homme, femme, enfant, sans considération de classe, de

secte, de parti, de nationalité ni de couleur

Les temps sont proches où les antagonismes insensés qui existent disparaîtront, où tous les hommes seront unis par les liens de la charité et par un seul intérêt qui en fera ce qu'ils sont en réalité, les membres d'une même famille ne parlant qu'un seul langage, n'ayant qu'un cœur ardemment désireux du bonheur et de la perfection de tous. » La religion rationnelle a pour objet immédiat la charité et pour fin dernière la réalisation du bonheur humain, le règne de Dieu sur la terre. Comme le christianisme primitif, la religion rationnelle présente ce double caractère : un mystique élan d'amour universel, une attente plus matérielle d'un très prochain millénaire.

La morale évangélique, le précepte d'amour et de charité, est l'essence même, non seulement de la religion rationnelle, mais de toute la doctrine d'Owen qui s'éclaire d un jour nouveau si on la regarde comme la manifestation d'un christianisme social ignorant de ses origines. L'influence du sentiment éthique en économie politique est souvent dominante, tout particulièrement dans les

doctrines des réformateurs sociaux et dans celle d'Owen. L'owenisme est moins une doctrine économique qu'une éthique sociale, illustrée de considérations économiques, dans laquelle les préoccupations de vertu et de moralité et les aspirations sentimentales l'emportent sur les nécessités de la production et les lois de la circulation des richesses.

En apôtre Owen a vécu ; en apôtre il meurt.

Agé de près de 88 ans, malade et affaibli, il veut néanmoins, en octobre i858, aller à Liverpool assister au congrès pour l'avancement de la science sociale. On le porte jusque sur la plate-forme, et il prend la parole pour proclamer une dernière fois les principes auxquels il a consacré sa vie ; mais bientôt la faiblesse l'empêche de continuer, il défaille et s'affaise dans les bras de son vieil ami Lord Brougham. On le transporte à l'hôtel où il reste quelque temps évanoui sur son lit. A peine revient-il à la conscience qu'il se fait répéter les paroles qu'il a prononcées. Quelques jours après, se sentant plus fort, Owen désire revoir les lieux de son enfance. Il reste quelques jours à Newtown, puis repart pour Liverpool. Il revient enfin dans son pays natal où il veut reposer et où une bronchite lui enlève ses dernières forces. Le ministre protestant vient à son chevet et lui demande s'il ne regrette pas sa vie follement dépen-

sée en projets infructueux et en vains efforts. — « Non, monsieur, répond Owen, ma vie n'a pas été inutile ; j'ai proclamé des vérités importantes, et, si le monde n'a pas voulu les accueillir, c'est qu'il ne les a pas comprises : puis-je l'en blâmer? Je suis en avance sur mon temps. » Le 17 novembre i858, à sept heures moins le quart du matin, Robert Owen pénétra tout doucement dans la mort en murmurant: «Le repos est venu. »

« Consacré à la Vérité sans Mystère,

sans Mélange d'Erreur ou Crainte humaine. »

Demande. — Qu'est-ce que l'homme ?

Réponse. — Un être organisé ou un animal qui possède certains pouvoirs et certaines facultés physiques, intellectuelles et morales, ainsi que des prédispositions qui lui donnent de l'attrait ou de la répulsion pour certains objets.

D. — En quoi diflere-t-il des animaux et autres êtres organisés ?

R. — En ce qu'il est doué de facultés intellectuelles et morales supérieures à celles de tous les autres animaux ; facultés qui lui ont permis d'établir sur eux son empire. Il est par conséquent le maître des animaux.

D. — Gomment l'homme a-t-il été' créé?

R. — Il n'existe pas encore d'être humain en état de répondre à cette question d'une façon rationnelle ou satis-

i. The Câtechism of The New moral World, by Robert Owen. Manchester, Abel Heywood. London, H. Hetherington. Priée one Penny : sans date. Une édition de Leeds porte la date de i838. Edouard Dolléans. 22

faisante. Tout ce qu'on peut affirmer avec vérité sur cette question qui n'a pas d'intérêt actuel, c'est que l'homme a été créé par une puissance inconnue de lui, d'une manière analogue à celle dont toutes les autres substances organiques ont été créées. Chacune de ces substances organiques ont leurs prédispositions particulières, leurs tendances caractéristiques, leurs lois d'attraction et de répulsion qui sont les lois de leur nature ou lois naturelles de chaque espèce; aucune n'échappe aux lois générales et aux lois individuelles de son espèce.

