PROCÉDÉS ACTUELS DE FABRICATION DE L’ENCRE DE CHINE
A Shang-hai et à Han-keou.
L’encre do Chine, si renommée et si différente des imitations de provenance européenne, se fabrique en Chine par des procédés fort simples. Malgré les diiïicultés que rencontre l’Européen qui veut pénétrer dans les fabriques, nous avons pu étudier celte industrie d’une manière complète dans plusieurs localités.
Dans certaines parties du nord de la Chine où les huiles et les graisses sont assez abondantes, on fabrique du noir de fumée d’après des procédés analogues à ceux qu’on emploie chez nous. C’est cette matière qui est la base de l’encre de Chine. On commence par faire cuire dans l’eau de la colle forte obtenue au moyen de la peau de buffalos, cette colle est de bonne qualité et sert à de nombreux usages en Chine. Lorsque le gonflement de la coll£ a eu lieu, on la met de côté, on l’étend sur des planches et on l’y laisse sé-
journer jusqu’à ce qu’on l’utilise. Elle peut se conserver en été pendant plusieurs jours; la faible altération qui se manifeste quelquefois à sa surface n’empêche pas son emploi ; on met recuire, dans de grands bassins de fonte, cette colle qui se dissout rapidement, vu son gonflement préalable; puis on ajoute le noir de fumée en quantité sulïisante pour obtenir une pâte molle. Quand on a opéré par le brassage le mélange intime de ces matières, on y verse une petite quantité d’huile de pois, et on entretient la température à 50 ou <>o°, jusqu’à ce que l’on juge que la pâte est homogène ; on retire alors la masse de la bassine et on la sépare en plusieurs gâteaux plats pesant environ 6 ou 700 grammes chacun. Ces gâteaux restent plusieurs jours dans cet état : pendant ce temps, la pâte vieillit et devient meilleure, au dire des fabricants; parfois même, vu la chaleur et l’humidité qui règne en été à Shanghaï, les gâteaux se recouvrent de moisissures, mais néanmoins on s’en sert encore et l’encre obtenue est de bonne qualité. Des ouvriers spéciaux sont occupés uniquement de la fabrication de la pâte ; pendant ce temps, d’autres moulent les pains de la manière suivante : l’ouvrier est assis devant un établi et a devant lui le moule ; â sa gauche est une petite balance, et à sa droite, sous l’établi, se trouve un fourneau rempli de cendres chaudes. Ces gâteaux d’encre de Chine se durcissent par le refroidissement et ne sont plus malléables, il faut que l’ouvrier les place au-dessus des cendres chaudes quelques instants, puis, quand ils sont ramollis, il les pétrit vigoureusement dans le creux de la main. Derrière l’ouvrier, se trouve un banc, à l’extrémité duquel est un grand levier articulé par une charnière. Ce levier a la longueur du banc. L’ouvrier, tenant le moule à la main, le remplit de pâte, soulève le levier et place au-dessous son moule, puis il le rabaisse et s’assied sur l’extrémité du levier qui comprime ainsi très-violemment la matière destinée à former l’encre de Chine. Dans cette position, il introduit de la pâte dans un nouveau moule, ensuite
il se relève, retire le moule soumis à la compression, remet le second à sa place, et ainsi de suite.
Ces moules sont formés d’une pièce de bois en forme de parallélipipède, munie aux deux extrémités de deux poignées; le centre de ce moule est percé d’un trou rectangulaire dans lequel on place deux coins de bois, en forme de pyramides tronquées, dont chacune des faces représente en négatif les dessins et les lettres que l’on veut imprimer sur les deux faces du pain d’encre de Chine. L’ouvrier prend une quantité déterminée de pâte ramollie, l’introduit dans le moule fermé à sa partie inférieure, par un des coins, la recouvre avec le second et met le moule sous le levier. Quand le moulage a eu lieu, en frappant le moule sur la table, le coin inférieur chasse le pain d’encre que l’on enlève et que l’on met sécher. On opère plus rapidement pour les encres communes ; le moule contient deux plaques de bois entre lesquelles on met une quantité de matière suffisante pour former à la fois cinq à six pains au moins. Des parties pleines réservées dans le moule tracent des lignes profondes dans la pâte, de sorte qu’au sortir du moule on n’a plus qu’à la diviser à la main, ce qui se fait très-rapidement. Puis, après une dessiccation de cinq à six jours, suivant la température, on réunit à plat une grande quantité de pains dans des cadres de bois; on passe à leur surface un tampon de linge mouillé, pour les unir, et on les termine en les frottant avec une espèce de gratte-brosse en crin très-dur qu’on a auparavant imprégné de cire du coccus-pé-la, étendue à chaud sur une plaque de pierre. Cette cire donne aux pains, par le frottement, un aspect très-brillant, et empêche l’encre de salir les mains quand elle est humide.
La différence entre les diverses encres de Chine provient de plusieurs causes dont la plus importante est la qualité du noir de fumée. Pour les encres communes, on emploie le noir de fumée obtenu par la combustion d’huiles ordinaires; pour les encres de première qualité, on emploie
le noir de fumée obtenu au moyen de la graisse de porc.
L’odeur particulière de l’encre de Chine s’obtient en mélangeant à la pâte, pendant le brassage dans la chaudière, du camphre de Bornéo et du musc, matières excessivement chères en Chine. Du reste, l’encre de Chine ordinaire ne possède aucune odeur et par conséquent ne renferme aucune de ces deux matières. Les lettres dorées qui couvrent souvent les pains s’obtiennent en relief au moyen de creux pratiqués dans le moule; puis, lorsque le pain est sec, on passe sur les lettres de l’eau tenant de la gélatine en dissolution, et on applique l’or ou le cuivre en poudre avec un pinceau. L’or est tenu en suspension dans cette eau gélatineuse. Certains petits pains coûtent en Chine jusqu’à O à 7 francs pièce.
Cette industrie, que uous avons vue établie sur une grande échelle à Shàng-haï et à Han-keou, emploie un nombre considérable d’ouvriers et est fort curieuse dans ses détails. Le Chinois y donne des preuves de son adresse et de son activité patiente. D’après les renseignements pris sur place, le même mode de fabrication existe au Japon, néanmoins les Japonais préfèrent l’encre chinoise à la leur. Cela provient probablement de la plus ou moins bonne préparation du noir de fumée, car la gélatine préparée par les Japonais est assurément aussi bonne que celle que fabriquent les Chinois. P. C.