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EN GUISE DE PRÉFACE

Les Français n'attachent pas toujours à l'Indochine l'importance réelle qu'elle doit occuper dans l'Union française. Son histoire, celle de nos droits historiques n'ont pas été bien répandus.

Pourtant la connaissance de l'évolution des rapports de la France et de son grand établissement du Pacifique n'aura jamais été aussi nécessaire qu'aujourd'hui. La publication de l'ouvrage que voici arrive donc admirablement à point.

Leurs auteurs, je les connais tous deux., L'un, Henry Marc, vieux colon du Sud-Annam, ayant vécu trente-cinq ans au milieu des annamites de la rizière, dont il parle la langue et connaît à fond toutes les coutumes. L'autre, le docteuç Pierre Cony, jeune et brillant élève de nos Facultés, fdiplômé de Médecine et de Pharmacie coloniales a servi en Indochine -" lui aussi s'est passionné pour ce pays et a le souci de son a l "enir.

Je conseille aux \ rançais qui s'interrogent sur nos chances de relèi ment, qui, comme moi-même

sont persuadas du râle qu'g jouera encore l'œuvre à poursuivre là-bas, de lire attentivement ce livre. Il les aidera à former leur jugement sur un •problème dont tout Français doit mesurer la gravité.

Alexandre Varfnne,

Ancien Gouoerneur général de C Indochine

Président du Comité Interministériel

de l'Union Française.

INTRODUCTION GÉOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE Des origines au xvn« siècle

Il est assez difficile de parler de l'Indochine ancienne avec toute la rigueur d'une exactitude historique.

En effet, l'Indochine a été anciennement le champ clos où sont venues s'essayer et se combattre les civilisations de l'Inde, de la Chine, et aussi celles des peuples du Centre de l'Asie. Il y eut d'abord les émigrations mongoles et llybélaincs antérieures à l'ère chrétienne. A cette époque des luttes intestines désolèrent ces contrées et déterminèrent le débordement des peuples du Nord vers l'Occident, l'Orient et vraisemblablement aussi vers le Sud. En résumé, on peut dire que l'Indochine a été autrefois le théâtre des luttes politiques, le pays de la confusion des idées religieuses et du mélange des races. Les difficultés que l'on rencontre dans toutes les études, dans la recherche de la solution des problèmes relatifs à cette contrée n'ont guère d'autre cause.

Cependant, quand on lit avec attention les anna-

j,- t i,Goo^[e

les des peuples Indochinois, une hypothèse apparaît immédiatement.

Des documents religieux et des annales historiques dont nous avons lu la "traduction, il ressort, qu'à une époque très reculée, environ 3.000 ans avant l'ère chrétienne, la presqu'île indochinoise n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui. La mer s'avançait au Sud jusqu'au pied de la chaîne montagneuse cambodgienne et couvrait toute la Cochinchine et le Cambodge actuels. A l'Est, la Péninsule était limitée par les collines de Baria, et les régions montagneuses habitées par les peuplades Mois « Stiengs ».

La région des Grands Lacs ou Tonlé-Sap était sous l'eau. La mer couvrait tout le payai jusqu'à Battambang. Plus à l'ouest, toute la vallée actuelle de la Ménam était également submergée. Mafs elle était bordée à l'Est par les montagnes qui forment aujourd'hui la ligne de partage entre le bassin de la Ménam et celui de la Nam-Moun.

Le golfe du Tonkin lui aussi, pénétrait plus avant dans les terres, s'avançant jusqu'au pied du Mont Bavi au delà de Hanoï et jusqu'à Thai-Nguyen.

En outre, les différents barrages rocheux du Mékong tendent à nous faire supposer que les bouleversements volcaniques dont les annales de Xieng- Kouang nous parlent, comme s'étant produits abondamment à une époque reculée, l'ont ramené à l'Est. Le Mékong devait se diriger vers le Ton-Le-Sap. comme le font supposer les nombreux marais qui existent dans la région de Nong-Khay, l'ancien Cuc Thiloc des Kmers.

A cette époque, cette partie de l'Extrême-Orient

présentait donc quatre presqu'îles dirigées à peu près dans le même sens, vers l'Equateur :

— la presqu'île de Rangoon;

— la presqu'île de Malacca;

— la presqu'île d'Ayuthia comprenant les anciennes provinces annexées actuellement au Siam.

Puis, enfin, la grande presqu'île du Ciampa comprenant la région de Baria et l'empire d'Annam actuel jusqu'à la province du Quang-Binh au i

Par sa situation géographique, l'Indochine devait attirer l'attention des peuples les plus hardis et servir de champ clos aux diverses races qui en convoitaient la suprématie.

Aux débuts historiques, l'Indochine n'était peuplée que d'une seule race, dont l'origine se perd dans la nuit des temps. Elle est connue sous le nom de Kha dans les pays Thaï — de Pnom-Stieng au Cambodge — de Moi en Annam.

Mais, cette race n'avait aucune consistance au point de vue de la défense du territoire commun.

Elle vivait en tribus plus ou moins grandes, plus ou moins riches, se souciant peu les unes des autres et réalisant l'indépendance la plus comp! suivant la configuration du sol. Des luttes éclataient de tribu à tribu, mais aucune loi n'empêchait les cruautés, de règle à cette époque barbare : la religion faisait absolument défaut. Les populations ne pratiquaient que le culte des Génies. Mais si l'Indochine vivait dans une paix relativement profonde, par contre, les grandes contrées environnantes étaient fortement agitées.

.En Chine, comme dans l'Inde, de grandes luttes avaient lieu : luttes qui devaient déverser les races

vaincues du Nord (Thaï et Annamites) et celles de l'Occident (Khmers et Birmans) sur le sol encore vierge de l'Indochine lequel, jusqu'alors, n'avait donné asile qu'à des Malais ou Chams, ces hardis pêcheurs et navigateurs qui allèrent jusqu'au Japon. Toutes les annales, aussi bien que' les ouvrages religieux, mentionnent la présence des Malais ou Chams en Indochine dans les régions cÔtières du golfe du Siam principalement sur la Côte occidentale de la Cochinchine (1).

Si nous voulons résumer cette première période que l'on pourrait appeler préhistorique, nous dirons qu'à l'origine deux peuples se sont disputés la possession de l'Indochine; la race arborigène ou Kha ou Pnom-Stieng ou Moi, suivant ses appelations locales et la race des Malais ou Cham que l'on peut considérer comme les premiers colons venus en Indochine. Ils parviennent peu à peu à se constituer en plusieurs principautés dont la plus importante fut le royaume de Champa comprenant toute la côte depuis Tourane jusqu'à Baria (environ 500 ans av. Jésus-Christ).

La première a mieux résisté que la seconde grâce à sa force d'inertie et à son isolement. Quant à la seconde, son occupation de l'intérieur du pays n'est plus qu'un souvenir historique dont témoignent quelques ilôts de population malaise et cham subsistant encore dans le Sud Annam et le Sud du Cambodge.

La période suivante (443 av. J.-C.) fut celle rir l'ocupation par un peuple venu du pays de Bénarès aux Indes selon les chroniques des Brahmanes et dont les démêlés avec les Chams durèrent long- Ci) Annales du Cambodge.

temps. Ensuite, pendant plusieurs siècles, vainqueurs et vaincus, vécurent en bonne intelligence. Cependant, dans l'Hindoustan naissait une religion nouvelle, essentiellement égalitaire (par opposition au brahmanisme) philanthropique et philosophique — c'était le bouddhisme. De grandes luttes religieuses eurent alors lieu.

Le bouddhisme faisait de rapides progrès et un empereur de Birmanie converti au bouddhisme voulut en imposer les nouveaux principes à toute la péninsule Indochinoise. Ses exploits légendaires sont encore, de nos jours, récités dans les prières quotidiennes des pagodes.

C'est à cette époque qu'il faut probablement placer l'arrivée des Khmers dans Je royaume d'Ihuthapat, (vieux nom servant à désigner le Cambodge et que les ouvrages religieux emploient toujours).

Ses habitants se convertirent à la nouvelle religion, la famille royale la première, autant par amitié pour l'empereur de Birmanie, par nécessité politique, que pour vivre en paix avec un voisin capable de soutenir le bouddhisme envers et contre tous.

La Chine, elle-même, entra dans le mouvement et plusieurs de ses empereurs comblèrent le bouddhisme de bienfaits. Cependant les brahmanes restaient inébranlables au milieu de toutes les vicissitudes et péripéties politiques. Instruits, et surtout jaloux de leur origine qu'ils prétendaient divine, ils formèrent la caste dirigeante, perpétuant ainsi leur influence.

De leur côté, les rois Khmers ne purent rester insensibles à ce qui se passait dans le royaume voisin, chez leurs parents les rois de Birmanie. Ils

adoptèrent les inspirations birmanes et se mirent à élever de magnifiques constructions. De cette époque (57 ap. J.-C.) date le commencement de la construction d'Angkor-Wat.

D'autre part, la main-d'œuvre ne coûtait rien et des milliers de personnes s'offrirent pour participer à l'achèvement des monuments; le fanatisme religieux, habilement entretenu aidant, en dépit des accidents et des maladies, l'œuvre fut menée à bonne fin.

Plusieurs grands pays, Birmanie, Chine, Japon, Hindoustan, etc., dit-on, envoyèrent leurs plus grands praticiens participer à ces merveilleuses réalisations. Elles attestèrent l'apogée de la grandeur des Khmers jusqu'au v* siècle.

Durant cette période, dans le Nord, au Centre même du continent asiatique, une masse compacte de conquérants commençait à s'agiter, c'étaient les Tar tares, qui devaient soumettre la Chine, et se déverser ensuite plus au Sud. Sous la conduite de Konbilaï, fils de Gengis Kan, la Birmanie reçut le premier choc et fut bientôt soumise.

Le pays khmer fut envahi à son tour et perdit la partie nord du royaume. La frontière fut reculée au delà de Vien-Tiane (Laos actuel).

Pendant que les deux pays alliés, I'Iuthapat (Cambodge) et la Birmanie courbaient la tête sous le joug Tar tare, une autre race venue à la suite de l'invasion tartare, celle des Thaïs (1253) originaires du Se-Tchoan, du Koeit-Chéou et du Horapan qu'elle occupait déjà 2.000 ans avant Jésus-Christ, parvenait à fonder les principautés au Nord de la presqu'île indochinoise. Elle devint à son tour conquérante. Cette race était remarquable par sa puis-

sance d'assimilation, adoptant tour à tour les costumes, les mœurs et le genre d'existence des Birmans, des Khmers, des Annamites et des Chams au point que rien ne dénote l'origine des Thaïs si ce n'est leur langue et, comme on le voit encore en Annam, leurs habitations sur pilotis.