D. — Quelles sont donc les lois d'attraction de la nature humaine?

/?. — D'une manière générale, les inclinations de la nature humaine se résument en un certain nombre de désirs : l'homme a le désir de sensations agréables, le désir d'être nourri, celui de prouver son attachement à ceux qui satisfont à sa faim et à sa soif; le désir de sommeil et de repos quand il est fatigué de corps ou d'esprit ; le désir de perpétuer son espèce conformément aux lois de sa nature; le désir d'exercer convenablement toutes ses facultés et de déployer toutes ses puissances physiques, intellectuelles et morales (seul moyen de lui assurer santé et bonheur) ; le désir de dire toujours la vérité ou d'exprimer sans déguisement toutes ses sensations: le désir de faire partager à ses frères et d'étendre à ses frères le bonheur ou les sensations agréables dont il jouit lui-même ; le désir d'éprouver toujours des sensations agréables et par suite de changer une sensation par une autre aussitôt que la première cesse de lui procurer du plaisir; enfin le désir d'une pleine liberté d'action.

D. — Quelles sont les lois de répulsion de la nature humaine ?

R. — D'une manière générale, l'homme a de l'aversion pour tout ce qui cause à son individu une souffrance physique, ntellectuelie ou morale ; plus particulièrement il a

de l'aversion pour tout ce qui s'oppose à la satisfaction de son instinct, lorsqu'il a faim ou soif; pour tout ce qui l'empêche de goûter son repos ou de dormir conformément à sa nature ; pour tout ce qui l'empêche de satisfaire le désir de perpétuer son espèce lorsqu'il y est conduit par les sollicitations naturelles de son organisme : pour tout ce qui s'oppose au libre jeu de ses forces et de ses puissances physiques, intellectuelles et morales lorsque son organisme le pousse à les exercer ; pour tout ce qui l'empêche d'exprimer librement les convictions que sa nature l'oblige à adopter ou d'éprouver les sentiments que sa nature l'oblige à ressentir ; pour tout ce qui l'empêche de recevoir des sensations agréables et d'en jouir ; pour tout ce qui cause une peine à ceux qui ne lui ont point fait de mal ou qui les empêche de jouir de sensations agréables ; enfin pour tout ce qui met obstacle à sa liberté d'action conformément aux impulsions naturelles de son organisme.

D. — L'homme est-il l'auteur de tous ces penchants ou de quelqu'un d'entre eux ?

R. — Non l'homme est incapable de contribuer en quoi que ce soit à la formation de ses inclinations.

D. — Est-il juste ou utile de le louer ou de le blâmer, de le récompenser ou de le punir, enfin de le rendre visà-vis des hommes ou de quelque autre être responsable de la formation de l'un de ces penchants, de l'une de ces qualités ou capacités particulières ?

R, — Non : l'idée de responsabilité est parmi les plus absurdes et en fait elle a été cause de beaucoup de mal.

D. — Ces prédispositions de la nature humaine sontelles bonnes ou mauvaises ?

R. — Elles sont bonnes au plus haut degré ; toutes sont nécessaires à la formation d'un être intelligent, raisonnable et heureux ; elles sont nécessaires aussi à la conservation de l'espèce.

D. — En quoi consiste le bonheur de l'homme ?

R. — Il consiste en sensations agréables et réside dan* la satisfaction de tous les besoins de la nature dans les limites de la tempérance.

D. — Quelles sont les institutions qui pourraient assurer pratiquement et pendant toute leur existence à tous les membres de la race humaine les sensations agréables les plus nombreuses, les plus innocentes et les plus saines ?

