‹ Inductions morales et physiologiquesChapitre 78 sur 79 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La translation des êtres mixtes moraux est indiquée par le sentiment présent de leur existence. Inductions que l'on peut tirer du sens de la vue , tel qu'il a été donné à l'homme.

JL ous ceux qui se sont bornés à voir clans l'instinct une force occulle propre à régir un être animé, sans autre cause médiate ou immédiate que la volonté du Créateur, ont couvert d'un voile religieux l'ignorance et la paresse de l'esprit humain. En disant que Dieu est l'âme des bêtes , le célèbre Adisson est tombé dans la même erreur. Des études plus approfondies eussent conduit cet écrivain , l'un des plus judicieux du dernier siècle , à reconnoître avec nos physiologistes , que l'instinct est un rapport intime entre l'organisation et les besoins de l'animal, rapport d'où il résulte, chez ce dernier , une tendance et une détermination motivée vers le grand but de la conservation des êtres. Il semble que l'Eternel voulant s'abstenir de fonder , dans toute sa perfection , une facilité pensante chez les individus des classes inférieures , se soit contenté de soumettre leur sensorium à des incitations qui suppléent un mobile plus relevé. Celles-ci suffisent en effet aux vues de la nature dans la plupart des substances où le système nerveux n'a obtenu qu'un mince développement : clans les autres , elles jouent encore un grand rôle , et nous-mêmes nous en ressentons le Henfait, lorsqu'il nous est difficile de rapporter à notre propre sagesse des résolutions utiles à notre sûreté , et quelquefois à nos simples intérêts de fortune.

MORALES ET PHYSIOLOGIQUES. Uy

Envisagé Je ce point de vue , l'instinct , ou plutôt le sentiment , est rarement en défaut. Il arrive souvent qu'il donne des conseils plus sûrs que ceux de Ja prudence.

C'est dans l'étude de l'organisation intérieure que l'on trouvera la seule solution raisonnable des problèmes offerts chaque jour à notre curiosité par l'universalité des animaux.

Si le ver à soie s'attache à la feuille du seul mûrier, c'est que seule elle contient la matière soyeuse dont ses organes incisifs et digestifs lui indiquent la présence. Aucun projet ultérieur ne le guide dans son choix. Il extrait cette matière de son tube intestinal , parce qu'il lui est agréable de s'en dégager ; il la pelotonne autour de lui, parce qu'après qu'il a tendu sa toile, la partie supérieure de son corps, appuyée sur l'inférieure, ne permet à sa tête qu'un mouvement circulaire auquel encore le condamne la nécessité de se donner un point d'appui.

Des relations plus ou moins directes entre des objets éloignés et des organes qui eux-mêmes aboutissent à un centre de perceptions , sont les uniques causes de tous les accidens qui, sous le nom d'antipathie ou de sympathie , provoquent notre surprise.

Dans aucun être organisé on ne peut donc admettre d'acte sans cause et sans motifs qui lui soient identiques.

Notre espèce a aussi son instinct dans le sens que nous venons de l'entendre. Appuyé sur des faits irrécusables , il trouve son origine dans des communications nerveuses qui échappent à l'œil comme au scalpel. Toujours dirigé par un avantage direct ou détourné de l'individu , en maintes circonstances , il lui épargne les frais du raison-

nemcnt. En nous repliant sur nous-mêmes , il ne nous seroil pas impossible de démêler quelques-uns de ees mouvemens d'une nature bienfaisante que l'iri éflexion attribue à la bizarrerie de l'humeur , et plus souvent encore à des causes étrangères. A raison des ganglions et des plexus nerveux, seines avec abondance dans leur tissu , les femmes ont beaucoup de ces mouvemens-là. En général elles agissent plus que nous d'inspiration. L'homme qui, dans le calme , sait écouter et interroger cette voix secrète, en obtient plus d'une fois de pareils avis, et probablement Socrate ne passa pour avoir un démon familier, que parce que , doué d'un tact exquis , il sut en saisir à propos les impressions.

