‹ Industries anciennes et modernes de l'empire chinoisChapitre 112 sur 115 · Planche X · texte numérisé non relu

Planche X

a. Les méthodes employées par les Chinois diffèrent des nôtres par la forme et l’imperfection des outils, mais le procédé est analogue à ceux qu’on suit en Europe depuis de longues années. P. C.

quinze à dix-huit cents pieds de profondeur, et n’ont que cinq ou au plus six pouces de largeur... Devinez comment ils peuvent les creuser... Toute votre physique n’en vient pas à bout... V oici donc le procédé... Si la surface est de terre de trois ou quatre pieds de profondeur, on y plante un tube de bois creux, surmonté d’une pierre de taille qui a l’orifice désiré, de cinq ou six pouces; ensuite on fait jouer dans ce tube un mouton, ou tête d’acier, de trois ou quatre cents livres pesant. Cette tête d’acier est crénelée en couronne, un peu concave par dessus et ronde par-dessous. Un homme fort, habillé à la légère, monte sur un échafaudage, et danse toute la matinée sur une bascule qui soulève cet éperon à deux pieds de haut, et le laisse tomber de son poids. On jette de temps en temps quelques seaux d’eau dans le trou pour pétrir les matières du rocher et les réduire en bouillie. L’éperon ou tête d’acier est suspendu par une bonne corde de rotin, petite comme le doigt, mais forte comme nos cordes de boyau ; cette corde est fixée à la bascule; on y attache un bois en triangle, et un autre homme est assis à côté de la cordc. A mesure que la bascule s’élève, il prend le triangle et lui fait faire un demi-tour, afin que l'éperon tombe dans un sens contraire. A midi, il monte sur l’échafaudage pour relever son camarade jusqu’au soir... La nuit, deux autres hoiqmes les remplacent. Quand ils ont creusé trois pouces, on tire cet éperon, avec toutes les matières dont il est surchargé (car je vous ai dit qu’il était concave par-dessus), par le moyen d’un grand cylindre qui sert à rouler la corde. Je vous en parlerai bientôt... De cette façon, ces puits ou tubes sont très-perpendiculaires, et polis comme une glace. Quelquefois tout n’est pas roche jusqu’à la fin; mais il se rencontre des lits de terre, de charbon, etc. Alors l’opération devient infructueuse, car les matières n’olïrant pas une résistance égale, il arrive (pie le puits perd sa perpendiculaire; mais ces cas sont rares. Quelquefois le gros anneau de fer qui suspend le mouton

vient à casser; alors il faut cinq ou six mois pour pouvoir, avec d’autres moutons, broyer le premier et le réduire en bouillie. Quand la roche est assez bonne, on avance jusqu'à deux pieds dans les vingt-quatre heures. On reste au moins trois ans pour creuser un puits. Pour tirer l’eau, on descend dans le puits un tube de bambou, long de vingt-quatre pieds, au fond duquel il y a une soupape ; lorsqu’il est arrivé au fond du puits, un homme fort s’assied sur la corde et donne des secousses; chaque secousse fait ouvrir la soupape et monter l’eau. Le tube étant plein, un grand cylindre en forme de dévidoir, de cinquante pieds de circonférence, sur lequel se roule la corde, est tourné par deux, trois ou quatre buffles ou bœufs, et le tube monte. Cette corde est aussi de rotin. Ces pauvres animaux ne tiennent guère à ce travail, et il en meurt en quantité... Si les Chinois avaient nos machines à vapeur, ils feraient bien moins de dépenses; mais des milliers de gens de peine mourraient de faim... L’eau est très-saumâtre; elle donne à l’évaporation un cinquième et plus, quelquefois un quart de sel. Ce sel est très-âcre; il contient beaucoup de nitre. Les personnes qui ne fument point (hommes et femmes, riches et pauvres, tous fument) n’ont bientôt plus de dents. Il y a ici beaucoup d’aveugles et de sourds, ce que j’attribue à ce sel. Quelquefois il attaque tellement le gosier,, que cela devient une maladie; alors il faut se servir du sel. de mer, venu de Canton ou du Tong-king.

« L’air qui sort de ces puits est très-iullammable. Si l’on présentait une torche à la bouche d’un puits quand le tube plein d’eau est près d’arriver, il s’enflammerait en une grande gerbe de vingt à trente pieds de haut et brûlerait la halle avec la rapidité et l’explosion de la foudre. Cela arrive quelquefois par l’imprudence ou la malice d’un ouvrier qui veut se suicider en compagnie. Il est de ces puits d’où l’on ne retire point de sel, mais seulement du feu; on les appelle puits de feu.

