‹ Individualisme et socialisme: Robert Owen, 1771-1858Chapitre 7 sur 104 · Autobiographie, p · texte numérisé non relu

Autobiographie, p

évite les punitions en devançant les désirs de son père et de sa mère, en se montrant toujours prêt à faire tout ce qu'on lui demande. Une seule fois il attire contre lui la colère de ses parents ; l'histoire de cette unique correction mérite d'être racontée, elle révèle l'irréductible ténacité d'Owen . <( Un jour, nous dit-il, ma mère me posa une question à laquelle il me semblait que je devais répondre non. Et je répondis non selon mon habitude, supposant que telle était la réponse attendue par elle. Ne comprenant pas mon intention de lui plaire et croyant que je refusais de faire ce qu'elle me demandait, elle me dit aussitôt et sur un ton plus vif que de coutume (car elle avait pour habitude de me parler avec bonté): « Quoi, « tu ne veux pas m 'obéir ! » Ma première réponse ayant été non, je pensai que, si je disais oui, je me contredirais et ferais un mensonge ; aussi répondisse de nouveau : non. Si ma mère avait cherché à découvrir avec patience et calme quels étaient mes pensées et mes sentiments, elle aurait compris ce qui en était et tout se serait passé comme à l'ordinaire. Mais ma mère, ne comprenant pas mes sentiments et mes pensées, me parla avec plus de vivacité encore et même avec colère, car jusqu'alors je ne lui avais jamais désobéi et elle était surprise et ennuyée de mon refus répété. Ma mère appela mon père et lui dit ce qui s'était

passé. On me demanda si je voulais faire ce que ma mère me demandait, et je répondis avec fermeté : non. Alors on me donna le fouet et je répondis non, et, chaque fois qu'interrogé de nouveau je fis la même réponse, on recommença. A la fin je dis avec calme, mais avec fermeté: « Vous « pouvez me tuer, je ne le ferai pas. » Ces paroles mirent fin à la contestation. On n'essaya plus par la suite de me corriger ; et, après une prompte réconciliation, je continuai à être le favori que j'avais toujours été. Mes propres sentiments d'enfant dont je me souviens bien m'ont souvent convaincu que les punitions ne sont pas seulement inutiles, mais véritablement nuisibles, et font du tort à celui qui les donne comme à celui qui les reçoit 1 . »

A 9 ans, Owen quitte l'école et passe un an encore à Newtown chez M. Moore, épicier et mercier ; mais il commence déjà à se sentir trop à l'étroit dans cette petite ville campagnarde dont les mœurs ne plaisent pas à ses habitudes de réflexion et d'extrême tempérance. A 10 ans, il quitte la maison paternelle avec 4o shillings dans sa poche, les frais de diligence payés, et rejoint à Londres son frère aîné William qui avait pYis la suite d'un sellier et épousé sa veuve. Un ami de son frère lui procura une place chez James

i. Autobiographie, p. il.

McGuffog, marchand à Stamford (Lincolnshire) : il devait être nourri, logé, blanchi et recevoir Tannée suivante un salaire de £ 8. Depuis cette époque, dès l'âge de 10 ans, il s'est toujours suffi à lui-même sans jamais faire appel à l'aide des siens.

Dans son autobiographie, Owen se félicite d'avoir fait son premier apprentissage de la vie active chez ce Guffog, Ecossais foncièrement honnête et excellent commerçant, méthodique, bon, libéral et très respecté, pour sa ponctualité et son bon sens, de ses clients, de ses voisins et de ses vendeurs. N'était-ce pas un « professeur d'énergie » pour Owen que ce Guffog, qui avait commencé sa fortune avec une pièce de 4o sous, et qui, après avoir été successivement pédestre colporteur, puis marchand ambulant, avait ouvert sur les instances de sa clientèle de haute respectabilité, la noblesse et les principales familles des environs de Stamfort, une boutique des articles les plus fins de la toilette féminine? Me Guffog initie Owen à la routine des affaires, l'habitue à l'ordre, à une attention minutieuse. Owen se familiarise avec les plus délicats produits d'un grand nombre de manufactures : beaucoup d'entre eux demandent, pour ne point se détériorer, à être maniés avec une extrême délicatesse et conservés avec soin. Le magasin de Me Guffog,

Edouard Dolléans. 5

rendez-vous de la plus haute noblesse du royaume, permet à Owen d'étudier les mœurs de cette classe de la société: « Ces circonstances de ma vie, pour quelque vulgaires qu'elles apparaissent, me rendirent de grands services quand plus tard je devins grand industriel et commerçant, car elles me préparaient dans une certaine mesure aux relations que j 'eus dans la suite avec ce qu'on appelle le grand monde i . »

