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LA CONQUETE ACTION DE LA FRANCE ET DE L'ESPAGNE

près la mise à mort de Mgr Diaz, la France et l'Espagne décidèrent alors d'agir d'un com- "■ mun accord contre la cour d'Annam.

Prise de Tourane.

Les troupes françaises, sous le commandement de l'amiral Rigaud de Genouilly, le corps espagnol, sous celui du colonel Palanca, se présentèrent en baie de Tourane, débarquèrent et prirent la ville d'assaut le 1" septembre 1858.

Prise de Saigon. Combat de Chi-Hoa.

Quittant ensuite Tourane, mais en y laissant une petite garnison, le corps expéditionnaire se réembarqua pour la Basse-Cochinchine. Il y porta ses efforts et la ville de Saigon fut prise le 17 février

Après deux années de luttes et de multiples engagements mettant aux prises les petites garnisons de

troupes franco-espagnoles avec l'armée annamite, l'amiral Page, qui ne disposait que de sept cents hommes, se préparait à il ut ter jusqu'à la dernière extrémité lorsque l'amiral Charner arriva avec des renforts ; nos combattants, ranimés dans leur enthousiasme et leur foi, ne doutèrent plus de l'issue de la campagne. Mais nous avions dû ramener les survivants des garnisons de Tourane plus ou moins décimés par le choléra et la dysenterie. Cet amoindrissement de nos effectifs permit à l'armée de l'empereur Tu-Duc de reprendre possession des forts de Tourane et à la cour de Hué de fêter cet événement. Une proclamation impériale sanctionna le fait en termes déclamatoires fêtant le départ définitif des Français, L'ahurissement de l'empereur d'Annam, en apprenant, quinze jours plus tard, le bombardement de Saigon par la flotte française dût être... vraiment impérial !... D'autant mieux que l'amiral Charner avait décidé de frapper vite et d'une manière décisive. Et, malgré le courage des soldats de l'empereur Tu-Duc, la plaine de Chi-Hoa, située au carrefour où bifurquent la route de Tay-Ninh, et l'embranchement qui mène au tombeau de l'évêque d'Adran, vit s'effondrer en un seul jour la fortune et l'orgueil indomptables de la cour de Hué.

Ce combat décisif nous coûta 4 officiers supérieurs, 30 officiers, 121 sous-officiers, 1.805 soldats.

L'Annam demande la paix.

L'empereur Tu-Duc dut se résigner à demander la paix qui fut signée le 5 juin 1863. Il cédait à la France les trois provinces de Saigon, Bien-Hoa et Mytho, les îles de Poulo-Condore. Le port de Tourane était acquis au commerce européen et une

indemnité de guerre devait être payée à la France et & l'Espagne ; eu outre la liberté des cultes était accordée dans tout l'empire.

Cependant, entre les provinces qui nous furent cédées et celles qui restaient sous la suzeraineté de l'empereur d'Annam, des foyers d'intrigues se multipliaient, et en 1867 l'amiral de la Grandière dut occuper tout le reste de la Cochinchine, soit les trois autres provinces qui constituent ce qu'on appelle aujourd'hui la « Cochinchine française ».

Mais ce ne fut pas tout, la situation politique con* tinuait à être très tendue avec le gouvernement annamite — des complications diplomatiques risquaient de se faire jour avec les puissances étrangères européennes ayant elles-mêmes des visées en Extrême-Orient.

Jean Dupais au Tonkin.

Un négociant français, M. Jean Dupuis, venu de Hong-Kong à Haïphong pour y faire transiter des convois d'armes et de munitions à destination du gouvernement chinois du Yunnam, fut l'objet de vexations continuelles de la part du gouverneur annamite, malgré les stipulations du traité du 5 juin 1863 qui autorisaient à nos nationaux la libre navigation sur le fleuve Rouge.

Expédition Francis Garnier.

La situation, de plus en plus tendue, finit par aboutir à l'expédition de Francis Garnier, et le 20 novembre 1873, la citadelle de Hanoï tombait aux mains d'une poignée de Français sans perdre un seul homme.

Ce chef d'une armée de cent quatre-vingts hommes n'hésita pas à lancer à tout un peuple la vibrante proclamation suivante :

« L'envoyé du noble royaume (sic) de France, le

< grand mandarin Garnier, fait savoir à tous les « habitants que venu au Tonkin par ordre de l'ami-

* rai pour ouvrir une voie de commerce, il n'avait « nullement l'intention de s'emparer du pays, mais « que les mandarins de Hanoï ayant tendu des em- « bûches, il n'a pu tolérer leur conduite et a dû

< s'emparer de ces mandarins perfides. Mais que le « peuple reste en paix à s'occuper de ses travaux, « il n'a rien à craindre pour ses coutumes et pour c ses biens ; il sera traite comme un frère ; que ses

* chefs, grands et petits, observent envers lui la jus- « tice, et la tranquillité régnera dans le pays. Dans

* le cas où il y aurait des gens pour troubler l'ordre, « ils seraient châtiés sévèrement. Maintenant, que « les gens capables de gouverner le peuple viennent « nous offrir leurs services. Nous laisserons en place « tous les mandarins qui feront leur soumission. « Pour ceux qui se retirent, nous les remplacerons « par des hommes prudents et sachant prendre les « intérêts du peuple comme un père traite ses en

< fants. Nous récompenserons dignement ceux qui « nous auront rendu quelque service. Tous les man- « darins que nous aurons nommés seront maintenus

< en place et ne seront inquiétés en aucune façon. > Trop apathiques pour s'être révoltés jusque-là

contre leurs mandarins, les Annamites émerveillés vinrent à nous et, bientôt, les plus timides nous accueillirent avec une sympathie des plus marquée.

Les Chinois de Saigon et Cholon eux-mêmes avaient remis à Francis Garnier, lors de son départ de Saigon (avec trente soldats, deux canonnières et

un aviso, soit cent quatre-vingts hommes en tout et pour tout) des lettres de crédit sur Hanoï, tellement ils étaient enthousiastes de l'ouverture du fleuve Rouge au commerce extérieur.

Comme on peut en juger, Francis Garnier, très habilement, respectait les sentiments des sujets de l'empereur Tu-Duc pour leur souverain, tout en exploitant leur haine contre leurs mandarins ; conquérant le pays, réorganisant son administration, il mettait enfin, en application dans ses rapports avec des pauvres gens, tout ce qu'il avait appris en Cochinchine lorsqu'il s'y trouvait détaché aux affaires indigènes durant un premier séjour. Tout le delta fut ainsi soumis, se montra tranquille et bien disposé à l'égard du représentant de la France.

Malheureusement, la cour de Hué s'aperçut très rapidement de cet état d'infériorité causé surtout par l'appui moral que les habitants du pays apportaient à notre poignée d'hommes ; aussi elle fit appel aux Pavillons Noirs, rebelles chinois fixés au Tonkin depuis 1864 après la répression de l'insurrection dans la province chinoise du Quang-Si. Grossies de pirates sans emploi et de soldats chinois libérés, ces bandes vivaient des produits des dîmes qu'elles prélevaient sur la navigation commerciale du fleuve Rouge .

Ayant pris la campagne, les Pavillons Noirs ne restaient pas inactifs : leur mouvement d'encerclement autour de Hanoï se précisait de plus en plus. Avec sa bravoure habituelle, Garnier se porta aux avant-postes sous Hanoï attaqué. Hélas ! l'enseigne de vaiseau Balny d'Avricourt, plusieurs hommes et Francis Garnier lui-même furent tués. Tel fut le bien triste bilan.

Quatre jours après, le 25 décembre, arrivaient les renforts qu'attendait Garnier : cent deux hommes d'infanterie de marine. L'histoire est faite de petites causes : un navire marchant plus vite, un ordre signé à Saigon sans qu'il eût traîné dans les bureaux; Francis Garnier était sauvé, la paix signée et le Tonkin se trouvait sous notre protectorat sans que ce magnifique résultat nous eût coûté un seul homme. Comme tous les renforts que l'on envoya par la suite, ils arrivèrent toujours trop tard.

Après ce tragique événement, l'œuvre de Garnier se trouva en péril... Si les affaires s'étaient embrouillées, comme le disait Bain de la Coquerie, le plus ancien officier succédant à Francis Garnier, il faut en chercher la cause dans le mauvais vouloir des mandarins. Les autorités chinoises de la frontière montraient leur neutralité, les négociants chinois tout comme les annamites continuaient à être favorables à l'expédition : il s'agissait seulement pour nos officiers d'être débarrassés des intrigues de la cour de Hué afin d'en finir avec les Pavillons Noirs.

Convention de 1874.

Une convention, assez imprécise, fut bien signée le 5 janvier 1874 avec la cour de Hué qui, d'ailleurs, ne s'en soucia guère, mais que la France exécuta ponctuellement, notamment en ce qui concernait le don gratuit fait par elle à Sa Majesté l'empereur d'Annam de cinq bâtiments à vapeur d'une force réunie de cinq cents chevaux en parfait état.

Quoi qu'il en fut, la convention fut adoptée par l'Assemblée Nationale le 20 août 1874 et les ratifications échangées à Hué le 13 avril 1875 en même temps que le traité de commerce signé par l'amiral Krantz le 31 août 1874.

Mais elle nous laissa cependant dans une situation équivoque. Il est bien connu qu'une faiblesse diplomatique conduit trop souvent à un recours à la force. Notre départ du Tonkin nous avait enlevé tout prestige. Aussi la cour de Hué s'attacha-t-elle à conserver un point d'appui au dehors et elle n'hésita pas à envoyer a Pékin ambassades sur ambassades, demandant l'envoi de troupes chinoises pour rétablir l'ordre au Tonkin. L'empereur Tu-Duc continuant à se considérer comme le vassal de la Chine.

Hommage à Francis Garnier.

Il nous faut ici rendre un juste hommage à la mémoire de Francis Garnier. Ce vaillant et savant officier fut un grand Français.

Ayant pris part comme enseigne de vaisseau à la campagne de Chine, il avait ensuite été nommé administrateur des affaires indigènes à Cholon, près de Saigon, et, en 1864, il avait fait paraître une brochure, La Cochinchine française, dans laquelle il montrait l'intérêt qu'il y aurait à relier ce pays à l'empire chinois par une bonne route. La même année, il proposait l'exploration du fleuve Mékong et de son bassin supérieur au ministre, l'amiral de Chasseloup-Laubat, qui approuva son idée et en facilita l'exécution.

En effet, en 1869, le capitaine de frégate Doudart de Lagrée fut chargé de commander la mission d'exploration et il prit naturellement l'enseigne de vaisseau Francis Garnier comme second.

'La mission visita successivement Angkor, Stung- Treng, Bassac, Luang-Prabang, et arriva enfin, après ries marches particulièrement pénibles, sur les rives du fleuve Rouge.

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Malheureusement, les fatigues et les privations avaient épuisé Doudart de Lagrée qui mourut le 12 mars 1869.

Les résultats extrêmement importants de cette exploration furent consignés par Francis Garnier dans un magnifique ouvrage.

Par ailleurs, un explorateur anglais de la Chine méridionale, M. Archibald Colquehoun, admirateur impartial du rôle de la France dans l'Extrême- Orient et particulièrement au Tonkin, rendit un juste hommage à Doudart de Lagrée et à Francis Garnier, « à leur force d'âme et à leur énergie phy : « sique qui leur permirent d'affronter tant de périls « pour mener à bonne fin une pareille entreprise ».

Refus de la Chine de reconnaître la convention de

Ces appels réitérés à sa « suzeraineté », négation même du protectorat français, allaient l'amener à faire échec à notre politique en Annam. On se souvient que lorsque Nguyen-Anh voulut reconquérir son royaume, c'est avec la France qu'il traita sans même mentionner son prétendu suzerain. Le royaume d'Annam s'était libéré depuis longtemps de la domination chinoise. S'il envoyait encore de temps à autres quelques cadeaux à Pékin, ce geste n'était que de pure forme, sans autre signification qu'une politesse diplomatique.

Interventions diplomatique» à Paris*

Naturellement, répondant à l'invite faite, la Chine fit savoir le 24 septembre 1881 à notre ministre qu'elle ne reconnaissait pas la convention de 1874

conclue entre la République française et le roi d'An-' nain.

La France trouva la réclamation un peu tardive huit années après l'application de la convention de 1874 et dans sa réponse (1" janvier 1882) notre ministre des Affaires étrangères, Gambetta, ne manqua d'attirer l'attention du gouvernement de Pékin sur la différence entre son attitude présente et celle qu'il avait observée au moment où le texte du traité lui avai été officiellement notifié.

Paris entendait régler les difficultés tonkinoises avec Hué seulement.

Renforcement des garnisons au Tonkin.

C'est alors que des bandes de réguliers chinois s'infiltrèrent dans le pays où elles se joignirent aux Pavillons Noirs. Le gouverneur Le Myre de Villiers décida aussitôt, en accord avec le gouvernement, de renforcer la garnison de Hanoï.

Ce renfort, commandé par le capitaine de frégate Henri Rivière, brillant écrivain et énergique officier, était composé d'une compagnie de marins, de vingt artilleurs et de quinze tirailleurs. Ces faibles effectifs signifiaient bien que la France ne voulait à aucun prix faire une guerre de conquête, mais entendait, au contraire, maintenir seulement son influence politiquement, pacifiquement et adininistrativement.

Peut-être eût-on plus sûrement atteint ce résultat avec un déploiement de forces plus considérables, lequel, en tout cas, eût certainement empêché nos adversaires d'augmenter en effectifs comme en audace. A

Prise de Hanoï.

Quoi qu'il en fut, le 25 avril 1S82, le commandant Rivière, qui s'était aperçu que les mandarins faisaient renforcer les défenses de la citadelle et en augmentaient la garnison, tout en protestant par ailleurs que les difficultés rencontrées dans les négociations provenaient, uniquement des bandes de Pavillons Noirs avec lesquelles aucune connivence de leur part n'existait, fit sommation aux mandarins en la personne du gouverneur lui-même de faire évacuer la citadelle et d'y laisser entrer nos soldats. Sans réponse à cet ultimatum, le commandant Rivière donna l'ordre d'attaquer et deux heures après la citadelle était entre nos mains : la garnison annamite avait perdu cent cinquante hommes et le gouverneur, pour ne pas survivre à cette défaite, s'était pendu.

Désaveu à Paris.

Cet acte de vigueur fut quelque peu désavoué ; Paris se montra hésitant. On répondit bien à la Chine qui protestait contre le coup de force de Hanoï que « nous avions donné l'ordre au gouverneur de la Cochinchine d'assurer l'application du traité de 1874 » et que les suites de l'action engagée concernaient exclusivement les deux Etats signataires, mais quand le ministre de la Marine, l'amiral Jaureguiberry, demandait six mille hommes pour tenir garnison au Tonkin, le gouvernement lui en accordait sept cents.

Conversations diplomatiques avec la Chine.

La cour d'Annam pressait la Chine de lui fournir des secours et le gouvernement de Pékin, sans déçla-

rer le moins du monde la guerre à la France, envoya des troupes, des armes et des munitions. Il alla même plus loin et, s'enhardissant, il fit offrir a la France un accord sur la base du partage du Tonkin et le maintien de sa suzeraineté sur l'Annam ; notre ministre à Pékin, M. Bourée, s'abusa, au point de prendre au sérieux ces singulières propositions, et crut devoir, de sa propre initiative, engager des - négociations, des plus regrettables, d'ailleurs, pour le prestige de la France comme celui des intérêts français.

Le commandant Rivière menacé dans ses positions.

Cependant, Henri Rivière était toujours à Hanoï, maintenu dans l'inaction avec ses quatre cents hommes. Les soldats annamites comme chinois se rapprochaient tous les jours de ce petit effectif. Après qu'il eut reçu en février 1883 un renfort de sept cents hommes, le commandant Rivière prit ses dispositions pour que la route de la mer ne lui fût pas coupée et il fit occuper Hongay, en baie d'Along, puis s'empara de Nam-Dinh ; à Hanoï, le commandant Berthe de Villérs faisait dégager les abords de la place. Mais chaque nuit, les Pavillons Noirs se glissaient dans la ville et faisaient feu sans se gêner sur nos canonnières ancrées dans le fleuve Rouge. Dès l'arrivée des compagnies de débarquement de La Victorieuse et du Villars, Rivière fit faire une sortie pour dégager la ville.

Le 19 mai 1883, sous le commandement de Berthe de Villers, quatre cents hommes et trois canons se portèrent en direction de Sontay. Rivière accompagnait l'expédition, bien que malade.

A peu de distance de Hanoï, au passage du pont du Papier, l'avant-garde et une partie de la colonne

qui avaient franchi le pont furent prises sous un feu violent sans pouvoir se déployer.

Combat dit du * Pont du Papier ».

C'est au cours de cette surprise que Berthe de Villers fut mortellement atteint. Rivière prit alors le commandement et poussa en avant. D'un gros village voisin, armés de fusils à tir rapide et de coupecoupe, en bon ordre, des Pavillons Noirs sortirent vivement et leur feu décima la petite troupe française. Plus loin, des contingents annamites barraient la plaine. Rivière, s'apercevant du danger, ordonna la retraite. C'est à cet instant précis que, voulant aider des artilleurs à relever leur pièce renversée dans un fossé, une balle lui fracassa l'épaule : des officiers et des soldats qui s'étaient précipités pour le relever furent frappés à leur tour : le groupe héroïque fut entouré, Rivière disparut dans la bagarre ; les lieutenants de vaisseau de MaroIIes et Pissère réussirent à maintenir l'ennemi età ramener à Hanoï le reste de la petite troupe.

Notre échec fut grave : quatre 'officiers manquaient, vingt-huit hommes tués et cinquante blessés, tel en fut le bilan.