L'instinct, ou plutôt le sentiment intérieur, est la voix secrète des besoins et des actes de la vie intime. Ses provocations ont pour but l'accroissement et la perpétuité de celle-ci, car tout homme n'est sollicité à sortir de sa nonchalance naturelle, que pour courir après une suite d'émotions vives en rapport avec sa destinée. Il veut donner de l'intensité à son existence; il veut la sentir fortement et la prolonger d'une manière indéfinie. Tous ses travaux , toutes ses agitations de corps et d'esprit aboutissent là. D'où lui arrive ce besoin impérieux, sans doute indépendant de sa vie de relations , mais susceptible de se développer par elle? on n'expliquera raisonnablement ces choses qu'en accordant, au système cérébral supérieur de notre espèce , un sentiment inné du bien-être qu'elle peut atteindre, ainsi qu'on est forcé d'en admettre un autre , d'une moindre qualité, dans le système ganglionique dont les ramifications parcourent le diaphragme et l'abdomen. Ce dernier, centre de sensations latentes , essentielles à la vitalité , ne laisse pas d'avoir été mis en rapport avec les objets qui

nous environnent , rapports qui paroissent quelquefois se passer de l'intermédiaire des autres sens et que dès lors on seroit tenté d'attribuer à la seule organisation primitive : pourquoi le centre nerveux, dans l'être le plus distingué de l'échelle pensante , ne seroit-il pas doué d'une prérogative semblable et analogue à sa nature? De la soNe l'instinct organique des créatures inférieures se trouveroit résider .dans le jeu de leurs ganglions abdominaux préformés pour un certain ordre de sensations, et l'instinct moral de l'homme seroit annexé à une disposition médullaire de l'encéphale d'où partirait la force vive destinée à nous diriger vers des biens que nous pressentons sans les çonnoître. Cet instinct moral seroit le principe , le rudiment de l'âme, il en constitueroit au moins !a nature mixte. C'est là que le sentiment intérieur prendroit sa racine; c'est de là qu'il dominerait la pensée.

Il est hors de doute qu'il entre tous les jours dans notre entendement, ou que nous y trouvons même des notions dont les élémens ne semblent pas avoir été formés par les sens. Par exemple, on est autorisé à remarquer que le cerveau du sauvage présente un fonds d'idées qui lui sont communes avec l'homme civilisé, et qui embrassent les plus grands intérêts de l'existence, Dieu et une seconde vie. ÎSous ne découvrons pas le rapport de ces deux idées avec de simples organes palpébraux.

L'instinct ganglionique perd de sa force dans les animaux à vertèbres, à mesure que dans nos maisons, la sphère de leurs connoissances acquises s'agrandit : mais l'instinct du cerveau , tel que nous le concevons dans la créature humaine, est peut-être le type sur lequel se moulent toutes nos idées d'un ordre supérieur , quand nous n'avons

45o INDUCTIONS

pas perverti ce premier de nos sens. Ce seroit une Lelle explication du remords qui , chez certains sujets, survit même à toutes les opinions religieuses. Elle nous diroit pourquoi, vingt et un ans après avoir porté un faux témoignage en justice, une femme de Slettin , consumée de langueur, a été comme forcée à s'enlever de sa propre main , un déplorable reste d'existence.

L'espérance atteint également dans l'homme un degré d'exaltation extraordinaire, puisqu'elle s'empare d'un avenir illimité et qu'un champ borné d'existence, quelque reculé qu on le supposât dans les âges lui paroîtroitunbut indigne de ses recherches. Ses liaisons les plus douces seroient le supplice de son cœur , s'il ne les étendoit dans l'avenir. L'insuffisance de ses moyens actuels lui est tellement connue que, pressé, d'une part, par les besoins de son âme de feu, de l'autre par l'approche du trépas , il déclare à la page du testament et ail marbre du sépulcre que la mort n'aura point de prise sur ses amours; il se met avec audace en possession des siècles futurs et il s'y établit, comme sur un poste élevé, pour bénir et pour maudire. Le mot d'ordre de l'éternité , toujours , accompagne les signes qu'il donne de sa tendresse. S'il trace une lettre , ce mot coule de sa plume ; s'il serre une main chérie , tels qu'une musique mélodieuse, les mêmes sons sortent de ses lèvres. Cette autre figure de l'éternité en sens négatif, le moi jamais. est consacré par sa reconnoissance , ou devient l'arme terrible de son ressentiment. Etre foible , il ne doit durer qu'une minute ; ses organes fragiles tomberpnt au premier souffle ; il le sait, et le langage des immortels est dans sa bouche ! Vous le (Toiriezun prince né pour le trône et qui, ayant soustrait à ses ennemis le cachet royal, l'appose.

avec une sorte de fierté , sur les actes même datés de son exil !

