‹ Inductions morales et physiologiquesChapitre 18 sur 79 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Abductions de la matière.

JLj'abime qui avoit englouti les élémens avoit seul qualité pour les rendre. 11 n'est point resté sourd à la voix d'un Dieu. Il a écoulé les seuls sons qui pussent arriver jusqu'à lui. L'espkit a pressé le vide immense, et la matière a paru. Une force majeure pouvoit seule la soustraire au néant avec lequel il nous a été permis de la croire identifiée. Cette force a été unique, comme nous l'avons démontré au livre de FEtre proprement dit.

Son souffle impétueux a parcouru à la fois les profondeurs du midi et du septentrion , de l'est et de l'ouest , chassant devant lui sa nouvelle création, jusque-là sans forme et sans consistance : après l'avoir concentrée , après lui avoir donné l'être qu'elle ne pouvoit tenir d'elle-même, il l'a établie dans cette portion de l'espace où nous la voyons briller d'une manière si miraculeuse.

En admettant ces idées , dira-t-on , vous reconnoissez la coexistence de la matière avec Dieu. — Erreur : oui , la coexistence de la possibilité de matière sous la main divine, ce qui, dans toutes les hypothèses , est indispensable , mais non son existence personnelle, puisque l'être lui manquoit dans son tout comme dans ses parties. À la rigueur elle avoit bien une manière d'exister quant à Dieu , mais c'étoit dans le néant qui atlendoit un vainqueur.

Si l'on s'enquière quand la création a été effec-

MORALES ET PHYSIOLOGIQUES. ô9

luée j Dieu étant l'être qui peut et qui veut par excellence , il est permis de répondre : « Quand il l'a voulu ». Mais ce qui est bien à ses yeux dans un moment devant l'être dans tous, cette création remontera aussi haut que possible. Il n'a pu ni voulu tarder d'être juste et box. Le moment présent séparant les deux éternités, nous dirons que cette grande œuvre a eu lieu après une éternité; d'une autre part, comme ce moment présent n'a jamais cessé d'être à la disposition du grand ordonnateur qui ne connoît ni veille ni lendemain , dans les intérêts de sa bonté éternelle , nous dirons encore qu'elle existe depuis une éternité. Bien entendu que le premier mode s'appliquera à l'intelligence divine , et le second à la nôtre ; ce que Dieu a créé dans un temps, quant à lui, peut bien être sans origine quant à nous.

En effet, à peine a-t-on adoré la toute-puissance, qu'on sent le besoin de chérir la bonté. L'antériorité de celle-ci seroit même évidente , si les analogies humaines étoient ici admissibles. ISe seroit-on pas fondé à dire qu'elle a réveillé dans l'Eternel , le sentiment de sa force? Il a créé parce qu'il a voulu ; car pour lui, vouloir et pouvoir sont synonymes; mais il n'a voulu que parce qu'il a aimé. Ici, comme dans l'homme, la plénitude de la vie a décidé la génération , autrement, le grand phénomène de l'univers arraché à une nuit profonde et peuplé d'êtres que le sentiment conduit à l'intelligence. La perpétuité des espèces naît de l'amour qui agit sur des élémens susceptibles de se prêter à l'organisation ; ainsi l'amour d'un Dieu a donné l'être à la matérialité , sur laquelle il avoit de nobles projets.

Nous n'aurons pas besoin d'observer qu'il ne s'agit ici que de l'ensemble de la création , et non en particulier du système auquel notre globe appar-

fo INDUCTIONS

tient. 11 seroil en effet inconsidéré de rapporter toutes les dispositions secondaires ou partielles à la même époque que le grand jet donl elles ne sont peut-être, dans les desseins éternels, qu'un développement prévu. Nous déclarons donc expresse-* ment n'infirmer en rien le récit de Moïse. Qu'il nous sufiise , après avoir jeté nos regarda sur le magnifique ensemble de l'univers , d'avoir abattu les bornes que l'on prétendroit opposer à son au leur. H nous sera doux bientôt de rattacher dès ici-bas à celle riche conception la pensée de l'homme qui ne cessera sûrement pas d'en laite partie, même après qu'il aura disparu de sa planète 1er raquée.

On croiroit à tort qu'en limitant la maîière , nous avons également limité les facultés divines; nous ignorons s'il a plu à Dieu de l'employer sans réserve , ou d'en laisser dormir une partie dans les secrètes obscurités du néant : dans le dernier cas , nous aurions répondu; dans l'autre plus voisin de notre sentiment, oùseroitdonc l'atteinte donnée à la suprême puissance? Par des moyens de dilatation ou de compression ne lui est-ii pas permis d'étendre son œuvre ou de la resserrer à son gré? Au surplus , quand tous les mondes possibles exisleroient déjà , le Créateur n'auroit-il pas la faculté d'y faire paroitre successivement tous les êtres possibles ? ne pourroit-il pas dans l'année révolue , leur imprimer le sentiment d'une période séculaire , en pressant sur leurs têtes tous les actes qui signaient la carrière d'une substance ammee :

Il y a des impossibilités qui résultent de la sevAe essence des choses. Celles-là ne sanroient contrarier les desseins de Dieu qui seront toujours conformes aux essences. Un pouvoir infini n'embrasse

que les possibilités : le reste est un pur néant qui n'agit sur rien, et sur lequel rien n'agit. Ne cherchons donc pas à affranchir l'Eternel de lois qui semblent plutôt émaner de lui-même qu'elles ne le gouvernent. Au reste , il faudra bien admettre certaines coexistences , sans que ses perfections en soutirent, telles que l'espace, le vide , le temps non mesuré , et qui n'est qu'une manière d'espace. Une substance purement mentale, de quelque pouvoir qu'on l'investisse, ne produira point ces choses. Elle sont, à bien dire , des modes de toute existence. S'il n'y avoit ni temps , ni espace , où Dieu seroit-il donc ? Je vois en lui un être sublime, adorable ! ne travaillons pas à le faire impossible , en alliant des contraires , ou en repoussant des conditions essentielles.

