CHAPITRE VIL
Dernières conséquences , et résumé général.
Ainsi donc le système de l'univers s'est déroulé à nos regards; notre cœur a cessé de battre à l'étroit; l'enceinte de nos espérances s'est agrandie ; elle s'est étendue dans un horizon sans bornes. Jadis solitaire, notre planète tient présentement à toute la nature. C'est d'elle, c'est de ce premier échelon que nous devons nous élancer dans les sphères supérieures , et parcourir avec ravissement tous les degrés de perfectibilité que Dieu réserve à sa créature méritante. Chacun de nous forme un tout indestructible avec l'ensemble delà création. La semence de bien jetée sur cette terre germera peut-être dans Syrius. Mille trépas heureux, mille renaissances plus heureuses nous attendent. La révélation ellemême nous garantit la restitution des corps, restitution fondée sur la nature de notre être moral. Dieu répondra à nos désirs curieux par des communications sensibles avec son œuvre. Il ne ressemble pas au Pluton des anciens , et il ne veut pas régner dans l'empire du vide (1). L'univers est trop beau pour redouter une destruction. S'il est maintenu , il sera donné à des jeux et à des organes en rapport avec l'esprit d'en admirer la beauté. C'est une pensée brillante que l'union de l'intelligence et de la matière ! Sans elle , la création languissoit, les soleils rayonnoient en pure perte, les
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(1) Inania régna , /Eneid. lib. VI.
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sphères gravitaient en vain clans les deux, et l'univers étoil sans but. Le globe, où la race des êtres moraux disparoîtroit tout à coup , pourroil être eil'aeé sans inconvénient cle la carte des mondes. En dressant notre vue vers la voûte céleste , quelie que soit leur forme donnée, nous y voyons partout des compagnons de nos destins. Nous n'avons point pénétré dans les projets du Très-haut ; il ne nous a point appelés à ses conseils; mais le sentiment et la raison , qui sont la première des révélations , puisqu'ils nous mettent en rapport avec les intentions ordonnatrices, nous disent que l'Eternel ne laissera passe perdre dans la nuit des temps son tilre.de Créaieur de l'univers visible. Il continuera de trouver un aliment pour ces soleils allumés depuis tantde siècles : il soutiendra sur la tangente de leurs orbites ces vastes corps soumis aux lois de la double iorce qui les régit. L'univers n'est point un essai. Médité dans la pensée profonde du Tout-puissant, il s'est présenté tout à coup comme un chef-d'œuvre , et la main qui les créa n'anéantit pas les chefs-d'œuvre* Que pourroit lui substituer de mieux , l'Etre infiniment grand et infiniment bon , dans les intérêts desa justice et de sa bonté ? Quel bien résuiteroii-il , pour toutes deux, de l'espace immense, incommensurable, transformé en désert immense, incommensurable? Où seroit le mérite d'un livre formé de pages sans signes et sans caractères? Oh , qui n'aimeroit mieux y trouver les beaux vers de Virgile et les pensées de Socrate , recueillies par Xénophon ? Non , l'Eternel n'effacera pas ses sublimes peintures. Il n'appellera pas l'horrible , la silencieuse solitude dans les plaines de la création , sans y laisser une seule oasis. Vainqueur du néant , il ne lui rendra pas les armes. La somme des mouvemens intimes imprimés dans les êtres mixtes ne
sera pas plus perdue pour lui que pour eux-mêmes , et la lumière resplendissante des soleils éclairera par continuation ses magiques tableaux; car il convenoit que le premier des artistes travaillât pour l'éternité.
Dans la conservation universelle des mondes, cette espèce de créatures à laquelle nous appartenons, l'homme, ne sera pas oubliée; ses qualités impressionnelles seront maintenues. Si la production d'esprits purs dégagés d'organes avcit été au pouvoir de l'Eternel , il n'en eût créé que de cette sorte. Sa bienveillance lui eût imposé la loi de selever au meilleur en faveur de tous. Il vouîoit partager le bonheur de l'existence , et pourtant il n'avoit que le choix de se renfermer dans sa solitude, ou de combiner l'esprit avec la matière. L'amour ineffable d'un Dieu est donc devenu le père des êtres mixtes; un contrat d'alliance a eu lieu entre l'intelligence et les élémens palpables; le Toutpuissant en a été le médiateur ; la matière a tressailli d'allégresse, et les globes, qui attendoient leurs colonies , ont vu bientôt se peupler leurs rivages.
