CHAPITRE IL
De I'Etre proprement dit.
-Lie mot être réveille ridée de Inexistence , et dans notre esprit il s'applique à tout ce qui lient des deux natures jusqu'ici reconnues dans l'univers et prises collectivement ou isolément. Le sentiment de notre, actualité nous porte à l'étendre sur tous les objets avec lesquels nous soutenons des rapports. C'est ainsi que de simples effets qui n'ont rien de fixe et d'arrêté, deviennent des êtres à nos jeux. En bonne logique, est-il permis de faire usage de cette dénomination, quand il sagit du monde matériel? Les sujets qu'il nous offre sont variables, multiples, mixtes, soumis à l'action de leurs élémens intérieurs, et des élémens extérieurs, au milieu desquels ils ont été jetés. Leurs mutations servent de mesure au temps, qui est aux divers actes possibles ce que l'espace est aux corps. Rien de permanent chez eux, par conséquent point d'identité. Dès-lors où trouver l'être, où. le saisir? Cette pyrite que j'ai sous les yeux tend à entrer en effiorescence ; cette liqueur sucrée tourne à l'acide; ces sels se fondent et vont changer de formes ; d'autres molécules de sève vont circuler dans la tige fibreuse de cette plante, aux feuilles de laquelle une variation -d'atmosphère apporte un nouvel aliment. Je ne vois rien qui ne soit composé. Je ne découvre rien de s'able ou de fixe dans la matière. Je n'oserois dire où sont ses élémens ; l'existence y voyage sous mille formes empruntées, sans s'arrêter nulle part. Ce seroit avec plus de succès que je demancleroi>
l'être au monde intellectuel : il nie donneroit au moii s quelques notions fixes et inaltérables. U'élevant tlv' l'animai a l'homme, je saisis entre les espèces des rapports constans. Le droit et l'abus, la force et l'oppression sont également sentis par celui qui les exerce et celui qui en souffre. L'opinion n'a pas encore varié à cet égard. Le jugement et la volonté venant à m'ouvrir leurs trésors , j'en \ois sortir la pitié , la bonté, la justice qui sont vraiment <les êtres , puisque depuis la première fondation du genre humain , elles ont dû rester les mêmes.
Mais je ne saurois me les représenter sans les joindre à des corps sensibles. Je les enveloppa* au moins d'emblèmes. La justice qui , à bon droit dans presque toutes les langues , tire son nom de l'égalité , a reçu en partage un niveau et des balances, (^uand mon esprit s'en occupe, j'ai presque sous les jeux le magistrat qui écoute , ou le maître équitable dans ses distributions. Enfin , je me place en présence de quelque acte de la vie organique ; car quelque ebose me dit que l'être moral doit se trouver avec la vie , sans laquelle des relations ne se peuvent concevoir.
Celle-ci , telle que nous la connoissons , n'est pas encore assez fixe , assez positive pour posséder la plénitude de l'être réservée à la seule vie indépendante d'un mécanisme et d'un jeu d'organes. rar ampliation , par une sorte de faveur , on parle de l'être humain uni à une nature variable ; mais c'est seulement quand il s'agit de Dieu, que l'application devient juste et conséquente.
L'Etre divin est réellement le seul être positif qui mérite cette dénomination. Il est seul et seul il vit, parce que son existence et sa vie ne sont point des accidens. Il est I'Etke unique , il est TEtiie des êtres. Il riy a point, il ne sauroit j
avoir d'être hors de lui, parce que les seules qualités positives qu'il nous soit donné de connoître , prennent leur source en lui. Le bon , le beau , le juste , l'honnête émanent de son sein , et font partie de son essence ; le mauvais , le difforme , l'injuste le déshonnète sont ses négations. Il est I'Etre nécessaire, car sans lui , les mondes eussent éternellement dormi dans le néant. Ce globe qui me porte me montre mille formes changeantes; l'organisation des végétaux , le mouvement des fluides, les diverses configurations des solides et le mélange des uns et des autres lui prêtent une apparence de féerie ; les animaux le parcourent en tous sens comme des ombres fugitives ; l'homme lui-même vient en tremblant hasarder quelques pas sur ce théâtre d'illusions. Il y commence un rôle qu'il doit continuer ailleurs. Comme je l'ai déjà dit, partout l'être m'échappe et je ne vois que Dieu qui en mérite le titre , parce que seul il en possède le premier des attributs qui est la permanence figurée ici-bas par le retour constant des mêmes merveilles. Je ne saurois rien expliquer sans lui. La gravitalion des solides, la végétation de la plante , L'assimilation des sucs dans les corps animés , la sensibilité qui naît du jeu de leurs organes , les perceptions qu'elle laisse dans le cerveau , les relations qui en résultent , la moralité qui s'attache à celle-ci; tous ces phénomènes, dis-je, me confondent , me tourmentent , me désolent où il n'est pas ; toutsedéveloppe, s'explique et marche avec ordre , dès que l'on fait intervenir sa présence. Je dirai donc de lui, et je dirai de lui seul , qu'iL est.
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