‹ Industries anciennes et modernes de l'empire chinoisChapitre 25 sur 115 · FABRICATION DES (JONCS OL TAM-TAMS · texte numérisé non relu

FABRICATION DES (JONCS OL TAM-TAMS

A UN-CHOUSG-LAX, FHKS CIIANGAÏ.

(L’art de fabritjuer des gongs ou tam-tams remonte dans le Céleste Empire à la plus haute antiquité. Tout le inonde connaît les sons amples et profonds que rendent ces instruments, bien supérieurs à ceux que nous produisons. Les essais tentés en Europe pour rivaliser avec les fabricants chinois ont toujours été infructueux. L’analyse chimique a bien révélé la composition de ces tam-tams, elle a indiqué la proportion relative de leurs éléments constitutifs, mais elle n’a pu donner des indications sur les détails de la fabrication et, pour employer une expression consacrée, sur les tours de main des ouvriers chinois.

On ignore jusqu’ici comment ces instruments sont fabriqués, comment les alliages sont fondus, coulés, et surtout martelés; c’est cependant le martelage qui exerce la plus grande influence sur la sonorité des gongs et l’ampleur de leurs vibrations. Pendant notre séjour en Chine, nous avons pensé qu’il y avait un véritable intérêt à suivre de près cette curieuse industrie, et nous avons dû vaincre plus d’un obstacle avant de pénétrer dans une fabrique de tam-tams ; nous passerons sous silence les petites diilicultés diplomatiques (pii ont été soulevées à différentes reprises, et nous allons aborder directement les diverses phases de la fabrication.

Les marchands chinois recueillent avec soin les fragments des tam-tams brisés (ces instruments se cassent très-facilement lorsqu’ils sont employés par des mains inexpérimentées; et les musiciens chinois les frappent avec prudence, non pas

au centre, mais vers la circonférence. Un coup violent donné au milieu d’un gong produirait une vibration trop rapide qui pourrait briser le métal). C’est avec les débris de ces instruments qu’on en fabrique de nouveaux (nous n’avons pas eu l’occasion de voir fabriquer de toutes pièces l’alliage primitif). La première opération qui se pratique dans un atelier spécial consiste à fondre les morceaux de métal dans un four. Il faut chauffer quelques minutes ces débris, en évitant que la température ne dépasse le rouge sombre; on rend ainsi le métal cassant après son refroidissement, et on peut le briser en fragments.

On choisit les morceaux les plus purs et on en prend un poids déterminé que l’on mélange avec de laplanure du même métal, provenant du raclage des gongs récemment fabriqués. Le mélange est introduit dans un creuset de terre réfractaire de même forme que les nôtres, et on le chauffe dans un four carré, assez grand pour contenir deux creusets renfermant trois ou quatre kilogrammes d’alliage.

Les fours sont alimentés avec une espèce de charbon fie terre dur, à courte flamme, qui offre quelque ressemblance avec l'anthracite. On dispose le combustible avec soin autour des creusets, au moyen de grandes pinces en fer, que l’on introduit par l’orifice circulaire du four. La combustion est constamment activée à l’aide d’un soufflet formé d’une grande boîte rectangulaire, horizontale, dans laquelle se meut un piston (pii sert à l’aspiration et au refoulement de l’air au moyen de clapets en bois d’une grande simplicité. Les produits de la combustion se répandent dans l’atelier et s’échappent au dehors par de vastes ouvertures destinées au renouvellement de l’air.

Quand le métal est fondu, un ouvrier soulève le creuset avec une pince en fer, il en verse le contenu et le présente immédiatement à un autre ouvrier chargé de peser l’alliage; le creuset, à peine vidé, est de nouveau rempli; la matière

qu’on y introduit est tassée et soumise aussitôt à la fusion. La température des fours est très-élevée, malgré l'intermittence du jeu des soufflets, grossièrement fabriqués; c’est à la partie supérieure du four que l’on place les débris de gongs soumis à la cuisson. Ces morceaux d’alliages sont ainsi constamment léchés par les flammes qui s’échappent du foyer.