Dès l'instant que le royaume d'Iuthapat (Cambodge) perdait son indépendance, la Malaisie se détachait de lui pour ne pas devenir tributaire de l'empire chinois. Et vers le Nord, deux races, les Thaïs et les Annamites, grandissant toujours, allaient constituer des royaumes puissants par le caractère et surtout par le nombre de leurs habitants.

Le peuple khmer ne pouvait guère leur offrir de résistance. Quelle résistance, en effet, pouvait-il offrir? Après avoir vu tomber toutes les grandes œuvres d'art créées par tant de générations dans leur prospérité, les Khmers restaient démoralisés à la vue des conquérants tartares qui ne respectaient même pas les choses sacrées. Temples, livres sacrés, palais, villages, rien ne restait debout. Partout le feu accomplissait son œuvre ! Produire de pareils ravages, c'était reculer la civilisation d'un peuple de 2.000 ans en arrière! Aussi, il végéta longtemps tout en rêvant de secouer le joug des Tartares, mais ce ne fut que pour retomber dans les guerres civiles, les discussions politiques et finalement être battu par l'étranger contre lequel il n'était plus en mesure de se défendre.

C'est ainsi qu'il devint tributaire du Siam.

Pendant toute cette période l'empire Thaï put se former sans aucun obstacle. Ceci jusqu'au moment où l'étendue coloniale de cet empire obligea son

empereur à le diviser en plusieurs royaumes, dont le Cambodge, l'Annam, le Laos. Au Siam, en 1351, ils fondèrent leur capitale Ayuthya en ainont du Bangkok actuel, laquelle fut d'ailleurs détruite un demi-siècle plus tard.

Un dernier vestige de l'occupation malaise, le royaume Cham ou Giarapa continuait seul à subsister au Sud de l'Indochine.

Il fut à son tour envahi, les Khmers reprirent avantage vers l'Annam. Ils débarquèrent dans la région de Tourane et allèrent même au secours des Siamois contre les Birmans qui voulaient pénétrer dans ce pays en train de se relever.

On vit alors les Siamois victorieux se retourner contre leurs alliés de la veille, détruisant la merveille d'Angkhor, dernier reste des splendeurs du passé et emmenant des milliers de Khmers en captivité (1420).

La lutte continua plus d'un siècle,

Pendant ce temps-là, l'Annam s'agrandissait en s'avançant au Sud jusqu'à Binh-Thuan (Phanthiet) frontière de la Cochinchine actuelle et entrait en lutte avec le royaume de Ciampa (Cham) dont il exterminait ou expulsait les habitants (1692).

Poussant leur avance, les Annamites s'établirent définitivement à Bien-Hoa, Baria, Saigon, en Cochinchine (1699).

L'Iuthapat qui prenait alors le nom de Krung- Kanpuchea dont les Portugais ont fait « Cambodja i et les Français « Cambodge », se trouvait donc ainsi placé entre les deux grands royaumes, le Siam et l'Annam, qui allaient se partager ses dépouilles.

L'Indochine était dès lors constituée telle qu'elle l'est de nos jours.

Origine des relations de la France avec l'Extrême-Orient

Les premiers missionnaires

L'infiltration française en Extrême-Orient, ne fut ni préméditée ni organisée.

Les premiers Français qui vinrent sur les rivages asiatiques avaient une commune origine : c'étaient des religieux que le prosélytisme y avait attiré. Catéchiser, convertir avec une persévérance sereine et héroïque malgré l'atrocité des persécutions, tel fut le but unique de ces ambassadeurs de la pensée française.

Déjà, l'Ile de Macassar avait été évangélisée au temps de François Xavier, vers l'an 1546.

Le Siam, le Cambodge avaient vu des missionnaires se succéder à d'assez longs intervalles de 1556 à 1600.

Ces chrétientés furent d'ailleurs dues à une survivance de celles du Japon. Lorsqu'en 1614, l'empereur du Japon prononça le bannissement de tous

les prêtres européens qui se trouvaient sur ses Etats, les missionnaires se réfugièrent dans les royaumes voisins, tout en prenant le séminaire portugais de Macao comme lieu de rassemblement et d'achèvement d'études. Il y en eut qui se retirèrent avec quelques chrétiens, partie en Cochinchine, partie au Cambodge, partie dans I* le de Haînan ou au Tonkin.

La mission de Cochinchine commença en 1615, celle du Cambodge en 1617, celle du Tonkin en 1627, celle du Ciampa (Annam) vers 1629, de l'Ile de Haînan en 1632 et du Laos en 1633.

Ce lieu de rassemblement de Macao comprenait donc dans son ressort outre l'empire du Japon (non abandonné malgré les décrets impériaux d'expulsion), les royaumes du Tonkin et de Cochinchine, le Ciampa ou Annam, le Cambodge, le Laos, le Siam, l'île de Macassar, déjà mentionnée.

Les plus illustres de ces fondations religieuses et qui nous intéressent directement furent celles de la Cochinchine et du Tonkin aux annales glorieuses et sanglantes.'

Le premier missionnaire qui arriva en Indochine fut un Français de la Compagnie de Jésus, le Père de Rhodes.

Le R. P. de Rhodes,

Le R. P. Alexandre de Rhodes, né à Avignon en 1591, est généralement désigné comme ayant ouvert au christianisme les portes de la Cochinchine, après avoir brisé celles du Tonkin.

Tout d'abord, en avant-coureur, en quelque sorte, un prêtre de la Compagnie de Jésus, le Père Baldi-

notti, vers la fin de l'année 1626, fit une traversée de Macao ou Tonkin. Tandis que les marchands portugais qui l'avaient transporté sur leurs navires trafiquaient avec les Tonkinois, il examina le pays d'alentour qui lui plut, la population lui parut intelligente et douce; i! eut même l'occasion de se faire présenter au roi qui le reçut fort bien.

A son retour à Macao, les bons renseignements qu'il rapporta de ce voyage et ses instances réitérées décidèrent ses supérieurs à fonder une mission catholique au Tonkin.

Ils y envoyèrent alors le Père de Rhodes avec trois de ses confrères : un Portugais, le Père Caspard d'Amaral; le Père Pierre Marques, né d'un père portugais et d'une mère japonaise, et le Père Paul Saïto, Japonais, qui, trois années plus tard, fut martyrise au Japon en 1633.

Le Père de Rhodes, à peine débarqué, se mit immédiatement à l'œuvre. Naturellement, il fut conduit à la Cour où il fut très bien reçu, mais non sans une vive curiosité.

Il n'avait pas manqué, pour se conformer aux usages orientaux, d'offrir quelques présents sensationnels, dont notamment une horloge à roues, un sablier et un livre d'astronomie rédigé en caractère chinois. Cette marque de déférence à l'égard du monarque ne manqua pas de produire ses effets. Le, Père de Rhodes obtint de nombreuses audiences au cours desquelles il dut donner des détails sur le fonctionnement des instruments nouveaux; le roi, curieux de son naturel, pria même le Père de Rhodes de lui en apprendre l'usage.

En voyant sonner les heures de l'horloge, tourner

et retourner le sablier au rythme de la sonnerie, le roi et toute la cour furent transportés d'admiration; et, dans son ravissement, le roi demanda au missionnaire de prolonger son séjour. Le Père de Rhodes ne manqua pas d'acquiescer à ce désir, comme bien on le pense.

De prompts et grands résultats de prosélytisme religieux couronnèrent ces heureux débuts. Le roi laissait faire, car il espérait, avec quelques apparences de raison, obtenir par le crédit des missionnaires le secours des Portugais de Macao contre les Cochinchinois, avec lesquels il avait souvent maille à partir.

Cette manifestation de la diplomatie royale n'obtint pas le résultat escompté par la Cour, qui se montra hostile aux missionnaires.

Et, à ce propos, il est assez curieux de mentionner que les femmes furent les premières à manifester leur adversion pour la religion catholique. Elles lui reprochèrent de proscrire la polygamie. Aussi trouvèrent-elles facilement des avocats dans l'entourage du roi.

On lui présenta que la religion nouvelle défendant la pluralité des femmes était nuisible à l'Etat et au souverain en ce qu'elle empêchait la multiplication de ses sujets : amenant, de ce fait, la diminution du montant de rendement des recettes du Trésor. De nombreux arguments furent encore employés; on fit naturellement craindre la vengeance des dieux et le roi fut ébranlé; il ne voulut plus recevoir le Père de Rhodes, qu'on lui représenta alors comme un sorcier européen, d'autant plus redoutable que son souffle renfermait un sortilège si puissant qu'il pouvait renverser dans certaines circonstances la tête de ceux

qui s'y exposaient. Ce qui fit qu'ayant cru néanmoins devoir accorder une ultime audience au Père de Rhodes, il se tint toujours loin de lui et le congédia très vite.

Les choses continuèrent ainsi quelque temps sans grand dommage jusqu'au jour où la crise se précipita à la suite d'un incident fort imprévu. Au cours d'une rencontre entre soldats tonkinois et soldats cochinchinois, ces derniers voyant que le combat menaçait de ne pas tourner à leur propre avantage s'avisèrent d'habiller en portugais la première ligne de leurs troupes, imitant en cela la manière chinoise, laquelle consistait à habiller les troupes de choc de manière terrifiante pour l'ennemi, tels des déguisements en tigres, par exemple. Ce stratagème eut un plein succès, car les Tonkinois, croyant voir des soldats européens, tournèrent le dos et détalèrent au plus vite. Les- Cochinchinois, au contraire, se montrèrent très braves. Le roi du Tonkin, persuadé que son armée avait fui devant de vraies troupes portugaises, montra contre les missionnaires, dont la présence tolérée par lui dans son royaume, ne lui avait pas apporté l'aide portugaise ainsi qu'il l'avait escompté, une irritation que les mandarins exploitèrent promptement.