Seroit-ce qu'une puissance inconcevable , au défaut d'une énergie native, nous pousseroit à nous Eromettre des biens qui semblent devoir se déroer toujours à nos vœux? Pourtant notre raison a été douée d'assez de force , dans les accidens ordinaires de la vie , pour ne pas accueillir un espoir dépourvu de probabilité. Sans chances de gain, il n'y auroitpas de joueur j je n'aspirerai jamais au trône de France , parce que je sais que ce seroit une tentative inutile ; mais si je prétends à une vie future , il faut que je m'y sente quelques droits.

L'homme est un animal essentiellement curieux* Son besoin d'apprendre est irrésistible. Arrivé au bord de la tombe, victime d'une maladie dont les périodes sont soumises au calcul, et dont la dernière est la mort, la mort inévitable, le savant continue ses recherches- On diroit qu'un assureur inconnu se seroit engagé à lui en représenter le produit sur une plage nouvelle. Connaître, élcit une moitié de la devise de notre excellent Dupont de JNémours. Remarquez chez presque tous les gens studieux, ce regard ou plutôt cette pensée qui, s'échappant d'un ceii immobile sous sa voûte osseuse , semble s'é~ tendre au loin et interroger les profondeurs de l'infini mystérieux. Certes , cette enquête presque solennelle d'un temps , qui est encore loin de nous , n'a pas lieu uniquement pour nous placer en présence des choses de cette vie périssable : tout nous parle du lendemain. Quand un insecte amasse des provisions aux approches de l'hiver, c'est qu'il doit les consommer : avide de connoissances nouvelles, notre esprit , dans la classe la plus obscure du peu-* pie , comme dans la plus élevée , en rassemble sans cesse les matériaux; on le diroit à chaque instant

! i INDUCTIONS

dans L'attente de quelque grande révélation pour laquelle il veut se tenir prêt.

iN'oiis sommes clone forcés cle reconnoilrc un genre cle notions voilées , au rapport desquelles il seroit d'autant plus inconséquent de ne pas ajouter loi, qu'elles prennent leur principe dans notre texiure.

L'épanouissement des nerfs de la seconde paire sur la rétine transmet au cerveau des perceptions lumineuses : voilà ce qui est incontestable. Il est presque aussi certain que ces nerfs, en mettant notre àme en rapport avec l'espace, la font se plaire dans l'accroissement moral qui , pour elle, résulte de cette extension. Dans l'air le plus salubre, dans les délicieux vallons de l'Appenzel , un site borné finira par être sans charmes. On s'y trouvera bientôt à l'étroit; on se poussera péniblement, mais avec alacrité, vers les hauteurs ; car c'est là seulement que nous croyons que l'on respire. Nous demandons aux tableaux des plus grands maîtres ces échappées de vues qui, par leurs dégradations insensibles et presque sans terme , jettent notre pensée dans le vague de l'infini. Tel est le premier mérité des paysages capitaux de Claude le Lorrain , et c'est en imitant cette partie de son travail , que ses plus foibles copistes parviennent, tous les jours, à répandre quelque intérêt sur leurs compositions. On veut des émotions, et le sublime ies donne par excellence. Mais le sublime ne comporte rien de resserré , rien de circonscrit. La vue de l'Océan nous Trappe de surprise , parce que dès le premier instant nous le supposons sans limites. Qu'un foible esquif dans le lointain se montre à sa surface, par comparaison l'idée de l'immensité nous deviendra plus sensible. Les astres semés dans les plaines célestes produisent le même effet sur l'esprit où l'on

a fait entrer quelques connoissances uranographiques; la grandeur des masses et leur éloignement obligé l'étonnent et le plongent dans un accablement qui n'est pas sans douceurs, parce qu'il est en harmonie avec notre nature.

On seroit tenté de croire que l'organe de la vue, ou plutôt sa perception, en descendant plus intimement dans notre âme, y appelle les grands sentimens et les grandes idées.