Quand le métal est fondu dans le creuset, il est bon de l’agiter avant de le couler, afin de rendre la masse homogène et d’éviter le phénomène de la liquation, tout en retirant en même temps, avec un crochet de fer, l’oxyde qui s’est accumulé à la surface. Ensuite, on verse le métal dans un moule formé d’un disque de fer soutenu par un bâti de pierre de cinquante centimètres de haut environ qu’on eutoure d’un rebord de terre glaise roulée à la main sur une planche de bois, et affectant la forme d’un boudin de deux centimètres de diamètre environ. On frotte d’avance la surface du moule avec de l’huile de pois oléagineux. La plaque métallique, une fois graissée, est saupoudrée de sable fin et recouverte d’un chapeau conique en terre cuite, au centre duquel se trouve un orifice muni d’un entonnoir. Ce chapeau s’appuie sur le rebord d’argile, il empêche le métal qu’on verse par le trou central de se refroidir trop brusquement, cl garantit en même temps l’ouvrier contre les gouttelettes de métal qui pourraient être projetées. La plaque de fer formant moule est toujours échauffée par des opérations précédentes, et l’alliage liquide que l’on verse à sa surface ne reprend pas immédiatement l’état solide. Dès que la solidification a lieu, on retire le chapeau de terre et le rebord d’argile; le métal encore rouge offre l’aspect d’un disque de un centimètre d’épaisseur; on frotte ses deux surfaces avec un balai de bois pour enlever les impuretés adhérentes, et on procède au premier martelage.

Cette opération s’exécute en plaçant le disque encore rouge, sur un tore en fonte, d’une hauteur de quinze cen-

timètres et il’nn diamètre de vingt-cinq à trente, l/appareil est disposé sur un billot de bois; on frappe sur le disque au moyen d'un marteau dont la tête est sphérique; ce marteau est emmanché sur un long bambou très-flexible, ce qui permet d’exécuter avec habileté un violent battage. Pendant qu’un ouvrier fait agir le marteau, un second ouvrier dirige le disque au moyen de pinces, afin de lui faire recevoirdes chocs réguliers qui lui donnent une courbure uniforme. (La flèche de courbure ainsi obtenue est d’environ six à sept centimètres pour une plaque de trente-cinq centimètres de diamètre). On reconnaît que le résultat voulu a été obtenu en plaçant horizontalement la pièce martelée sur la plaque de fer destinée au coulage, et en mesurant à vue d’œil la courbure produite par le martelage.

La pièce ainsi travaillée est portée dans un second atelier où se trouve un fourneau à fleur de terre alimenté par du charbon rie bois et présentant une surface de un mètre à un mètre vingt centimètres de rayon. Le foyer, dans lequel le charbon est placé en couches horizontales qui ne dépassent . pas sa partie supérieure, est muni d’un soufflet analogue à celui que nous avons précédemment décrit, et la combustion est activée par un violent courant d’air. Auprès du fourneau est disposée une masse cubique de fer, jouant le rôle d’enclume et placée sur un billot de bois.* A côté de l’enclume, un ouvrier assis sur un siège élevé règle la position du métal sur le foyer, apprécie la température qu’il doit atteindre, et guide quelques instants après la pièce sur l’enclume pendant le martelage qui succède à la cuisson. A sa droite est une grande cuve pleine d’eau froide, disposée comme le foyer à réchauffer, à fleur du sol; à sa gauche, se trouve une cisaille formée d’une tige d’acier coudée et immobile, et d’une lame tranchante mobile autour d’un tourillon et munie d’une poignée de bois. La cisaille, solidement fixée au sol, sert à rogner les bords du gong après sa fabrication.

Los pièces «le métal provenant du premier atelier et ayant déjà acquis une forme courbe par le premier martelage sont placées sur le foyer et chauffées jusqu’à la température du rouge sombre; l’ouvrier surveille avec soin l’opération et règle la température en promenant le gong sur le foyer, au moyen d’un crochet de fer; il a soin de bien agiter la pièce et de la retourner fréquemment, pour chauffer également ses deux surfaces. Quand la pièce a atteint le degré de température voulu, on la transporte sur l’enclume où elle est énergiquement martelée par cinq ouvriers munis de longs marteaux de fer, tandis que le contre-maître la relient au moyen de pinces en fer, l’avance et la recule à son gré, pour (pie le martelage soit bien régulier. Parmi ces cinq ouvriers, trois seulement frappent successivement en cadence et de toutes leurs forces; les coups se suivent avec une admirable précision; les deux autres frappent aussi à leur tour avec des marteaux plus gros et plus lourds que ceux de leurs camarades. Cette opération du martelage est réellement d’un grand . intérêt, on ne se lasse pas d’admirer l’habileté, la précision de ces forgerons, qui frappent à quatre ou cinq une pièce de petite dimension, qui manient des marteaux très-pesants, très-volumineux, sans jamais se gêner mutuellement dans leurs mouvements. (Voir la planche ni.)