Expulsion des missionnaires^

Un édit daté des premiers jours de 1630 ordonna au Père de Rhodes et à ses compagnons de quitter le pays. Aucun navire européen ne se trouvant alors dans les ports du Tonkin, les missionnaires furent gardés à vue par des soldats jusqu'au jour où, pressé de s'en débarrasser, le roi donna l'ordre de les transporter sur les côtes de Cochinchine. Mais ceux-ci, au lieu d'aller en Cochinchine, se firent débarquer, en

cours de route, dans une province de la côte tonkinoise où ils se cachèrent, tout en gardant leur demeure sur un bateau pour échapper plus facilement aux poursuites éventuelles. Après quatre mois de cette vie errante, ils purent joindre un navire portugais passant dans les parages.

Leur retour.

A bord de ce navire se trouvaient déjà deux de leurs confrères européens et des marchands portugais qui y avaient pris passage. Aussi, les quatre Jésuites, le capitaine du vaisseau et les marchands portugais se rendirent hardiment à la Cour où le roi leur fit à tous assez bon accueil. Il ne parut même pas trop redouter le souffle ensorcelé du Père de Rhodes. Seulement, lorsque les Portugais eurent terminé leurs opérations commerciales, les missionnaires reçurent l'ordre de se réembarquer, et on les surveilla de telle sorte qu'il fallut cette fois obéir.

Nouvelle organisation - Nouvelle expulsion.

Ce premier contact entre Européens et Asiatiques depuis l'arrivée du Père Baldinotti jusqu'à l'expulsion du Père de Rhodes, avait duré trois ans et demi. Ils avaient réussi, fait notable pour sa rareté, à convertir trois bonzes qui prirent soin de cette petite chrétienté naissante qui allait rester seule, sans prêtre. 11 aurait fallu un clergé indigène pour permettre de traverser les inévitables crises à prévoir et cette pensée devint, dès lors, l'objet des préoccupations des Supérieurs du Père de Rhodes.

Les désastres encore si récents des Missions du Japon donnaient à cette question une autorité qui

devait en faire comprendre l'urgence à Rome et en assurer le triomphe. En outre, au Tonkin, le roi, revenu de ses préventions au point d'avoir autorisé le retour des missionnaires, dut céder une fois encore aux insinuations de ses mandarins qui se plaignaient des progrès que faisait la nouvelle religion. Ceux-ci lui remontraient avec tant de force les maux inévitables qu'ils prévoyaient de l'établissement des étrangers dans le royaume qu'il proscrivit le christianïsoie et qu'il interdit aux missionnaires l'entrée du royaume.

Départ du R. P. de Rhodes.

Quant au Père de Rhodes, il dut, sur l'avis de ses Supérieurs, rentrer en Europe. Il se rendit à Rome auprès du Pape Innocent X qui accueillit avec joie des propositions qui répondaient à des désirs que, déjà, il avait publiquement exprimés. On mit donc la question à l'étude et le 7 août 1651 la Congrégation de la Propagande rendit un décret où elle priait le Souverain Pontife de prendre des moyens efficaces pour doter les églises de la Haute-Asie de prêtres et d'évêques indigènes. Sans tarder davantage, le Pape voulut même sacrer le Père de Rhodes premier évêque du Tonkin, mais l'humble religieux refusa constamment cette dignité et rien ne put vaincre sa résistance.

Au surplus, ses Supérieurs, à quelque temps de là, l'envoyèrent continuer son apostolat en Perse, et il ne retourna plus en Extrême-Orient.

Ne quittons pas le Père de Rhodes sans noter ce qu'il écrivait à la fin d'une énumération des richesses de la Cochinchine ; « Et puis, ne dites pas que ce pays ne vaut pas le nôtre. »

Unissant à son insu les premiers liens, le Père de Rhodes donna ainsi les premières assises de l'amitié franco-indochinoise, posa les premières bases de cette société des Missions étrangères et suscita l'idée de la création d'une Compagnie de commerce, projets qui furent continués par ses successeurs, lesquels réussirent à établir des relations entre les ports de France et ceux de l'Asie orientale.

Cependant, les questions religieuses primaient toujours les problèmes commerciaux; l'heure de la France économique en Extrême-Orient n'avait pas encore sonné.

La semence étant jetée, Rome admit alors une organisation nouvelle de l'apostolat. La Société des Missions étrangères se forma à Paris et ses missionnaires arrivèrent en Cochinchine et au Tonkin en 1664-1665. Les Dominicains espagnols de la province de Manille, de leur côté, s'installèrent au Tonkin en

Persécutions religieuses.

L'Eglise naissante laissée par de Père de Rhodes devait passer par des épreuves sévères. Dès 1661, les persécutions contre les chrétiens s'affirmèrent . De 1664 à 1698, ce fut une période de relative tran-

3 milité, au cours de laquelle les missionnaires urent quand même continuer a se cacher, s'ils tenaient à rester sur place près de leurs fidèles.

De 1698 à 1704, époque pendant laquelle le danger se précisa davantage, un grand nombre de prêtres et de fidèles furent arrêtés ou exécutés. De tous les missionnaires qui étaient ainsi en Cochinchine, quatre seulement ne tombèrent point entre les mains des mandarins. L'un d'eux, un Jésuite, dut sa liberté

L'ÉPOPÉE MISSIONNAIBB 29

à sa qualité particulière de mathématicien dont il exerçait d'ailleurs les fonctions à la Cour. Cette circonstance exceptionnelle lui permit de faire atténuer les rigueurs de la persécution. Par ailleurs, le roi n'était pas sans craindre les représentations toujours possibles de la France dans le cas où les missionnaires seraient condamnés à mort et exécutés; il préférait les laisser mourir en prison ou les laisser quitter ses Etats pour toujours.

Après une telle épreuve, l'Eglise de Cochinchine put se reprendre et jouir assez longtemps de quelque tranquillité. Pendant près d'un demi-siècle, la situation se maintint cahin-caha, lorsque, tout à coup, le 24 avril 1750, un édit fut pris à la Cour proscrivant la religion chrétienne et condamnant tous les missionnaires à l'exil. Cet événement se produisit à la suite d'un différend qui éclata entre les commerçants français et les autorités locales. Les missionnaires furent considérés comme responsables devant la Cour des actes de leurs compatriotes. L'évêque d'alors, Mgr Lefèvre, fut même arrêté à cette occasion, puis relâché, mais il dut quitter le pays, se retirer à Macao et ensuite au Cambodge, où H mourut quelques années plus tard, en 1760.

Le calme revint encore peu à peu et. en 1752, Mgr Bennetat, coadjuteur de Cochinchine, revenant de Rome, fut reçu à son passage aux Indes par le gouverneur, le célèbre Dupleix. Celui-ci qui, précisément, cherchait une compensation à la perte des Indes, fut heureux de recevoir Mgr Bennetat. Il ne manqua pas de le pourvoir de cadeaux variés destinés au roi d'Annam.

Le coadjuteur fut donc bien reçu à la Cour, mais cela n'empêcha nullement les persécutions contre les

chrétiens de recommencer. Et il en fut ainsi jusqu'à la fin de ce règne, survenue en 1765.

Cette date de la fin du règne du roi Vu-Vuong (1765) est particulièrement intéressante à retenir, car c'est d'elle que partent les causes qui rendirent par la suite la condition du prince Nguyen-Anh si essentiellement précaire.

Par suite d'une convention très ancienne, les droits de progéniture n'existaient pas et les souveraine, sur les conseils des régents, ont toujours revendiqué le droit de choisir eux-mêmes un successeur parmi les enfants royaux, qu'ils soient légitimes ou naturels.

Avènement de Nguyen-Anh,

Le roi Vu-Vuong avait voulu laisser le trône à un de ses enfants naturels, bien que le fils aîné légitime eut été déjà accepté par la nation. Après sa mort, le premier ministre réussit à faire accepter le prince choisi par le feu roi son père; il le fit d'autant mieux que le nouveau roi Hui-Vuong, étant trop jeune pour régner, de premier ministre il devint régent.

Cependant, l'héritier légitime vit quand même ses droits épaulés par deux des principaux mandarins. Mais ce pauvre prince n'en encourut pas moins la prison, ses protecteurs ayant échoué dans leurs projets. Il laissait deux fils. Ceci se passait en 1776. Par ailleurs, Je régent du royaume, qui n'avait pas que des amis, était sérieusement menacé de renversement, son caractère despotique ne ménageant personne. La crise survint en 1774. Les mécontents s'allièrent avec le roi du Tonkin. Celui-ci, auquel on livra les positions fortifiées, envahit la Cochinchine

à la tête d'une nombreuse armée et mis ses adversaires en pleine déroute, au cours de laquelle le régent disparut, soit qu'il se fut suicidé, soit qu'il ait été fait prisonnier. Les Tonkinois mirent plutôt le désordre dans le pays; des bandes armées circulèrent alors de tous côté sous des couleurs politiques et patriotiques, prétendant chasser l'étranger. Recrutés dans les montagnes de la province du Binh- Dinb, appelées * Tay-Son », ce nom devint celui des révoltés eux-mêmes. Le roi Hui-Vuong ne crut pas devoir se rendre dans leur camp malgré qu'il en reçut l'invitation : ce qui n'empêcha pas qu'il tomba quand même dans leurs mains en 1777 et fut mis à mort par eux sous le prétexte de le punir de ses soupçons contre leur loyalisme. Pratiquement, d'ailleurs, ce roi ne régnait plus; il avait dû abdiquer en faveur d'un de ses neveux, fils de son frère aîné et héritier légitime du trône. Le nouveau roi crut rétablir la paix en épousant la fille du chef des rebelles; mais trois mois après, il mourait assassiné comme traître à la cause nationale. Il eut pour successeur Nguyen-Anh, son frère.

Pigneau de Behaine - Origine de nos droits historiques sur ta Cochinchine.

Ce prince avait échappé aux Tay-Son, grâce à l'asile que Mgr Pigneau de Behaine, évêque d'Adran, vicaire apostolique de la Cochinchine, lui avait assuré dans sa propre maison.

Ce prélat, à la fin du xvm* siècle, joua un rôle politique tellement exceptionnel qu'il put faire dire par ses adversaires de l'époque, que l'esprit nationaliste des missionnaires s'exerçait au détriment de leur esprit évangélique.

Et, fait capital à ne pas oublier, c'est de ces relations entre le prélat et le prince que datent historiquement les droits de la France sur la Cochinchine. Si, depuis lors, les Etats du futur empereur Gia- Long sont passés l'un après l'autre, près d'un demisiècle plus tard, sous la domination ou sous le protectorat de la France, c'est que ses successeurs ont manqué à la foi jurée. Ce n'est pas, assurément, ce qu'avait prévu le grand évêque dans son amour profond pour les Annamites. Son rêve avait été de leur procurer une alliance par laquelle, mis en contact avec la civilisation chrétienne la plus authentique, ils se la seraient peu à peu assimilée, restant euxmêmes les maîtres chez eux.