Gardons -nous également de nous former de sa marche une idée fausse et exagérée; elle ne procède pas par sauts et par bonds. Son art n'est pas celui d'un magicien qui s'entoure de prestiges et d'enchantemens. Tout est régulier dans ses actes. Il prépare des causes dont il tire des résultats , et c'est ainsi qu'il est parvenu à constituer une nature, où les accidens ne seront jamais que des effets. JNous ne savons si nous nous abusons; mais il nous semble que la voix qui commanderoit aux objets de paroître et de disparoître tout à coup auroit moins le droit de nous ravir, que celle dont les sons feroient naître graduellement l'ordre , l'harmonie et des développemens ménagés avec sagesse. Il y a dans le magnifique et inconcevable spectacle de l'univers plus de merveilles qu'il n'en faut pour confondre l'entendement humain : croyons également qu'il en renferme assez pour répondre à la majesté de son auteur. Platon , dans le Tymée, Moïse , dans le chapitre premier de la Genèse, Plutarque, dans la vie d>i

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Lycurgue , et dans l'examen du mot Ei, disent qu'à ) \ vue de La mar< li<- solennelle des sphères , Dieu s'applaudit en Lui-même. Ici il ne sauroit y avoir d»> métaphore. C'est la yérité qui ;i parlé. L'œuvre répondant aux idées éternelles sur lesquelles elle avoit été modelée, la pensée divine dut être satisfaite. Elle le fut , et l'orgueil d'un Dieu eut sa jouissance.

CHAPITPxE V.

Développemens du précédent chapitre , et concordance avec

la Genèse.

Si l'on insistoit sur ce qu'en expliquant ainsi la création , l'on établit une antériorité quelconque à cet acte, on perdroit de vue qu'il nous a suffi d'admettre une simple possibilité de la matière à laquelle une force incomparable étoit seule dans le cas de donner une réalité d'existence. Ses élémens perdus dans le vide n'y avoient que le rapport du fini avec l'infini dans lequel leur dispersion indéfinie les anéantissoit. Nul doute que la même volonté ne pût les faire retourner à ce point de départ. Peut-être y seroient-ils ramenés par leur seule tendance essentielle , et ce seroit dans ce cas le dernier résultat du mouvement abandonné à luimême, si le mouvement étoit admissible en cette qualité.

Au reste, Dieu est la première des forces vives. Son domaine étoit vaste; c'étoit l'infini , dont seul il connoit les inépuisables richesses. Il pouvoit y puiser à pleines mains, et il l'a fait par des procédés qui échappent à notre raison , mais qui ne sont pas en opposition avec certaines essences contemporaines.

Le second verset du chapitre premier de la Genèse est en rapport avec notre idée. L'imparfait qui y est employé (1) indique une sorte de fusion des élémens dans le vide.

(1) Terra autem erat inanis et vacua , et tenebrse erant

Si l'on prend, avec plusieurs interprètes, le mot a (1) <\n premier verset dans un sens rigoureux, < 'est-à-dire, si on admet une création absolue, nul doute que dès le momenl celle création n'ait eu une forme quelconque, et alors pourquoi àirc deux lignes plus bas que la terre étoit vide et sans for~ ii/c ; car le mot or auquel on a attaché quelque importance , ne se trouve ni dans le texte hébraïque, ni dans la traduction des Septantes.

Au commencement Dieu créa le ciel et la terre , dit la Genèse. Nous ne saurions nous représenter aucune de ces deux productions sans formes, encore moins la seconde que la première qui pourroit offrir de simples apparences.

La supposition de la matière dépourvue de toute configuration ne s'admettra jamais que dans notre seule hypothèse. Pour l'imaginer telle que la présente le second verset biblique, il ne faudra pas supposer moins de deux créations ; savoir, celle des élémens perdus dans le vide, et ensuite celle de leur concentration, île laquelle seule ils ont pu tenir un corps et une forme.

D'où il est permis de croire que l'acte, par lequel la volonté toute-puissanlearendu l'univers sensible, est une simple opération sur le néant , une production dans la force de l'étyniolo^ïe latine , ou plutôt une véritable abduction . comme nous l'avons insinué par le titre du précédent chapitre. Enfin Dieu a tiré les mondes du néant, mais ne les a pas faits avec le néant.

super faciem abyssi , et spirilus Dei ferebatur super aquas. Gvnesis , ch. 1 , v. 2.

(0 In princîpio Deus creavit cœlinn. et terrain. Gen. en. I, v. 1.

Nous nous félicitons d'avoir employé clans le Traité de l'Existence de Dieu , quelques expressions qui ne seroient pas repoussées par le sens que nous osons soutenir, quand nous avons dit de l'esprit créateur : « Tu as parlé au néant , et les

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