R. — Des institutions destinées à mettre en activité d'une façon saine et innocente, au moment convenable, toutes les forces et facultés physiques, intellectuelles et morales de la nature humaine ; des institutions destinées à assurer, conformément à l'organisme et à la constitution de chaque individu, l'exercice régulier et modéré de ces forces et facultés. Ces institutions devront maintenir en équilibre le mécanisme des désirs, parce que c'est ainsi seulement qu'on peut élever le bonheur de l'homme à son plus haut degré et le rendre durable.

D. — En quoi consiste le malheur de l'homme ?

R. — Le malheur consiste pour l'homme en sensations pénibles et réside dans la non- satisfaction des besoins de ses facultés physiques, intellectuelles ou morales.

D. — Dans quelle condition l'homme devient-il un être bon et raisonnable ?

R. — Lorsque tous les besoins de son organisme sont régulièrement satisfaits dans les limites de la tempérance-

D. — Quand l'homme devient-il un être mauvais et déraisonnable ?

/?. — Lorsque les besoins de la nature et de son organisme restent insatisfaits.

D. — Dans quelles circonstances l'homme est-il le plus facile à gouverner ?

/?. — Lorsqu'il est soumis à des institutions qui lui permettent en tout temps de contenter et de satisfaire les besoins de sa nature dans les limites de la tempérance.

LE CATECHISME DU NOUVEAU MONDE MORAL ail

D. — Quand l'homme est-il le plus difficile à gouverner ?

R. — Lorsque les besoins de son organisation physique, intellectuelle et morale sont le moins satisfaits.

D. — Comment tous les besoins de la nature humaine peuvent-ils être satisfaits dans les limites de la tempérance, à l'avantage commun de l'individu et de la société?

R. — Par les gouvernants, par les fabricants de bonheur social, édictant une législation générale destinée à atteindre ce résultat.

D. — Ce grand desideratum des affaires humaines peutil être réalisé aujourd'hui dans la pratique par des mesures que puissent. prendre les gouvernements des pays les plus civilisés du monde ?

R. — Oui et ceux-ci agiraient pour le plus grand bien de tous : le bonheur restera inconnu à l'homme jusqu'à ce que ce grand résultat ait été obtenu.

D. — Y a-t-il jamais eu dans un pays un gouvernement qui ait placé l'homme au milieu des circonstances qui permettent à tous les besoins de la nature de se satisfaire régulièrement dans les limites de la tempérance ?

R. — Non, jamais. On ne s'est jamais rapproché à aucun degré d'une pareille constitution rationnelle de la société.

D. — Est-il possible aujourd'hui de placer l'homme au milieu des circonstances qui réaliseraient son plus grand avantage à la fois comme individu et comme membre de la société, et qui lui permettraient de satisfaire tous les besoins de sa nature dans les limites de la tempérance ?

R. — Oui, car il existe la plus grande abondance de moyens et de matériaux propres à mettre l'homme en situation d'atteindre cet heureux état. L'assentiment de l'opinion publique est maintenant la seule chose nécessaire pour amener tous les gouvernements, quelqu'en soit la forme, à entreprendre tout de bon la réalisation de cette

transformation d'une manière paciGque et rationnelle pour le plus grand bien de tous les individus et de tous les États.

D. — Quels sont les obstacles qui s'opposent à la réalisation immédiate de ce changement dans l'opinion publique, changement que vous dites pouvoir accomplir si promptement cette grande et glorieuse émancipation de l'homme libéré de l'ignorance, du péché et de la misère ?

R. — Les obstacles les plus formidables sont les erreurs fondamentales à l'aide desquelles on a jusqu'ici façonné l'opinion publique.

D. — Quelles sont ces erreurs fondamentales qui dressent un si pernicieux obstacle sur la voie du progrès et du bonheur universels ?

R. — Les erreurs iondamentales dont tout le mal moral est né et sur lesquelles les institutions de tous les pays ont été et sont encore basées.

D. — Quelles sont ces erreurs et ces institutions ?

/?. — Les erreurs et les institutions dont les soutiens sont la prètraille et les gouvernements de tous les pays où il existe des prêtres et des gouvernants.