Voici donc bien établie l'origine des relations entre l'évèque et le prince.

En 1766, Pigneau de Behaine n'était encore que simple missionnaire, directeur et professeur du Colège général que les Missions d'Extrême-Orient possédaient au Siain; collège un peu ambulant, transféré du Siam au Cambodge, après que la capitale siamoise eut été ruinée par les Birmans, puis à Saigon jusqu'en 1769, date à laquelle directeur, professeurs, élèves, pourchassés par la persécution, s'embarquèrent tous pour Malacca et Pondichéry; le collège s'y établit à Viranpatnam. Mais en 1775, Mgr Pigneau de Behaine, qui venait d'être sacré évêque, revint au Cambodge avec une partie de ses anciens élèves et s'établit près de Hatien, dans le Golfe de Siam.

Dans le courant de 1788, des pillards cambodgiens attaquèrent et détruisirent le collège en le pillant de fond en comble. Mgr Pigneau de Behaine transféra alors ses élèves près de Bien-Hoa, non loin de

Saigon. Us y vécurent tous quelques années dans le plus grand calme.

Démêlés de la royauté avec les rebelles Tay-Son.

En 1782, les rebelles Tay-Son, en guerre avec le prince d'Annaro, Nguyen-Anh, s'emparèrent de Saigon. L'évéque d'Adran s'enfuit alors au Cambodge avec ses élèves. Le prince Nguyen-Anh ayant repris Saigon la même année, en septembre, Mgr Pigneau de Behaine revint et réinstalla le collège.

En mars 1783, les rebelles Tay-Son firent une nouvelle expédition plus forte encore que la première. Alors Mgr Pigneau de Behaine, toujours suivi des professeurs et des élèves du collège, dut se réfugier dans les îles du Golfe de Siam. Il demanda ensuite au roi du Siam l'autorisation d'établir son collège à Chantaboum, ville située dans le petit golfe de ce nom. Le collège s'y installa une fois la permission accordée en 1783 début de 1784. Ils purent y couler des jours agréables dans le calme de l'étude, car la ville de peu d'étendue, aujourd'hui encore plutôt bourgade que ville, devait être de séjour assez plaisant, bâtie comme elle l'est à quelques milles du commencement des montagnes et près de l'embouchure du fleuve particulièrement poissonneux.

Situation errante de Nguyen-Anh et de l'évéque - Leur rencontre dans le Golfe de Siam.

Quant à Nguyen-Anh, sa situation de prince errant continuait à ne pas être des plus brillantes. Depuis la prise de Saigon par les rebelles Tay-Son, il allait de-ci de-là. Ceux qui le suivaient, et parmi eux Le Van Duyet (futur vice-roi de la Cochinchine),

grand ami et défenseur des Missions, menaient sans le quitter une vie tout à fait vagabonde : sur terre, poussant les chariots; sur mer, ramant et manœuvrant les voiles ; privés de vivres assez souvent, poursuivis par les rebelles, risquant d'être pris par eux, ne leur échappant que par miracle, il réussit cependant à retourner dans ses Etats. L'évêque d'Adran revint alors auprès de lui avec tout son monde; mais ce ne fut que pour préparer une nouvelle fuite, car le roi de Cochinchine, qui se battait contre les rebelles, perdait la bataille qu'il leur livrait avec presque toutes les troupes qui lui restaient. Alors, sans espoir de retourner en Cochinchine, l'évêque fit voile pour le Siam où il arrivait, toujours avec son collège, le 21 août 1783. Son dessein était de l'y laisser pour se rendre ensuite en Haute-Cochinchine afin de se rendre mieux compte de la situation, car il avait appris que le roi de Siam envoyait une armée pour aider Nguyen-Anh.

En naviguant à travers les lies du Golfe, il apprit que le roi de Cochinchine, le pauvre Ngyen-Anh, était non loin de lui, « à une portée de canon s. Il se rendît aussitôt auprès de Nguyen-Anh et trouva le pauvre prince dans le plus pitoyable état : il ne lui restait plus que six ou sept cents hommes et une quinzaine de bâtiments, outre le vaisseau royal. Et l'évêque de conclure que c'était encore beaucoup trop, puisqu'il n'avait pas de quoi les nourrir, et que' les soldats mangeaient déjà des racines. Et il ne put faire moins que de mettre une grande partie de ses propres provisions à la disposition du roi et de sa troupe affamée.

Il resta quinze jours auprès d'eux, puis continua sa route jusqu'à l'île de Poulo-Obi, à proximité de la pointe sud de la Cochinchine. Là, il dut prendre

rapidement le large, car une flotte de 70 à 80 voiles vint y faire aussi de l'eau.

Poursuivi, l'évêque put s'échapper et, à nouveau, se réfugier à 111e de Poulo-Pajan d'où il venait.

La période de la mousson de Nord-Est étant sur le point de s'achever, il n'avait plus aucune espérance de pouvoir aller en direction de la presquîle malaise. Il ne pouvait songer à s'en retourner au Siam, c'eût été donner des soupçons au roi, ni passer à Macao, bien que la mousson du Sud-Ouest allait le lui permettre; son arrivée eut causé beaucoup de complications au Procureur général des Missions. Peut-être aussi risquait-il de tomber entre les mains des Chinois? Enfin, il décida, après mûres réflexions, après avoir tout bien pesé, d'aller dans l'Ile de Poulo- Way, assez éloignée de la terre ferme pour espérer pouvoir y attendre paisiblement le retour de la mousson de Nord-Est, soit six mois environ.

Le prélat mit donc tout le monde à terre, organisa son campement et le train-train de sa vie journalière. Il y resta jusqu'en décembre dans une solitude parfaite qui lui permit de reprendre le cours de ses occupations missionnaires à l'usage de son collège. Puis il mit de nouveau à la voile vers Poulo-Pajan et, là, il eut l'heureuse surprise d'y trouver le roi de Cochinchine qui revenait du Siam. Celui-ci s'étendit longuement sur la manière dont il avait été traité au Siam et se plaignit particulièrement de la duplicité des Siamois qui, sous le prétexte de l'aider à le rétablir dans ses Etats, n'avaient cherché qu'à se servir de son nom pour piller son peuple.

En effet, le roi de Siam avait mis à la disposition de Nguyen-Anh une armée de 20.000 hommes qui descendit en Basse-Cochinchine et remporta même

quelques succès contre les rebelles Tay-Son avant d'être complètement battue par eux en décembre 1785. Mais l'Histoire nous apprend aussi qu'un incident d'ordre intime avait beaucoup contribué à amener la mésintelligence entre les deux rois. Le roi du Siam, déjà marié à une nièce de Nguyen-Anb, devint éperdument amoureux de la soeur de Nguyen- Anh au point qu'il voulait en faire sa concubine. Il rencontra une vigoureuse résistance tant de la part de Nguyen-Anb que de sa mère et offrit alors à la jeune princesse de partager le trône avec elle. Cette proposition ayant été également repoussée, le souverain siamois n'avait pas dissimulé son profond ressentiment et ses projets de vengeance.

Nguyen-Anh, menacé de toutes parts, avait alors pris la résolution de quitter le Siam. Suivi des Cocbinchinois qui avaient partagé son exil, il s'était frayé un passage bors de Bangkok, les armes à la main. Il était ainsi parvenu à se réfugier dans l'île de Phu-Quoc.

Décision de demander de l'aide à la France.

Il eut donc l'occasion d'avoir de nombreuses conversations avec l'évêque d'Adran qui, de son côté, venait de sonder les dispositions des habitants des provinces méridionales de la Cochinchine pour le souverain légitime et les avait trouvés attachés à ses intérêts et généralement mécontents de l'usurpateur.

C'est alors que germa dans les esprits de Nguyen- Anh et du prélat l'idée d'implorer le secours de Louis XVI, de demander son aide afin de replacer le monarque sur son trône.

Nul doute que Mgr Pigneau de Behaine, comme il

le laisse entendre dans une de ses lettres, n'y vit là des conditions que l'avenir pourrait rendre' très avantageuses pour la France.

Aussi, pour donner à cette démarche un caractère plus solennel et plus décisif, il convinrent que l'évêque se rendrait en France et emmènerait avec lui le fils aîné du roi, âgé de six à sept ans, qu'il présenterait au souverain français comme une garantie des intentions de son père et de la confiance avec laquelle celui-ci réclamait l'appui de notre nation.

Départ de Véuêque et du prince pour Pondichéry.

Le prélat, accompagné du petit prince Canh et de leur suite, quitta alors le roi et fit voile pour Malacca et Pondichéry.

Alors, toujours dans une de ses lettres, réminent évêque explique un peu sa détresse financière due surtout aux charges qu'il avait assumées et surtout pour faire face aux frais d'éducation du jeune prince dont il s'était chargé, car si, dans la suite, les choses venant à tourner, le roi son père venait à passer chez les Anglais ou chez les Hollandais, qui ne manqueraient pas de le rétablir dans ses Etats, au moins aurait-on fait une action grandement utile en s'occupant le mieux du monde de son enfant.

Ce petit prince semblait d'ailleurs, aux yeux du prélat, rempli de qualités et les deux mandarins, ses gouverneurs, assuraient qu'il avait ensorcelé son précepteur.

L'évêque et son élève n'arrivèrent à Malacca que le 19 décembre 1784, environ vingt-cinq jours après avoir quitté le roi. De Malacca, ils continuèrent sur Pondichéry, où Us débarquèrent vers la fin du mois de février 1785.

L'évêque d'Adran y rencontra d'abord le gouverneur intérimaire, Coutenceau des Algrains, qui se montra nettement hostile aux projets d'aide à apporter au roi de Cochinchine Nguyen-Anh, qui lui furent exposés par l'évêque.

Le vicomte de Souillac, gouverneur de l'Ile de France (lie de la Réunion), de passage à Pondichéry, assistait à ces entretiens.

Puis le gouverneur titulaire Charpentier de Cossigny rejoignit son poste. Il était loin d'approuver entièrement les idées de l'évêque; il lui offrit cependant un passage gratuit pour la France à lui, au prince Canh ainsi qu'à leur suite. Ils s'embarquèrent tous sur le navire de commerce Le Malabar, qui partit de Pondichéry au mois de juillet 1786.