« Je vais vous en faire la description. Un petit tube en bambou (ce feu ne le brûle pas) ferme F embouchure des puits et conduit l’air inflammable où l’on veut ; on l’allume avec une bougie, et il brûle continuellement. Le flamme est bleuâtre, ayant trois ou quatre pouces de haut et un pouce de diamètre. Ici ce feu est trop petit pour cuire le sel ; les grands puits de feu sont à Tse-lieou-tsing, à quatre lieues d’ici. L’année prochaine je visiterai ce pays, où il y a aussi beaucoup de chrétiens, et je vous en enverrai la description. (Cette année mon district est de quatre-vingts lieues; il est trop long, et il a peu de largeur; l’année prochaine je dois m’élargir de trente lieues et me raccourcir de trente, ce qui fera toujours quatre-vingts lieues.)

« Pour évaporer Peau et cuire le sel, on se sert d’une espèce de cuvette en fonte, qui a cinq pieds de diamètre sur quatre pouces seulement de profondeur. (Les Chinois ont éprouvé qu’en présentant une plus grande surface au feu, l’évaporation est plus prompte, et épargne le charbon.) Elle a au moins un pouce d’épaisseur. Quelques autres marmites plus profondes l’environnent, contenant de l'eau qui bout au même feu, et sert à alimenter la grande cuvette, de sorte (pic le sel, quand il est évaporé, remplit absolument la cuvette et en prend la forme. Le bloc de sel, de deux cents livres pesant et plus, est dur comme la pierre. On le casse en trois ou quatre morceaux pour être transporté pour, le commerce.

« Le feu est si ardent, que la grande cuvette devient absolument rouge, et que l’eau jaillit à gros bouillons, au centre de la cuvette, à la hauteur de huit ou dix pouces. Quand c’est du feu fossile des puits à feu, elle jaillit encore davantage, et les cuvettes sont calcinées en fort peu de temps, quoique celles qu’on expose à ces sortes de feu aient jusqu’à trois pouces d’épaisseur en fonte.

« Pour tant de puits, il faut du charbon en quantité. Il y

en a différentes sortes dans le pays. Les lits de charbon sont d’une épaisseur qui varie depuis un pouce jusqu’à cinq. Le chemin souterrain qui conduit à l’intérieur de la mine est quelquefois si rapide qu’on y met des échelles de bambou; et il arrive souvent qu’un ouvrier, pour se suicider en compagnie, se laisse tomber du haut de l’échelle, et tue une dizaine, ou plus, de malheureux qui le suivent. Le charbon est en gros morceaux. La plupart de ces mines contiennent beaucoup de l’air inflammable dont je vous ai parlé, et l’on ne peut pas y allumer de lampes. Les mineurs vont à tâtons, s’éclairant avec un mélange de sciure de bois et de résine qui brûle sans flamme, et ne s’éteint pas. En ouvrant les petits puits de sel, ils trouvent quelquefois, à plusieurs centaines de pieds de profondeur, des couches de charbon fort épaisses; mais ils n’osent pas ouvrir ces grandes mines, parce qu’ils ne savent pas se servir de la poudre pour cet usage, et qu’ils craignent d’y trouver de l’eau en quantité, ce qui rendrait leur travail inutile.

« Quand ils creusent les puits de sel, ayant atteint mille pieds de profondeur, ils trouvent ordinairement une huile bilumeuse qui brûle dans l’eau. On en recueille par jour jusqu’à quatre ou cinq jarres, de cent livres chacune. Cette huile est très-puante; on s’en sert pour éclairer la halle où sont les puits elles chaudières de sel... Les mandarins, par ordre du prince, en achètent souvent des milliers de jarres pour calciner sous l’eau les rochers qui rendent le cours des fleuves périlleux. Un bateau fait-il naufrage, on trempe un caillou dans cetle huile, on l’enflamme et on le jette dans l’eau; alors un plongeur, et plus souvent un voleur, va chercher ce qu’il y avait de plus précieux sur ce bateau. Cette lampe sous-aqueuse l’éclaire parfaitement*.

1. Le missionnaire qui raconle ces faits les tient évidemment des Chinois qui croient facilement au merveilleux : il est fréquent en Chine

« Si je connaissais mieux la physique, je vous dirais ce que c’est que cet air inflammable 1 et souterrain dont je vous ai parlé. Je ne puis croire que ce soit l’effet d’un volcan souterrain, parce qu’il a besoin d’être allumé; et une fois allumé, il ne s’éteint plus que par le moyen d’une boule d’argile qu’on met à l’orifice du tube, ou à l’aide d’un veut violent et subit. Les charlatans en remplissent des vessies, les portent au loin, y font un trou avec une aiguille, et l’allument avec une bougie, pour amuser les badauds. Je crois plutôt que •c’est un gaz ou esprit de bitume, car ce feu est fort puant, et donne une fumée noire et épaisse. Les Chinois païens et chrétiens croient que c’est le feu de l’enfer, et ils en ont grand peur. De fait, il est beaucoup plus violent que le feu ordinaire.»

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