Une chose anatomiquement démontrée , c'est que les nerfs auxquels nous devons cette perception , issus derrière le prolongement antérieur de la protubérance cérébrale, se font remarquer, par leur long trajet, sans névrilême, dans la boîte osseuse et que l'ensemble du système nerveux dont se compose l'organe visuel, seul, comprend un appareil égal à celui de tout le système sensilif médullaire , puisque indépendamment du ganglion ophtalmique, quatre paires de nerfs concourrent à sa formation (1). La nature se seroit-elle imposé tant de frais au profit de ce sens, s'il ne devoit jouer un trèsgrand rôle dans notre économie morale? JN'a-t-elie pas voulu , avec cet auxiliaire , étendre les rapports de notre âme et lui donner de nobles pressentimens? La pensée elle-même seroit-elle autre chose qu'une vue intérieure? A certains égards et dans certaines occasions, ne seroit-elle pas une vue anticipée? La plus parfaite intelligence n'aboutit probablement qu'à une vision nette et précise de ce qui a été, de ce qui est, et de ce qui doit suivre.

(1) Les 2me, 5e, 4e et 6e paires. Il ne faut pas oublier encore que la 5™e paire , dite des nerfs trijumeaux aide à l'action de la vie, et que ceux-ci, soit dans l'intérieur de l'encéphale, soit dans les diverses régions de la face, s'anastomosent avec presque tous les autres neri's cérébraux.

4k{ inductions

Effectivement l'œil nous fait plus exister hors de nous qu'aucun autre organe. Il nous rapproche des objets sans le moindre acte de loco-motion de leur part ou de la notre ; au moins il les met à notre portée. Une lumière physique ou spirituelle est le but constant de nos recherches; le désir de voir s'accroît de la faculté de voir; une découverte n'est qu'un point de repos momentané ; en dépit de l'horizon nébuleux qui nous entoure, il faut découvrir encore. Ainsi la nature entière vient rayonner à l'âme, et Tâme humaine, lapins favorisée de toutes celles qui nous sont connues , rayonne elle-même de l'immensité de la nature. Sans doute les animaux placés au dernier degré de l'intelligence ne sont privés de la vue que parce qu'il a semblé inutile d'agrandir l'horizon physique de l'être , dont l'horizon moral devoit rester couvert d'un éternel rideau. Il est vrai que plusieurs oiseaux ont reçu en partage une vue perçante et très-énergique, ce qui , avec leur farulté loco-motive, en feroit les créatures les plus privilégiées de notre globe , s'il existoit dans leur entendement , une faculté susceptible de combiner leurs vastes aperçus. Aussi l'imagination de l'homme, voulant se représenter des êtres d'une nature supérieure, a-t-elle donné des ailes aux substances angéli'jues et, en cela même, il est possible qu'elle ait surpris un des secrets de la divinité.

Pour peu que l'on examine les beaux effets qui nous transportent ici-bas , on se persuadera bientôt qu'ils émanent du sens de la vue, et que tous lesautres cumulés nesauroient l'égaler en produits.

Que l'on analyse les émotions dont il est la source, il sera également prouvé qu'elles tiennent à un besoin du vaste, de l'immense, du va^ue et de l'indéfini. Du pied d'un arbre quand j'élève mes re-

gards vers sa cime , cette dernière semble conduire ma pensée dans les cieux .Abattez cet arbre, et sa belle tige, en changeant de direction, n'aura plus pour moi que vingt ou trente mètres de longueur. Sa ligne projetée sur la ligne plus étendue du sol, d'un seul coup d'œil est saisie et réduite à ses vraies dimensions.

C'est à la même cause , organique dans son principe , que nous attribuerons cette latitude inconcevable de désirs qui font palpiter le sein de l'homme. Contre toute probabilité, ces désirs sont-ils satisfaits , son cœur est encore plus vaste. Rassasié sur terre , il faut qu'il aille chercher une pâture dans les cieux.

Tous les animaux se plaisent dans leurs réduits; plusieurs vivent dans les ténèbres; presque tous se préparent au sommeil quand l'astre qui les éclaire est descendu sous l'horizon sensible; mais il n'en est pas ainsi de notre espèce. Elle cherche une prolongation d'existence qu'elle ne peut obtenir qu'en éclairant la scène à ses cotés. Elle appelle de toutes parts la lumière ; elle la réfléchit ; elle la répète cji mille façons ; elle en multiplie les accidens , et à l'aide des surfaces polies, elle prolonge indéfiniment l'espace.