Rivière, que le Chinois Luu-Vinh-Phiioc, chef des Pavillons Noirs, avait ordonné de prendre vivant pour l'échanger contre l'évacuation de Hanoï, avait été porté inanimé dans la pagode où il se tenait, mais, exaspéré par la mort de son fils adoptif et premier lieutenant, il lui fit trancher la tète.

Rupture avec le gouvernement annamite.

A Hué, la rupture avec le gouvernement annamite était complète et M. Reinardt, consul de France.

avait été obligé de quitter sa résidence un mois plus tôt, ne s'y sentant plus en sûreté. Ceci remontait déjà au 5 avril.

Tel était le triste résultat de la politique d'hésitations qui avait été suivie : nos forces trop peu nombreuses, tenues en échec par des bandes chinoises considérables, les cours de Hué et de Pékin bafouant la France, notre position de grande puissance compromise en Extrême-Orient. On en était arrivé à l'heure de la décision à prendre: évacuer le Tonkin en renonçant au vague protectorat énoncé dans le traité de 1874 ou bien envoyer des troupes en nombre suffisant pour rétablir notre prestige on imposer le respect des traités.

Jules Ferry au pouvoir.

Jules Ferry, l'homme d'Etat que, par dérision, ses adversaires allaient appeler « le Tonkinois », entreprit de redresser cette situation et durant deux années il allait, avec un admirable patriotisme et une remarquable ténacité, mener une lutte sans répit aussi bien militaire, navale, diplomatique que parlementaire et sauver notre entreprise indochinoise.

Le ministre de France à Pékin, M. Bourrée, avait été désavoué : le renforcement du corps expéditionnaire avait été demandé « pour nous établir soli- « dément au Tonkin et pour affirmer aux yeux de « tous notre résolution de nous y maintenir ». Encore sous le coup de l'émotion causée par le guetapens qui avait occasionné la mort d'Henri Rivière, la Chambre vota le projet de loi à l'unanimité.

Renforcement des troupes.

Un renfort de trois mille hommes partit. Le docteur Harmand, ancien compagnon de Francis Gar-

nier dans ses explorations au Mékong en 1873, consul à Bangkok, fut nommé commissaire général civil chargé de négocier avec l'Annam et d'organiser le protectorat.

Arrivées de l'amiral Courbet, du général Bouet tl de M. Harmand,

Le général Bouet, commandant militaire de la Cochincbine, prit le commandement en chef des troupes de Hanoï et l'amiral Courbet, chargé du commandement de l'escadre dite du Tonkin, arriva en baie d'Along le 20 juillet 1883, pendant que M. le commissaire Harmand atteignait Hanoï.

Le 30 juillet 1889, les trois chefs se réunirent en conseil à Haîpong et adoptèrent un plan de campagne ; l'effort principal devait se porter à Hanoï, le point le plus important du delta, afin de désorganiser les bandes des Pavillons Noirs chinois et annamites qui s'étaient retranchés dans de fortes positions entre la rivière le Day et le fleuve Rouge. 11 était d'autre part nécessaire d'intervenir à Hué on l'empereur Tu-Duc venait de mourir (17 juillet 1883) car c'était de là que partaient les ordres donnés pour la résistance aux mandarins du Tonkin, les subsides et les encouragements aux Pavillons Noirs.

Reprise des hostilités.

Dès le 15 août 1883, le général Bouet se portait à l'ouest de Hanoï avec toutes ses forces, soit dixhuit cents hommes et quatorze canons ; après deux journées de durs combats, il refoula l'ennemi en direction de Sontay. De son côté, le général Brion val s'était emparé de Haî-Duong ; les principaux points du delta étaient à nous.

L'amiral Courbet conduisit l'escadre à l'entrée de la rivière de Hué, devant Thuan-An, dont il bombarda les forts. Le 20 août 1883, trois jours après l'arrivée de l'escadre, les compagnies de débarquement étaient mises à terre : les Annamites défendirent leurs forts avec beaucoup de bravoure, mais les colonnes d'assaut, s'élançant, firent rapidement flotter le pavillon français sur les ouvrages.

Suspension d'armes. Traité de 1883.

Les Annamites ayant demandé une suspension d'armes, M. le commissaire Harmand se rendit à Hué porteur d'un projet de traité que le gouvernement annamite s'empressa de signer (25 août 1883). Il y était dit dans l'acte, article premier : < L'An- * nam reconnaît et accepte le protectorat de la « France avec les conséquences de ce mode de rap- « ports au point de vue diplomatique européen, < c'est-à-dire que la France y présidera aux rela- « tions de toutes les puissances étrangères (y com- « pris la Chine) avec le gouvernement annamite. » D'autres articles du traité établissaient notre autorité au Tonkin et en premier lieu exigeaient le retrait des troupes annamites puis prévoyaient l'installation aux chefs-lieux de provinces de résidents français pour surveiller la perception et l'emploi des impôts, mais, par contre, il était laissé à l'Annam une certaine indépendance sous le contrôle d'un résident général, cependant le royaume se voyait réduire à l'impuissance par l'attribution des provinces du sud (Binh-Thuan) à la Cochinchine et des trois provinces du Nord-Annam au Tonkin. Le traité « Harmand » lie laissait donc place à aucune ambiguïté. Pour mieux en surveiller l'exécution, un rési-

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dent général, M. de Champeaux, fut installé à Hué en septembre 1883.

Toutefois, nos représentants n'étaient pas absolument d'accord : lé commissaire Harmand éconduisait Jean Dupuis, qui proposait de mettre sa grande influence au service de la politique française ; la prudence du général Bouet était durement critiquée, le commissaire civil prétendait diriger les opérations et le général Bouet finit par quitter le Tonkin afin d'aller expliquer sa conduite à Paris ; le 25 octobre 1883, le ministre investit l'amiral Courbet du commandement des forces de terre, de mer, et donna l'ordre au commissaire Harmand de le laisser agir. Enfin, un mois plus tard, il rappela le commissaire civil, qui dut remettre ses pouvoirs à l'amiral.

Mais la cour de Hué ne se pressait nullement de faire connaître le texte de la convention de 1883 à ses mandarins provinciaux. Au Tonkin, un beaufrère de l'empereur Tu-Duc, Hoang-Ke-Vien, commandait les troupes annamites, augmentées de nombreux contingents chinois, la piraterie sévissait aux portes mêmes de Hanoï et des villages chrétiens étaient journellement détruits.

Tandis qu'à Hué même, sous l'influence de deux mandarins ambitieux, Nguyen-Van-Tuong et Ton- That-Thuyet, le roi Hiep-Hoa était emprisonné et remplacé par un enfant de quinze ans : Kien-Phuoc, proclamé sans le consentement de notre résident.

Fidèle à son habituelle tactique, la Chine persistait dans son attitude hostile. Aux propositions conciliantes de la France, le gouvernement chinois faisait répondre officiellement le 16 novembre 1883 que si les troupes françaises « envahissaient le territoire occupé par ses soldats cantonnés dans le Ton-

kin, c'était que l'intention de la France était de rompre la paix, que les troupes chinoises ne pourraient les regarder impassibles et que l'on arriverait infailliblement à se battre >.

Démêlés politiques en France.

En France, l'opinion commençait à s'inquiéter ; le cabinet Jules Ferry provoquait par son attitude une opposition acharnée, l'expansion coloniale était considérée comme un danger pour la sécurité de la France : le ministère devenait coupable de conduire la France à l'aventure. Le 30 octobre, le ministre des Affaires étrangères Challemel-Lacour répondait du haut de la tribune < qu'il ne reconnaissait pas d'en- « treprise qui ne fût une aventure et que la peur des « aventures peut nous tuer, qu'en tous cas, ne pou-

< vait que conduire au repos absolu et quelquefois à e des défaillances irréparables. » Jules Ferry remplaça Challemel-Lacour au ministère des Affaires étrangères : il tenta d'expliquer au Parlement toute la portée de l'entreprise tonkinoise, montra l'activité des puissances dans le monde et parlant de l'avenir conclut qu'il serait détestable, antifrançais, d'interdire à la République d'avoir une politique coloniale. A quoi, au Sénat, le duc de Broglie répondit en proclamant que les expéditions lointaines ne pouvaient qu'affaiblir la France, ses intérêts vitaux étant exclusivement en Europe où ses frontières étaient vulnérables. Jules Ferry répondit simplement qu' « un

< pays ne grandissait pas quand il hésitait devant « les moindres difficultés, quand il avait l'oreille c attentive au moindre cri d'alarme, quand il était « dupe de toutes les comédies de la presse, quand il f n'avait pas en lui-même la confiance qu'il fallait

< avoir, parce qu'elle est juste, parce qu'elle est légi-

« time, parce qu'elle est nécessaire... » Il demandait de voter à la plus grande majorité possible les crédits qui permettraient à la fois, à la France, de négocier et de combattre.

Les votes ainsi obtenus du Parlement allaient, en effet, permettre de lutter au Tonkin et de négocier avec la Chine.

Renforcement du corps expéditionnaire. Prises de

plusieurs places.

Lorsqu'il fut nommé commandant en chef, l'amiral Courbet avait à sa disposition un corps expéditionnaire comptant 8.500 hommes, auxiliaires indigènes non compris. De nouveaux renforts portèrent cet effectif à 9.000 hommes. C'est alors qu'il décida de prendre Sontay après avoir fait occuper Ninh-Binh et Quang-Yen. Ce fut une lutte acharnée, la place étant formidablement défendue et l'ennemi ayant accumulé de puissants moyens de défenses. 25.000 hommes occupaient les ouvrages : 10.000 réguliers chinois, 10.000 Pavillons Noirs et 5.000 Annamites.

L'attaque commencée le 14 décembre était terminée le 17. L'ennemi vaincu et démoralisé évacuait la place dans laquelle l'amiral faisait son entrée.

Départ de l'amiral Courbet. Le général Millot lui

succède.

Nous avions désormais une base d'opérations pour marcher sur Hung-Hoa et la vallée du Fleuve Rouge. Chef prudent, habile, ne faisant rien au hasard, d'une extraordinaire sûreté de vue commandant à ses troupes d'un entrain et d'une valeur admirables, l'amiral Courbet venait de remporter une belle et

décisive victoire. Mais de nouveaux renforts venant de France portaient l'armée du Tonkin à un effectif de 17.000 hommes; l'amiral Courbet dut alors céder le commandement au général de division Millot (février 1884). Nommé vice-amiral, c'est en ces termes qu'il fit ses adieux à ses troupes : < Soldats « et marins... c'est avec un profond chagrin que je « vous quitte. Jamais je n'oublierai avec quelle bra- « voure vous avez tenu le drapeau de Ja France. Mon « ambition eût été de partager encore vos dangers « et votre gloire. J'applaudirai de tout cœur à vos « nouveaux succès. >

Conquête du Delta.

Suivant le plan Courbet, le général Millot se dirigea sur Bac-Ninh, situé sur la route de Chine qui, de Hanoï, gagne Bac-Ninh, Lang-Son et la frontière. Pendant ce temps, la brigade Brière de Plaie et la brigade de Négrier se mettaient en mouvement : leur jonction opérée, le général de Négrier s'empara de Dap-Cau. Coupés ainsi de la route de Lang-Son, les Chinois furent mis en déroute et poursuivis jusqu'à Phu-Lang-Thuong et Kep dont les forts tombaient entre nos mains pendant que le général de Brière de l'Isle poussait jusqu'à Thay-Nguyen et s'en emparait (19 mars). Le 11 avril 1884, les troupes françaises se portèrent sur Hung-Hoa qu'ils trouvèrent évacué. L'ennemi, démoralisé par ses précédentes défaites, avait pris la fuite.

Le delta du Tonkin était ainsi en notre possession.

Inquiétudes de la Chine.

En Chine, le Gouvernement suivait avec une certaine inquiétude la marche des événements du

Tonkin. Le parti de la conciliation représenté par Ly Huns Tchang fut le plus fort et des négociations officieuses commencèrent. Le Gouvernement français autorisa ces pourparlers qui se continuèrent à Tien-Tsm en dehors de notre représentant à Pékin et à son insu. Ils aboutirent à il a signature d'une convention préliminaire.

Conciliations et conventions préliminaires.

La France s'engageait à « Tespecter et protéger

< contre toutes agressions d'une nation quelconque

* et en toutes circonstances les frontières méridio-

< nales de la Chine limitrophe du Tonkin (art. 1")

* et renonçait a demander une indemnité à la « Chine (art. 3).

« L'Empire du milieu, rassuré par les garanties c formelles de bon voisinage... données par la « France... prenait l'engagement : 1* de retirer « immédiatement sur ses frontières les garnisons « chinoises du Tonkin; 2° de respecter dans le pré-

< sent et dans l'avenir les traités directement inter- « venus ou à intervenir entre la France et la Cour « de Hué. Les dates d'évacuation furent précisées

< et acceptées sans objection. >

Le nouveau ministre de France en Chine, M. Patenôtre, alors de passage à Saigon pour se rendre à son poste, reçut l'ordre de se rendre à Hué négocier le nouveau traité de Protectorat, destiné à remplacer le traité Harmand qui n'avait jamais été présenté à la ratification des chambres.

Cessation de la vassalité de l'Annam.

Le 6 juin 1884, dans le palais de la légation de Hué, le sceau royal symbole de la vassalité de l'An-

la conquête 9g

nam que Gia-Long avait reçu de l'empereur de Chine fut solennellement remis à Patenôtre et fond» dans un creuset en présence des ministres annamites. Aussitôt après, le traité de protectorat fut signé.

Cette pièce diplomatique est restée le fondement de notre protectorat.

c L'Annam reconnaît et accepte le protectorat de la France. »

La France représentera l'Annam dans toutes ses relations extérieures.

La France garantit l'intégrité des Etats de S. M. le Roi d'Annam.

L'autorité française pourra faire occuper militairement, sur le territoire de l'Annam et sur celui du Tonkin, les points qu'elle jugera nécessaire.

Les étrangers de toutes nationalités seront placés sous la juridiction française.

Dans ce traité, l'Annam conserve une indépendance relative pendant que le Tonkin est soumis à un Protectorat beaucoup plus étroit.

En Annam, un résident général installé à Hué aura le droit d'audience privée et personnelle auprès du roi, les mandarins continueront à administrer les provinces, sauf en ce qui concerne les douanes et les travaux publics; les mandarins préposés aux finances continueront à percevoir l'impôt ancien sans le contrôle des fonctionnaires français et pour le compte de la Cour de Hué. Les provinces d'Annam cédées à la Cochinchiue en 1883 ainsi qu'au Tonkin sont restituées à l'Annam.

Au Tonkin, il y aura des résidents français dans les chefs-lieux des provinces, les mandarins gou- . verneront et administreront sous leur contrôle, mais

ils devront être renvoyés sur la demande des autorités françaises, les résidents centraliseront avec le concours des mandarins des finances le service de l'impôt dont ils surveilleront la perception et l'emploi.

Ainsi donc, la Chine, par le traité de Tien-Tsin, l'Annam par le traité de Hué, reconnaissaient formellement le Protectorat de la France. L'ère des difficultés semblait donc close et Jules Ferry « le Tonkiitois » voyait son ardent patriotisme récompensé lorsque, la roue de la fortune tournant, tout fut remis en état...

Guet-apens de Bac-Lé.

Le Haut-Tonkîn devant « être évacué immédiatement par les troupes chinoises, une colonne partit le 15 juin dans la direction de Langson. Après avoir passé le fleuve Song-Thuong, elle fut accueillie par les coups de feu de réguliers chinois qui, prétendant ne pas avoir reçu l'ordre d'évacuation, lui barrèrent le passage; leur chef envoya un parlementaire qui demanda un délai de dix jours pour se retirer.

Le commandant de la colonne, sans même en référer à Hanoï, refusa le délai et reprit la marche en avant. Les Chinois résistèrent furieusement et combattirent jusqu'à la nuit. Le lendemain, le commandant de la colonne française, reconnaissant l'impossibilité de forcer le passage, donna l'ordre de retraite qui s'exécuta en combattant jusqu'au village de Bac-Lé. Cette sanglante affaire nous 'coûta une centaine d'hommes, deux officiers tués et cinq blessés.

L'opinion publique s'échauffa, réclamant une revanche du guet-apens de Bac-Lé. Jules Ferry télé-

graphia à Li Hung Chang son irritation dans les termes suivants : « En vue d'assurer la paix et le bien de nos deux pays, nous avons fait un traité sérieux; l'encre est à peine sèche et il est violé, »

Reprise des hostilités.

Il fallut de nouveau combattre puis négocier.

La malheureuse affaire de Bac-Lé ne pouvait qu'aggraver nos positions en Annam et au Tonkin. Les deux régents Tuong et Tuyet ne cachaient même plus leurs sentiments hostiles. Le Gouvernement annamite refusait de se plier aux obligations du Protectorat.

Le jeune roi Kien Phuoc mourait mystérieusement et son jeune frère Ham Nghi était aussitôt proclamé roi à l'insu de notre représentant. Il fallut renforcer la garnison de Hué pour contraindre la Cour à demander l'assentiment de la France à l'avènement de Ham Nghi.

Le général Millot, malade, rentrant en France, le général Brière de l'Isle reçut le commandement du corps expéditionnaire. Mission difficile car, depuis l'affaire de Bac-Lé, les autorités chinoises profitaient de la saison des pluies qui immobilisait nos troupes pour faire des levées d'hommes dans le Kouang-Si et le Kouang Tong. Ces forces nouvelles arrivant en masses risquaient de nous déborder et une vigoureuse action s'imposait.

Le général de Négrier devait notamment déblayer la vallée du Song-Thuong, le lieutenant-colonel Bonnier devait opérer dans la vallée de Luc-Nam.

Les opérations furent rapidement menées, mais furent meurtrières et pénibles. Le terrain fut gagné

pas à pas et l'ennemi dut battre en retraite sur Langson.

Le général de Négrier poursuivant l'objectif qui lui avait été assigné arrivait devant Kep et s'en emparait après de violents assauts.