Ce navire fit escale à l'Ile de France; le vicomte de Souillac, gouverneur, y était déjà de retour. L'évoque le revit à nouveau et l'entretint encore de ses projets.

Hésitations à Pondichéry.

Le gouverneur en profita pour écrire, le 31 août 1786, à son ministre en France qu'il avait bien connu l'évêque d'Adran lorsqu'il se trouvait luimême à Pondichéry lors du passage de ce prélat. Celui-ci lui avait même proposé de faire une expédition pour rétablir sur le trône de Cochinchine le père du jeune enfant qui était avec lui. Le gouverneur lui avait répondu qu'il ne pouvait agir sans les ordres de Sa Majesté, qu'il faudrait en tout état de cause d'abord envoyer un vaisseau en reconnaissance, mais que l'évêque ne s'en était guère montré partisan. C'est alors que M. de Souillac aurait renoncé de s'en occuper davantage.

L'ÉPOPÉE missionnaire 39

Comme il avait été mis au courant des instructions données par le gouverneur titulaire à M. de Richery, il les mentionnait également pour montrer qu'il n'en était guère partisan. Il craignait que pour le cas où M. de Richery ramènerait le roi de Cochinchine, sa famille, sa suite à Pondichéry où ils seraient a la charge du gouvernement, il faudrait encore l'aider à le rétablir dans ses Etats plus tard.

Quant à M. de Contenceau, lui, il avait été encore plus hostile, et, partant, plus catégorique; on peut dire même qu'il se signala par un manque de clairvoyance des plus regrettables, déclarant tout simplement « cette expédition comme étant contraire aux intérêts de la nation >.

Envoi d'une frégate française vers Nguyen-Anh.

Après avoir fourni passage à Mgr d'Adran et au jeune prince à destination de la France. M. Charpentier de Cossigny, gouverneur titulaire des Etablissements de l'Inde, songea à nouveau à cette affaire et voulut étudier davantage les possibilités de réalisation des projets de l'évêque, essayer même d'entrer en relations directes avec le prince Nguyen- Anh. Aussi, après s'être mis d'accord avec le chevalier d'Entrecastaux, commandant des Forces navales françaises aux Indes, il envoya la frégate Le- Marquis -de- Castries, commandant de Richery,. assisté de M. de Berneron, capitaine au Régiment de l'Ile de France, à la rencontre du roi de Cochinchine dans une des lies du Golfe de Siam.

Le prêtre Paul Nghi, passager de la frégate.

Parmi les occupants de la frégate de M. de Richery H y avait un prêtre indochinois qui lui avait été confié au départ de Pondichéry pour lui faciliter

ses éventuelles communications avec le prince Nguyen-Anh. Et c'est par la relation de son voyage que nous avons quelques précisions sur le voyage de la frégate Marquis-de-Castriea (1).

Ce prêtre indigène, désigné sous le nom de Paul Nghi, fut ordonné prêtre par l'évêque d'Adran en 1776. C'était lui qui apportait à Nguyen-Anh sa nourriture quotidienne lorsque ce prince était caché par les soins de l'évêque. Il accompagna Mgr d'Adran à Pondichéry en 1785.

Ce devait être une figure assez pittoresque que celle de ce prêtre, à la personnalité complexe. Asiatique de race et de naissance, ayant adopté une religion occidentale, renversant complètement sa mentalité traditionnelle et l'obligeant à des pratiques et à des prescriptions morales dont ses ancêtres n'auraient certainement pas eu la moindre idée.

M. de Richery était muni d'une lettre pour Nguyen-Anh et qui était conçue en ces termes : « J'expédie M. de Richery pour se rendre auprès de « votre personne à Siam, il vous remettra ou vous * fera parvenir cette lettre. Veuillez bien y faire « réponse. M. de Richery commande la frégate du « roi, Marquis-de-Castries. C'est la même qui, l'an- « née dernière, a été dans l'île de Coucoute (il s'agit c de Poulo-Pajang ou Koh-Kut dans le Golfe de « Siam), où il a trouvé le R.P. Paul qui, à son arri- « vée à Pondichéry, m'a remis la lettre dont vous « m'avez honoré... (2)

* Nous n'avons point encore eu directement de « nouvelles de Mgr l'Evêque Pierre (évèque « d'Adran), mais nous avons appris avec certitude

c qu'il était arrivé en France avec votre fils et qu'ils ; étaient tous deux bien portants. C'est uniquement i pour vous donner cette bonne nouvelle que je vous t écris cette lettre dont je charge M. de Richery et i que j'envoie auprès de vous, comme une personne ; dans laquelle j'ai la plus grande confiance. S'il a i l'honneur d'être admis en votre présence, vous i pouvez lui parler de toutes vos affaires sans au : cune réserve, et comme si vous me parliez à moit même, qui prend le plus grand intérêt à votre sort i et en général à tout ce qui vous concerne.

« Vous avez très bien fait de refuser d'entrer ; dans aucune négociation avec la nation portut gaise, vous auriez commis une très grande faute i si vous vous étiez livré de votre propre personne t avant d'avoir reçu des nouvelles de Mgr l'Evêque t Pierre.

« J'en rends grâce pour vous à la divine Provit dence qui vous conservera le courage nécessaire t pour attendre avec patience le secours que i Mgr l'Evêque Pierre a été solliciter pour vous aut près de l'Empereur de France, qui est le prnteci teur de tous les princes malheureux comme de t tous les temps l'ont été les rois ses pères et ses t prédécesseurs.

« Si vous daignez avoir confiance dans mes pai rôles, vous attendrez donc avec patience le retour ! de Mgr l'Evêque Pierre et de votre fils. Vous rejet- : terez toutes propositions qui pourraient vous être

< faites de la part de toute autre nation que la i nation française et vous tâcherez, en attendant,

< de disposer toutes choses pour rentrer dans votre f pays, châtier les rebelles et pour gouverner ensuite i vos peuples avec justice, dans un profond oubli ; des fautes qu'ils ont commises contre vous. Dans

« ces dispositions, le Ciel ne peut que bénir vos « entreprises. >

M. de Richery était, en outre, porteur d'instructions dont l'article 5 était ainsi conçu : « Un article « des présentes instructions est celui de remonter « à Siam pour remettre et faire parvenir au roi de « la Cochinchine détrôné, une lettre dont je le « charge. M. de Richery fera en sorte d'en obtenir

* une réponse; il s'instruira de sa situation actuelle, « il tâchera de le voir et de lui parler s'il n'y aper-

< çoit point d'inconvénient, soit pour lui-même, soit « pour le roi de Cochinchine. On s'en, rapporter a à la

< sagesse et à la prudence de M. de Richery qui se « bornera, s'il le croit suffisant, à faire remettre une c lettre au roi de la Cochinchine et à obtenir une

* réponse, ce qui doit faire l'unique objet dont M. de « Richery doive s'occuper en remontant à Siam. »

L'article 6 dit : * De retour dans le Golfe de Siam, « au lieu de rendez-vous, M. de Richery se conduira « d'après les circonstances, et voici celles qu'il est

* possible de prévoir : 1° que le roi de Cochinchine

< voudra passer sur son bord pour se rendre, lui

* et sa famille, à Pondichéry. Alors, M. de Richery « le recevra et aura pour lui les égards dus à un

souverain; 2° que ledit roi préfère rester sur l'île

* de Poulo-Pajang pour y attendre des secours el

< ne point trop s'éloigner de ses sujets, afin de soti-

* tenir et nourrir leur constance. Alors M. de Ri- « chery y consentira et pourra même lui laisser « quelques Européens avec les vivres et les munic lions dont il pourra disposer. Mais avant de pren- « dre ce dernier parti, M. de Richery examinera « scrupuleusement si l'île ainsi pourvue est un asile « susceptible de défense en cas d'attaque des sujets « rebelles du prince. »

Hésitations de l'évêque d'Adran.

Voilà à peu près tout ce que nous savons de la première partie de cette tragique épopée. Il est peu probable que nous en sachions jamais davantage, faute d'archives relatant par le menu tous les détails. Mais nous pouvons en dégager que Nguyen- Anh, aussi bien que l'évêque d'Adran, durent vivre des heures cruelles. Le prince, dans l'angoisse de la conquête de ses Etats sans moyen pour le faire, l'évêque aux prises avec sa conscience qui lui recommandait son affection pour Nguyen-Anh et lui demandait aussi de ne pas oublier ses devoirs de Français et sa lourde responsabilité de chef de Mission. On comprend mieux, dès lors, à la faveur des éclaircissements bien qu'incomplets que nous donne l'Histoire, le passage de la lettre de Charpentier de Cossigny à Nguyen- Anh dans lequel il lui recommande de rejeter toutes propositions qui pourraient lui être faites de la part d'une autre nation que ta nation française. Et cela n'était pas sans motif, car l'évêque d'Adran durant son séjour à Pondichéry, se trouvait dans une situation assez embarrassée, en raison d'abord, de la présence du prince Canh et de sa suite avec lui et entièrement à sa charge, et puis aussi, en raison de l'accueil dénué de toute bienveillance comme de toute compréhension qu'il avait reçu de la part des militaires et fonctionnaires y représentant le gouvernement de la France, sa patrie. Balloié en tous sens, vivant dans une atmosphère d'indécision, sous un climat où les esprits s'échauffent sans raison, on comprend, disons-nous, qu'il ait songé à s'adresser à l'étranger(l).

(t) Voir note (a) page 64.

Les annales de Gia-Long mentionnent l'arrivée d'un certain capitaine portugais au Siam ; il s'agit d'Antonio Vincente da Rosa, que Ch. Maybon, dans son histoire du pays d'Anna m, signale comme étant assez souvent cité dans les documents de l'époque. Paul Nghi, ce prêtre cochinchinois qui joua un rôle important dans les événements de cette époque comme intermédiaire entre Nguyen-Anh et la Mission, en parle de son côté dans ses lettres.

D'après les annales de Gia-Long, Da Rosa était porteur d'une lettre de « l'impératrice » du Portugal et d'une lettre du gouverneur de la ville de Goa ; il y était fait mention que des troupes étaient prêtes avec 56 vaisseaux de combat pour aider le prince à reconquérir ses Etats : c'est pourquoi on l'envoyait chercher. Vincente da Rosa avait, en outre, deux lettres pour le roi de Siam ainsi que des présents. Marque de politesse à l'égard du roi, puis une demande d'autorisation d'amener le roi de Cochinchine reprendre le commandement de ses troupes pour exterminer les rebelles Tay-Son.