La création des mondes et celle des êtres moraux se tenoient dans la pensée divine.
Quel rang avons-nous obtenu dans l'échelle? c'est ce qui échappe à nos imparfaites connoissanees, L'esprit est un , mais la matière étant susceptible de mille combinaisons diverses, Dieu a pu varier son œuvre jusqu'à l'indéfini.
Ce qu'il nous importe de savoir, ce qui est positif, c'est que le principe de notre intelligence peut être conservé ou renouvelé. La volonté juste d'un Dieu qui punit ou qui récompense en opérera la translation, dès qu'elle la jugera convenable. Par des adjonctions dont elle s'est réservé le secret , elle le fera s'élever ou déchoir. Dans quelques siè-
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clés , il sera peut-cire au-dessous de la brute, ou bien au-dessus du chérubin qui lui-même ne restera pas stationnairë.
Dieu seul est immuable. Il ne sauroit monter; mais il est bon, et il daigne s'occuper de ce qui est au-dessous de lui. Où il voit briller une étincelle de vertu , il accourt avec des prix et des couronnes.
0 mortels ! vous commence/ ici-bas la vie. Vous ne faites que jeter sur ce globe les ibndemens de l'édifice ; c'est ailleurs qu'il s'élèvera , qu'il se perfectionnera , si le vent impétueux des passions ne le renverse. Heureusement que leur souille, quand on est parvenu à une certaine hauteur, ne se fait guère connoître que par son action bienfaisante; nous vous l'avons dit, en parlant de la liberté dont il n'est pas plus permis de révoquer en doute l'existence que celle de l'homme même. JNous vous avons dit aussi que le beau , l'utile, le conservateur ou la vertu ne sont que l'expression variée d'une seule vérité,, et dérivent d'un principe commun. Le difforme, le nuisible, le destructif, ou le vice, sont également des branches du même tronc. En usant la vie, vous trouverez ces choses de plus en plus sensibles; car Dieu n'a pu laisser dans le vague des abstractions les deux grandes règles de notre conduite morale. Si notre doctrine a pris quelquefois à vos yeux une apparence de nouveauté, n'en accusez que vos préjugés, et encore plus votre habitude de vous faire un langage auquel ne répondent point des idées fixes et déterminées.
Nous avons osé vous parler de Dieu, et nous ne redoutons pas le reproche de ceux qui ne permettent à son égard que le silence de l'adoration. Faits pour aimer le Créateur, pour apprécier ses bontés, quels moyens aurions-nous d'y parvenir, lorsqu'un
tel examen seroit interdit à Ja pensée (i)? Comment adorer l'être principe, si on ne le contemple? Comment 1 admirer si on ne le connoît, et si on ne l'étudié au moins dans cette foibie et brillante cohie qu'il nous a laissée de lui-même, en réalisant icibas le phénomène de notre propre existence? L'amour qui éclate dans ses œuvres , doit être le motif du notre. Que n'avons-nous reçu en partage un pinceau digne du sujet! Tout ce que néus avons touche paroîtroit empreint de cette pensée créatrice. Mais le propre des beaux modèles est d'élever jusqua eux le plus obscur spectateur qui possède le sentiment de leur mérite; il s'agrandit avec ce qu il contemple, et peut-être avons-nous eu quelquefois le bonheur de participer à ce privilège?