Mais sur la Rivière Claire les Chinois descendaient en masses; à plusieurs reprises, notre garnison de Tuyen-Quang fut attaquée : il fallut dégager la place et le colonel Duchesne, après de vifs combats, parvint à Tuyen-Quang dont il releva la garnison. Toutes ces victoires n'eurent qu'un effet momentané car les Chinois devenaient de plus en plus nombreux et Tuyen-Quang fut de nouveau attaqué.

Le général commandant en chef, sur le point de marcher en direction de Langson, jugea nécessaire de refouler d'abord les nouvelles armées chinoises. Il envoya le général de Négrier qui, débouchant sur le flanc de l'ennemi, le combattit à Nui-Bop, le poursuit,! 'obligeant à fuir en laissant un important matériel.

Prises- de Langson et Tuyen-Quang.

La marche sur Langson put alors être préparée. Ce devait être l'opération décisive. Le général de Négrier élargit et consolida les positions françaises vers Dong-Dang et That-Khe. Puis le général commandant en chef descendit sur Hanoï pour se diriger en toute hâte sur Tuyen-Quang. L'héroïque garnison était à bout de forces après trente-six jours de siège et la perte du tiers de son effectif. Les assiégeants avaient ouvert des tranchées et creusé des mines pour faire sauter les remparts; ils avaient réussi à faire une brèche et donné l'assaut. Sept fois ils avaient été victorieusement repoussés. Un assaut

général donné avec furie emporta toutes les défenses et les Chinois, abandonnant le siège, s'enfuirent vers Phu-An. Nos pertes étaient lourdes (500 hommes dont 26 officiers), mais Tuyen-Quang était débloqué (3 mars 1884).

Le général commandant en chef, dans un ordre du jour, félicita le commandant Dominé et ses soldats : c Aujourd'hui, vous faites l'admiration des braves troupes qui vous ont dégagés au prix de tant de fatigues et de sang versé; demain vous serez acclamés par la France entière. »

Merveilleuses d'entrain et de bravoure, les troupes françaises refoulaient partout les Chinois, très supérieurs en nombre.

Le Gouvernement chinois, de plus en plus embarrassé, tenta de renouer avec la France les relations interrompues.

Après deux mois de négociations, un protocole fut établi aux termes duquel « la Chine consentait à ratifier la convention de Tien-Tsin et la France déclarait qu'elle ne poursuivait pas d'autre but que l'exécution pleine et entière de ce traité >.

Opérations de l'amiral Courbet en Chine. .

En même temps, l'amiral Courbet avait agi en Chine, pénétré dans la rivière Min, détruit l'arsenal de Fou-Tchéou et la flotte chinoise. Puis il reprenait les opérations de Formose alors qu'il aurait voulu porter les opérations au Nord, plus proches de Pékin et bombarder Port-Arthur et Wei-Ha-Wei, bloquer le Pet-Tchi-Li. Soucieux de ménager les susceptibilités étrangères, J. Ferry n'y consentit pas et l'ordre de continuer simplement les opérations fut donné à l'amiral Courbet.

Durant de longs mois, ses forces s'usèrent devant Formose et on dut faire le blocus de 111e... Puis le Gouvernement français prit ta décision de considérer le riz comme contrebande de guerre et l'amiral qui réclamait depuis longtemps cette mesure, organisa le blocus des côtes et des embouchures pour affamer les provinces du Nord. Il attaqua les îles Pescadores, s'empara du port de Ma-Kong et établit son quartier général en ce point stratégique pour préparer une nouvelle campagne dirigée contre les ports du Nord.

Désastre de Ldngson.

La Chine était à bout de résistance et la paix immédiate pouvait être conclue lorsque brusquement du Tonkin, le 27 mars 1884, vint un télégramme annonçant que nos troupes s'étaient heurtées à 4. ("00 Chinois et avaient subi un grave échec.

Alors l'opinion s'affola. Un second télégramme plus explicite annonçait que le général "de Négrier blessé avait dû céder le commandement au colonel Herbin* ger et que celui-ci, débordé par des forces chinoises supérieures en nombre, avait évacué Langson. < Je concentre tous mes moyens d'action, ajoutait le général commandant en chef sur les débouchés de Chu et de Kep. L'ennemi grossit toujours sur le Song-Khoi; quoi qu'il arrive, j'espère pouvoir défendre tout le Delta. >

Ce télégramme produisit une stupeur mêlée de colère. C'était plus que n'en pouvait supporter une Chambre parvenue à cinq mois de sa réélection. Lorsque s'ouvrit la séance, le 30 mars, une foule difficilement contenue poussait devant le Palais- Bourbon des cris contre Jules Ferry.

La séance à peine ouverte, Georges Clemenceau attaquait violemment : < Ce ne sont pas des ministres que j'ai devant moi, ce sont des accusés, des accusés de haute trahison sur lesquels la main de , la loi ne tardera pas à s'abattre. » Et Jules Ferry < le Tonkinois », abandonné par son propre parti, dut céder au sort qui l'accablait et porter sa démission au président de la République après la séance tumultueuse de la Chambre, traversant bravement le pont dé la Concorde parmi une foule menaçant d'envahir le ministère des Affaires étrangères.

La vérité.

La vérité fut bientôt connue; nous n'avions pas été vaincus à Langson. Au moment de la blessure du général de Négrier, nos soldats pleins d'entrain étaient victorieux. Mais le colonel Herbinger, effrayé de la responsabilité qui pesait sur lui, avait décidé la retraite. Abandonnant son artillerie et son convoi, il avait ordonné une retraite précipitée pendant que l'armée chinoise vaincue et démoralisée s'enfuyait vers le Nord.

Conclusion de la paix avec la Chine.

Cependant, le protocole dont il a été parlé mettait fin aux hostilités et, le 9 juin 1885, notre ministre Patenôtre signait à Pékin le traité définitif. Ce traité reconnaissait les droits de la France en Annam et posait le principe de négociations ultérieures destinées à délimiter la frontière et à assurer la liberté du commerce entre les deux pays.

La frontière chinoise assez indécise jusqu'à notre arrivée devait être limitée, mais les lenteurs cal-

106 L'INDOCHINE FBANÇA1SE

culées et les fourberies des mandarins de la cornmisison chinoise, la présence des Pavillons Noirs retardaient le travail ; plusieurs Français furent assassinés ; d'autres périrent de maladie. Le cabinet Brisson, qui avait succédé au cabinet Jules Ferry n'avait pas abandonné le principe de l'établissement au Tonkin, mais on persévérait avec quelque mollesse.

Mort de l'amiral Courbet.

L'amiral Courbet n'avait pas survécu à sa campagne victorieuse; usé par les fatigues endurées, il était mort à bord du Bauard au milieu de son escadre. Il avait toujours refusé de prendre du repos : mon devoir est de rester ici, disait-il, j'y resterai jusqu'au bout. Le vainqueur de Thuan-An, de Sontay et de Fou-Tchéou avait montré ce qu'un grand chef de guerre peut obtenir de marins et de soldats français; il avait relevé son pays à ses propres yeux. La mort de Courbet en pleine gloire fut pour la France un deuil national.

Hostilités en Annam.

Pendant que la Chine avait combattu contre nous, la Cour d' Annam s'était bornée à entraver

§ar tous les moyens en son pouvoir la pacification u pays. Une fois la paix signée, îles régents Thuong et Tuyet firent éclater ouvertement les hostilités.

Le corps expéditionnaire du Tonkin, porté à l'effectif d'un corps d'armée, venait d'être placé sous les ordres du général de Courcy qui concentrait dans ses mains tous les pouvoirs civils et militaires. Parvenu au Tonkin en juin 1885, le général de Courcy

résolut d'aller à Hué pour présenter lui-même ses lettres de créances et tacher d'amener la Cour à de meilleurs sentiments.

Ignorant tout de l'Annam, il eut le tort de ne pas vouloir écouter les avis qui lui furent donnés. Il arriva dans la capitale au début de juillet 1885 et s'installa à la Légation de France, n'ayant avec lui (la petite garnison de Hué exceptée) que son escorte qu'il avait amenée : 100 chasseurs à pied et un bataillon de zouaves. Les négociations commencèrent aussitôt au sujet du cérémonial de l'audience royale : la porte centrale du Palais réservée au roi et à l'ambassadeur de Chine s'ouvrirait-elle devant le général et sa suite? Les portes d'entrée de côté leur seraient-elles exclusivement affectées? La Cour acceptait de recevoir le représentant de la France comme naguère l'ambassadeur de Chine, mais refusait d'accorder les mêmes honneurs aux. personnes de la suite. Le général de Courcy maintint ses prétentions et, négligeant les avis de Mgr Gaspard qui l'avertissait des préparatifs guerriers faits dans la citadelle, il se contenta, le 4 juillet, de fixer au Gouvernement annamite un délai de réponse expirant le lendemain matin. A cet ultimatum, la Cour répondit par le coup de force qui porte, dans l'histoire, le nom de < Guet-Apens de Hué >.

Guet-apens de Hué.

Dans la nuit du 4 au f> juillet, tandis que les officiers quittaient la résidence, une violente canonnade fut tout à coup dirigée des remparts de la citadelle contre la Légation, la concession française et le Mang-Ca (petit ouvrage fortifié au Sud de la citadelle), des bandes de soldats royaux en armes ou la torche à la main se ruèrent sur les cantonne-

ments français. Jusqu'au lever du jour, nos soldats qui, pour la plupart, n'avaient aucune connaissance des lieux, durent subir sans y répondre, au milieu de leurs paillottes en flammes le tir des remparts et les attaques à l'arme blanche. A la Légation, le général de Courcy commande 160 hommes qu'il place aux embrasures des fenêtres.

Fuite du roi.

Le jour venu, deux petites colonnes sortirent de la concession et, guidées par l'infanterie de marine, suivirent la crête des remparts et enlevèrent les batteries, tandis qu'une troisième colonne, se frayant péniblement un chemin à travers la citadelle, parvenait à rejoindre les deux autres devant l'enceinte du palais royal. Mais les occupants du palais n'attendirent pas l'attaque. Pendant que nos soldats brisaient la porte principale, le jeune roi sortait par une porte opposée, entraîné par un des régents, Thuyet. Accompagné par quelques mandarins et soldats, suivi des éléphants qui portaient le trésor, il gagna la montagne dans la direction de Camlo. Resté seul, le régent Thuong vint faire sa soumission, protestant de son innocence, désapprouvant le complot et mettant son influence à la disposition du général de Curcy. Quelle confiance accorder aux promesses du régent? Le général qui avait fait occuper la citadelle et donné l'ordre de licencier l'armée annamite voulut l'employer à sa politique. Cependant, du Tonkin, Mgr Puginier lui écrivait le 17 juillet que le coup avait été décidé par les deux régents et accepté par la Cour entière, que le premier régent Nguyen Van Tuong, voyant l'affaire manquée, par une de ces roueries politiques qui lui étaient propres, faisait scission avec le second régent

dans le but de le tromper et de lui faire croire qu'il n'avait pas pris part au complot; que c'était l'ennemi de la France le plus grand et le plus dangereux, le plus irréconciliable qu'il y eut dans tout l'Annam.

Le général de Courcy ne crut pas l'évèque.

Thuong, gardé à vue par nos soldats, fit ostensiblement des proclamations pour amener les Annamites à se soumettre à la France, pour inviter le roi fugitif à rentrer dans sa capitale. En réalité, il préparait en secret le soulèvement des provinces et la chasse aux chrétiens. En août, il y eut 9 missionnaires français et 40.000 chrétiens massacrés dans le Binh-Dinh, le Phu-Yen et d'autres provinces. Le général qui ne comprenait rien aux événements se bornait à écrire à Paris qu'il y avait eu dans le Sud quelques rixes entre les catholiques et les bouddhistes, mais que lé Gouvernement annamite répondait du maintien de l'ordre. Il nia les tueries, il nia la complicité du rè*gent, jusqu'à ce qu'une lettre interceptée vint lui démontrer que celui-ci se jouait de lui. Alors il le fit arrêter (8 septembre) et déporter à Tahiti.

Avènement de Dong-Khanh.

Le roi fugitif Ham-Nghi fut déclaré déchu du trône et remplacé par un fils adoptif de Tu-Duc, âgé de 23 ans, qui fut proclamé roi sous le nom de Dong-Khanh (15 septembre).

Un gouvernement nouveau fut organisé à Hué avec des hommes qui devaient tout à la France et qui acceptaient le Protectorat. Mais l'ancien gouvernement continua à fonctionner dans sa retraite ignorée de nous, sous l'énergique impulsion du régent Tuyet.

Le roi Dong-Khanh (d'après le général Prudbomme) se rendait avec empressement à nos moindres désirs et cherchait môme toutes les occasions de manifester ses bonnes dispositions pour les autorités françaises. Toutefois, ce souverain était sans prestige aux -yeux des indigènes pour qui Ham-Nghi restait le souverain légitime.

Guérillas contre l'agitation.

Le régent Tuyet avait emporté dans sa fuite les listes des fonctionnaires, le contrôle des milices, les rôles d'impôts : il ordonna et fut obéi, l'agitation grandit. Il fallut augmenter les garnisons : une colonne commandée par le colonel Mignot quitta le Tonkin; son chef se proposait de châtier les rebelles; or, les rebelles, c'étaient ni plus ni moins que le roi détrôné et ses partisans de jour en jour plus nombreux.

Par un singulier concours de circonstances, nous ne luttions plus contre la Cour de Hué, mais appuyés sur elle contre la population soulevée. Pour la première fois, nous avions affaire à un mouvement national.

L'insurrection avait éclaté depuis février 1886 et, minutieusement préparée par le régent Tuyet, elle disposait de moyens puissants, tels le fort de Ba- Dinh dans les plaines de Thanh Hoa.

Ce fort interceptait les communications entre le Tonkin et l'Annam et ne devait être enlevé qu'en janvier 1887, avec le secours d'une forte artillerie. Des fabriques de fusils et de poudre travaillaient dans les hautes vallées des fleuves : une route nouvelle, autre que la route mandarine jalonnée de for-

tins, avait été percée à travers la chaîne de montagnes; le roi Ham-Ngi et le régent Tuyet, installés dans ces points reculés, pouvaient communiquer avec les provinces du Ha-Tinh et du Quang-Binh puis au besoin chercher refuge au Laos.

H fallut entreprendre une véritable guerre de guérillas qui dura plusieurs années et qui épuisait nos soldats au milieu d'une population hostile. Finalement, les rebelles déposèrent les armes.

Au Tonkin, les Pavillons Noirs tinrent encore la campagne durant dix années. Les derniers mois du commandement du général de Courcy et tout l'intérim du général Warnet furent remplis par les opérations de nos colonnes. Encouragés par les mandarins, les Pavillons Noirs transformés en véritables pirates rançonnaient à leur gré : la route du Fleuve Rouge n'était plus libre; les colonnes du général Jamont, pourvues d'artillerie, réussirent à occuper Than-Maî, principal repaire de l'ennemi. Les colonnes du général Jamais aboutirent à la prise de Than-Qua — Yen-Bay — et le colonel Maussion occupa Lao-Kay qu'il libéra. La voie du fleuve Rouge était dégagée, des postes militaires furent installés entre Yen-Bay et Lao-Kay; nos jonques armées en guerre firent désormais la police du fleuve.

Lang-Son, Dong-Dang, That-Khé ayant été occupés sans coup férir, nous tentons ainsi deux voies conduisant à la frontière, mais les régions montagneuses restaient toujours le domaine des rebelles.

Dans le Delta, il fallut aussi agir avec vigueur : le générai de Négrier, puis le colonel Bonnier commandèrent la colonne du Baï-Saï, entre le canal des Rapides et le canal des Bambous, puis le général Munier dirigea la colonne du Bas-Tonkin entre le canal des Bambous et la mer. Les pirates traqués

112 L'INDOCHINE FKANÇAISE

dans tous leurs repaires disparurent sans accepter le combat. De nombreuses opérations secondaires eurent lieu comme à Haï-Duong, à Phu-Lang- Thuong; mais partout insaisissables, les pirates se dispersaient sans être détruits.

La pacification.

La pacification dut s'accomplir en plusieurs étapes, par l'action militaire telle que nous venons de l'exposer brièvement, ensuite par l'occupation systématique; par l'organisation défensive des villages les plus exposés aux razzias des bandes de pirates auxquelles se joignaient tous les malheureux qui trouvaient leur unique moyen d'existence dans le brigandage. La création d'une police frontière fut des plus utile.

Les noms du colonel Gallieni et du commandant Lyautey sont inséparables de cette politique à la fois ferme et généreuse qui assura la sécurité du Protectorat.

Situation du Cambodge.

Il convient maintenant de parler de l'état de nos affaires du Cambodge.

On se souvient que le roi Ang-Duong, cherchant un appui pour se protéger contre les ambitions du Siam et de l'Annam et se rappelant de l'aide donnée par les Français à l'empereur Gia- Long, sollicita la protection de la France. En 1850, un de ses ministres alla faire des propositions 'dans ce sens au consul de France à Singapour. Le Gouvernement de Napoléon III chargea M. de Montigny d'une mission à ce sujet auprès du roi du Cambodge. Maïs, au dernier moment, Ang-Duong s'in-

clina devant les menaces des Siamois et notre ambassadeur dut renoncer à tout projet de traité.

Norodom qui monta sur le trône en 1859 était plus encore que son père sous l'influence des Siamois. L'amiral Bonnard qui lui fit une visite en 1862 lui rappela que la France s'était substituée à l'Annam dans ses droits de suzeraineté au Cambodge et ne tolérerait pas l'intrusion du Siam dans les affaires intérieures du pays. L'année suivante, le commandant Doudart de Lagrée négociait et l'amiral de la Grandière signait avec le roi Norodom un traité de paix et d'amitié. La France garantissait aide et protection au Cambodge; chacun des deux pays installait un représentant diplomatique à Pnom-Penh et à Saigon. Réciprocité de droits était accordée aux sujets des deux pays ainsi que la franchise douanière pour l'échange de leurs produits. Le couronnement de Norodom eut lieu l'année suivante à Oudong, l'ancienne capitale royale. Les insignes royaux détenus par les Siamois furent restitués aux autorités françaises qui les remirent au roi. L'ambassadeur siamois quitta aussitôt le Cambodge libre désormais de la tutelle du Siam.