Quant au roi de Siam, voyant que les Portugais voulaient aider Nguyen-Anh et lui donner des troupes de secours, il n'en fut pas satisfait et marqua môme son grand déplaisir. Cette attitude donna quelques inquiétudes au roi de Cochinchine et il cru devoir conseiller au capitaine Da Rosa de ne pas donner de suite à son projet et de s'en retourner à Goa.

Paul Nghi, dans sa relation de voyage, confirme le fait, mais avec ce détail particulier : « Notre roi s'est excusé, disant qu'actuellement il ne pouvait pas le faire... Notre roi n'apprenant aucune nouvelle de l'arrivée de notre vaisseau a donné une lettre pour

le gouverneur de Goa, je n'en sais pas le contenu. » Ainsi, suivant Paul Nghi, le roi n'aurait d'abord pas reçu Vïncente Da Rosa, puis lui aurait fait répondre par un refus mitigé de considérations diverses, voulant ainsi ménager l'avenir, enfin il aurait reçu l'envoyé portugais en audience de départ et lui aurait même confié une lettre dont Paul Nghi ne « savait pas le contenu ». Nguyen-Anh alla jusqu'à envoyer une ambassade aux Portugais. Nous en avons pour preuve la lettre que Mgr Pigneau de Behaine écrivit à son retour de France, le 14 juin 1788, où il dit que cette ambassade se composait de deux mandarins : « Les Portugais envoyés à Siam * de Goa (Antonio Da Rosa) à la fin de 1786 man- « quèrent leur retour en 1787 et furent obligés de « rester à Macao jusqu'au commencement de 1788. « Ils partirent alors de cette ville avec deux envoyés « du roi de Cochinchine qui (comme ils me l'écri- « vent eux-mêmes de Macao), ne suivaient le vais- « seau portugais que pour ménager cette nation qui < faisait des offres au roi, leur maître, et se tenir « en mesure de réclamer sa protection, dans le cas « où la France ne viendrait pas à son secours (1). * Nous avons vu que le gouverneur de Pondichéry, Charpentier de Cossigny, répondit au prince par une lettre que de Richery lui porta lors de son second voyage auprès de Nguyen-Anh avec le Marquis-de- Castries.

Toute révérence gardée dans cette grande aventure où chacun s'appliquait à jouer son propre jeu. cela pourrait s'appeler ménager à la fois la chèvre et le chou; mais, pour pouvoir l'affirmer en toute certitude, il faudrait reconstituer exactement le cli-

mat de l'époque et y suivre pas à pas tous nos protagonistes dans leur odyssée.

Malheureusement, nous devons en rester aux conjectures, « car si Nguyen-Anh affirme qu'il avait décidé de tout temps de contracter alliance uniquement avec la France >, nous avons bien le droit de croire, avec le recul du temps, que ne recevant que des nouvelles peu rassurantes de Pondichéry sur le succès des démarches engagées par l'évêque d'Adran, il pouvait supposer qu'elles n'aboutiraient pas ou aboutiraient trop tard.

De part et d'autre, les nouvelles n'arrivaient pas Vite dans ce temps-là et la navigation à voile était soumise au rythme des moussons; une mousson inemployée constituait une année de retard.

Nguyen-Anh, dénué de ressources, savait mieux que personne que, sans appui, lui et ses fidèles ne pourraient absolument rien contre les rebelles Tay- Son. La France était bien loin et les Portugais, grâce à leurs possessions de Goa et de Macao, beaucoup plus près...

A bien y réfléchir, l'entreprise de l'évêque d'Adran était assez imprévue par elle-même. Quelles ne durent pas être les transes par lesquelles dût passer ce grand prélat? En définitive, son rôle de missionnaire était avant tout de prêcher la religion et de l'enseigner. Voilà quel était le seul but auquel il devait prétendre. Si son dévouement, son zèle, son intelligence, ses grandes et amicales relations avec les souverains asiatiques devaient être pour son pays l'occasion de conquêtes et de gloires nouvelles, c'était tant mieux, ce ne pouvait en aucun cas influer sur sa ligne de conduite, pas plus que faire le .sujet de ses préoccupations.

Sur le plan de la religion, un missionnaire ne peut, en effet, être l'agent de son pays d'origine. Durant son séjour à Pondichéry, l'évêque d'Adran semble l'avoir ressenti, ses incertitudes le reflètent; lancé à corps perdu dans cette entreprise qu'il avait malgré vents et marées à cœur de mener à bien, il prévoyait que sa réussite devait procurer, du moins il l'espérait fermement, à la religion catholique la liberté de rayonnement et d'enseignement qui lui avait toujours fait défaut. Et devant la pauvreté de l'accueil qui lui fut fait dans les Etablissements français de l'Inde, on peut affirmer que c'est en restant exclusivement sur le plan missionnaire qu'il n'hésita pas à jeter les yeux du côté du Portugal, bien que son cœur de François en soit meurtri au point qu'il ne se résigne pas et qu'il part quand même en France.

Arrivée de l'évêque et du prince en France.

Dès son arrivée en France, Mgr d'Adran présenta à lia cour du roi Louis XVI le fils du roi légitime de la Cochinchine.

Négociations — Traité de Versailles.

L'ambassade fut reçue avec beaucoup 'd'égards et le petit prince, présenté à la cour, y fut reçu avec une considération marquée. Les projets du distingué missionnaire furent retenus et appréciés par le Ministère, bien que le maréchal de Castries, Ministre de la Marine, se fût d'abord montré peu disposé à les accueillir. L'évêque d'Adran obtint, au bout de quelques mois, la conclusion d'un traité par lequel le roi de France s'engageait à envoyer sans délai.

à son nouvel allié, un secours d'hommes, de vaisseaux, d'armes et de munitions ; le roi de Cochinchine faisait, de son côté, des concessions de territoire à la France, s'engageait à faire cause commune avec elle et à fournir au moins soixante mille hommes, troupes de terre, au besoin, pour aider à repousser les attaques qui pourraient être dirigées par quelque puissance étrangère contre les Français établis en Cochinchine, etc.. En un mot, l'alliance consentie des deux parts était offensive et défensive, dans l'acceptation la plus étendue mais, en fait, toute à l'avantage de la France (1).

Mgr d'Adran, chargé d'assurer l'exécution du traité, était nommé plénipotentiaire du roi de France auprès du roi de Cochinchine.

Retour à Pondichéry.

Malheureusement, la Révolution Française était proche, l'autorité royale était très amoindrie. Les hauts fonctionnaires, loin du pouvoir métropolitain discutaient, raisonnaient au lieu d'obéir. Le gouverneur des établissements français dans l'Inde, le comte de Conway, en exécution d'une des clauses du traité, devait mettre à la disposition de l'évêque d'Adran, les premiers éléments des forces promises par Louis XVI : quatre frégates, cent-soixante hommes et de l'artillerie de campagne.

Hésitations du gouverneur.

Les ordres, bien que précis, furent discutés par le gouverneur. II n'avait pas confiance dans l'entre-

prise et même la seule influence de M"' de Vienne, confidente de Conway, offensée de l'attitude méprisante de l'évêque d'Adran à son égard, aurait suffi pour faire avorter l'expédition ordonnée.

Encouragements des Français - Formation du Corps expéditionnaire.

Les habitants français de Pondichéry, instruits de la situation du prélat, se montrèrent beaucoup plus intelligents et surtout plus clairvoyants que le gouverneur ; ils équipèrent deux navires et envoyèrent au roi de Cochinchine des armes et des munitions. Des volontaires pleins d'ardeur se joignirent à l'expédition. Quelques mois après ce premier lépart, Conway consentit enfin à mettre une frégate et plusieurs officiers à la disposition du plénipotentiaire du roi de France. Ces forces isolées et libres ne pouvaient servir à fonder un établissement français dans les termes où le traité le prévoyait, mais elles devaient suffire à relever les affaires de notre allié. D'ailleurs, selon toutes les prévisions, ce n'était là qu'une avant-garde. Si la Révolution française n'avait pas éclaté, le roi de France aurait certainement renouvelé ses ordres et, cette fois, ils eussent été exécutés.

Opinions étrangères.

Cependant, les Anglais, nos successeurs et voisins aux Indes, avaient eu connaissance, non sans inquiétude, des négociations engagées par les soins de l'évêque d'Adran entre la France et le roi proscrit de Cochinchine. Ils n'avaient pas tardé à s'apercevoir qu'en fait, le traité du 28 novembre 1787, signé par les comtes de Montmorin et de Vergenne au nom du

roi de France et par le fils de Nguyen-Anh et Mgr Pigneau de Behaine, évêque d'Adran pour le roi de Cochinchine, était tout à l'avantage de la France.

Les observateurs anglais qui se trouvaient en voyage en Extrême-Orient, MM. Barrow et Crawf urd, n'hésitèrent pas à écrire que si la Cochinchine était devenue « province française » à la faveur des événements, une intervention anglaise se serait aussitôt produite pour se substituer sinon entièrement à sa domination, tout au moins à son influence. Ils ajoutaient que le roi légitime de Cochinchine dut se féliciter que le secours de quelques officiers européens eût suffi pour c lui donner une supériorité « marquée sur ses ennemis et assurer sa restau- « ration ».

Un peu plus tard, Barrow se fit l'écho des craintes de ses compatriotes restés à Pondichéry pendant la période de la Révolution française.

« Sans la Révolution française, écrit-il, on ne sait « trop quelles conséquences le traité conclu à Ver- * sailles entre la France et le roi de Cochinchine « aurait pu avoir pour nos possessions dans l'Inde « et pour le commerce de notre Compagnie des < Indes avec la Chine ».

Expédition de Cochinchine,

La merveilleuse aventure va, dès lors, se poursuivre. Nguyen-Anh avait ranimé le courage de ses partisans en leur annonçant son alliance avec la France. D'ailleurs, en l'absence de son fils et de l'évêque d'Adran, dès 1785-1786, il était rentré en possessions des provinces de la Basse-Cochinchine et s'y était maintenu à la faveur de la division survenue entre les chefs des rebelles Tay-Son.

A .dater de ce moment, ils n'eurent plus que des succès. Les officiers français : Dayot, Lebrun, Ollivier, Vannier, Chaigneau, Barisy, de Forsant organisèrent son artillerie, lui refirent une marine et disciplinèrent une partie de ses troupes à l'européenne.

