‹ Inductions morales et physiologiquesChapitre 9 sur 79 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Plan de l'ouvrage.

INous avons formé un vaste projet philosophique, et nous lui consacrons ce volume , non sans la crain* te de succomber clans l'exécution. A peine avonsnous eu mis la main à l'œuvre, que nous avons jugé notre entreprise téméraire. Pourquoi vous y engager , dira-t-on? Parce qu'après avoir médité pendant plusieurs années , nous ne croyons pas avoir pris de simples conjectures pour des vérités; parce que nous avons pensé qu'il seroilbeau de rattacher l'homme au riche spectacle de la création , 'et au système général des mondes ; parce qu'enfin nous nous abusons peut-être au point de nous croire en possession de quelques matériaux qui, s'ils ne suffisent pas à la construction d'un édifice imposant, présenteront au moins des fondations sur lesquelles

des mains plus heureuses ou plus habiles assiéront le temple dont nous aurons fourni le premier trait.

Notre entreprise est donc justifiée.

Dans le premier livre nous parlerons de l'être proprement dit; le suivant traitera du néant qui sera à sa plaee , puisque la création en est sortie ; nous entretiendrons ensuite le lecteur de l'être matériel ; de ce que l'on peut entendre par l'être spirituel ; de leur union ; de leur séparation ; et du rétablissement nécessaire de tous les deux dans l'espèce perfectionnée. Ainsi notre ouvrage offrira sept divisions principales.

Voilà certes un grand projet : si nous ne l'avions conçu par parties distinctes, son ensemble nous eut effrayés. Mais l'espace ne s'est accru que successivement sous nos pas.

Lorsque nous nous échapperons jusqu'à prendre le ton aiîirmalif, il sera toujours chez nous l'effet d'une conviction intime, qui donnera seule plus de fermeté à notre voix. C'est alors que nous souhaiterons que la solennité de nos paroles supplée à l'impuissance de nos moyens! Triste aveu que nous devons à nous-mêmes et à nos lecteurs! Il nous préservera sans doute du reproche de présomption, trop souvent mérité par ceux qui s'enfoncent avec hardiesse dans les routes ténébreuses de la métaphysique.

Depuis trois années révolues, nous n'avons guère vécu que par la pensée avec les hommes. Nous y avons gagné ; puissent-ils y trouver eux-mêmes quelque profit ! Ce qu'il y a de sûr , c'est que nous ne leur dirons pas d'abaisser leurs regards sur de minces intérêts. De grands chagrins nous ont forcés d'appliquer notre esprit à des sujets graves : si notre travail parvient à donner quelque mérite

à ces pages , notre douleur n'aura pas été tout-àfait perdue pour nos contemporains.

Quand nous songeons que cet écrit embrassera le ciel et la terre , le temps et l'espace , le créateur et les créatures , le moment présent et les deux éternités qu'il réunit et sépare à la fois, nous sommes tentés de nous demander si l'espèce à laquelle nous appartenons ne tient pas d'une nature divine, puisqu'il lui est permis de s'entretenir de ces choses?

C'est d'un réduit de quelques pieds carrés , de la surlace d'un globe presque toujours chargé de nuages, avec des organes, contre le rapport desquels nous devons nous tenir sans cesse en garde , et sous l'influence d'un corps à chaque instant menacé de dissolution, que nous dressons notre pensée vers ces hautes matières : certes ceci accuse une grande présomption, où est le cachet d'une grande destinée.

Mais il a été dit avec raison qu'aucun désir de l'inconnu ne pouvoit tourmenter l'esprit de l'homme. Il ne seroit pas en sa puissance d'appeler, dans son cerveau , une seule perception dont les élémens fussent étrangers à sa nature : par quel hasard se feroil-il donc que son intelligence donnât l'être à des notions morales et d'un ordre relevé auquel il ne dut participer jamais? JNious concevons le rapport d'un parfum avec nos nerfs olfactifs : mais quel est le rapport d'une fibrille nerveuse avec l'infini ? Il faut que certaines données naissent de l'essence des choses, puisque aucune création n'est possible, si ce n'est à Dieu lui-même. C'est ce que nous tâcherons de démontrer.

Loin de nous l'idée téméraire d'avoir saisi l'ensemble , ou même de nous être appropriés quelques parties de l'œuvre divine ! Nous l'avons seulement observée, et toujours avec un nouveau sentiment de respect et d'admiration. Des recherches entre-

prises dans cet esprit, des conjectures (fussent-* elles hasardées sans s'en écarter) , ne sauroient être des crimes. C'est aussi dans ce sentiment que nous avons donné à notre ouvrage le titre avec lequel il se présente, en toute innocence, aux veux du public.