Ce mur vous offusque : peignez-y une perspective , et il ne vous déplaira plus. Votre appartement est étroit : qu'im porte? avec le secours des tentures , vous le transformerez en panorama. Où les animaux ne cherchent, ne voient même que des objets plus ou moins distincts , le regard de l'homme veut plooger dans l'infini.

A quoi attribuer la vogue de ces amphithéâtres où l'on s'empresse de fournir des courses extraordinaires sur des chars entraînés par une pente rapide? Quelle force a pu balancer et vaincre l'idée

fit INDUCTIONS

naturelle <*u péril qui doit s'offrir à l'esprit, malgré les sûretés morales puisées dans l'intérêt de l'entrepreneur et la prévoyance du machiniste? Le seul et unique désir d'extension dont nous portons en nous le besoin organique, source du même besoin intellectuel , nous fournira une réponse satisfaisante. Notre âme mise dans le secret de ses propres destins demande tout ce qui peut l'enlever aux aceidens d'une vie qui ne lui suffit plus. Ainsi le voyageur aérien , heureux de s'oublier lui-même, se voit dérober, avec une sorte de volupté, le sentiment de son existence la plus matérielle. Lancé dans l'espace qu'à peine il mesure, il y court après des émotions inconnues, mais en rapport direct avec sa sensibilité intime. Tous les mouvemens vifs , tels que ceux d'un cheval au galop, ou d'une berline dont les roues, dans leur rapidité, semblent immobiles sur ieurs axes, participent de ce charme. Le plaisir que procurent de longs voyages maritimes et de simples inslrumens d'optique n'y est pas étranger, et le psycologiste n'y arrêtera pas les yeux sans profit pour ses études.

Que demande donc cet effort dune imagination qui renverse devant elle les murailles? Où tend ce pygmée qui ne cesse d'ajuster des ailes à ses épaules , dût-il ne rencontrer que l'Archipel? N'en doutons pas : les idées de la seconde vie naissent directement de notre organisation. La vue a été plus particulièrement destinée à leur donner l'éveil. Estil sûr que ce sens, dans ses impressions sur l'âme , ait reçu toute la perfection dont il est susceptible? nous ne le croyons pas ; mais nous tenons pour certain que ses effets moraux - physiques ont été déjà disposés de manière à susciter en nous les espérances de l'avenir. -

Dieu n'a pu avoir en cela des intentions vaines.

Pétrie par sa main bienfaisante ; notre argile n'a reçu que ce qu'il a voulu y mettre; notre âme n'est également accessible qu'aux perceptions auxquelles il lui a plu de l'ouvrir. J'y trouve le besoin fortement exprimé d'une vie future , et je suis aussi en droit de proclamer l'immortalité , que si les sons excitateurs de la trompette avoient déjà frappé toutes les zones de la terre et du ciel.

Si les impressions produites par le sens de la vue sur l'âme ont été calculées de manière à provoquer en elle un vif désir d'agrandissement, le regret encore plus vif de rester confinés dans notre misère et notre petitesse leur succédera bientôt. Telle est une dés causes les plus influentes que nous puissions assigner à la mélancolie, ce mal prophétique dont notre espèce se trouve plus ou moins atteinte.

Moïse , Lockman , Aristote , après ce dernier , Plutarque (1) , et de nos jours plusieurs beaux esprits ont remarqué que les hommes les plus élevés au-dessus de leur siècle ont été enclins à des rêveries tristes et indéterminées. Cette tendance ne naîtroit-elle pas de l'idée d'une perfection possible, dont nos aperçus, plus vastes que la capacité de nos organes mêmes , réveilleroient le sentiment? Ainsi la disposition des verres dans un tube étroit nous permet d'embrasser une étendue de pays infiniment supérieure à leur diamètre. On a entrevu le bonheur , et on gémit de ne pouvoir le posséder. Ces affections , peu caractérisées dans la foule des sujets ordinaires, se font remarquer dans les êtres doués d'une sensibilité exquise, c'est-à dire, dans

(i) Voyez Arisiote, Op. 5o. sec.de prob. Plutarque, Hoinaau's iîlus. Vie de Lysandre. Moïse, Gênés. elExod.

ceux chez lesquels le sens de la vie intime a reçu une notable extension. Leurs souvenirs , leurs vœux, leurs découvertes et leurs projets ont péché par latitude. Au sein de la patrie ils se sont donné les chagrins de l'exil. Après qu'ils ont opéré de grandes choses sur la terre , on les a vus retomber et s'affaisser comme accablés de leurs propres efforts , et leurs succès même ont eu , avec les triomphes des Romains , la triste conformité d'offrir un mélange de gloire et de sarcasmes , de douceur et d'amertume.