i\'j eûul qu'une seule nature dans l'homme, nous vous avons prouvé que l'avenir seroit sauf; nous ■vous avons fait marcher dans le cercle de la création avec les innombrables phalanges des esprits vwans qui en constituent la beauté. Voyageurs de cette vie sublunaire, ce n'est pas un foibie roseau que nous avons mis entre vos mains : nous vous avons donné pour soutien le Dieu fort et juste. 11 a permis que nous vous fissions entrevoir quelquesuns des trésors que sa bonté libérale peut ouvrir à vos désirs. Votre imagination, riche en mauvais présages , étoit de glace quand il s'agissoit, de trouver des recompenses à la vertu; sans chasser les craintes qui poursuivent le méchant sur le duvet épineux de son bonheur perfide , nous avons muîtiplie a vos yeux les chances d'ineffable volupté dont I Lternel peut enivrer la classe des êtres mixtes
Jirion
H/u°tCZ h,S entretiens sur la Physique et la Re par Mallebranche ; pages *65 et 258 , édition de Rotordam ,
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à laquelle vous appartenez. Ilornmes aujourd'hui, habitants d'une petite planète où les jours sont trop souvent nébuleux, nous vous voyons demain 1rs hôtes fortunés dune meilleure région où les jouis seront exempts d'orales. Nous y avons appelé à vos côtés tout ce qui a fait doucement palpiter vôtre sein, tout ce qui vous a rendu amour pour amour. C'est alors surtout que nous avons regretté de ne pouvoir communiquer à nos tableaux cette douée expression et celle fraîcheur de coloris qu'il n'appartient qu'à l'âme de faire revivre ^ lorsqu'elle rentrera dans les jours de sa jeunesse. Et pourtant nous ne vous confinons point sur ces plages heureuses où l'homme épuré peut mérite** encore par une prérogative admirable de sa nature. La gravitation éternelle des êtres pensans vers Dieu, est une des plus grandes merveilles de la création , et sûrement vous nous saurez gré de l'avoir offerte à votre espoir (1).
(i) Quand un écrivain a cru devoir publier une doctrine en opposition manifeste avec les idées reçues ( comme nous l'avons fait en combattant toute spiritualité dégagée d'un système d'organes ) il lui est agréable de trouver un appui dans le sentiment des hommes qu'un génie transcendant a rendus presque les juges nés de ces sortes de matières. Ici nous citerons une autorité d'autant moins récusable que son orthodoxie ne sauroit être contestée. On lira à la page 58o de l'excellent livre de la Connoissance de Dieu et de soi-même par Bossuet :
« Autant que Dieu restera à l'âme, autant vivra notre in- « telligence, et quoi qu'il arrive de nos sens et de notre corps , « la vie de notre raison est en sûreté.
« Que s'il faut un corps à notre âme qui est née pour lui « être unie , la loi de la Providence veut que le plus digne « l'emporte , et Dieu rendra à l'âme son corps immortel , plu- « tôt que de laiser l'âme , faute de corps , dans un état impar- « fait.
« , . . L'âme s'unit à Dieu qui est le vrai principe de fin-*
« telligence et ne craint point de le perdre en perdant le « corps , d'autant plus que sa sagesse éternelle , qui fait série vir le moindre au plus digne , si l 'cime a besoin d'un corps « lui rendra plutôt le sien , que de laisser «faillir son intêl- « ligence par ce manquement, a
Ces passages sont certes remarquables dans une production ou tout l'est presque également. La science physiologique qui etoit alors à son aurore, eût fait des pas de géant, si elle a voit rencontré des têtes organisées comme celle de l'auteur de la Connaissance de Dieu et de soi-même. On peut dire que iJossuet en a deviné les progrès, et que son coup d'oeil d'aigle a devance l'expérience acquise de nos jours. Dans son livre point de préjuges; point de concessions à l'orthodoxie. Il faut que par un sentiment intime accordé au génie, avant que le hasard ou les progrès des lumières aient favorisé les grandes découvertes, il faut, dis-je, que Bossuet se soit avoué à luimême I impossibilité d'enlever l'âme à son système organique pour avoir fait, trois fois, dans une seule page , une concession contraire à toutes les idées admises dans les écoles et au milieu de toute la vogue du Cartésianisme, auquel jusqu'à un certain point , il se laissa lui-même entraîner.
Nous nous proposons de donner une nouvelle édition de cet ouvrage vraiment philosophique et nous l'accompagnerons d un commentaire où nous remarquerons en quoi l'auteur se rapproche de la doctrine moderne sur la nature mixte de i nomme; en quoi il en diffère; quelles erreurs il peut avoir commises ; de quelles vérités inaperçues il peut avoir jeté le germe , et enfin quels avantages nos écrivains physiologistes sont dans le cas d'obtenir sur l'évêque de Meaux. En faisant a tous une part honorable, on verra que celui-ci n'a pas encore beaucoup vieilli. Ce n'est point une lutte que nous annonçons ; nous aurions affaire à un trop rude jouteur. Eussions-nous quelquefois raison en combattant un livre écrit, depuis un siècle, sur une science cultivée aujourd'hui par dos' savans du premier ordre , on verra que les fautes d'un grand nomme ont toujours quelque chose d'imposant et de respec-