Quand la pièce est assez refroidie, ce que l’on peut juger d’après le temps employé à la forger et les sons qu’elle rend sons l’action des marteaux, on la réchauffe de nouveau, pour la soumettre une seconde fois au martelage. Après cette deuxième opération, le gong a presque atteint sa dimension finale. On le superpose alors avec cinq ou six autres, arrivés au même dégré de fabrication, on les chauffe sur le foyer et on les martelle ensemble sur l’enclume.

Pendant cette opération, les cinq forgerons frappent tous à la même place, tandis que le contre-maître fait régulièrement mouvoir sous les marteaux les pièces superposées.

et arrive ainsi à leur donner une épaisseur égale el une courbure uniforme. Une fois ce résultat obtenu, on continue toujours le martelage; seulement, tandis que les trois ouvriers munis de longs marteaux en fer continuent leur travail, les deux autres substituent à leurs marteaux plus pesants, des maillets en bois, dont les surfaces frappantes sont plates. Le battage se prolonge ainsi très-longtemps; nous l’avons, nousmême, vu durer plus de trois quarts d’heure, pour obtenir des tam-tams de cinquante centimètres de diamètre. On sépare ensuite les pièces forgées ensemble et on les travaille chacune isolément. On en coupe les bords à la cisaille, et on achève de leur donner la forme voulue en les frappant avec des marteaux de fer ou de bois. Dans cet état le métal froid est très cassant et les rognures se brisent très-facilement quand on essaye de les plier. Quand le gong est ainsi forgé, on termine les bords, et on le chauffe au rouge sombre, pour le plonger ensuite, pendant cinq à six secondes, dans la cuve d’eau ( au dire des Chinois, toutes les eaux sont bonnes pour cette trempe).

Après la trempe, le tam-tam est porté à une extrémité de PatelieV, où un ouvrier le frotte énergiquement, avec un tampon d’étoffe , imbibé d’eau salée; l’eau s’évapore et il reste sur le métal une légère couche de sel. Dans cet état, le tam-tam est reporté au feu; on le tourne dans tous les sens, on le martèle, et, quand la partie centrale est terminée, on ne chaude plus que les bords pour leur donner la forme voulue. Pendant ces dernières opérations de chauffage, pour ' que le feu agisse plus également, et pour ne pas perdre inutilement de la chaleur, un ouvrier spécial dirige un grand couvercle en tôle, emmanché d’un bambou, au-dessus de la pièce chauffée, et le retire de temps en temps, pour que le contre-maître puisse surveiller l’opération ou retourner la pièce.

Après cette nouvelle cuisson, le travail devient encore

beaucoup plus difficile; la pièce est portée dans un atelier différent. Les dernières opérations consistent en un martelage particulier : les ouvriers forgerons doivent recourber les bords de l’instrument, ce qui exige de leur part une très-grande habileté et line admirable précision, car le moindre choc donné à faux pourrait déterminer une fente dans la plaque métallique. La pièce est enfin chauffée une dernière fois au rouge sombre et jetée dans l'eau froide, où elle séjourne pendant deux à trois* minutes ; on la retire et on la frotte vivement avec un maillet de bois, dont on s’est servi pendant le martelage, pour enlever l’oxyde et les matières étrangères qui se trouvent à sa surface.