D. — Les prêtres et les gouvernants retirent-ils un bénéfice de ces erreurs et de ces institutions ?

R. — Non, tout au contraire; car, en tant que hommes, ils perdent tous les avantages supérieurs de leur nature. Mais, depuis leur enfance, ils ont été dressés par la société à croire qu'ils retirent individuellement de ces erreurs un grand bénéfice et que sans elles la société ne pourrait être dirigée pacifiquement et n'existerait que dans la plus profonde discorde et le plus grave désordre.

D. — La société a donc le choix entre : dresser le peuple à admettre comme vérités de grossières erreurs ou bien lui inculquer dès l'enfance la seule Vérité?

R. — Oui et elle peut forcer le peuple à recevoir et à garder toute la vie l'empreinte profonde de l'erreur ou de la vérité ; mais il serait bien plus facile de lui insuffler

l'amour de la vérité plutôt que celui de Terreur si le elergé ne dirigeait pas l'éducation et ne formait pas le caractère du peuple.

D. — Qu'est-ce donc que cette société dont l'opinion est toute-puissante pour le bien comme pour le mal ?

R. — C'est un certain nombre d'individus des deux sexes réunis en association pour leur entretien et bien-être mutuels et dont les sentiments généraux qui constituent l'opinion publique peuvent réaliser, même instantanément, la plus profonde révolution.

D. — Quand l'homme est-il le plus puissant pour le bien et pour le mal ? Quand il agit individuellement et sans l'appui de ses semblables ou quand il s'associe à eux ?

R. — Quand il fait partie d'une société. En effet, en ce cas, les forces de chaque membre sont considérablement multipliées, tandis que ses actions peuvent être efficacement contrôlées et dirigées par la société de manière à produire ou beaucoup plus de bien ou beaucoup plus de mal.

D. — Quand l'individu peut-il faire plus pour développer le bonheur de la race humaine? lorsque son propre intérêt est mis en contradiction avec celui de la société ou lorsque tous ses intérêts sont unis et identifiés à ceux de la société ?

R. — Lorsque tous les intérêts de l'individu et de la société sont identifiés comme le sont ceux d'une même famille dont les forces, les facultés, les biens et les propriétés sont directement employés à développer le bien -être et le bonheur de chaque individu, sans aucune partialité, conformément à la constitution particulière de chaque membre de cette grande famille.

D. — L'humanité a-t-elle fait preuve de sagesse en adoptant et en mettant à la base de ses institutions des idées qui opposent directement l'intérêt de l'individu à celui de la société ?

/?. — Non, car ces idées et toutes les institutions qu'on a fondées sur ces prétendues vérités tendent à perpétuer l'ignorance, la pauvreté et le désordre et à développer les sentiments les plus bas et les pires passions dont la nature est capable. Ces idées erronées et ces institutions doivent, par suite, produire beaucoup plus de mal que de bien et procurer à l'ensemble de l'humanité beaucoup plus de sensations pénibles que de sensations agréables. Elles font de la terre un Pandémonium alors qu'il serait très facile maintenant d'en faire un Paradis.

D. — Ainsi de toutes ces erreurs proviennent les lois, les institutions et les pratiques qui en découlent, qui divisent les intérêts de l'Humanité et mettent l'intérêt apparent de l'individu en opposition avec le véritable intérêt général de la race humaine. Toutes ces erreurs sont combinées de telle sorte qu'elles procurent plus de peine que de plaisir à tout individu du sexe masculin ou féminin, quelque soit son rang, sa place ou sa condition?

/?. — Très certainement. II n'y a pas de loi de nature plus fixe et plus immuable que la loi qui assure aux intérêts unis la supériorité sur les intérêts individuels afin d'établir d'une manière permanente la haute prépondérance de la race humaine sur tous les autres êtres de la terre.

D. — L'Humanité fait-elle preuve évidente de vraie sagesse et de raison en adoptant, pour les mettre à la base de ses institutions, des idées destinées à ne donner que des sensations agréables ou au contraire en adoptant des idées destinées à imposer à tous les êtres humains une existence tissée de sensations pénibles?