Owen use librement de la bibliothèque de Me Guffog, lisant cinq heures par jour, transcrivant certains principes de morale de Sénèque sur un petit livre qu'il porte toujours dans sa poche. Il s'efforce de découvrir la véritable religion : grandement embarrassé en voyant toutes les sectes réclamer pour elles le monopole de la vérité et comparant soigneusement les religions entre elles, « car j'avais, nous dit-il, des inclinations religieuses... » Owen se voit contraint de rejeter toutes les religions en bloc : car il avait découvert « qu'elles étaient toutes fondées sur la même croyance absurde que chacun de nous est l'auteur de ses propres qualités, détermine à son gré ses pensées, sa volonté et ses actes et est responsable de ce libre choix envers Dieu et envers ses semblables ». Si l'on en croit son

i. Autobiographie, p. i3.

autobiographie, c'est dès cette époque que se seraient formées dans son esprit ses idées sur l'irresponsabilité humaine et sa théorie des circonstances : (( Mes réflexions, dit-il, m'amenaient à des conclusions toutes différentes : ma raison m'apprenait que je ne pouvais être l'auteur d'aucune de mes qualités, que la nature me les avait données, que la société m'imposait mon langage, ma religion, mes habitudes, que j'étais entièrement l'enfant de la nature et de la société... Mais mes sentiments religieux furent immédiatement remplacés par un esprit d'universelle charité pour toute la race humaine et par un désir ardent de lui faire du bien. » Cet aveu est à retenir : Owen enfant a une âme profondément religieuse, et, lorsque les haines et antagonismes entretenus par les différentes confessions l'ont désabusé des sectes religieuses, ses tendances mystiques se convertissent en sentiments d'amour et de charité. Cependant, quoi qu'en dise Owen dans son autobiographie, il ne faut pas croire qu'à cette époque ses croyances philosophiques et religieuses fussent aussi précises. Quelques lignes plus loin il écrit qu'il n'en était pas moins chrétien : très scandalisé de ce qu'à Stamford on ne respectait pas le dimanche, il lui vint même à l'esprit, à l'âge de 12 ou i3 ans, d'écrire au premier ministre Pitt pour lui demander de prendre des mesu-

res pour faire respecter le jour du sabbat. A quelque temps de là, Me Guffog, à qui il avait dit l'envoi de cette lettre, lui apporta un journal de Londres en s 'écriant : Voilà la réponse de M. Pitt. « Je n'attendais pas de réponse, et tout surpris je demandai en rougissant quelle elle était ; et Me Guffog de répondre que c'était une longue proclamation du gouvernement recommandant à tous de respecter plus strictement le jour du sabbat. » Cette anecdote ne prouve pas seulement qu'à cette époque Owen était encore plus croyant qu'il ne le prétend ; sa lettre à Pitt commence la série des discours et de pétitions qu'il adressa toute sa vie à tous les souverains et ministres de l'Europe.

Désirant acquérir une connaissance plus complète des affaires, R. Owen quitte Me Guffog et retourne à Londres, où il entre chez Flint and Palmer, une vieille maison de London Bridje qui fut la première à vendre au comptant et à petit bénéfice. Logé et nourri, il reçoit £ 25 par an. Ici c'est une toute autre clientèle, une clientèle populaire ; un prix peu élevé est marqué sur chaque article, on ne perd pas de temps à marchander. Le magasin ne désemplit pas du matin au soir : l'article demandé est offert, pris et payé en un instant, tout cela en grande hâte, car les clients se succèdent rapidement. Dès 8 heures du

matin, les employés doivent être au travail, les cheveux poudrés, pommadés et frisés ; ils doivent prendre leurs repas à la hâte, chacun à tour de rôle. Après le départ du dernier acheteur, vers 10 heures du soir, une nouvelle tâche commence : il faut ranger les innombrables articles de mercerie présentés aux acheteurs et qui sont dans le plus grand désordre. Ce n'est souvent qu'à 2 heures du matin, lorsque tout est prêt pour le lendemain, qu'Owen peut dormir quelques heures : « Dans cette situation, dit-il 1 , j'acquis des habitudes de rapidité et de diligence que je conservai, et j'eus connaissance d'une autre classe de la société et d'une autre façon de comprendre les affaires que chez Me GufiFog. »

Owen va ensuite à Manchester, chez M. Satterfield, maison de commerce de gros et de détail, où il est logé, nourri et blanchi et reçoit £ l\o par an. Owen reste là jusqu'à 18 ans. Parmi les articles vendus, se trouvent des fils métalliques pour les chapeaux de femmes ; celui qui les fabrique est un artisan du nom de Jones, qui parle à Owen des inventions extraordinaires qu'on commence à introduire à Manchester dans la filature du coton, il lui parle de cette nouvelle et curieuse machine qu'est la mule-jenny. Un

i. Autobiographie, p. 19.