Quoiqu'il nous semble quelquefois permis de comparer l'analyse au voyageur qui pénétreroit nuitamment dans les rues d'une ville, et l'expérience à ces conquêtes répétées qui finissent par ruiner le vainqueur, nous croyons que l'analyse et l'expérience , ces filles de la vie et de la réflexion, ont seules le droit de guider l'homme dans ses recherches, là où elles ne peuvent pénétrer , la vraie philosophie s'arrête et se jette entre les bras de la foi dont, alors seulement , commence le ministère; car ce seroit offenser Dieu lui-même qui nous a fait le beau présent de la raison, que de la traiter avec mépris. Autant vaudroitque l'animal dédaignât l'instinct (1) et le chérubin l'intelligence dont les a irratifiés la bonté céleste. C'est en quoi les détracteurs opiniâtres de la raison humaine ont commis une faute grave : ils ne se sont pas aperçus qu'en abaissant cette première faculté de notre être, ils nous enlèvent les moyens de sortir du limon ter-

(i) Nous nous servons ici d'un mot usité pour désigner une véritable opération spirituelle et organique sur laquelle nous nous proposons de fixer l'attention du I setear. Descartes a cru trancher une grande difficulté en niant la spiritualité animale , et il n'a fait que desservir la cause de la spiritualité humaine. Au reste la dénomination de V instinct, tour à tour .admise et proscrite dans la science , est certainement à conserver , de même qu'en dépit de Locke et de ses partisans , il faudra en revenir à l'innéilé de certaines idées, c'est-à-dire de certaines propensions natives qui ne demandent que des motifs oecasionels de développement.

restre où paroît nous confiner notre formation organique. Les insensés ! ils rompent le fil qu'une Providence paternelle a étendu d'une vie à l'autre , du ciel à la terre. Ils ressemblent à ceux qui proposeroient au voyageur encore dispos de se laisser garrotter les jambes pour qu'on put le transporter mieux , à travers les airs , sur la montagne où ses projets l'appellent. « Attendez, répondroit celui-ci, « que l'escarpement ne me permette plus d'user du « don que m'a fait la nature , et alors je m'aban- « donnerai à vos promesses ., car c'est déjà beaucoup « qu'elles soient en rapport avec mes désirs. »

Notre premier , notre plus légitime privilège est donc de raisonner . Nous y trouvons le titre distinclif de notre espèce. Notre intérêt nous commande de ne pas le laisser prescrire , et le sentiment le moins trompeur de tous les guides , quand il n'est pas dénaturé , nous invite ici à user de nos droits.

Avant de s'engager dans la lecture de cet ouvrage , nous souhaiterions que l'on prît connoissance du traité de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme y que nous publiâmes il y aura bientôt quatre ans. Peut-être avons-nous à nous féliciter d'avoir offert , dans cette production , quelques preuves assez fortes dont nous ne serions point redevables aux écrivains antérieurs. Des suffrages honorables ont été la récompense de nos veilles. Nous ne dissimulerons pas pourtant , que nous avons essuvé quelquefois le reproche d'obscurité , reproche que nous espérons atténuer , en présentant ici le développement des germes semés dans un écrit où le défaut d'espace ne nous permettoit pas dédire toute notre pensée.

Quelques-uns nous ont encore blâmés de n'avoir pas assez accordé, dans notre tant belle organisation.

à l'influence des sens , el d'avoir par conséquent In;]) spiritualisé la perception dont les clémens tiendront toujours , par quelque coin, au système matériel. Nous réformerons ici ce que celte partie de notre travail a pu avoir de défectueux*

Le plus sûr moyen de desservir les intérêts de notre avenir , seroit de dissimuler ou d'altérer la vérité. I lus nous approcherons de celle-ci , plus nous assurerons nos destinées contre la faux du temps. Les lumières du siècle bien dirigées ne feroient que mettre nos droits dans leur jour. Si Cicéron écrivoit parmi nous ses livres philosophiques , nous posons que l'état des connoissances auxquelles on s'est élevé , à quelques égards, rendroit sa croyance moins douteuse dans des matières d'une haute importance , et l'empècîieroit de se jeter dans la route tracée par la troisième académie à laquelle appartenoient les philosophes dont il reçut les leçons (1).

Nous osons nous promettre que nul ne sortira de la lecture de notre livre avec un sentiment moins profond des perfections divines , que celui avec

Bel ii l'aura commencée. Nous ne craignons pas d'affirmer que, nourrissant des idées plus nobles de sa propre nature , ii sera porté à respecter davantage en lui-même l'être réservé aux grands desseins que nous lui aurons fait entrevoir.

(1) Posùlonius , Favorinus et Apollonius de Dolou.

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