Les rebelles perdirent leur flotte et, partout battus, se concentrèrent en grand nombre dans Saigon. Cette capitale, importante position que Nguyen-Anh n'avait pas pu prendre au cours d'une 'première tentative, fut enlevée de haute lutte. Le rôle des Tay-Son finissait. Nguyen-Anh ne rencontra plus de résistance sérieuse en Cochinchine.

Opinions d'an témoin.

Il n'est pas sans intérêt de rapporter ici l'opinion d'un témoin qui se trouvait en Cochinchine durant les guerres civiles.

M. Chapinan, envoyé du gouverneur général des Indes anglaises, Sir Hastings, à la cour de Cochinchine, comme observateur, pensait que cinquante hommes d'infanterie européenne, vingt-cinq artilleurs européens et deux cents cipays des Indes prenant parti, soit pour les Cambodgiens, soit pour les Tonkinois, auraient suffi pour rendre certaine la conquête de la Cochinchine par l'un de ces peuples.

Beaucoup plus tard, la France a eu maintes occasions de pouvoir se souvenir et apprécier la valeur de cette assertion.

Continuation des opérations.

La conquête continua donc sans de trop grandes difficultés car, né du désordre, le parti Tay-Son fut

vaincu par son propre désordre plus encore que par ses ennemis.

En 1794, les troupes de Nguyen-Anh étaient déjà sur les routes d'Annam, et ce fut la délivrance de la citadel e de Nhatrang qui marqua ce début. Les officiers français amenés de Pondichéry par l'évèque d'Adran y prirent part autour du prince royal. Le siège dura plus d'un mois et se termina par une défaite totale des rebelles. C'est là que s'affirmèrent à la foi là supériorité du commandement européen et celle de sa discipline. Et puis aussi, par-dessus tout, la grande figure de Mgr d'Adran, faite de calme et de courage. Son sang-froid et son énergie ranimaient le courage des combattants et celui de la population d'alentour durement éprouvée par le passage des troupes rebelles.

La présence de l'évèque est critiquée.

Tout en restant étranger aux opérations militaires l'évèque, cependant, ne quittait guère les armées ; aussi sa présence et les services éclatants qu'il continuait à rendre à la cause royale, ne tardèrent pas à déplaire à la plupart des mandarins qui organisèrent une cabale contre le prélat et, dans une lettre qu'il écrivait le 30 mai 1795, il y fait allusion en mentionnant que dix-neuf grands du royaume se réunissent pour présenter au roi que la prudence ne permettrait pas de le laisser plus longtemps chargé de l'éducation du prince, son fils, qu'étant étranger et de religion différente, il était possible qu'il ne lui enseignât pas les véritables principes, qu'ils suppliaient donc Sa Majesté de remettre le prince entre les mains des mandarins lettrés qui lui donneraient une éducation conforme à celle qu'avaient reçu tous ses ancêtres.

D'après ce que l'on sait encore, le roi, indigné, aurait jeté loin de lui l'audacieuse requête en reprochant à ses mandarins de vouloir le porter à l'ingratitude auprès d'un homme dont il avait à reconnaître tant de bienfaits, tant de services rendus à l'Etat, à lui en particulier, à sa mère, à sa femme, à son fils et à toute sa famille.

Naturellement mis au courant de toutes ces manœuvres, l'évêque s'abstint, bien entendu, d'aller chez le jeune prince. Cela permit également au roi d'en déduire que l'évêque était instruit de ce qui venait de se passer. Il lui fit donc soumettre la plainte des mandarins en assurant qu'il en châtierait les auteurs.

Le prélat fît remercier le roi -de la confiance qu'il voulait bien lui témoigner, mais lui représenta que le remède qu'il voulait appliquer ne ferait qu'irriter le mal ; qu'il valait mieux consentir à sa retraite plutôt que de mettre sa cour contre lui et contre son fils.

Le roi accepta la dissimulation, mais il exigea de l'évêque la promesse qu'il consentirait à continuer de prendre soin de son fils. Un mois après, deux généraux du nombre des dix-neuf grands mandarins furent condamnés à avoir la tête tranchée, sentence confirmée par le roi. Mgr d'Adran, le seul à la cour capable de demander leur grâce avec quelque chance de succès, la demanda sans hésiter et l'obtint. Il alla même jusqu'à souhaiter qu'ils fussent remis à la tête de leurs troupes.

Pourtant, l'opposition dirigée contre lui ne se calma pas pour cela. Une récente et extraordinaire conversion au christianisme, celle du premier mandarin lettré de la cour, permit d'insinuer que si le

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nouveau converti n'avait pu tenir tête aux raisonnements de l'évêque et en était venu à abandonner la doctrine des anciens, que pourrait-il bien advenir du roi et du prince ?

Le roi nomme l'évêque lieutenant général du royaume.

Il y avait donc lieu d'être inquiet, car le roi ne s'en tenant pas aux apparences dans ses manifestations d'amitié, consultait l'évêque sur toutes les affaires, même les plus grandes. Il était allé jusqu'à l'associer au pouvoir en le nommant par brevet en règle, lieutenant général du royaume (1).

Peut-être le roi redoutait-il les luttes de l'avenir ? ou bien cette confiance s'adressait-elle seulement à l'homme, à l'ami depuis si longtemps éprouvé, plus qu'à l'évêque et à l'Européen. Bien que l'ingratitude soit habituellement le fait des princes de ce monde, le roi n'était tout de même pas encore assez fort pour la manifester. Les rebelles occupaient toujours le Tonkin et la plus grande partie de la Haute-Cochinchine.

On ne peut manquer de songer, à ce propos, que si à cette époque la France avait été en position de réclamer le prix de son concours restreint découlant du traité de 1787, ou avait simplement pris date, une partie du territoire de l'empire reconstitué aurait pu devenir sans grande difficulté province française. Mais, en 1789, la Cochinchine ne pouvait être qu'oubliée et sous l'empire, on y aurait vainement songé, les mers étant alors fermées aux débris de nos flottes !

(I) Voir note (6) page 68.

Mgr Pineau de Behaine ne connut pas le succès complet et définitif de Nguyen-Anh. Epuisé par les fatigues contractées au cours de ces campagnes de guerre, profondément débilité par le climat, il ne put aller plus loin que la place de Quinhon. Devant cette ville assiégée par le prince, il mourut le 10 octobre

Mais s'il n'assista pas aux victoires du prince, il avait néanmoins splendidement préparé les fondations de l'édifice que ses successeurs en apostolat continuèrent avec une fermeté qui sut s'enraciner dans ce milieu asiatique et préparer l'arrivée du pavillon français en lui donnant son véritable caractère d'étendard élevé au-dessus des nations.

Ses obsèques.

La mort de Mgr Pigneau de Behaine donna lieu à de grandes manifestations de douleur de la part du roi (1) et de magnifiques funérailles furent célébrées au lieu de sépulture que l'évêque s'était choisi prés de Saigon.

Paul Nghi.

Le modeste collaborateur de l'évêque d'Adran, le prêtre indigène Paul Nghi, qui ainsi que nous l'avons vu fut mêlé de près aux phases diverses de la restauration de Nguyen-Anh, ne lui survécut pas longtemps (2). Deux ans après la mort de l'évêque, il mourait à son tour le 19 février 1801.

Continuation de la conquête.

Après la mort de l'évêque d'Adran, le prince dul continuer ses campagnes de restauration de son trône. Il y fut en cela puissamment aidé par les officiers français et les troupes venus de Poodichéry el restés auprès de lui. Néanmoins, ce ne fut qu'au prix d'efforts incessants.

Hué, ville où résidait le troisième frère Tay-Son, ne fut pris qu'en 1801 et le Tonkin ne fut soumis qu'en 1802.

Avènement de Gia-Long.

C'est alors qu'il se déclara souverain unique et indépendant empereur du Tonkin, de la CÔchinchine, du Ciampa (Annam). Très intentionnellement, il omit d'en demander l'investiture à son suzerain nominal l'empereur de Chine. Ce ne fut qu'en 1804 qu'il crut devoir accomplir cette formalité.

Nguyen-Anh, en montant sur le trône, prit le nom de règne de Gia-Long (belle prospérité), décréta que l'empire d'Annam s'appellerait à l'avenir Viet-Nam et que tout, désormais, daterait de son règne.

Les résultats de ses conquêtes.

Si nous résumons les résultats de cette restauration inespérée, nous constatons que depuis l'année 1790 où ce monarque rentra en Cochinctùne jusqu'en 1800, il n'y eut que deux années de paix : 1797 et 1798. Ce furent les deux années les plus importantes de ce règne, jusque-là trop orageux. Sous l'inspiration du digne évêque d'Adran, Gia-Long

donna tous ses soins à l'amélioration de l'administration, à l'organisation des différentes branches du gouvernement, au développement des ressources du pays. Il ouvrit des routes de communications entre les villes et les postes les plus considérables; il encouragea la culture de l'aréquier, celle du bétel, dont les plantations avaient été détruites pendant la guerre civile ; il accorda des récompenses pour la propagation des vers à soie, fit préparer beaucoup de terres pour la culture des cannes à sucre. Il fît fabriquer des fusils à mèche, et plus tard, pourvut ses troupes d'armes de modèles européens et entièrement manufacturés dans ses états avec une netteté d'exécution remarquable. Il ouvrit même une mine de minerai de fer. L'organisation des troupes et de la marine avait attiré de bonne heure son attention et lui donna l'occasion de montrer toute l'activité de son intelligence et de son infatigable persévérance. Avec l'aide des officiers européens (presque tous français) amenés par l'évêque d'Adran, il distribua ses soldats en régiments réguliers, établit des écoles militaires, fit enseigner à ses officiers cochinchinois les principes de la fortification, la théorie et la pratique de l'artillerie. Les fortifications de la citadelle de Hué, en particulier les travaux exécutés pendant ce règne mémorable et sous la direction immédiate du roi, font encore aujourd'hui l'admiration de tous. Il créa en moins de dix ans une flotte de douze cents voiles (grandes et petites), dont trois frégates ou corvettes de construction européenne, environ vingt grandes jonques équipées et armées en guerre et un nombre considérable de grands bâtiments de transport armés de canons.

L'empereur Gia-Long fut aussi grand législateur et administrateur qu'il était incontestablement

habile et intrépide général. Cependant, il faut tenir compte dans l'appréciation générale de son règne, des habitudes et de la politique traditionnelle des souverains de l'Extrême-Orient et le règne de Gia- Long fut, au total, celui d'un prince pourvu des qualités qui commandent l'admiration et le respect des peuples, mais sans mériter, plus qu'il ne convient, toute leur reconnaissance.