jour, Jones dit à Owen qu'il a réussi à voir travailler ces machines et qu'il est sûr de pouvoir les fabriquer, mais qu'il ne peut commencer sans un capital de £ ioo; si Owen consent à le lui avancer, il aura la moitié des gros bénéfices qui résulteront de leur association. Owen écrit à Londres à son frère William, qui lui envoie immédiatement les £ ioo. Bientôt les deux associés ont sous leurs ordres ko ouvriers et ils se procurent à crédit le bois, le fer et le laiton nécessaires à la construction des métiers. Owen s'aperçoit bientôt que Jones n'est qu'un manœuvre incapable de diriger des ouvriers et de mener à bien leur entreprise. « Je n'avais pas, dit Owen 1 , la moindre idée de ces métiers, ne les ayant jamais vus à l'œuvre ; mais, ayant engagé des ouvriers, je savais qu'il fallait les payer et que, si on ne les surveillait pas bien, nous ferions bientôt faillite. »

Owen, se trouvant associé à un homme qui ne savait rien, entreprend de tout faire par lui-même ; il doit tenir les comptes ; il est le premier et le dernier à l'atelier, surveillant les hommes et les différents travaux, « bien qu'en réalité, ditil, je n'y entendisse pas le moindre mot » ; mais il observe tout avec une extrême attention et

i. Autobiographie, p. 22-23.

fait régner dans rétablissement Tordre et la régularité. Owen fabrique ainsi des métiers à filer qu'il vend. Les affaires marchent si bien qu'un capitaliste, ignorant qu'Owen est l'âme de l'entreprise , propose à Jones d'augmenter son capital et de désintéresser son associé. Heureux de se séparer d'un associé incapable, Owen accepte leur proposition et reçoit pour sa part dans l'association six^ métiers, un dévidoir et une machine à empaqueter les échevaux de fils tout prêts pour la vente. Owen a 19 ans : il engage trois ouvriers et commence à travailler pour son propre compte avec trois métiers {1790). Comme il n'a pas de machine pour faire le boudinage, Owen paye 12 shellings la livre de matière première, il fabrique des paquets de poignées d'écheveaux de 5 livres et les revend au représentant d'une maison de Glasgow 22 shillings la livre. Avec ses trois métiers, son proQt moyen par semaine est de £ 6 ; son logement ne lui coûte rien, car il a sous-loué à d'autres personnes, pour un loyer égal à celui qu'il doit payer, les parties de la maison dont il ne fait pas usage.

Depuis l'invention par Arkwright du nouveau métier à filer, les bénéfices élevés de la filature du coton attiraient les capitaux. Un riche manufacturier de Manchester, Drinkwater, avait fait

construire et avait placé sous la direction d'un homme jouissant d'une réputation scientifique considérable, George Lee, un établissement modèle pour la fabrication des filés les plus fins. George Lee ayant donné sa démission, Owen apprend par les annonces que Drinkwater a besoin d'un nouveau directeur et va postuler cette situation * : « M. Drinkwater me dit immédiatement : Vous êtes trop jeune. — C'est là une objection qu'on pouvait me faire il y a quatre ou cinq ans, mais je ne m'attendais pas à me la voir faire aujourd'hui. — Quel âge avez-vous? — Vingt ans en mai prochain. — Combien de fois vous enivrezvous par semaine? (C'était là un défaut général à Manchester et en Lancashire à cette époque) — Je n'ai jamais été ivre de ma vie, répondis-je en rougissant à cette question inattendue. Ma réponse et la façon dont je la fis impressionnèrent favorablement mon interlocuteur, car il me demanda ensuite : « Quel traitement voulezvous ? — Trois cents livres par an. — Quoi, dit M. Drinkwater avec quelque suprise, trois cents livres ! J'ai reçu ce matin je ne sais combien de postulants et je ne crois pas que toutes leurs prétentions réunies s'élèvent au chiffre que vous réclamez ! — Je ne puis prendre pour

i. Autobiographie, p. 37.

règle les prétentions des autres et je ne puis rien rabattre sur les miennes, car à l'heure actuelle c est exactement ce que je gagne — Pouvez-vous me le prouver? — Oui, je veux vous montrer mon établissement et mes livres. — Eh bien, je vais avec vous de ce pas pour m'en rendre compte. » Owen fait la preuve de ce qu'il a avancé, donne comme références ses anciens patrons, et, après renseignements pris, il entre chez M. Drinkwater.