Négociations de l'amiral de La Grandière.

C'est à l'amiral de la Grandière que revient l'honneur d'avoir décidé le roi Norodom à se placer sous ■a protection de la France. Dans le temps même où les hésitations du Gouvernement de Paris rendaient incertain l'avenir de notre entreprise indochinoise, il travailla sans défaillance à affermir notre position dans les provinces occupées. Pendant son long gouvernement (1863-1868) le plus grand de nos amiraux-gouverneurs devait organiser la mission d'exploration du Mékong, occuper les provinces de

l'Ouest de la Cochinchine et donner à la colonie un régime administratif qui a duré jusqu'en 1879.

Ne quittons pas cette belle figure sans citer ce passage d'une lettre que l'amiral de la Grandie™ écrivait au ministre de la Marine, M. de Chasseloup-Laubat : « On pourrait attirer à Saigon, ville < tracée pour contenir 500.000 habitants, J'impor- « tant commerce qui se fait par caravanes avec la « Chine occidentale au grand avantage de la France « dont la colonie- deviendrait dans ces régions le « plus grand entrepôt du monde. >

Cette lettre fut écrite lors de la préparation de la mission d'exploration du Mékong par Doudart de Lagrée et Francis Garnier qui pensaient que le grand fleuve de la Cochinchine et du Cambodge pourrait donner à la France une voie plus courte et plus sûre que le Fleuve Bleu, moins hérissée de difficultés que les sentiers de la Birmanie.

Troubles aa Cambodge.

Mais si le Cambodge s'était lié à la France, il n'en restait pas moins acquis que l'attitude du roi Norodom était parfois équivoque, et M. Thomson. gouverneur de la Cochinchine, dut, avec l'assentiment du Gouverneur français, soumettre le Cambodge à un protectorat plus strict et plus efficace.

Dans la nuit 17 au 18 juin 1884, le palais du roi fut occupé et le gouverneur se faisant conduire auprès du roi lui donna lecture d'une convention aux termes de laquelle le roi du Cambodge devrait accepter toutes les réformes administratives, judiciaires, financières et commerciales que le Gouvernement de la République française jugerait à l'avenir utiles pour l'accomplissement de son Protectorat.

Les fonctionnaires cambodgiens continueraient a rester en place, à administrer les provinces sauf en ce qui concernait l'établissement et la perception des impôts, les douanes, les contributions directes, les travaux publics. Norodom comprit qu'on lui imposait l'abandon de son pouvoir absolu, mais toute résistance étant impossible, H apposa sa signature sur la convention 08 juin 1884). Mais Norodom, blessé dans son orgueil, bien décidé à ne pas être un roi salarié, voulut se venger en faisant la guerre. Et lorsqu'un 1885, le 6 mai, la convention allait entrer en vigueur, nos postes militaires furent attaqués.

Pirateries.

En 1885 et 1886, nos colonnes durent parcourir le pays à la poursuite des bandes : guerre épuisante sous un climat meurtrier beaucoup plus que les fusils à pierre et les canons de bambous cerclés de lanières de peaux de buffles ou de fils de cuivre, qui tuaient plus souvent ceux qui les maniaient, que ceux auquels ils étaient destinés sans les épargner totalement toutefois.

Discussions eu Parlement.

Il fallut ajourner la mise en application de la Convention pour obtenir la pacification. Cette généreuse patience de notre part plongeait le Cambodge dans un trouble profond qui aggravait encore nos multiples difficultés indochinoises dans un moment où la piraterie ruinait le Tonkin, où l'Annam se soulevait à l'appel du régent Tuyet. Le Tonttîn, surtout, préoccupait l'opinion en France où l'opposition à la suite des élections législatives d'octobre 1885 restait aussi âpre que par le passé. Le 17 décembre, la

commission nommée pour examiner les crédits proposa nettement l'abandon du Tonkin. Le président du Conseil Henri Brisson déclara que « la France ne déserterait pas l'Indochine >. Malgré l'intervention véhémente de Georges Clemenceau sommant la Chambre d'abandonner « le haillon colonial >, il obtint gain de cause : les crédits furent votés après trois jours de discussions par 273 voix contre 267 (23 décembre 1885).

Création d'une résidence au Tonkin. Nomination de Paul Bert.

La conclusion des séances parlementaires de décembre 1885 fut la création 'd'une résidence générale de l'Annam et du Tonkin rattachée au ministère des Affaires étrangères (27 Janvier 1886) et la nomination à ce poste de Paul Bert (31 janvier 1887). Ce grand savant voulut bien accepter une tâche aussi difficile et l'opinion lui en sut gré car sa haute conscience et la noblesse de son caractère étaient bien connues.

Avec Paul Bert s'affirmait la détermination de la France de prendre définitivement possession du nouvel empire asiatique qui lui avait coûté tant de sang.

Position de la France en Extrême-Orient.

La position de la France en Extrême-Orient se situait donc ainsi :

Par la Cochinchine, le Cambodge, l'Annam et le Tonkin, la France en 1886 tient toute la façade orientale de la péninsule indochinoise avec les bouches des deux grands fleuves. Le nouvel empire

français se dessine mais il faut encore le pacifier, l'organiser, lui donner vers l'extérieur de solides frontières. A cette tâche ingrate les hommes s'usent rapidement : Paul Bert (1886), Constant (1887- 1888), Richard (1888-1889), Piquet (1889-1891), de Lanessan (1891-1894), Rousseau (1895-1896).

Tous devaient agir sans demander à la Métropole ni argent ni soldats, car l'opinion fatiguée d'entendre toujours le même son de cloche : dépenses, sacrifices, piétinements sur place, et le tout sans satisfaction, sans fruit, rognait les crédits. Jules Ferry, qui avait gardé le silence durant trois ans, fut même obligé d'intervenir pour sauver son œuvre.

Mais enfin, des résultats devenant acquis, l'opinion devint moins hostile, le Gouvernement parut plus conscient de l'importance des questions coloniales représentées dans son sein par un ministre des Colonies (1894) et enfin une diplomatie plus ferme < reprend la tradition des desseins dignes de la France >.

L'ŒUVRE COLONISATRICE ADMINISTRATIVE Paul Bert au Tonkin. Son appel aux populations.

Lorsque le nouveau résident général Paul Bert arriva au Tonkin le 2 avril 1886, il lança un émouvant appel aux populations. < Depuis

< longtemps dans mon pays, disait-il, je me suis ap- « piiqué à connaître et à défendre les intérêts de ce c peuple d'Annam si laborieux et si intelligent et « foi demandé que le peuple français lui tendit une

< main amicale. Des malentendus nous ont divisés, « te sang a coulé. J'ai scrupuleusement étudié les « causes de ces divisions regrettables, je veux les « faire cesser, car nos peuples ne sont pas faits pour t se combattre, mais pour se comprendre et se com- « pléter l'un par l'autre. De même que les Chinois

< autrefois ont amélioré votre état social en vous e apportant leur civilisation, en vous initiant aux « travaux de leurs législateurs, de même les Fran- « çais qui viennent aujourd'hui chez vous amélio- « reronf votre situation agricole, industrielle et êco-

< inique et élèveront encore votre niveau intellectuel * par l'instruction. »

Son administration. Sa politique indigène.

Cependant, Paul Bert eut beau faire, la situation politique ne s'accommodait pas des remises d'impôts arriérés, de réductions de corvées, de secours aui victimes d'inondations, de pensions à des soldats blessés à notre service; en outre, l'autorité traditionnelle des lettrés nous faisait défaut : ils nous étaient implacablement hostiles.

Paul Bert voulut alors entrer en contact direct avec le peuple et il créa le Conseil des Notables. Ceux-ci, un peu désorientés au début, ne tardèrent pas à entrer en confiance avec les représentants de l'autorité française. Les objets les plus divers furent soumis à leurs délibérations : travaux publics, digues, routes, mise en culture des terrains en friche, reconstruction des villages, perception des impôts, mesures de police... Le Conseil, par ses réponses pleines de sagesse et d'esprit pratique, dépassa l'attente du résident général qui tint à lui exprimer toute sa satisfaction.

En créant une « Académie tonkinoise », Paul Bert n'oubliait pas le parti irréductible des lettrés et il pensait bien pouvoir les gagner peu à peu à nos idées.

L'enseignement français n'existait pas; des écoles franco-annamites furent créées qui enseignèrent le français et le quoc-ngu (1). Le personnel civil du protectorat fut organisé et recruté : les chambres de commerce furent installées, etc..

(1) Ecriture de ta langue annamite en caractères romains avec une accentuation et des signes donnant aux mots toute leur signification.

Mort de Paul Bert.

Durement éprouvé par le climat, épuisé par un labeur infatigable, Paul Bert mourut à Hanoï [e 11 novembre 1886.

L'œuvre fut sans lendemain et la plupart des institutions de Paul Bert disparurent dont une des premières, celle du Conseil des Notables qui portait ombrage à la Cour de Hué et aux mandarins : ils y avaient vu, non sans raison, une menace pour leur influence.

Mats Paul Bert qui avait la clairvoyance d'un précurseur donna une forte empreinte au pays auquel il avait voué sa vie. Il avait surtout préconise la nécessité d'une politique indigène bienveillante et humaine. Cette < politique d'association » était sans doute difficile à pratiquer dans un pays encore mal organisé et bouleversé par la piraterie; elle tomba dans l'oubli pour être reprise vingt années plus tard sur le théâtre plus vaste de l'Indochine entière.

A cette époque, entre ces pays divers ou flottait le drapeau français, il n'existait aucun tien : la Cochinchine et le Cambodge relevaient du ministère de la Marine et des Colonies; l'Annam et le Tonkin dépendaient du ministère des Affaires étrangères. Ces pays s'ignoraient : l'idée de créer un lien administratif et financier entre eux, de les soumettre à une direction politique unique et d'utiliser rationnellement leurs ressources dans l'intérêt et l'ensemble avait germé dans l'esprit de Paul Bert.

Création d'un Gouvernement général.

Il appartenait à Eugène Etienne, un des premiers sous-secrétaire d'Etat des Colonies, que l'on venait

de créer, de réaliser le Gouvernement général de l'Indochine : ce qui fut fait par les décrets des 17 et 20 octobre 1887 et du 20 avril 1891. Le premier gouverneur général fut M. Constant (du 16 mai 1887 au 21 avril 1888).

L'Annam et le Tonkin furent rattachés au ministère de la Marine et des Colonies et groupés avec la Cochinchine et le Cambodge, ils formèrent l'Indochine française. Le lieutenant-gouverneur de la Cochinchine, les résidents généraux du Cambodge et de l'Annam-Tonkin furent placés sous les ordres d'un Gouverneur général assisté d'un secrétairegénéral et d'un conseil supérieur. Chaque pays conservait, néanmoins, son autonomie, son budget, son administration propre.

Un budget commun était institué qui prenait à sa charge toutes les dépenses militaires, celles du Gouvernement général, des Postes et Télégraphes, des Contributions indirectes et des Douanes; ses recettes comprenaient les divers produits des postes et télégraphes, des douanes, les contributions obligatoires de la Cochinchine et des protectorats, la subvention de la Métropole.

C'était une sorte de fédéralisme financier établissant une solidarité entre les pays de l'Indochine. L'Union entière pouvait progresser sous l'impulsion d'un chef unique pourvu de moyens d'action suffisants.

Ses premiers titulaires.

Cependant, des influences agirent en sens inverse faisant ressortir, surtout, que la Cochinchine, pays riche, serait la pourvoyeuse principale du budget indoebinoîs et les décrets ne survécurent pas au

l'œuvre colonisatrice 125

ministère qui les avait élaborés. Le 12 avril 1888 on supprima le secrétariat général; le 13 mai, on supprima toute la partie financière du décret du 17 octobre 1887. L'Indochine, sous les gouverneurs généraux Richaud et Piquet, retomba dans l'anarchie administrative; le budget du Tonkin fut de nouveau écrasé par le fardeau des dépenses militaires et celui de la Cochinchine continua à être gaspillé par le conseil colonial.

Réorganisation par M. de Lanessan.

En 1891, une réorganisation fut tentée par M. de Lanessan, mais sans toutefois aller jusqu'à ressusciter le budget général. C'est seulement en 1898 que ce complément indispensable sera donné par M. Donmer.

M. de Lanessan, « cet homme endiablé, entrepre- « nant, audacieux, ayant le mépris des règlements *, nous dit Lyautey dans ses lettres, < était vraiment « un gouverneur... Il avait le feu sacré, la foi dans

< le pays, des solutions toutes prêtes pour toutes

< les difficultés, des résolutions immédiates devant

< les obstacles et les chinoiseries réglementaires. >

Situation compliquée.

Mais la situation n'était pas des plus brillantes. Il lui fallut d'abord organiser l'administration des finances du Cambodge, pays resté malgré notre protection dans un état voisin de la misère. Il fallut peu à peu sans rien brusquer mettre en application les droits que la Convention de 1884 nous avait donnés, contre laquelle la population cambodgienne s'était soulevée. M. de Lanessan fut assez heureux de rencontrer un succès complet.

Du côté Tonkin, la situation était encore plus compliquée. Le Protectorat ne subsistait que grâce aux subsides que les finances lui allouaient de façon ininterrompue depuis 1887 et qui atteignaient près de 170 millions de francs. 11 fallut réparer les erreurs commises en 1886 et séparer les budgets locaux des dépenses de l'occupation militaire. Puis créer quelques impôts indirects : taxes sur les pétroles, les allumettes, le tabac, le sel, l'alcool indigène. Ce qui permit dès 1895 d'envisager un nouveau programme de travaux parmi lesquels l'hôpital de Hanoï.

En Annam, il fallut composer avec les régents administrant le Trésor royal pour pouvoir y introduire les mêmes impôts indirects qu'au Tonkin. Ainsi s'acheminait-on peu à peu vers un budget unique.

Départ de M. de Lane&san,

Cependant M. de Lanessan dut quitter le pouvoir le 10 mars 1894. Son successeur fut M. Rousseau, sénateur, qui avait été sous-secrétaire d'Etat aux Colonies. « II s'imposa à l'Indochine par sa droi- « ture, mais », dit encore Lyautey dans ses lettres, « il était pris entre deux feux, le feu partant d'ici « (Tonkin) où son absolue volonté de sortir de l'at- « mosphère des budgets fictifs y exaspérait tous « ceux qui vivaient de l'assiette au beurre. Le feu « partant de France où on ne le laissait pas respirer * un an avec sa subvention intacte. »

Son œuvre.

M. Rousseau remit de l'ordre dans l'administration et les finances qu'un long intérim avait quelque peu compliquées, et la loi du 10 février 1896 auto-

l'œuvre colonisatrice 127

risa un emprunt de 80 millions de francs qui permit de liquider le passif de l'Annam-Tonkin. L'œuvre s'annonçait féconde, mais M. Rousseau mourut le 10 décembre 1896.

En Cochinchine, colonie française, avec déjà ses habitudes et ses routines, la politique locale exerçait ses méfaits. Sur 4.000 Européens, 1.700 étaient fonctionnaires et ils songeaient surtout à leurs intérêts personnels. Le lieutenant-gouverneur gouvernait difficilement. La baisse continue de la piastre de 4 francs en 1892. à 2 fr. 60 en 1895 chargeait le budget des soldes décomptées en francs, et tarissait la source des recettes douanières par l'admission en franchise de tous les produits français dans « une colonie assimilée »'(loi de 1892). Bien que puissamment riche par elle-même, la Cochinchine connaissait aussi les détresses budgétaires.

En 1897, donc, nous n'étions pas encore, en Indochine, dans une situation bien satisfaisante malgré un effort ininterrompu de dix années.

Dernières opérations militaires contre la piraterie.

Sous le gouvernement de M. Lanessan, les dépenses militaires ayant été séparées des budgets locaux, toute la région montagneuse du Tonkin fut placée sous le régime militaire et formée en territoire militaire, eux-mêmes divisés en cercles et en secteurs dont les commandants exerçaient à la fois les pouvoirs civils et militaires. Et l'on y eonnut alors cette pléiade de grands organisateurs : les .(offre, les Pennequin, les Gallieni, les Lyautey. Gallieni continuant avec succès une méthode colonisatrice de races commencée au Soudan, qu'il devait

ensuite reprendre avec tant de succès à Madagascar et que Lyautey, devenu maréchal, devait à son tour employer au Maroc.

C'est à cette époque qu'eurent lieu les dernières grandes opérations contre la piraterie; les bandes des chefs soumissionnaires Luong Tan Ky, Ba Thy, De Tham furent dispersées ou annihilées.

Calmes et négociations aux frontières sino-tonkinoise».

Sur la frontière de Chine le calme revint, les paysans se réinstallèrent avec confiance, les autorités chinoises elles-mêmes changèrent d'attitude; la Chine venait d'être vaincue par le Japon et n'avait été préservée du pire que grâce à l'intervention de la France, de l'Allemagne et de la Russie (mai 1895). Une politique d'entente fut inaugurée avec la Chine et après ratification du traité de Simonosaki, 1p Gouvernement chinois conclut avec la France (20 juin 1895) deux conventions de délimitation et de commerce qui assurèrent définitivement la frontière sino-française de la mer au Mé-Kong en même temps que la liberté du commerce au monde.

Les villes chinoises de Long-tchéou, Muong-tsin, Szé-Mao, furent ouvertes au commerce et la France obtint, en outre, que dans les trois provinces limitrophes du Tonkin, les exploitations minières pourraient être confiées à des ingénieui-s français et que les voies ferrées du Tonkin, construites ou à construire, pourraient être prolongées sur le territoire chinois.