R. — Il est sage et raisonnable d'adopter, pour en faire le fondement des institutions, les principes capables d'assurer des sensations agréables à tous les individus pendant toute leur vie. Et il est tout â fait insensé et irrationnel de donner pour fondement aux institutions des notions imaginaires qui sont en contradiction avec les faits et qui

LE CATECHISME DU NOUVEAU MONDE MORAL 34o

doivent nécessairement produire, durant la vie de chaque individu, une somme incalculablement plus grande de sensations pénibles que de sensations agréables.

D. — Quelles sont les institutions, fondées sur des idées erronées, qui causent le plus de souffrance à la race humaine ?

R. — Les institutions qui doivent le jour et servent de soutien aux idées, aux imaginations suivantes : l'homme né mauvais ; l'homme capable de se former ses convictions et ses sentiments, à son gré, môme s'ils sont en opposition avec les lois immuables de son organisme, c'est-àdire les lois de la nature qui l'obligent, sans considération pour sa volonté ou son désir du contraire, à se soumettre aux croyances qui s'imposent le plus fortement a son esprit, aux sentiments que sa nature propre lui inspire.

D. — Pouvez-vous expliquer plus complètement quelles sont ces institutions ?

R. — Oui : ce sont celles qui ont été imaginées et dont on entretient l'existence pour inculquer au peuple les idées erronées exposées précédemment et celles qui ont été inventées pour fortifier, par ce qu'on appelle la Loi, toutes les pratiques malfaisantes, injustes et irrationnelles qui découlent nécessairement de ces conceptions barbares et absurdes.

D. — Exposez plus spécialement ce que sont les institutions qui découlent de ces imaginations?

R. — Toutes les institutions qui entretiennent dans le monde le clergé et les temples ; toutes celles qui entretiennent dans le monde les hommes de loi, les juges et les magistrats avec leurs tribunaux ; toutes les vastes institutions qui perpétuent dans le monde le système mercantile de poursuite de l'argent, de l'argent qui ne représente pas directement et honnêtement les biens réels, de l'argent dont la valeur est changeante quand on l'estime

par rapport à une somme immuable en quantité et qualité d'objets de première nécessité. Il en est de même de toutes les institutions qui divisent les intérêts et lessentiments des individus ; de toutes celles qui tendent à partager l'humanité en familles isolées, en classes, en. sectes ou en partis et en ces départements sectionnés qu'on appelle des nations ; de toutes celles qui tendent à mettreen opposition les intérêts apparents des individus et lesintérêts apparents de la société, alors que les intérêts réelsdes uns et de l'autre sont éternellement une seule et mêmechose.

D. — Y a-t-il encore d'autres institutions qui soient la la cause de plus de souffrances que de plaisir ?

R. — Oui, il en existe encore une quantité innombrable ; mais toutes découlent directement ou indirectement dequelqu'une des précédentes, c'est-à-dire de ce qu'on appelle religion, loi, mariage et propriété individuelle, toutes, institutions fondées en contradiction avec les lois de la nature.

D. — Gomment les prêtres ont-ils été cause dans le monde de plus de souffrance que de bonheur ?

R. — Par leur effort constant pour mettre obstacle aux inclinations de la nature humaine en les appelant par ignorance des vices et pour encourager, par suite de la même ignorance, ses prédispositions répulsives en les appelant des vertus. Ils forcent ainsi l'homme à devenir un. être déraisonnable et méchant.

D. — Est-il sage, alors, de conserver plus longtemps le clergé et ses diverses institutions ?

R. — Non. Pour les raisons qui viennent d'être exposées, c'est la plus grande de toutes les erreurs d'en conserver la moindre parcelle ou la moindre parcelle des institutions collatérales qui lui servent aujourd'hui d'appui.

D. — Comment les codes de lois qui dirigent le monde

ont-ils été combinés de manière à causer plus de souffrance que de bonheur ?

R. — De la même manière générale ; car ils ont été faits aussi pour empêcher et prévenir l'action des inclinations de la nature humaine et encourager les prédispositions répulsives, c'est-à-dire pour contredire les lois de la nature physique, intellectuelle et morale de l'homme. Or, les inclinations de la nature humaine sont toutes bonnes et nécessaires pour assurer santé et bonheur. Les codes de lois inventés et appliqués en contradiction avec ces penchants sont bien combinés pour rendre l'homme déraisonnable et méchant et sont sûrs d'atteindre leur but.