Owen n'a pas encore vingt ans et, le voilà à la tête de cinq cents ouvriers et d'une fabrique considérée comme l'une des merveilles du monde industriel, Il se trouve en face d'une lourde tâche, sans direction ni indication aucunes, très défiant de lui-même et se rendant compte de l'éducation imparfaite qu'il a reçue, très timide et ne pouvant parler à un étranger sans rougir. « Si j'avais réfléchi un instant à la tâche que j'entreprenais et qui m'était presque entièrement nouvelle, si j'avais seulement vu l'établissement auparavant, je ne me serais jamais jeté dans une entreprise aussi présomptueuse 1 . » Il doit acheter la matière première, fabriquer les machines, filer le coton, s'occuper de la vente, tenir les comptes, payer les salaires et, en un mot, supporter toute

i. Autobiographie, p. 38.

la responsabilité dans la première fabrique de filés de coton fins, « une fabrique installée par l'un des hommes les plus savants de l'époque, par un homme d'une grande culture et un mathématicien de premier ordre ». Owen examine tous les détails de rétablissement ; le premier levé et le dernier couché, il se met avec un soin extrême au courant de tout, et peu à peu apporte même des améliorations. Son prédécesseur avait atteint un degré de finesse qu'on considérait comme extraordinaire en produisant 120 poignées par livre. Bientôt Owen perfectionne la qualité de la fabrication. Il écoule peu à peu, mais difficilement, le stock des marchandises fabriquées par G. Lee, car la clientèle préfère les nouveaux produits aux anciens. La population ouvrière est bien disciplinée et satisfaite de la nouvelle direction : l'influence qu'Owen exercera sur les hommes apparaît dès la première occasion qui lui est donnée de faire usage de ses qualités d'autorité et de bonté * . Notre

1. Autobiographie, p. 3o-3i. Owen prétend que l'influence qu'il exerçait sur les autres tient à la connaissance qu'il a de la nature humaine et à l'absence de préjugés religieux : « Délivré de préjugés religieux, je considérais les hommes et la nature humaine avec une charité illimitée, les hommes ne m'apparaissaient plus comme responsables de leurs actes..., la façon dont je traitais les gens était si naturelle que je gagnais généralement leur confiance et ne développait vis-à-vis de moi que leurs bonnes qualités... Cette puissance inconsciente que j'exerçais avait produit de tels effets sur les ouvriers de la fabrique que, dès les premiers six mois

réformateur commence à Manchester à remplir la mission du bon patron conscient et soucieux de ses devoirs, mission qu'il ne pourra porter au point de perfection qu'il ambitionne que lorsqu'il sera le maître à New-Lanark.

Owen est entré chez M. Drinkwater en 1790 :

au bout d'un an, il trouve le moyen d'augmenter encore la finesse du fil en portant de 1 20 à 3oo le nombre de poignées par livre. La qualité du fil qu'il fabrique est d'une telle supériorité qu'elle est payée comptant 5o % au-dessus de la liste des prix moyens. Payant 5 shillings la livre de coton qu'il transforme en fil fin pour les tisseurs de mousseline, il arrive, au commencement de 1792, à vendre la livre £ 9. 18 9 . 6 d . Owen apporte une attention extrême au choix de la matière première et il est considéré par les courtiers en coton comme l'un des meilleurs juges de la qualité. En 1791 l'un de ces courtiers, Robert Spear, est chargé de trouver un filateur compétent pour faire l'essai des deux premières balles de coton américain et donner son appréciation sur leur valeur ; - il s'adresse à Owen qui fait le premier l'expérience du coton envoyé par les

de mon administration, je possédais sur eux la plus complète influence ; leur bon ordre et leur discipline n'existaient nulle part au même degré dans aucun autre établissement de Manchester, et mes ouvriers étaient un exemple étonnant de sobriété et d'obéissance. »

Etats-Unis 1 . Dès cette époque, Owen passe pour le premier filateur en coton fin du monde. Son nom a une notoriété publique. Les produits qui portent sa marque se vendent 4o °/ au-dessus de ceux des meilleurs fabricants. Et pendant quarante ans, Owen, qui a pris une part active au développement de l'industrie cotonnière, va rester l'un des plus grands industriels anglais, toujours le premier à rechercher et à introduire de nouveaux perfectionnements techniques, économiques et sociaux.

Malgré les rares loisirs que lui laisse la direction de l'usine Drinkwater,Oven aime à prendre part aux causeries intimes qui réunissent au Manchester Collège le D r Dalton, Coleridge et quelques autres. Dans ces réunions, où Ton discute les questions de science , de morale et de religion , Owen critique déjà toutes les religions du monde ; on lui donne le surnom de « thereasoning machine » parce que, dit-on, ilfait de l'homme un automate vivant, « une simple machine à raisonner, créée à cette seule fin par la nature et la société 2 ».Bien que ses opinions soient loin d'être orthodoxes, on sollicite

1 . Comparé au coton fin d'Orléans, il donna un meilleur produit, mais de couleur moins blanche. Les fabricants de mousseline le préférèrent cependant, car il suffisait de le faire blanchir pour le préférer au coton employé jusque-là.

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