Dans le Haut-Laos, Muong-Sin et Muong-Hou que la politique anglaise nous contestait nous furent attribuées. La France obtint que l'Ile de Haïnan qui

barre le golfe du Tonkin ne serait jamais aliénée ni concédée par la Chine à aucune autre puissance étrangère.

Mission lyonnaise.

Les Chambres de Commerce de France estimant la situation à sa valeur organisèrent ce qu'on appela la mission lyonnaise qui exploita alors utilement ces provinces méridionales de la Chine nouvellement ouverte à l'initiative commerciale mondiale grâce à la France.

Hfissions Pavie et leurs conséquences.

La Grande Indochine en 1897 était donc fondée, car, à cette époque, par tout un ensemble de circonstances, la question du Laos avait pu être réglée. En effet, depuis des siècles, convoité à la fois par le Siarn et par l'Annam, le Laos était une cause de conflits entre ces deux pays. Lorsque l'Annam fut éliminé de par notre présence, les Siamois occupèrent cyniquement le Laos et, encouragés par notre inattention et par notre inaction de ce côté, purent continuer leur mouvement en avant jusqu'à près de 80 kilomètres de Hué.

Héritière des droits incontestables de l'Annam, la France avait considéré, dès son installation au Cambodge, que le fleuve Mékong déjà exploré par la mission Doudart de Lagrée en 1869 était la limite naturelle des territoires placés sous notre protectorat. Aussi, les différentes missions Pavie, en 1889, en 1890, en 1891, par leurs reconnaissances, leurs explorations et leurs grands travaux de cartographie, travaillèrent-elles les différentes questions pendantes et les mirent heureusement au point.

Mais les empiétements systématiques du Siain se

continuant, des colonnes durent partir de Cochinchine pour les refouler sur la rive droite du Mékong. Les Siamois cédèrent devant notre avance : toutefois, leurs réactions ne furent pas très loyales car deux canonnières françaises qui remontaient le Mei-Nâm en 1893, en vertu de l'une des clauses d'un traité de 1856, furent reçues à coups de canons par les batteries des forts. Pour mettre fin à cette équivoque, le Gouvernement français adressa un ultimatum au Siam.

Le 13 juillet 1893, les passes du Mei-Nam furent forcées et deux petits bâtiments l'Inconstant et la Comète firent flotter le pavillon français devant la Légation de France à Bangkok. Un blocus du Siam s'en suivit. On aboutit alors au traité que M. Lemire de Villers fit signer à Bangkok le 30 octobre 1893. Le Siam renonçait aux territoires de la rive gauche du Mékong; les anciennes provinces d'Angkor et de Battambang étaient neutralisées, le Mékong et le Grand-Lac étaient interdits aux embarcations siamoises armées. Toutefois, nos succès contre le Siam n'avaient pas manqué d'éveiller des susceptibilités à l'étranger. Aussi en 1896, sur une déclaration formelle de la France, les deux puissances : France et Angleterre purent-elles se mettre d'accord; la situation cessait d'être inquiétante et la constitution territoriale de l'Indochine française était dûment établie; magnifique exemple de conquête morale dont la France pouvait être Hère.

Tel fut le résultat du patriotisme clairvoyant, de la méthode humaine et pacifique des missions Pavie.

M. Paul Doumer, gouverneur général.

La période vraiment moderne de l'organisation de l'Indochine commence en 1897 avec le nou-

veau gouverneur général, M. Paul Doumer, député, ancien ministre des Finances, qui arriva en Indochine précédé d'une réputation de grand travailleur, doué de grande volonté. M, Doumer voulut voir grand et, à lire ses Souvenirs, on peut croire, qu'en effet, il donna toujours l'exemple de la plus grande activité. II débuta dans son rapport daté du 22 mars 1897 par rénumération de tout un programme qu'il réalisa point par point.

D'abord, sous son Gouvernement de cinq ans, nos troupes ne perdirent pas un seul homme au feu, les dernières bandes de pirates, le De-Than compris, ayant été pacifiées ou s'étaat soumises.

Réorganisation du Gouvernement général.

Le Gouvernement général fut réorganisé, devint un organisme de centralisation * gouvernant partout, n'administrant nulle part ». Dans les pays de Protectorat, l'administration française vit son contrôle renforcé et son action accrue — notamment au Tonkin.

Activités dans les protectorats et en Cochinchine.

En Annam, à la majorité du roi Than-Thaï en septembre 1897, une ordonnance royale fut prise qui donna aux représentants du protectorat dans les provinces, c'est-à-dire aux résidents, toute l'autorité nécessaire.

A partir de 1898, les impôts ne furent plus perçus par les mandarins qui jusqu'alors * percevaient t l'impôt pour le compte du roi, se soldaient eux- * mêmes; payaient les agents placés sous leurs « ordres, puis envoyaient à la Cour le reliquat de

« leurs opérations ». Le protectorat géra alors complètement les finances de l'Annam, tout en versant au Trésor royal le montant de la dotation dont il disposait antérieurement pour l'administration du pays et l'entretien de la Cour.

Et le premier budget du Protectorat de l'Annam, celui de 1899 se clôtura de façon intéressante et positive.

Au Cambodge, le Protectorat vivait, en quelque sorte, de façon assez arriérée. Il fallut le revigorer et cela n'alla pas sans quelques tiraillements avec le vieux roi Norodom.

Un accord fut cependant réalisé et une ordonnance royale du 11 juillet 1897 réforma quelque peu le statut ancien; désormais, le Conseil des Ministres put délibérer hors la présence du roi sous la seule présidence du résident supérieur; puis fait capital, l'esclavage pour dettes fut supprimé; enfin les Annamites et Asiatiques non Cambodgiens ne furent plus justiciables que des tribunaux français. Le Gouvernement du Protectorat pût aliéner et concéder les terres libres du royaume, jusque-là domaine royal.

Le Laos fut aussi réorganisé, un Résident supérieur français lui fut donné avec Vientiane comme chef-lieu.

Chacun de ces quatre Protectorats : Annaitt, Tonkin, Cambodge et Laos fut pourvu d'un Conseil de Protectorat.

Quant à la Cochinchine — colonie française — M. Doumer écrit que le gâchis administratif et le gaspillage financier qui y régnaient résultaient du pouvoir omnipotent du Conseil colonial. Les appétits particuliers étaient insatiables. La lutte fut

vive, car la colonie tendait rien moins qu'à conquérir son autonomie vis-à-vis de l'Indochine. Mais Doumer l'emporta, la somme des intérêts généraux prévalut : la discipline et la confiance revinrent dans le personnel.

Actioités administratives.

Et pour achever la constitution méthodique du Gouvernement général, le Conseil supérieur de l'Indochine, un peu oublié, reparut : renforcé, élargi, représentant vraiment l'ensemble du pays Indochinois.

Les Services généraux dont s'entoura le gouverneur général, par leurs spécialités, permettraient de donner toute la vigueur d'action nécessaire à l'exécution du vaste plan économique prévu par lui.

L'Administration d'autorité fut réunie en un cadre unique qui devint le Corps des Services Civils de l'Indochine (septembre 1899).

Réformes financières et fiscales.

Une aussi vaste réorganisation administrative ne pouvait se réaliser sans modifier profondément le système financier de chaque pays de l'union. Ce Gouvernement général devait comprendre un budget général qui serait une condition nécessaire de force et la garantie du bon emploi des ressources de l'Indochine au développement de sa richesse et de sa puissance. Le décret du 31 juillet 1898 approuvait cette conception qui devait s'avérer féconde.

Ce fut surtout à des réformes fiscales que l'on eut recours, telles que : régie de l'alcool indigène, régie de l'opium, régie du sel.

Emission d'un emprunt de 200 millions.

Les recettes sans cesse croissantes consacrèrent ce redressement financier et le fameux emprunt de 200 millions de francs, émis, fait à noter, sans la garantie de l'Etat français, put être ainsi autorisé (Loi du 25 décembre 1898). La possibilité de faire face à son amortissement étant acquise, cette opération financière consacrait, en outre, la solidité du crédit indochinois et permit d'amorcer l'ère des grands travaux. < Tout était à faire! disait M. Donmer, tout était urgent! »

< Les chemins de fer, les irrigations pour la rizi- « culture, l'aménagement des ports, Saigon, Haî- « phong, Tourane, etc., les routes, la modernisa- « tion des villes, etc., etc. On avait à tailler en plein « drap. »

Activités scientifiques.

A toute cette activité économique, il fallait y joindre une organisation scientifique, M. Doumer la créa de toutes pièces.

L'Ecole de Médecine de Hanoï, le Service Géologique, le Service Météorologique, le Service Géographique, l'Ecole Française d'Extrême-Orient virent ainsi le jour et commencèrent à jouer un rôle vraiment remarquable dans le rayonnement intellectuel du plan Doumer.

Le Gouvernement avait donc lieu, à l'intérieur de l'Indochine, d'être satisfait de son œuvre.

Organisation de la défense.

Pourtant, à l'extérieur, le Japon, après la guerre sino- japonaise, éveillait déjà quelques méfiances et

I/CBUVHE COLONISATRICE 135

M. Paul Doumer pouvait écrire dans un rapport de 1897 que les ambitions japonaises menaçaient toutes les nations ayant des intérêts en Asie et particulièrement la France.

Le devoir d'organiser la défense de l'Indochine s'imposait. Au lieu des troupes d'occupation, M. Doumer ambitionnait une armée. Dans ce but. des travaux furent commencés, tant à Saïgon qu'au Cap Saint-Jacques et à Hongay, au Tonkin, pour y établir des points d'appui de la flotte. La fameuse baie de Cam-Ranh, située en Annam au point de tangence de la grande route maritime du monde avec lTndochine, grâce à son vaillant pionnier, le marquis de Barthélémy, se muait en un centre d'activité que ne devait pas négliger la flotte russe de l'amiral Rodjestvensky avant d'aller se faire battre dans la baie de Tsou-Shima (27 mai 1905).

Nuages en Chine. Obtention de Quang-Tchéou-Wan et du droit de construire le chemin de fer au Yunan.

Du côté de la Chine, la situation s'embrouillait aussi par suite d'une brutale intervention allemande. En novembre 1897, prenant prétexte du meurtre de deux de ses missionnaires, l'Allemagne occupa la baie de Kiao-Tchéou et obligea la Chine à lui céder ce territoire à bail pour quatre-vingt-dix-neuf années (6 mars 1898). Il fallut toute la fermeté de M. G. Hanotaux, notre ministre à Pékin, pour s'opposer avec succès à toutes les tentatives de démembrement de la Chine amorcées par les grandes puissances. Toutefois, la Russie obtînt Port-Arthur, l'Angleterre Wei-Haï-Wei et la France elle-même Quang-Tchêou-Wan dans le Golfe u Tonkin, en

même temps nous obtenions le droit de construire le chemin de fer du Yunnan. Par ailleurs, la diplomatie nous assurait que les trois provinces méridionales qui bornaient l'Indochine à l'est * devraient « toujours être administrées par la Chine et res- < taient sous sa souveraineté. »

M. Paul Doumer mit ainsi au service de l'Indochine toutes ses capacités d'organisateur; arrivé au terme de son Gouvernement en 1902, la régénération de l'Indochine était complète. Aujourd'hui encore, son œuvre subsiste dans ses traits les plus essentiels.

Paul Beau remplace Paul Doumer.

M. Paul Beau, diplomate, succéda à M. Paul Doumer, organisateur. Ce choix fut assez heureux en ce sens qu'il avait été chef de Cabinet de notre ministre de France à Pékin, M. G. Hanotaux, et qu'il y avait acquis l'expérience de l'Extrême-Orient. En outre, M. Paul Beau avait eu à s'employer utilement dans les négociations résultant de la crise des Boxers ; puis à participer à l'établissement des accords passés avec la Chine pour la construction du chemin de fer de Haïphong au Yieman.

En Indochine, M. Paul Beau continua donc dans ses grandes lignes l'œuvre de Paul Doumer et aux services généraux déjà existants, il en ajouta deux autres : l'Enseignement et le Trésor.

Crises diverses - Evolution politique.

Comme de coutume en Extrême-Orient, la période des mauvais jours ne tarda pas à se faire sentir : ce furent les mauvaises récoltes, les typhons, les

l'œuvre colonisatrice 137

inondations, successivement ou simultanément; il y eut même, fait sans précédent, une invasion de sauterelles en Cochïnchine. Le commerce mondial lui-même subissait des fluctuations diverses — le taux des monnaies d'argent baissait — la piastre indochinoise descendait à 2 francs, et le budget connut ainsi le déficit. L'activité du pays fut réduite. Et puis, une chose en amenant une autre, à ce malaise financier se mêla fâcheusement la politique intérieure. Un antagonisme grave survint suivant la compréhension que chacun pouvait avoir d'une politique indigène; on vit des annamitophiles, des annamitophobes; la colonisation française se plaignait et à Haïphong, en inaugurant la statue de Jules Ferry, M. Paul Beau disait : « Nous sommes- « nous penchés sur le peuple indigène avec une sol- « licitude assez attentive? Avons-nous fait assez c pour effacer dans les esprits toute trace de lutte

< ancienne? > Plus tard, en décembre 1903, à Nam- Dmh, il déclarait au concours des Lettrés : « Res-

< pectueuse du droit humain, la France n'entend « pas porter atteinte à l'âme du peuple. » Ce fut pour le Gouvernement de l'Indochine l'occasion d'affirmer sa politique dans la tradition de Paul Bert, tradition que soutînt, en 1905, M. Clémentel, notre ministre des Colonies. « L'heure est venue,

< proclama-t-il le 28 mars 1905, de substituer en

< Extrême-Orient la politique d'association à la po-

< litique de domination. »

A partir de 1905, l'Indochine a traversé une véritable crise de l'évolution des espits. La victoire japonaise sur les Russes fut une révélation pour les Annamites; on vit de jeunes Annamites, des lettrés partir au Japon dans leur enthousiasme pour le prince Cuong-De, un descendant de Gia-Long, qui

s'y était déjà réfugié. De nombreux pamphlets furent envoyés par eux en Indochine, pamphlets de tons divers, souvent haineux, quelques-uns même ne craignirent pas de reprocher à la France de ne rien faire pour l'instruction des indigènes.

Les problèmes sociaux, politiques furent agités et contribuèrent à énerver l'opinion.

Déchéance de Vempereur Than-Tai. Avènement de Dag-Tan.

Toutefois, l'ordre ne fut à aucun moment troublé; la déchéance de l'empereur Than-Tai, de juillet 1907, n'eut aucune influence sur l'agitation des esprits. Un de ses fils, Duy-Tan, âgé de 8 ans, lui succéda simplement. Le Cambodge restait dans le calme absolu.

Réformes administratives.

Avec la plus grande sérénité, M. Paul Beau poursuivait le cours des réformes entreprises; la participation des indigènes à l'administration du pays fut notablement élargie et une Chambre consultative indigène fut instituée. H y eut encore une profonde réforme de l'enseignement : une direction générale avec un Conseil de perfectionnement de l'enseignement indigène qui compta dans son sein des Français et des indigènes fut instaurée.

On créa à Hanoi l'Université indochinoise qui débuta naturellement des plus modestement, mais dont les cours n'en étaient pas inoins fort suivis en raison de l'existence des nouveaux emplois créés dans l'administration.

Le Service de Santé, jusque-là confié à des méde-

cins militaires, fut transformé par la création de l'Assistance médicale indigène en 1905. Désormais, l'Indochine possédait un personnel médical propre. Dès l'année 1906, il compta une centaine de médecins civils et militaires assistés de médecins indochinois qui disposèrent de 57 hôpitaux, 33 postes médicaux, 7 maternités, 5 léproseries.

La chronologie des faits nous oblige maintenant à jeter un coup d'oeil sur l'extérieur.

Question siamoise,

La question siamoise revenait d'actualité. La convention franco-anglaise du 25 janvier 1896 avait bien délimité la zone d'influence française, mais nous n'en avions pas moins « une épine au flanc de l'Indochine ». Géographiquement, le Laos français restait bloqué et tournait le dos, isolé qu'il était, des parties riches de l'Union Indochinoise, par les rapides du Mékong. M. Beau entreprit de le débloquer. Diverses missions d'études furent envoyées a la recherche des meilleurs passages à travers la chaîne annami tique. On reprit des négociations avec ie Gouvernement siamois (traité du 13 février 1904). Chanta bon m fut rendu, la servitude de 25 kilomètres de zone frontière fut abandonnée. Par contre, la suzeraineté du Siam sur le territoire de Luang- Prabang rive droite préludait à l'application des clauses du traité du 23 mars 1907, conséquence de la mission de délimitation habilement menée du côté français par le lieutenant-colonel Bernard. Et le Siam accepta un échange de frontière qui permit à la France de rétrocéder au Cambodge les anciennes provinces de Battambang, Siemreap et Sisopbon.

Paul Beau dota ainsi l'Indochine de ses frontières

définitives à l'Ouest, celles du Nord à l'égard de In Chine existant depuis 1896.

Départ de Paul Beau. Troubles en Annam-Tonkin.

En 1908, une période de mauvais jours se manifesta encore. M. Beau, rentré en France, son intérimaire, M. Bonhoure, eut à subir l'éclatement de la crise qui couvait. Du Japon partirent les pamphlets des lettrés annamites qui, nous l'avons dit, s'y étaient réfugiés auprès du prince Cuong-Dé. Des meneurs prêchèrent en Annam, au milieu d'une certaine confusion; des troubles éclatèrent en mars et avril à Hué même, à Quang-Nam, Quang-Ngai, à Binh-Dinh; en quelques minutes, le sang coula. Au Tonkin, à Hanoï, une tentative d'empoisonnement de la garnison eut lieu. Le vieux Dé-Tham, dans son fief du Yen-Té au Tonkin, crut devoir faire reparler de lui. Il fallut sévir à nouveau et, si les autorités françaises ne le capturèrent pas, du moins son prestige disparut jusqu'au jour de 1913 où sa tête, mise à prix, fut exposée au marché de la province.