Son gouvernement fut essentiellement despotique. Il se souciait assez peu que ses sujets fussent pauvres pourvu qu'ils fussent obéissants. Lorsqu'on lui représentait qu'en Europe la misère occasionnait souvent la révolte, il répondait froidement « qu'en Cochinchine les choses se passaient autrement >.

Les vengeances qu'il exerça sur les Tay-Son et leurs familles (après la mort de son sage et vertueux conseiller, l'évêque d'Adran) prouvent quels instincts cruels étaient endormis dans cette poitrine royale !

Les cadavres de ses enenmis furent déterrés par son ordre, décapités, brutalement insultés, leurs familles entières, hommes, femmes, enfants, foulés aux pieds des éléphants et leurs membres déchirés, suspendus par des chaînes et exposés sur la voie publique dans diverses parties du royaume. On n'épargna pas même les femmes enceintes (1).

Mort de Gia-Long.

Le 25 janvier 1820, l'empereur Gia-Long mourut à son tour ; son fils, le prince Canh, l'élève de Mgr d'Adran, étant mort, ce fut un autre de ses fils qui régna sous le nom de Minh-Mang.

(1) Crawfurd.

l'épopée missionnaire 59

Avènement de Minh-Mang.

Minh-Mang fut un monarque soupçonneux ; le souvenir des anciennes conquêtes des Portugais en Orient et plus encore l'envahissement assez récent de l'Inde par les Anglais étaient présents à son esprit et lui inspiraient des craintes continuelles de la part des grandes puissances de l'Europe. Aussi cornmença-t-il à défendre, sous des peines rigoureuses, l'entrée de son royaume aux Européens et tout au plus leur assigna-t-U une seule ville de ses Etats où il leur était permis de trafiquer.

Dans ces pensées de répulsion et de craintes, il resserra les nœuds qui l'attachaient aux souverains de la Chine. Gia-Long, son père, fondateur du nouvel empire annamite, avait osé se déclarer empereur sans autorisation du gouvernement chinois ; cette prétention avait été mal reçue à Pékin et condamnée comme la violation d'un droit immémorial et imprescriptible.

Minh-Mang, moins assuré sur le trône que Gia- Long, en passa par ce qu'on exigea ; il reconnut l'empereur de Chine comme son suzerain et voulut recevoir de lui l'investiture de ses Etats ; il se fit môme une règle de conduite de n'agir que sous l'influence et à l'exemple du Céleste Empire.

Sort des officiers français.

Les officiers français venus en Annam au temps de Gia-Long, lassés des vexations exercées contre eux, notamment MM. Chaigneau et Vannier, demandèrent alors un congé définitif et revinrent en France en 1824. M. Chaigneau, officier français atta-

ché depuis longtemps à la personne de Gia-Long, avait antérieurement obtenu, en récompense de ses services, la qualité de < mandarin >. Au bout de vingt-cinq ans de services, il lui fut accordé la faveur de retourner dans son pays natal pour y revoir sa famille. Il revenait donc vers la fin de 1821 en Cochinchine et avait pour mission spéciale d'offrir les présents du roi de France, Louis XVIII, qui lui avait conféré la qualité de < consul de France >. Mais, à la place de Gia-Long, il trouva Minh-Mang qui occupait le trône de son père. Et si Minh-Mang parut satisfait des présents qui lui étaient offerts au nom de Louis XVIII, et les reçut avec honneur, au fond, il n'en conservait pas moins ses dispositions hostiles tant à l'égard du christianisme que vis-à-vis des étrangers. MM. Chaigneau et Vannier, ainsi que dit plus haut, durent, en 1824, demander leur congé définitif et revenir en France avec leurs familles.

Mission française.

En 1825, un nouvel envoyé du roi de France, M. de lî ou gain vil le, se présenta en Cochinchine ; il ne put obtenir audience de la cour et sa présence ayant renouvelé les inquiétudes du monarque, des ordres plus rigoureux encore furent donnés aux mandarins. II leur était enjoint tout particulièrement de veiller avec soin à ce que les vaisseaux européens ne débarquassent pas quelques missionnaires. Cependant, Minh-Mang n'avait pas encore levé entièrement le masque, mais, après la révolution de 1830, il n'y eut plus de digues assez fortes pour empêcher le torrent de déborder ; alors la persécution commença avec rigueur et ce fut en 1831 qu'éclata l'orage qui grondait depuis si longtemps.

Persécutions religieuses.

De ce moment, jusqu'à la mort de Minh-Mang survenue en 1840, le sang de chrétiens ne cessa de couler sur la terre annamite. La seule année 1838 vit supplicier trente-trois personnes, dont trois évêques.

Les persécutions continuèrent sous ses successeurs avec plus ou moins de rigueur. En 1856, on compte encore deux missionnaires européens exécutés. Toutefois, le gouvernement français ne restait pas l'oisif spectateur de tant de cruautés exercées contre des prêtres, nos compatriotes. En plus d'une circonstance, il s'efforça d'arracher les intrépides missionnaires aux fers des bourreaux ou à la cruauté des supplices. Un de nos braves marins, M. Lévêque, commandant de L'Héroïque, obtint la liberté de cinq d'entre eux.

Interventions de la marine française.

En 1844, l'évêque de Saigon, Mgr Lefèbre, qui s'était livré lui-même afin d'épargner à ses chrétiens les horreurs de la persécution, ne dut sa délivrance qu'à l'intervention menaçante de l'amiral Cécille. Peu après, le commandant de La Victorieuse, M. Rigaut de Genouilly, entra dans le port de Tourane et demanda entre autres choses le libre exercice de la religion pour les catholiques. Comme il ne put rien obtenir, M. Lapierre vint le rejoindre avec la frégate La Gloire. Le monarque annamite, qui était Thieu-Tri, fils de Minh-Mang, ne se sentant pas assez fort pour résister, eut recours à la plus lâche comme à la plus indigne fourberie.

Fourberies annamites.

« Ce prince, raconte M. Legrand, missionnaire « apostolique, dans sa lettre du 25 juillet 1847, se « défiant de la requête des Français, a attendu près * d'un mois avant de paraître s'occuper d'eux et ce « n'est que le 1" avril qu'il a ordonné à un manda- « rin (le Tain-Tri, second personnage d'un minisc tère) de se rendre à Tourane. Ce visiteur fut forcé

< de prendre une lettre que le commandant Lapierrc

< envoyait au roi et un jour fut assigné pour la ré- « ponse officielle. Mais pendant tout le temps qui « s'était écoulé depuis l'arrivée des Français, le roi « avait fait acheter quantité de peaux de buffles et c de graisses, soit pour se garantir contre les balles « des étrangers, soit pour brûler leurs navires. De

< plus, un grand mandarin et deux mille hommes

< de troupes s'étaient rendus au port, entassaient de « la paille, des bambous et faisaient grandes provi- « sions de comestibles sous prétexte d'un festin et « d'un feu de joie en l'honneur des Français. Ce « mandarin était porteur d'une ordonnance royale a contenant ces deux articles : 1" inviter les Fran- « çais à un banquet; entourer le lieu du festin de <■■ quelques centaines de soldats les plus forts et les t plus courageux, armés de cordes (ce qui fut exé- « cuté à la lettre) ; puis, pendant le repas, garroter, « assommer égorger les Français jusqu'au dernier; « 2* si les Français ne descendaient pas à terre, cer- <t ner, à l'împroviste les deux vaisseaux étrangers « avec cinq navires tonkinois armés à l'européenne s et plusieurs jonques de guerre; lancer des brûlots « et des boulets, incendier et détruire le tout sans « laisser de traces.

« Le mandarin convia donc les Français à un ban-

quet, mais par une heureuse intuition, nos compatriotes se doutant d'un piège à la vue de tant d'appareils, refusèrent l'invitation. Alors, le mandarin prit le parti d'exécuter la seconde partie de son plan et envoya l'ordre royal à tous les navires cochinchinois de la rade. Les Français en

• ayant eu connaissance, furent indignés de cette

: perfidie et firent ce qu'exigèrent leur sûreté et leur

: honneur.

« S'attaque étant imminente de la part des Annamites, M. Lapierre dut ouvrir le feu. Cinq jonques cochinchinoises furent coulées à fond et plus de mille infortunés indigènes payèrent de leur vie la

: trahison odieuse dont nos soldats devaient être les

: victimes. »

Mort de Thieu-Tri.

Tel fut le dernier acte de Thieu-Tri. Il mourut bientôt et Tu-Duc, son second fils, monta sur le trône, grâce aux intrigues du premier ministre, dont il avait épousé la fille. Sous ce prince, on vit se renouveler d'un côté les persécutions sanglantes, et de l'autre côté, les protestations énergiques de nos diplomates et de nos courageux marins.

Essai de négociations.

En septembre 1851, M. de Montigny, chargé par le gouvernement français de négocier un traité avec l'empire annamite, fit porter à Tourane une lettre par Le Catinai, commandé par Lelieur de Ville-su r- Arcé. Les mandarins de Tourane et ceux de Hué, la capitale, refusèrent de la recevoir ; ils se portèrent sur le rivage avec mille démonstrations de haine et

de mépris. En même temps, les batteries de Tourane ae garnirent d'artillerie et se préparèrent à ouvrir le feu contre les Français! Le commandant Lelieur se contenta de faire débarquer une compagnie d'infanterie qui pénétra dans le fort, encloua soixante pièces et noya la poudre.

Les mandarins vinrent alors faire d'humbles excuses ; ils les renouvelèrent au capitaine Collier qui venait d'arriver sur La Capricieuse, Us reconnurent l'insolence inouïe de leurs actes et demandèrent humblement pardon au grand empereur des Français. La lettre précédemment refusée fut acceptée avec respect et transportée pompeusement à la capitale.

Echec». Massacre d'un évêqae espagnol.

Tout fut inutile, et, en réponse à nos interventions et à nos demandes, de nouveaux attentats furent commis dont la nature exigea réparation solennelle et complète.

Une noble victime, un évêque espagnol, Mgr Joseph-Marie Diaz, vicaire apostolique du Tonkin, religieux de l'ordre illustre de Saint-Dominique, tomba sous les coups des bourreaux. Il fut massacré par ordre du roi Tu-Duc, simplement parce qu'un navire français croisait en vue des côtes.

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