D. — Est-il sage, alors, de conserver ces codes de lois et ces institutions et de contribuera leur maintien?

R. — Non. Pour les raisons déjà exposées, il est tout à fait insensé de les conserver et de leur donner plus longtemps le moindre soutien.

D. — Pourquoi les institutions de l'armée et de la marine sont-elles combinées de manière à produire plus de souffrance que de bonheur ?

R. — Parce qu'elles ont été inventées et employées pour obliger l'homme, par la force brutale, à agir, et à parler contrairement à ses convictions et en opposition avec les sentiments et les penchants de sa nature et pour le contraindre, par conséquent, contre sa nature, à devenir déraisonnable et méchant.

D. — Est-il sage de maintenir les armées permanentes de terre et de mer ?

R. — Non, cela est tout à fait insensé: car tant qu'il leur sera permis d'exister, la race humaine restera fatalement dans un état d'esclavage et de misère. Et ces institutions sont aujourd'hui inutiles, car il n'est pas nécessaire d'employer la force brutale pour déterminer l'homme à agir en harmonie avec ses penchants naturels.

D. — Pourquoi l'achat et la vente des objets nécessaires

3i8 ANNEXES

à la vie et l'échange d'une monnaie conventionnelle, soit de métal, soit de papier, en vue d'un profit pécuniaire, sont-il combinés de façon à causer plus de souffrance que de bonheur ?

R. — En raison des effets extrêmement funestes que la poursuite d'un profit pécuniaire dans les affaires produit sur les dispositions, l'esprit et la conduite de tout individu qui s'y consacre. Cette pratique tend, plus puissamment <jue toute autre, à avilir le caractère, à faire des acheteurs et des vendeurs des hypocrites et à engendrer ainsi dans toute la race humaine un perpétuel conflit de convoitises; chacun cherche à tirer profit de l'ignorance ou de la faiblesse des autres ; tous les avantages de l'existence vont aux oisifs et aux indignes, tandis que les producteurs laborieux en sont dépouillés dans une plus large proportion. Cette pratique fait obstacle au développement de la richesse qui a le plus de valeur, parce qu'elle en limite l'accroissement au montant de l'instrument artificiel de circulation dont peuvent disposer les producteurs de cette richesse.

D. — Pourquoi le système individualiste de la concurrence et les institutions que la société a organisées pour entretenir cette concurrence produisent-ils plus de bien que de mal ?

R. — Parce que aujourd'hui, quel qu'ait été autrefois leur effet, ces institutions sont parfaitement combinées pour retarder l'accélération du progrès dont l'extension peut être incalculable ; pour propager dans toutes les branches de la société le découragement et les mauvaises passions. Elles multiplient à l'infini les fatigues de l'existence humaine et le labeur de l'homme ; elles font de lui un fripon qui s'imagine être rusé, tandis qu'en même temps il se dupe lui-même ; elles diminuent considérablement ses moyens de jouissance ; elles dégradent ses qualités intellectuelles et morales et impriment une fausse direc-

tion à chacune des puissances de sa nature. Ce système est donc bien organisé pour dresser l'homme, dès l'enfance, à devenir à la fois insensé et fourbe et pour le mettre au rang des animaux les plus dénués de raison. Ce système est, en fait, étant donnés les éléments qui existent aujourd'hui pour assurer le bonheur de la race humaine, un des plus grand fléaux du monde ; car ce système est le grand dissipateur et le grand destructeur de la richesse, le grand obstacle à l'accroissement de la production et le grand empêchement aux jouissances que cet accroissement pourrait procurer.

D. — Que devraient faire les peuples et les gouvernements du monde pour faire disparaître maintenant les causes de souffrance et de mal et pour assurer à travers les siècles futurs un progrès continu et sans recul vers le bonheur et la vertu ?