La Chine était troublée par les démêlés contre la dynastie mandchoue et les provinces du Sud. Les bandes de réformistes chinois se réfugièrent comme toujours en territoire tonkinois, provoquant des désordres que la réduction récente des effectifs militaires en Indochine ne permettait pas de juguler ainsi qu'il l'aurait fallu.

M. Klobukowski remplace M, Paul Beau.

Le nouveau gouverneur général, M. Klobukowski, désirant la paix, la lutte fut impitoyablement menée afin de ramener le calme dans les esprits. Il fallait cependant introduire quelques réformes intérieures;

L'ŒUVRE colonisatrice 141

conséquences inévitables de tous ces troubles. Les Services généraux furent modifiés, les régies diverses furent un peu réorganisées; la politique indigène devint précautionneuse, beaucoup de réformes furent seulement esquissées, elles préparaient néanmoins l'avenir et c'est malgré tout dans un climat assez particulier que prit fin le Gouvernement de M. Klobukowski.

M. Albert Sarraut remplace M. Klobukowski.

A partir de 1911, la situation économique et politique de l'Indochine préoccupa le Parlement.

Les études comparatives faites entre les procédés anglais, hollandais et les nôtres donnaient une singulière force aux critiques en découlant, les observations faites étant assez pertinentes, le Parlement y vit l'esquisse des réformes qu'il désirait voir appliquer en Indochine.

M. Albert Sarraut, député, fut alors nommé gouverneur général par décret du 20 octobre 1911, avec ceci de particulier qu'il devenait « le dépositaire des pouvoirs de la République dans l'Indochine française », les arrêtés du gouverneur général étant simplement approuvés par le ministre des Colonies sans qu'il fut besoin de décrets. Le Conseil supérieur devint Conseil de Gouvernement; chaque pays eut son autonomie administrative sous l'autorité du gouverneur général.

Nouvelles réformes administratives.

De nouvelles réformes administratives et financières furent instaurées; l'exécution du programme

des chemins de fer reçut une nouvelle impulsion grâce à un nouvel emprunt de 90 millions.

Ce Gouvernement estima, dès 1912, qu'une bonne politique indigène devrait être fondée sur le principe de l'association et l'exercice loyal et sincère du protectorat; qu'elle devait améliorer le sort des indigènes par la protection de leurs personnes et de leurs biens, la diffusion de l'instruction publique, les secours de l'assistance médicale et l'attribution à nos protégés de la part légitime qui devait leur revenir dans l'accroissement de la richesse générale, comme dans la gestion des affaires publiques.

Tous ces points furent l'objet de soins attentifs. L'Indochine ne devant pas rester en arrière du progrès des institutions libérales qui se manifestaient un peu partout, en Extrême-Orient notamment.

Cette période de travail administratif intérieur dans un pays resté calme ne pouvait empêcher que les agissements des révolutionnaires annamites réfugiés au Japon n'en continuent pas moins avec, à leur tête, le prince Cuong-Dé, comme toujours.

Agissements révolutionnaires.

Installés ensuite en Chine, ces révolutionnaires liés avec l'élément anarchiste de la Révolution chinoise voulaient simplement chasser les Français de l'Indochine et établir un Etat, soit monarchique, soit républicain. Ce fut alors une série de complots, de lancements de bombes (26 avril 1913), qui alarmèrent quelques éléments français, lesquels ne se privèrent pas de manifester contre la politique du . Gouvernement qui, d'ailleurs, ne fut pas modifiée pour si peu, et n'eut aucun désaveu à subir. Il continua sa politique humaine et libérale et l'avenir

lui donna d'ailleurs raison; la niasse annamite en fut influencée. Le mécontentement disparut pour faire place à la confiance. Aussi, en 1914, l'Indochine apporta à la France l'appui de ses ressources et de ses bras. Le Gouvernement était si sûr du loyalisme des populations que, bien que sachant qu'il ne pourrait en aucun cas recevoir des secours de la métropole, il n'hésita pas à renvoyer en France, sur la demande de la métropole elle-même, la plus grande partie des troupes d'occupation et de leur armement.

Intérims de M. Van Vollenhouen et de M. Charles.

C'est alors que M. Van Vollenhoven fut nommé intérimaire d'Albert Sarraut, rentré en France. Emporté par son ardent patriotisme, il demanda à partir au front en qualité de simple sergent. Tel un héros de l'Antiquité, il tomba glorieusement, frappé en tête de sa Compagnie le 19 juillet 1918 (1). M. Rounie fut appelé à lui succéder durant les quelques mois que son état de santé lui permirent de rester. M. Charles, alors résident supérieur en Annam, assura l'intérim jusqu'au jour où M. Sarraut, quittant l'armée, revint reprendre son Gouvernement et continuer l'œuve commencée.

Durant la guerre 1914-1918, l'attitude des souverains protégés fut irréprochable, de nombreux volontaires s'offrirent : soldats, ouvriers s'embarquèrent en 1915 au milieu de l'enthousiasme.

(1) Voici le texte de sa quatrième et dernière citation : t 28 juillet 1918. Joost Van Vollenhoven, officier d'une < valeur et d'une vertu antiques, incarnant les plue belles c et les plus solides qualités militaires. Mortellement c frappé au moment où électrisant sa troupe par son

Série d'incidents.

Mais plusieurs incidents se produisirent quand même. Nos révolutionnaires annamites étaient tenaces et travaillés par les Allemands, ils voulurent jouer leur rôle. Il y eut d'abord des tentatives de légionnaires allemands pour passer en Chine avec leurs armes (mars 1914), puis une petite révolte de montagnards dans la province de Yen-Bay, ensuite deux complots à Hanoï (octobre et décembre 1914), un complot à Moncay (janvier 1915), des échauffourées dans la province de Cao-Bang, à Phutho, dans les régions montagneuses des confins du Tonkin et du Laos, soutenue naturellement par l'or allemand, la piraterie s'essayait à renaître. Une colonne de répression commandée par le colonel Friquegnon, un ancien membre de la Mission Pavie, arriva enfin dès le début de 1916 à débarrasser le Laos des mauvais éléments qui s'y étaient infiltrés.

Les Allemands qui se croyaient absolument sûrs de la victoire en Europe ne manquaient pas de fomenter des révoltes à travers le monde. En ce qui concernait spécialement l'Indochine, leurs illusions leur avaient déjà fait désigner d'avance les premiers fonctionnaires de la nouvelle colonie allemande, gouverneur général en tête; ce futur haut fonctionnaire du Reich victorieux n'était autre que le chef de la plus grande comme de la plus ancienne maison de commerce allemande de Saigon (son installation était antérieure à 1870). Il ne manquait à la lettre de service qui fut découverte dans ses papiers

« exemple, il enlevait une position ennemie opiniâtrement

< défendue. A placer au rang des Bayard et des La tour

< d'Auvergne et à. citer en exemple aux générations futu- * res, ayant été un des plus brillants parmi les plus bra-

c VM. >

que la date de son entrée en fonctions. Son uniforme au grand complet était aussi dans ses bagages.

Révolte de l'empereur Duy-Tan.

Ces menées révolutionnaires, chose singulière, eurent leur répercussion à Hué même où le jeune empereur Duy-Tan crut devoir se mettre à la têle d'un complot contre l'autorité française. Une révolte devait éclater dans la nuit du 3 au 4 mai 1916 dans les provinces voisines Quang-Nan, Quang-Ngai, province de Hué (Thua-Thien). Ce complot rapidement découvert amena l'arrestation du royal fugitif dans une pagode à quelques kilomètres de Hué (6 mai 1916).

Sa déchéance. Khaï-Dinh lui succède.

La masse de la population resta indifférente. Le pauvre Duy-Than paya de son trône la folle équipée et fut exilé à l'Ile de la Réunion. Le Gouvernement en profita pour y envoyer également l'ex-roi Than- Taï, son père, resté en surveillance en Cochinchine jusqu'à ce jour. Son successeur fut le (Ils de l'empereur Dong-Khanh, qui fut un souverain irréprochable comme nous l'avons vu au cours de cette histoire. Il régna sous le nom de Khaï-Dinh, justifiant amplement le choix fait de sa personne.

Derniers mouvements.

Au Tonkin, on remuait toujours quelque peu, au cours de 1917, 1918, on dut rejeter quelques bandes de pillards en Chine. En août 1917, à Thaï-Nguyen,

le pénitentier de la province eut ses portes ouvertes par des miliciens se révoltant, il fallut quatre mois de campagne pour venir à bout de ces bagnards rebelles d'un nouveau genre, bien armés et bien pourvus de munitions.

Enfin, dernier épisode, une révolte éclata à Moncay. Dans ce territoire un peu délaissé très fréquenté par les révolutionnaires annamites, réfugiés en territoire chinois et condamnés par coutumace, un complot était facile à monter et à entretenir. Aussi ne fallut-il pas moins de sept mois de guérillas pour en venir à bout. Mais cette fois-ci, ce fut bien la fin de la série des complots ourdis en Indochine pendant la guerre.

Situation de l'après-guerre.

L'après-guerre allait poser beaucoup de problèmes. Le Gouvernement maintint d'abord sa première ligne de conduite : le souci de l'amélioration du sort matériel et moral de l'indigène. Il remania encore d'administration du pays. Des services nouveaux furent créés : aviation indochinoise, service radiotélégraphique, Institut scientifique, etc.. Puis le ministre des Colonies créa à Paris l'Agence Economique de l'Indochine destinée à « mettre en relations le producteur indochinois et le consommateur métropolitain, renseigner les futurs colons, atteindre le public français par une propagande appropriée (1919).

Réforme de l'enseignement.

Une réforme capitale fut sans conteste celle de l'instruction publique. Dès 1917, il fut exposé au

Conseil du Gouvernement que l'instruction serait non un danger, mais plutôt une force pour nous si elle aidait l'indigène à mieux percevoir notre effort permanent de bien et de progrès. Cette conception pouvait trouver son application immédiate au lendemain de la guerre 1914-1918 devant la diminution possible de personnel européen; il convenait donc de préparer une substitution de personnel sélectionné puisé dans le domaine des divers enseignements : primaire, complémentaire, secondaire supérieur. Sous le nom d'Université, dirigée avec une extrême prudence, ces échelons divers de l'enseignement s'efforceraient de ne pas faire de déclassés : les cadres chargés des Services publics devant pouvoir absorber les candidats possibles.

Vint le 11 novembre 1918, jour de la victoire. L'élan d'enthousiasme gagna rapidement toute l'Indochine, l'opinion indigène manifesta toute sa confiance dans les destinées de la France.

Départ de M. Albert Sarraut.

Et sur le point de quitter l'Indochine pour la France, M. Albert Sarraut pouvait dire aux notabilités réunies à la Pagode de Confucius à Hanoï que le Gouvernement général et les pouvoirs locaux qui lui restaient subordonnés agiraient désormais avec la collaboration et le contrôle des représentants dûment qualifiés des populations françaises et indigènes, désignés ou élus par un choix et par un suffrage plus large et plus équitable qu'aujourd'hui.

M. Long succède à M. Albert Sarraut.,

Le Gouvernement de M. Long succéda à celui de M. Sarraut (1920-1922). Il fut spécialement carac-

précises telles que : « la liberté de réunions et d'as- < sociation, la libre circulation à l'intérieur et à « l'extérieur de l'Indochine, la liberté de la presse, « l'accession des indigènes aux fonctions publiques, « la représentation des indigènes dans les assem- « blées sur un pied d'égalité avec les Français. >

Certains des auteurs de ce programme ne s'exerçaient-ils pas déjà, quoique avec toute la prudence nécessaire, à préparer l'opinion à s'affranchir de la tutelle française avec l'idée plus lointaine de l'affranchissement du pays?

C'est donc dans cette atmosphère que le Gouvernement eut à exercer son activité.

Organisation de la défense.

Tout d'abord, l'organisation de la défense de l'Indochine fut l'objet de ses premiers soins. En effet, par rapport à l'avant-guerre, il n'y avait plus que la moitié des effectifs militaires, les approvisionnements en matériels, en munitions étaient notoirement insuffisants; nos milliers de kilomètres de frontières étaient presque entièrement ouverts. Voilà où on en était du point de vue terrestre. Du point de vue naval, de sérieux progrès étaient à réaliser; nos forces navales étaient par trop modestes. Des mesures générales d'ordre militaire s'imposaient donc avant toutes choses. Aussi, matériel, munitions, hommes partirent de France formant ainsi le noyau d'encadrement des troupes indigènes.

Pour la première fois, on envisagea la possibilité prochaine de l'accession des indigènes au grade d'of ficier (décret du 29 novembre 1926). Réforme d'm

haut intérêt politique donnant une nouvelle orientation de l'élite intellectuelle.

Remaniements administratifs.

Dans l'ordre administratif, le texte des arrêtés du 27 février 1921, sanctionnés par les décrets des 20 mai et 28 août de la même année, arrêtés qui avaient ouvert aux indigènes indochinois au même titre qu'aux Européens, l'accès des emplois de gestion dans l'administration française fut mis en application. Une particularité de ces arrêtés généraux fut la substitution du recrutement au concours au recrutement sur titres qui assurerait ainsi à nos services publics une sélection plus rigoureuse de leurs fonctionnaires européens comme indigènes.

Le Gouvernement général voulait, pour employer sa propre expression c administrer le pays au plus juste prix ». Il tint parole en réalisant à la fois des simplifications d'organisation et des compressions de personnel. II entreprit le remaniement de la direction des affaires économiques, la réforme du service de la Marine marchande, celle de l'organisation. Puis, dans l'ordre social, il institua le Crédit agricole populaire; ensuite de nouveaux progrès dans l'assistance médicale furent réalisés notamment une lutte sans précédent contre les maladies épidémiques, principalement contre le choléra, la campagne de vaccination anticholérique s'ouvrit en 1928 sur le plan de 36 millions de doses de vaccin fournies par l'Institut Pasteur d'Indochine, permettant de vacciner 12 millions d'individus, plus de la moitié de la population totale de l'Indochine. Il est à noter qu'à cette époque-là, une expérience d'une telle envergure n'avait encore été tentée dans aucun autre pays.

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Ensuite, deux ordres de problèmes d'une importance capitale furent examinés : celui de l'Enseignement et celui des Travaux publics.

Réforme de l'enseignement.

Enseignement primaire, enseignement secondaire, université indochinoise, école de médecine, etc., tout fut refondu en un système d'éducation plus en rapport avec les conditions politiques et sociales correspondant le mieux à l'intérêt conjugué de l'Indochine et de la Métropole.

Nouvelle politique de Travaux publics.

Quant aux Travaux publics, à une Indochine en plein travail de production industrielle et agricole, il fallait des mesures promptes et efficaces pour assurer l'essor de sa prospérité.

L'équipement industriel et l'outillage économique du pays avaient des exigences nouvelles.

Le réseau des routes coloniales fut agrandi; les voies fluviales tirent l'objet d'aménagements nouveaux; l'extension des voies ferrées fut remise en branle, continuant ainsi le programme conçu par M. Doumer en 1898, complété par M. Albert Sarraut et laborieusement poursuivi au milieu des difficultés de la guerre et de l'après-guerre de 1914-

Organisation d'un Grand Conseil.

Sur le plan politique, d'importantes questions furent abordées : créations d'assemblées locales

françaises et réforme du Conseil du Gouvernement, assemblées populaires pour la défense des intérêts indigènes, études de la composition d'un « Grand Conseil central de l'Indochine » comprenant Français et indigènes, compte tenu de la maturité politique des uns et des autres, justifiant le rôle consultatif qui leur serait dévolu par le Gouvernement, surtout pour ce qui concernait les propositions budgétaires destinées à être ensuite arrêtées en Conseil de Gouvernement.

Création de l'inspection du travail.

Une autre grande organisation fut aussi créée. Celle de l'inspection du travail, spécialement chargée d'étudier les conditions du travail des ouvriers recrutés à travers les pays d'Indochine pour la seule Indochine comme pour tous autres pays, telle la Nouvelle-Calédonie, les Nouvelles-Hébrides, par exemple.

Un véritable Code du travail fut amorcé. La France prit l'initiative d'introduire en Indochine, avec les adaptations et les compromis nécessaires, les règles générales de la protection du travail que s'honorent d'avoir appliquées tous les pays civilisés.

Situation financière.

Sur le plan financier, la situation était la suivante :

En 1926, le budget présentait un déficit de 3 millions 700.000 piastres.

En 1927, l'équilibre apparaît certain avec en plus un excédent de 3 millions de piastres.

Pour 1928, l'excédent assuré était de l'ordre de 5 millions de piastres. Enfin, sur le plan financier, l'assainissement budgétaire fut poursuivi et la Caisse des Réserves fut enfin préservée de la politique financière des expédients, qui avaient considérablement réduit son avoir. De 1922 à 1925, 24 millions de piastres avaient, en effet, été prélevés.

Le budget de l'Indochine fut en mesure de pouvoir satisfaire aux trois conditions indiquées par M. Varenne, en 1926.

1* S'équilibrer sans rien demander à la Caisse des Réserves;

2° Assurer un volume de crédits couvrant non seulement les besoins courants, mais se prêtant aux extensions normales des dépenses;

3° Réserver aux travaux neufs une dotation suffisante pour servir aux besoins de gage d'un emprunt important d'outillage.

Pendant toute la durée de ce Gouvernement, au dehors pas plus qu'au dedans, aucun événement ne se produisit qui put mettre la Métropole, comme elle eut à le faire ailleurs, dans la nécessité de consentir de nouveaux sacrifices.

Une politique coloniale digne de la France humaine permettant l'entente des races, la vie dans la concorde et la paix à l'abri de la protection française avait été instaurée.