La pièce passe de là dans un troisième atelier; un ouvrier la place par terre, et, muni de deux marteaux courts, frappe avec l’ufi d’eux, tandis que l’autre sert d’enclume. Cette opération a pour but de terminer complètement les bords, qui doivent être relevés. Un autre ouvrier s’empare de la pièce et la porte sur une enclume carrée d’environ vingt centimètres de côté, il la frappe avec un marteau court, pesant environ cinq cent grammes, et dont les deux têtes sont rondes. Les coups portés doivent être dirigés suivant des circonférences concentriques, en commençant par frapper autour du centre; en dernier lieu, les coups sont quelquefois dirigés suivant les rayons. Les tam-tams terminés laissent, en effet, généralement voir les traces des coups de marteau qui ont servi à la dernière opération. Pendant ce travail, l’ouvrier frappe trèsvigoureusement, mais ses coups sont pour ainsi dire retenus ; il doit être très-habile, et sa main doit posséder une certaine élasticité, afin que le marteau rebondisse, et que le choc soit de peu de durée. Cette opération très-délicate n’est pas. toujours menée à bonne fin, il arrive quelquefois que la fabrication échoue pendant cette dernière phase, et que le gong soit brisé; aussitôt que la pièce martelée est fendue, l’ouvrier s’en aperçoit par les sons qu’elle rend, et il la met au rebut.

La- dernière opération consiste dans le nettoyage et le gratt/ige des pièces; elle s'exécute dans un quatrième atelier spécial : les tam-tams sont grattés avec des outils d'acier* que font agir des ouvriers assis par terre ; les instruments sont toujours grattés du centre à la circonférence. Suivant leur destination on les travaille sur toute la surface, ou sur une zone plus ou moins étendue.

Avant de livrer les tam-tams on commence par les faire résonner, et l’on vérifie leur qualité, l’épaisseur et l’uniformité du métal, par la nature et l’intensité du son.

Des analyses anciennes, pratiquées sur des gongs venus de Chine, n’avaient révélé que la présence du cuivre et de l’étain, dans la proportion de quatre-vingts parties du premier métal pour vingt du second. Nous avons récemment analysé avec le plus grand soin divers échantillons que nous avons rapportés; nous avons obtenu les résultats suivants :

Cuivre Étain .

Fer. . Nickel.

4,00 trace?.

La présence de nickel ne peut être constatée que si l’on opère sur plusieurs* grammes de l’alliage.

Dans la fabrique dont nous venons de parler, les ouvriers, à l’époque où nous avons pu les voir à l’œuvre, ne travaillaient que pendant la nuit, à cause de la haute température des journées. Ils étaient payés à forfait et étaient tenus d’exécuter dans la nuit un nombre déterminé d’instruments. Les travaux étaient interrompus généralement à 7 heures du matin. Le contre-maître, chargé de la direction de toute la fabrique, était payé une piastre par jour (5 francs 50 environ ). Les autres ouvriers recevaient une demi-piastre . Ils étaient

Ions ;i peu près nus, car pondant l'été les nuits sont extrêmement chaudes en Chine.

On trouve dans le nord de la Chine, spécialement à Pékin, des gongs beaucoup plus grands que ceux que nous avons pu rencontrer ordinairement chez les marchands. Ces gongs rendent des sons admirables ; ils ont quelquefois un mètre et plus de diamètre; ils sont, dit-on, confectionnés en Cochinchine.

La fabrication des gongs, qui nécessite la réunion d’un grand nombre d’ouvriers , astreints à un travail pénible et régulier, ne s’exécute pas pendant les mois les plus chauds de l’été. Les fabriques les plus célèbres se trouvent à Soutcheou, ville remarquable par les nombreuses industries (pii s’y exercent.

Dans la fabrication pénible et minutieuse des gongs, nous avons pu admirer l’habileté, la sûreté de main, la vigueur des ouvriers chinois (pii, au premier abord, semblent nonchalants et apathiques; leur activité et leur énergie sont démontrées par le fait de ces longues opérations , que des ouvriers européens ne sauraient peut-être pas mener à si bonne fin dans le même intervalle de temps.

Les tam-tams sont d’un usage très-répandu en Chine; on les emploie dans les mariages, les enterrements, les fêtes publiques ou religieuses, en un mot, dans toutes les cérémonies, ainsi que dans les visites des mandarins d'un grade élevé.) • P. C.

D’après les textes chinois, les tam-tams ne rendent pas tous le même son, et les Chinois distinguent ces instruments suivant l’intensité des sons obtenus. Ils les divisent en doux classes :

Sons mâles ;

Sons femelles.

Les gongs qui ont été martelés à plusieurs reprises sont généralement doués du son mâle.

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