Nous ne croyons pas , comme Platon dans le Ménon , que l'aine soit travaillée de ses propres souvenirs ; mais nous croyons sans peine qu'instruite par sa nature même, elle pressent un peu plus sa seconde destinée que la chenille ne prévoit cette brillante transformation à laquelle pourtant son instinct la prépare. D'où il arrive que les probabilités d'un monde meilleur, en nous devenant de plus en plus familières, refroidissent notre zèle pour les choses d'ici-bas , et allanguissent des désirs dont le but nous semble moins digne de nos recherches.

Un bonheur arrêté n'est pas fait pour l'homme. Il y a dans la nature de son esprit un besoin d'accroissement que l'Eternel mettra sûrement à profit pour répandre sur nos destinées le charme ravissant d'une variété toujours nouvelle. C'est un ressort préparé de longue main , et dont l'action nous poussera dans les routes inconnues que nous aurons à parcourir : tant qu'il existera des degrés entre elle et son Dieu, chaque créature, jalouse de s'en rapprocher , s'avancera dans ces routes ouvertes par une bonté prodigue de faveurs. Si le dernier des degrés ctoit franchi , elle deviendroit station-

naire , ou plutôt elle se confondroit avec la source de tous biens; mais PEtre-principe étant infini clans ses attributs comme clans sa puissance , rien ne s'op~ pose à ce que les êtres mixtes les plus épurés gravitent éternellement vers ce foyer de délices sans jamais s'y perdre. Notre opinion , basée sur les perfections du Très-haut s'accorde avec l'idée qu'il nous est permis de nous former d'une substance dont la nature , jusqu'à présent, ne nous a rien offert de fixe et d'immuable. Ces deux derniers caractères ne conviennent en effet qu'à l'Eternel. Seul. au centre du système, seul il adroit à la stabilité, parce que seul il possède en lui-même les élémens 3e la force, et qu'il ne sauroit (i) être entraîné vers

(1) Combien d'autres argumens ne pourrions-nous pas faire valoir, ou au moins reproduire en laveur de la vie future ! Sans parler de ceux que nous avons déposés dans noire Traité de l'existence de Dieu et de V immortalité de l'dme , nous renvoyons les personnes qui soubaiteroient quelque cbose de plus étendu sur cette matière, aux écrits des Bonnet, des Clarck , des Pascal , des Newton , des Bossuet , des Rousseau , des La Bruyère, des Bnlfon , des ftlassillon, des Fénélon, et de plusieurs autres moralistes anciens et modernes , dont les ouvrages peuvent être considérés comme les arcbives de l'espèce humaine. Parmi ces derniers, nous nous reprocherions de ne pas citer M. Turlol qui , dans son livre de la Théorie de l'avenir, a ditdeschosesneuveset élégaminentexprimées. Le hasard nous a fait connoiire cette production depuis la publication de la nôtre, et nous regretterions de ne pas consigner ici le témoignage de notre estime envers l'auteur. Quant à nous , persuadés qu'il en éloit temps , nous nous sommes efforcés de présenter la continuité de l'homme dans un point de vue qui n'a pas encore élé saisi ; nous l'avons même soumise à quelques aperçus phy-> Biologiques , dont la nouveauté , au moins très-spécieuse , mérite toute l'attention du lecteur. Nous bornerons donc ici nos preuves. Nous désirons y être autorisés auprès du public s ainsi que nous le sommes en nous-mêmes % par le sentiment

&o INDUCTIONS

«ne sphère supérieure. Quel mouvement pourrott être imprimé à celui qui remplit tout?

intime et convictionnel qui a guidé notre plume. Si nous ne nous abusons pas , les conséquences que nous allons en tirer pourront être regardées comme un beau cippe funéraire place sur la tombe où descend notre dépouille mortelle.

Page 1