Départ de M. Varenne. — Ses successeurs.

M. Alexandre Varenne rentré en France, ce fut. de 1927 à 1939, un véritable chassé-croisé de gou-

L'ŒUVKE COLONISATRICE ]55'

verneurs généraux intérimaires ou titulaires : MM. Montguillot, Robin, Pasquier, Graffeuil, Sylvestre, Brévié, Catroux se succédant ou s'entremélant au pouvoir.

Leurs difficultés.

Ils rencontrèrent tous plus ou moins de difficultés dans l'accomplissement de leurs hautes fonctions.

L'Indochine n'avait pas tardé à supporter le contre-coup des crises économiques que secouaient le monde. Elle fut durement frappée, d'autant plus que son commerce d'exportation avait baissé en valeur de 24 % et ses importations de 22 % entre 1929 et 1930.

Il fallut aviser et donner au régime des échanges entre l'Indochine et l'extérieur des bases plus stables, plus rationnelles.

Stabilisation de la piastre.

Le 31 mai 1930, la piastre fut .stabilisée à l'équivalent de 655 milligrammes d'or au titre de 900 millièmes, soit la valeur de 10 francs qui en devint le taux officiel (1).

Modification du régime douanier.

Les deux courants commerciaux — importation, exportation — ne risquaient donc plus d'être gênés. D'autre part, une loi du 13 avril 1928 modifiait le régime douanier : toutes les marchandises étant

(1) 17 francs à la dévaluation de décembre 1945.

adressées en franchise d'un pays comme dans l'autre.

La guerre 1939-1945.

Le 20 mai 1939, le général Catroux succéda à M. Brévié, rappelé en France. Chargé de gérer les intérêts Indochinois dans une Indochine nullement préparée à recevoir un assaut, il dut subir dès septembre 1939 les conflits de frontières continuellement suscités par les Japonais venus des territoires chinois voisins, le Kouang-Si, le Kouang- Toung, et qui aboutirent à la bataille inégale de Lang-Son.

Le Gouvernement de Vichy remplaça le général Catroux par l'amiral Decoux, commandant la division navale d'Extrême-Orient, déjà en place, et qui prit possession de ses nouvelles fonctions le 23 juillet 1940.

Les Japonais, poursuivant leurs buts de guerre, après un ultimatum le 19 septembre 1940, rirent une démonstration navale dans le golfe du Tonkin le 22 septembre 1940. Sur terre, les troupes nippones de Canton tournaient les avant-postes français de Dong-Dang, Fhu-Bin-Gia et Thanh-Moi, les défenses de Lang-Son, malgré l'héroïque résistance d'une poignée de Français contre 40.000 Japonais. Le 26 septembre, les troupes de choc nippones débarquaient à Haïphong, La domination japonaise commençait.

Notre voisin occidental, le Siam, n'avait pas manqué de s'en mêler. L'occasion de récupérer les territoires restitués par lui au Cambodge en 1907 était trop belle. Le coup d'Etat qui avait amené au pouvoir à Bangkok des éléments pro-japonais permit an

l'œuvre colonisatrice 157

Siam d'entamer une virulente campagne de presse, de radio, de multiplier les incidents de frontières; puis, sans que les relations diplomatiques eussent été rompues, les forces siamoises attaquèrent au Cambodge le 17 janvier 1941. Inférieure en nombre et en matériel, la division française dut se replier. Sur mer, en revanche, le croiseur français La Motte- Picquet et quelques avisos coulaient la flotte siamoise près de Koh-Kut, dans le golfe du Siam. Alors le Japon intervint et imposa sa médiation. Par un traité signé à Tokio le 11 mars 1941, l'Indochine fut amputée au profit du Siam des parties du territoire de Luang-Prabang situées au delà du Mékong, ainsi que des trois provinces cambodgiennes de Battambang, Siem Réap et Sisophon.

Le Japon intervint pour son propre compte et occupa l'Indochine méridionale, mettant ainsi la main sur la base navale de Cam-Ranh. L'année 1942 vit la dislocation des transports maritimes par la .capture de tous nos navires, soit plus de deux cent mille tonnes de bateaux de commerce.

Presque sans pertes, le Japon s'installait donc sur des positions d'où il pourrait, quelques mois plus tard, lancer bateaux, chars, avions, en direction de la Malaisie, de l'Indonésie et des Philippines. C'est alors que le Japon répondait aux demandes d'explications qui lui étaient adressées par l'Amérique, qu'il prenait simplement des « mesures de police > et, comme le retrait des troupes lui était demandé, il répliqua par « Pearl-Harbour », le 7 décembre

Le surlendemain, un nouveau pacte nippo-vichyssois « adaptant la défense du pays aux exigences d'une situation nouvelle * permettait l'occupation totale de l'Indochine par le Japon.

Et l'Indochine dut la subir, étant traité, ainsi que le Japon osa le déclarer le 25 août 1944, comme « une province autonome de l'empire nippon *.

Ce malheureux pays connut toutes les crises.

Celles des transports maritimes, fluviaux, ferroviaires, routiers. L'économie fut entièrement ravagée et les populations indochinoises et françaises complètement isolées, en proie à toutes les exigences du Japon.

Pendant ce temps, le Comité Français de la Libération Nationale esquissait dans sa déclaration du 8 décembre 1943 les grandes lignes d'une politique (■(instructive et promettait aux peuples indochinois de leur accorder un statut politique nouveau. La conférence de Brazzaville, inaugurée le 30 janvier 1944 par un message à l'Indochine, intégrait ces promesses dans ■ le cadre général de son programme.

Le 9 mars 1945 les autorités japonaises, méfiantes à l'égard des autorités françaises d'Indochine, se substituèrent officiellement à elles. Dès lors, des combats éclatèrent dans toutes les parties de l'Indochine. L'héroïque résistance du colonel Lecoq, à Moncay, est entrée dans la légende. Pendant plusieurs mois, les troupes qui se trouvaient en Indochine depuis près de huit ans, fatiguées par le climat, ne connaissant rien de ta nouvelle technique de la guerre,' tinrent tête. Leur résistance en est d'autant plus admirable. La xénophobie nippone continuait à se manifester par des arrestations en masse de Français à travers l'Indochine.

A la fin de juin 1945, voyant la partie perdue, les Nippons ont favorisé les appétits politiques des peu-

pies Indochinois éveillés par la mystique de la Grande Asie Orientale développée en 1941-1942 par la propagande de Tokio. Lorsqu'il se vit acculer à la capitulation, le Japon fit une déclaration d'indépendance en date du 24 juillet 1945, qui reconnut le Viet-Nam comme Etat unifié et il remettait le pouvoir au Gouvernement de Tran-Trong-Kim, établi k Hué sous l'égide de l'Empereur Bao-Daï. Mais ce Gouvernement, qui était pro-japonais, fut renversé par le parti nationaliste du Viet-Minh le 18 août 1945, et Ho-Chi-Minh devint le chef du nouveau Gouvernement.

Le 26 août, l'abdication de Bao-Daï en faveur de ce Gouvernement dit de Ja République Démocratique du Viet-Nam, le transfert de ce Gouvernement de Hué à Hanoï le 28 août, enfin la proclamation d'indépendance du 2 septembre 1945 constituèrent les étapes de cette révolution annamite qui eut comme conséquence de vives manifestations, parfois xénophobes, jusqu'en Cochinchine.

D'autre part, certaines puissances étrangères, eu égard à leurs sentiments ou à leur intérêt, ont favorisé telle ou telle faction indochinoise, intervenant même directement quand lies conditions de la capitulation paraissaient l'autoriser. L'Indochine risquait de devenir la proie d'intérêts étrangers au moment où le peuple Indochinois faisait preuve du nationalisme le plus caractérisé. C'est au milieu de cet imbroglio, malgré l'opposition déclarée de certains, et sourde d'autres, après de longues et difficiles négociations avec les Combined Chiefs of Staff de Washington que, consciente de ses droits et de ses devoirs, la France entreprit de rétablir son autorité tutélaire sur les cinq pays de l'Union, calmer les esprits, ramener l'ordre en vue de parachever, dans le sens libéral indiqué par le Général de Gaulle dans la déclaration gouvernementale du 24 mars 1945, l'œuvre entreprise en Indochine il y a quatrevingt-quatre ans.

La libération de l'Indochine française.

Enfin, le 14 août 1945, le général de Gaulle pouvait envoyer le message suivant à l'Indochine :

« L'ennemi a capitulé. Demain l'Indochine sera libre. En cette heure décisive, la Mère-Patrie adresse à ses enfants de l'Union indochinoise le témoignage de sa joie, de sa sollicitude, de sa reconnaissance.

< Par leur attitude devant l'envahisseur, par leur fidélité à la France, les fils de l'Indochine ont montré qu'ils étaient dignes d'une existence nationale plus large, plus libre.

« Au moment où la France retrouve l'Indochine, elle se déclare solennellement prête à réaliser les engagements qu'elle a pris pour le plus grand bien de tous.

« Vive l'Union indochinoise! Vive l'Union française! Vive la France! »

Cette œuvre française aboutit, île 6 mars 1946, à un accord provisoire avec le nouvel Etat reconnu de la République du Viet-Nam dans le cadre de la Fédération indochinoise et de l'Union française.

Il appartenait à l'amiral Thierry d'Argenlieu, nommé haut-commissaire de la République Française en Indochine, de conclure les accords préliminaires entre la France, les souverains du Cambodge ainsi qu'avec les représentants du Viet-Nam (nom ancien de l'Annam) (1).

représentants de la

L'ŒUVRE colonisatrice 161

Sur la base du respect mutuel des souverainetés nationales et des principes du droit international, ces accords faciliteront et favoriseront le développement entre l'Indochine et la France de relations intimes et confiantes dans tous les domaines, dans ceux de la culture, de la science, des arts comme dans ceux du commerce, de l'industrie et du travail.

Accord fixant le modus vivendi provisoire entre la France et le Cambodge

En attendant que puisse intervenir une modification des traités fixant la base des relations entre la France et le Cambodge, le modus vivendi entre les deux pays est provisoirement déterminé comme suit : dans le cadre de l'accord établi par l'échange de lettres des 9 et 13 novembre 1945 entre S. M. le roi du Cambodge et le haut-commissaire de France pour l'Indochine.

A) Le Commissaire de la République française.

Le Commissaire de la République française au Cambodge a les deux principales attributions suivantes :

1° Il représente la France et la Fédération française au Cambodge;

2° II est, en cette qualité, le conseiller de Sa Majesté le Roi du Cambodge.

De ce fait, les pouvoirs suivants doivent notamment lui être reconnus :

1* En tant que représentant de la France et de la Fédération indochinoise au Cambodge :

— Il est chargé de veiller, en accord avec le Gouvernement cambodgien, au maintien de Tordre public et peut requérir la force armée française stationnée au Cambodge.

— Dans la limite de la compétence qui lui est conférée par la législation en vigueur, il prend les textes réglementaires intéressant les Français, les étrangers et les Indochinois des autres pays de la Fédération. Il veille à leur application ainsi qu'à celle des règlements fédéraux.

— Il est le chef des services français dans le pays.

— Il a sous ses ordres directs les conseillers français placés auprès des ministres et de certains chefs de services cambodgiens, ainsi que les conseillers régionaux, ces conseillers étant nommés par lui.

2" En tant que conseiller auprès de Sa Majesté le Roi du Cambodge :

— Il est personnellement le conseiller de Sa Majesté. Sa Majesté lui accorde audience lorsqu'il lui en fait la demande.

— Il a qualité pour assister également, sur sa demande, aux séances du Conseil des Ministres. A cet effet, l'ordre du jour de chaque séance lui est communiqué au préalable.

— Il propose au Gouvernement cambodgien les fonctionnaires français nécessaires pour la bonne marche des services techniques de ce Gouvernement.

— Il donne son attache aux textes et actes législatifs et réglementaires, aux promulgations et aux circulaires ou instructions de portée générale relatives à l'interprétation de ces textes ainsi qu'aux décisions réservées, en raison de leur importance, à la signature de Sa Majesté le Roi.

En cas de désaccord entre un ministre ou chef de service cambodgien et le conseiller ou expert placé auprès de lui. i! a qualité pour connaître du différend et pour intervenir, en vue de son règlement auprès de Sa Majesté ou auprès du gouvernement royal.

B) Conseillers auprès des ministres et des chefs de services cambodgiens.

Chaque ministre a auprès de lui au inoins un conseiller français; plusieurs de ces conseillers pouvant être prévus lorsque les attributions du ministre sont înutiples et exigent des connaissances techniques trop variées.

La liste de ces conseillers est provisoirement arrêtée comme suit :

1° Ministère de l'Intérieur et de la Défense nationale :

Un conseiller à l'Intérieur ;

Un conseiller pour l'organisation de l'armée cambodgienne.

2" Ministère de l'Education nationale et de la Propagande :

Un conseiller à l'Education nationale ;

Un conseiller à la propagande.

3° Ministère de la Justice :

Un conseiller.

4° Ministère de la Santé, des Travaux publics et des Communications :

Un conseiller à la Santé ;

Un conseiller aux Travaux publics et aux Communications.

5° Ministère des Cultes et des Beaux-Arts :

Un conseiller.

6° Ministère de l'Economie nationale :

Un conseiller.

7* Ministère des Finances :

Un conseiller.

En outre, tout chef d'un service dépendant de ces ministères a auprès de lui, lorsqu'il est Cambodgien, un conseiller technique ou expert français.

Le choix du directeur français ou cambodgien de chaque service est arrêté après accord entre le ministre compétent et le commissaire de la République française.

Les articles suivants concernent les attributions des conseillers, des conseillers régionaux et le schéma de l'organisation des services administratifs.

Convention préliminaire entre ta France et le Viet-

Nam (6 mars 1946).

Le gouvernement de la République française, représenté par M. Sainteny, délégué du haut-commissaire de France, régulièrement mandaté par le vice-amiral d'escadre Thierry d'Argenlieu, hautcommissaire de France, dépositaire des pouvoirs de la République française, d'une part ; et le gouvernement du Viet-Nam, représenté par M. Ho-Chi- Minh et le délégué du conseil des ministres, d'autre part ; sont convenus de ce qui suit :

1° Le gouvernement français reconnaît la République du Viet-Nam comme un Etat libre, ayant son gouvernement, son parlement, son armée et ses finances, faisant partie de la Fédération Indochinoise et de l'Union Française. En ce qui concerne la réunion des trois « Ky », le Gouvernement s'engage à entériner les décisions prises par les populations consultées par référendum ;

2° Le gouvernement du Viet-Nam se déclare prêt à accueillir amicalement l'armée française lorsque, conformément aux accords internationaux, elle relèvera les troupes chinoises. Un accord annexe joint à la présente convention préliminaire fixera les modalités suivant lesquelles s'effectueront les opérations de la relève ;

3" Les stipulations ci-dessus formulées entreront immédiatement en vigueur aussitôt après l'échange des signatures.

Chacune des parties contractantes prendra toutes mesures nécessaires pour faire cesser sur-le-champ les hostilités, maintenir ses troupes sur leurs positions respectives et créer un climat favorable à l'ouverture immédiate de relations amicales et franches. Ces négociations porteront notamment sur les relations diplomatiques dit Viet-Nam avec les Etats étrangers, le statut futur de l'Indochine, les intérêts économiques et culturels. Hanoï, Paris, Saigon pourront être prévus comme siège de la Confé-

Confèrence de Datât.

Ces relations nouvelles entre la France et la République du Viet-Nam, plus particulièrement, devaient nécessiter d'autres négociations officielles et la conférence de Dalat (avril 1946), bien que l'affaire ne

(ut pas des plus simples, clarifia la situation. Elle définit un peu plus les positions respectives, toi|t en restant sur un terrain naturellement courtois et diplomatique duquel n'étaient cependant pas exclus les traditionnels « impondérables » représentés en la circonstance par les agissements des partis d'op-

Sosition au Gouvernement de Ho-Chi-Minh et, sans oute aussi, par des retards mis par les armées chinoises à leur départ du Tonkin.

Envoi de mission* à Paris.

Pendant que l'on conférait ainsi à Dalat, le Gouvernement du Viet-Nam envoyait à Paris une délégation présidée par M. Pham-Vang-Dong, chargée de préparer ie climat nécessaire à la préparation du traité qui devait régulariser les relations futures entre la France et le Viet-Nam.

Cette délégation fut suivie de peu par une autre mission, mais, celle-là, émanant de la Cochinchine sous la présidence du colonel Nguyen-Van-Xuan, assisté de MM. Le Doc-Phu-Chan, William Bazé, membre du Conseil de lia Cochinchine : elle venait affirmer la fidélité de la Cochinchine à la France et soumettre aux pouvoirs publics les desiderata du peuple de Cochinchine qui ne pouvaient, naturellement, être défendus par la seule délégation du Viet- Nam, car aucune consultation populaire dans le Sud n'avait mandaté qui que ce fut pour représenter la Cochinchine.

Ces deux missions regagnèrent leur pays d'origine courant de mai 1946.

Fin de la conférence de Dalat.

La conférence de Dalat qui s'était ouverte le 19 avril rencontra quelques difficultés dans la discussion de son ordre du jour et principalement sur

les questions suivantes : problèmes de la Fédération indochinoise ; rapports au Viet-Nam avec l'Union française ; relations diplomatiques éventuelles du Viet-Nam avec les pays étrangers, et sur le pJan économique : questions indochinoises ; participation française au développement économique du Viet- Nam ; statut des entreprises françaises installées sur le territoire du Viet-Nam.

Le 11 mai 1946, la conférence termina officiellement ses travaux. Les délégations de la France, du Viet-Nam avaient pu se mettre d'accord sur certains points.

Dans le domaine politique : un Comité devait être créé en vue de travailler a la cessation des hostilités en Cochinchine et à la création d'un climat favorable aux négociations ultérieures.