R. — Renoncer à toutes les erreurs fondamentales qui produisent le mal moral, source de toute souffrance, et adopter les principes fondamentaux du bien moral, source de tout bonheur ; non pas faire mourir d'une mort violente, mais laisser mourir d'une mort lente et naturelle les institutions établies pour entretenir dans le monde la souffrance ou le mal moral, et établir immédiatement de nouvelles institutions inépuisables sources de bonheur ou de bien moral. J'entends par là la promulgation de dispositions telles que par elles tous les hommes professent et mettent en pratique, sans cesse et en toute sincérité, les principes de paix et de vérité et qu'ils cessent tous de professer et de mettre en pratique les principes de violence et de fauseté.

D. — Est-il possible d'effectuer une si admirable transformation dans les affaires humaines sans précipiter la société tout entière dans une confusion et un désordre sans fin ?

/?. — Il est parfaitement simple et facile d'opérer cette

transformation. Tous les éléments nécessaires à sa réalisation la plus complète et la plus rapide sont aujourd'hui à la disposition des gouvernements d'Europe et d'Amérique comme à celle des gouvernements des parties de la terre les plus éloignées.

D. — Les gouvernements souffriront-ils quelque dommage en mettant en œuvre ces éléments ?

R. — Non, tout au contraire : les gouvernants en retireraient, comme individus, un profit bien plus considérable que celui que leur procurerait le complet succès de tous les plans qu'ils ont imaginés jusqu'ici ou qu'ils projettent, sous l'empire du mal moral.

D. — Pourquoi donc les gouvernants n'adoptent-ils pas immédiatement les mesures qui leur permettront d'effecluer sans retard cette transformation ?

R. — Parce qu'ils ne possèdent pas suffisamment la science des principes et encore moins leur mise en pratique qui peuvent seules opérer cette transformation, l'opinion publique qui gouverne le monde n'a pas été assez éclairée pour leur permettre, en opposition avec l'état de choses actuel, d'entreprendre une si profonde transformation dans les affaires humaines.

D. — Alors la date de cette grande révolution dépend <le l'opinion publique ?

R. — De l'opinion publique seule.

D. — Il est évident alors que l'œuvre la plus importante à laquelle un homme puisse prendre part est d'aider à la création d'une nouvelle opinion publique, en faveur <le la Vérité et contre le Mensonge ?

R. — Certainement, aujourd'hui la plus grande œuvre qu'un homme ait à accomplir est de détruire la cause de tout mal et d'instaurer un bonheur durable pour la race humaine.

D. — Comment peut-il créer cette nouvelle opinion publique ?

R. — Elle sera créée par les amis de la Vérité qui ont assez de courage moral pour combattre les erreurs populaires et les grands préjugés, en se mettant en avant pour organiser des réunions publiques, des lectures publiques, des discussions publiques et des publications à bon marché en faveur de la cause de la Vérité contre l'Erreur et en devenant membres d'une Association récemment formée pour propager dans le monde entier la Vérité sans mélange d'erreur.

D. — Gomment ces démarches publiques peuvent-elles être encouragées et poussées avec une énergie et une persévérance suffisantes pour effectuer dans un espace de temps raisonnable le grand objet qu'il faut atteindre ?

R. — Elles le seront par les mesures efficaces, actives, énergiques, réfléchies de l'Association dont il a été fait mention dans la réponse précédente.

D. — Quel nom lui a-t-on donné ?

R. — a L'Association de toutes les classes, de toutes les nations, pour la formation d'un Nouveau Monde moral. »

D. — Comment cette Association assurera-t-ellç la transformation de l'opinion publique ?

R. — En convoquant des réunions publiques ; en aidant à propager des lectures et des discussions publiques à Londres et à proclamer ces Vérités ; en fondant des groupes d'Associations similaires dans toutes les parties du royaume et aussi chez les autres naCions jusqu'à ce qu'elles s'étendent dans le monde entier. Ces Associations se garantiront elles-mêmes contre le manque d'argent et contre tous les maux artificiels de la vie qui découlent du système actuel de mal moral : en d'autres termes, elles produiront pour elles-mêmes tout ce qui leur sera nécessaire pour assurer leur bonheur durable.

Page 1