Dans le domaine économique et financier : le principe d'un organisme douanier fédéral fut admis;

Dans le domaine culturel : l'accord se fit sur certains points : installations d'établissements scolaires français au Viet-Nam, échanges culturels et recherches scientifiques.

Mais sur la notion même de la Fédération françaises, île désaccord resta essentiel.

Cependant, beaucoup de points de vue furent échangés, des contacts personnels apprirent à mieux se connaître et on se sépara en souhaitant de se comprendre sur un autre terrain.

Gouvernement provisoire de la Cochinchine.

L'épineuse question des trois Ky (Nam-Ky : Cochinchine; Bac-Ky : Tonkin; Trung-Ky (Annam) qui fait que le Viet-Nam considère la Cochinchine comme son fief et ne semble même pas envisager la possibilité de l'autonomie du Nam-Ky ou Nam-Bo subsistait toujours.

Juridiquement, l'accord du 6 mars 1946 qui prévoit un référendum en Cochinchine ne saurait être contesté.

Aussi, le 1" juin 1946, une décision du haut-commissaire de France reconnaît officiellement i!e Gouvernement provisoire de la République de Cochinchine pour faire suite à la requête qui lui avait été présentée par le Conseil consultatif de la Cochinchine et par les conseillers provinciaux représentant toutes les provinces du pays.

Cette décision pouvant donner lieu à des interprétations différentes, il est bon de donner les précisions suivantes :

1° La constitution de ce gouvernement ne peut en aucune façon être considérée comme un acte d'hostilité à l'égard du Viet-Nam. Il reste bien entendu 2 ne, conformément aux termes de l'accord du mars, la population de Cochinchine sera appelée, par voie de référendum, à décider de l'autonomie du ■ays ou de sa fusion avec la République du Vietlam. Mais il pouvait sembler injuste et d'ailleurs peu logique, que Ja Cochinchine, pays particulièrement évolué, fut le seul au sein de la Fédération française, à rester dépourvu de Gouvernement.

2" Le caractère provisoire de ce Gouvernement ne saurait être trop souligné : jusqu'à décision du Parlement français et jusqu'au jour où la population de Cochinchine pourra être consultée par la voie du suffrage universel. Je Gouvernement provisoire ne sera doté que des pouvoirs réglementaires dévolus précédemment au gouverneur de la Cochinchine.

3° Outre la satisfaction que cette mesure est susceptible de donner à l'opinion, elle doit permettre aux Cochinchinois d'entreprendre leur apprentissage politique. Et comme, selon toute vraisemblance, l'élaboration du statut définitif de la Fédération indochinoise, qui pose tant de problèmes, ne pourra de toute façon être achevée avant un assez long délai, il a

Ni

paru bon que, d'ici là, des notabilités cochinchinoises représentant incontestablement une élite nient commencé à prendre en mains les intérêts de leur pays.

La présidence en fut confiée au D* Nguyen-Van- Thinh, ancien interne des Hôpitaux de Pans, président du Syndicat des Riziculteurs de Cochinchine, président du Parti démocrate indochînois. La viceprésidence au colonel Nguyen-Van-Xuan, ancien élève de l'Ecole Polytechnique.

Les autres membres du Gouvernement, tous formés par la culture française, appartiennent à l'élite cochinchinoise.

La convention de Saigon du 3 juin 1946 fixa les grandes lignes de l'organisation des pouvoirs dans le Gouvernement provisoire de la République de Cochinchine et ses rapports avec le commissaire de la République française en Cochinchine. En voici les caractéristiques principales :

Le chef du Gouvernement provisoire :

Il porte le titre de président du Gouvernement provisoire de la République en Cochinchine et est élu par le Conseil consultatif de Cochinchine à la majorité des deux tiers des voix.

Il choisit ses ministres qui sont responsables devant lui.

Il préside le Conseil des Ministres et nomme à tous les emplois de la République de Cochinchine sur la proposition des ministres responsables. Toutefois, ta nomination des chefs de services techniques requiert l'accord préalable du commissaire de la République française en Cochinchine.

Les chefs de province sont nommés par le président du Gouvernement.

Le commissaire de la République française en Cochinchine est tenu préalablement d'être informé de leur désignation.

Le président signe les textes réglementaires : arrêtés ou décisions.

Le commissaire de la République française en Co chinchine :

Il est le représentant de la France et de la Fédération indochinoise en Cochinchine.

a) El veille, à ce titre, en accord avec le Gouvernement coch inchinois, au maintien de la sécurité intérieure et extérieure; il peut, au cas où la défense du territoire l'exige, compte tenu des nécessités de l'action pacificatrice en cours, requérir les forces armées stationnées en Cochinchine.

b) Il veille à la sauvegarde des personnes, des biens et des intérêts des Français, des étrangers et des Indochinois des autres pays de la Fédération.

Il est ;le conseiller du Gouvernement provisoire. A ce titre, le chef du Gouvernement provisoire et les membres de ce Gouvernement le recevront en audience privée et personnelle chaque fois qu'il en fera la demande.

Il peut, sur l'invitation du Gouvernement, assister aux séances du Conseil des Ministres.

Il propose ïes fonctionnaires et techniciens français nécessaires à la bonne marche des services. Les conditions de leur utilisation seront ultérieurement précisées d'un commun accord.

Conférence de Fontainebleau.

Dans l'allocution qu'il prononça le 11 mai 1946 à l'occasion de la clôture de la conférence de Dalat, le haut-commissaire de France pour l'Indochine concluait : < Une association libre et intime entre Pin- « doctrine et la France, c'est celle-là même que nous « bâtissons. »

Il ne s'agissait donc point de reprendre les anciens traités reliant le pays a la France pour les aménager

l'œuvre colonisatrice 171

sur de nouvelles données — les accords du 6 mars procédaient d'un tout autre esprit — d'un esprit d'union, d'association.

Dans l'Union française vont s'intégrer les Etats associés. Le premier, le Viet-Nam, va fixer contractuellement avec la France le lien de cette association. De tous les problèmes à évoquer à la conférence qui devait avoir lieu en France, les problèmes politiques étaient, sans conteste, ceux qui engageraient le plus l'avenir. Il s'agissait essentiellement de définir les liens qui uniraient la République du Viet-Nam à la communauté française, 1 agencement de ce nouvel Etat dans la Fédération indocninoise, la façon dont il serait représenté auprès des puissances étrangères. Or, sur aucun de ces points, il n'avait été possible d'aboutir à Dalat.

La délégation chargée de représenter le Gouvernement du Viet-Nam à la conférence de France quitta Hanoï par avion le 31 mai 1946. La président Ho- Chi-Minh, qui avait toujours exprimé le désir d'être reçu par le Gouvernement français, avait pris place \ bord d'un des avions mis à la disposition des déléués qui étaient sous la présidence de M. Phan-Van- Dong.

Le lieu de la conférence fut fixé à Fontainebleau. L'arrêté du 5 juillet 1946 en fixa la composition. Elle fut présidée par M. Max André qui présida également celle de Dalat.

La conférence fut inaugurée solennellement le 5 juillet 1946 et le discours du président de la délégation viet-namienne fut l'objet de nombreux commentaires dans la presse française. Quinze jours après cette inauguration, un certain nombre de questions avaient déjà pu être abordées :

Place du Viet-Nam au sein de la Fédération indochinoise et de l'Union française ;

Rapports de la France et du Viet-Nam dans le cadre de l'Union française ;

reçi à b<

Problèmes de relations diplomatiques du Viet- Nam avec les puissances étrangères ;

Problèmes des établissements scientifiques et d'enseignement dans les deux pays, ainsi que de l'utilisation par le Viet-Nam des techniciens, conseillers et experts français ;

Réparations des dommages de guerre, sauvegarde des intérêts français dans les territoires du Viet- Nam ;

Collaboration militaire entre la République française et la République du Viet-Nam dans le cadre de l'Union française.

Evénements extérieurs.

Pendant que les discussions se déroulaient à Fontainebleau dans une atmosphère plus calme que celle aui avait entouré les premiers pourparlers de Dalat, 'autres événements se produisaient.

Le général Valluy, qui avait remplacé le général Leclerc nommé général d'armes et inspecteur en chef des troupes d'Afrique du Nord, avait à faire face à une situation troublée au Tonkin. Langson dût être réoccupée par les troupes françaises.

En Cochinchine, des bandes armées parcouraient les provinces, s'approchant jusque dans le voisinage immédiat de Saigon. Ce qui n empêcha pas, d'ailleurs, d'y célébrer les fêtes du 14 juillet avec éclat.

Dans les pays mois, sur les hauts-plateaux, les troupes françaises purent s'y installer au milieu des incessantes manifestations de sympathie de la part des populations.

Au Laos, une Commission d'études franco-laotiennes procéda solennellement à l'ouverture de ses travaux à Vientiane en juillet et les discours d'ouverture prononcés par le commissaire de la République

française, M. de Raymond, et par le prince Savang ont permis de mesurer combien était total l'accord de la France et du Laos sur la tâche à entreprendre.

Seconde conférence de Datât.

Une nouvelle conférence préparatoire à l'étude du statut de la Fédération indochinoise faisant suite à celle tenue en avril-mai 1946 avec le Viet-Nam, fut ouverte solennellement à Dalat le 1" août par le général Alessandri, spécialement désigné par le hau t-c ommi ssaire.

Elle comprenait quatre délégations :

— Cambodgienne : présidée par Son Excellence Tou-Long, ministre des Finances.

Laotienne : présidée par Son Altesse Royale le prince Savang.

Cochinchinoise : présidée par le colonel Nguyen- Van-Xuang, vice-président du Gouvernement.

Française : présidée par M. Lacharrière, commissaire fédéral à la Justice.

Des observateurs des populations autochtones du Sud-Annam (Chams) et des tribus montagnardes du Sud indochinoise (Mois) étaient également présentes.

La conférence se déroula dans une atmosphère souriante et d'estime réciproque entre les diverses délégations.

Elle parvint à un accord sur l'organisation du pouvoir judiciaire et de la police :

Des Cours fédérales seront qualifiées pour juger sur toute l'étendue du territoire de l'Union les citoyens français et les ressortissants étrangers des autres pays de l'Union ;

Chaque Etat aura sa juridiction propre et déterminera son quota d'émigration ;

La Commission économique et financière décida que chaque Etat serait financièrement indépendant

Le budget fédéral sera établi par le haut-commissaire et ratifié par les Assemblées de chaque Etat. Les Etats n'auront, toutefois, aucune initiative en ce qui concerne ce budget.

La conférence prit fin te 15 août.

La réunion à Dalat des délégations de Cochinchine, du Cambodge, du Laos, des minorités ethniques des pays du Sud-Annam et des Plateaux sud- Indochinois ne manqua pas de fournir à la délégation du Viet-Nam l'occasion de manifester ses tendances à la suspicion. De fantaisistes interprétations se firent jour et on aJla même jusqu'à accuser le Gouvernement français de vouloir renoncer aux «ngagements pris relativement à un plébiscite en Cochinchine.

La conférence de Fontainebleau suspendit ses travaux. Le ministre de la France d'outre-mer, M. Marius Moutet, crut devoir préciser la politique coloniale du Gouvernement dans un discours prononcé a La Rochelle le 18 août, au cours d'un meeting organisé par ila Fédération nationale sociale S.F.I.O. et affirmer une fois de plus, que le Gouvernement de la République entendait rester fidèle aux accords du G mars 1946.

Fin de la conférence de Fontainebleau.

Le 22 août, le président Ho-Chi-Minh fut reçu par le ministre de la France d'outre-mer qui lui fit part de la position française sur Je problème indochinois. Un aide-mémoire du Gouvernement français à ce sujet fut remis au chef de l'Etat annamite.

Et le 11 septembre, les Gouvernements français et viet-namien n'ayant pas pu se mettre d'accord sur

les problèmes de l'indépendance du Viet-Nam et du référendum en Cochincnine, les négociations de Fontainebleau ne reprirent pas. La conférence fut un échec.

Un modu» viuendi dut être envisagé pour fixer provisoirement la nature des rapports entre les deux pays.

En voici l'essentiel :

« Soucieux d'apporter au plus tôt en Cochinchine « et dans le Sud-Annam la restauration d'un ordre 4 public aussi indispensable au libre épanouisse- « ment des libertés démocratiques qu'à la reprise « des transactions commerciales et conscients des * répercussions heureuses que pourrait avoir sur ce « point la cessation de part et d'autre de tous actes « d'hostilité et de violence, le Gouvernement fran-

< çais et le Gouvernement du Viet-Nam arrêtent

< d'un commun accord les mesures suivantes :

« à) Fin des hostilités.

« 6) Des accords seront réalisés à cet effet entre

< les Etats-Majors français et viet-namiens.

« c) Les prisonniers politiques seront libérés : il « en sera de même des prisonniers de guerre.

« Le Viet-Nam garantit qu'il n'exercera aucunes « représailles contre eux.

« Le Gouvernement français donne «ta même ga-

< rantie.

< d) Chacun aura la jouissance des libertés dé- « mocratiques.

« e) La propagande anti-amicale cessera de part i et d'autre.

« /) La collaboration des deux Gouvernements s permettra de mettre hors d'état de nuire les res- « sortissants des puissances ex-alliées. Les deux « Gouvernements rechercheront la conclusion d'ac- « cords particuliers sur toutes les questions en vue « d'un accord définitif.

« Les négociations seront reprises au plus tard en e janvier 1947. >

Retour de la délégation uiet-namienne et du président Ho-Chi-Minh en Indochine.

La délégation du Viet-Nam quitta Paris le 13 septembre et s'embarqua sur le sous-marin Pasteur. Quant au président Ho-Chi-Minh, il fit de même le 16 septembre pour rallier Toulon d'où devait partir l'aviso Dumont-d'UrviUe qui le ramenait au Viet- Nam.

La vie d'outre-mer en France.

Tous ces événements avaient fini par créer, en France, une véritable atmosphère exotique.

C'est ainsi que le Roi du Cambodge, S. M. Sianouk, vint séjourner à Paris après avoir débarqué à Toulon le 10 mai ; puis les princes Monireth, du Cambodge, Savang, petit-fils du roi du Laos y vinrent à leur tour.

Comité de l'Union française.

Dans le but de réaliser l'Union française, un Comité interministériel fut institué par décret du 20 juillet 1946 et M. Alexandre Varenne, ministre d'Etat, en fut nommé président par arrêté du même jour.

A cette occasion, M. Varenne, au cours d'une conférence de presse tenue au ministère d'Etat le 7 août exposa en ces termes ses opinions sur le problème colonial et la question indochinoise :

« Nous sommes en train, dit-il, de résoudre les «problèmes politiques que pose l'accession au pou- « voir du Viet-Minh. Malgré l'échec de la confé- « rence de Fontainebleau, je ne désespère pas d'une « solution amiable.

4 Les pays annamites ont le même droit que le « Viet-Nam à l'autonomie. Quant au Cambodge et

< au Laos, ils n'ont rien de commun avec le Viet- « Nam. »

Après avoir affirmé que ila France devait rester en 'Indochine, car si elle se retirait ce serait un désastre non seulement pour la France, mais pour les Indochinois eux-mêmes, M. Varenne a déclaré « qu'il « approuvait entièrement la politique du haut-com-

< missaire de France en Indochine ». Puis il a précisé que ces déclarations qu'il faisait à da presse

< constituaient l'essentiel de son intervention au

< Conseil des Ministres du 7 août au cours duquel « fut décidée la réunion du Comité interministériel « de l'Indochine »,

Comme on lui demandait s'il y avait une relation entre d'interruption des travaux de la conférence de Fontainebleau et le prochain départ du président Ho-Chi-Minh, M. Varenne a précisé que « ces faits « n'avaient aucun rapport entre eux et que le dé- « part de M. Ho-Chi-Minh avait été approximative- « ment fixé depuis Longtemps ». Le ministre d'Etat a toutefois exprimé le sentiment que ce départ ne faciliterait pas les négociants ultérieures.

Comité d'action de l'Union française.

Ce n'était pas seulement sur le plan indochinois

3ue les intérêts permanents de la France subissaient es assauts répétés, les autres territoires d'outre-mer n'en étaient pas indemnes.

Aussi, le 30 juillet 1946, des hommes partis du Sénégal, de la Guinée, du Soudan, de la Côte d'Ivoire, du Dahomey, du Cameroun, du Gabon, du Moyen- Congo, de l'Oubanghi, du Tchad, de Madagascar, de l'Indochine se réunissaient à Paris.

Sous la dénomination d'« Etats Généraux de la Colonisation Française », ils ont examiné les divers problèmes qui se sont imposés à leurs discussions :

Composition de l'Union française, citoyenneté et représentation parlementaire des pays de la France d'outre-mer, régime représentatif local et fédéral, relations inter coloniales, liberté de commerce, problème monétaire, questions sociales, régie de travail, etc., etc.

Pour tous, ils se sont efforcés de suggérer des solutions de bon sens. C'est ainsi, notamment, qu'après avoir rappelé que le Gouvernement français avait pour mission essentielle de garantir la permanence des intérêts supérieurs du pays et de la civilisation dans les territoires d'outre-mer, ils ont émis le vœu que soit maintenu au-dessus des pattis, des contingences locales et temporaires le principe sacré de la souveraineté française, que soit assurée en conséquence dans iesdits territoires, d'une façon efficace, la sécurité des personnes et des biens par le rétablissement d'un ordre public compromis.

Aussi bien, estimant que dans les conjonctures présentes il était nécessaire de poursuivre l'action qu'ils venaient d'entreprendre, ils ont, clôturant leur congrès, confié à un Comité qui devait lui survivre la tache entreprise.

Ce Comité, dit « Comité d'Action de l'Union française », est présidé par M. Baffeleuf, président de la Chambre de Commerce d'Hanoï, et il vient de s'intéresser tout particulièrement aux discussions relatives à l'établissement du statut de l'Union française présentées par de Comité interministériel au Parlement français.

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