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FABRICATION DE L’ENCRE DE CHINE

(On a souvent essayé de fabriquer en France de l’encre de Chine, mais les résultats obtenus n’ont jamais été complètement satisfaisants, et l’encre de provenance chinoise, bien supérieure comme qualité aux produits français, a toujours été préférée par les dessinateurs. Bien que la consommation de l’encre de Chine ne soit pas très-considérable, la France ne doit pas, s’il se peut, rester tributaire des fabricants chinois, et laisser à un pays arriéré le monopole d’une industrie que nos ressources de toute espèce nous permettraient d’établir dans d’excellentes conditions. Aussi décrirons-nous avec tous les détails et le soin nécessaires les procédés employés par les Chinois dans la fabrication de leur encre, procédés à l’aide desquels il serait facile d'obtenir des produits de bonne qualité, à un prix de revient relativement faible.

Nous avons pu pendant un assez long séjour en Chine, notamment à Shang-haï, examiner par nous-même la méthode suivie par les ouvriers indigènes, et dans ce qui va suivre nous ajouterons nos observations personnelles aux notes intéressantes traduites des textes chinois par M. Stanislas Julien.) P. C.

A une époque très-reculée, les Chinois, ne connaissant

4. On obtient, en effet, les acides stéarique et margarique qui, mélangés, constituent les bougies, par la décomposition, au moyen de l’acide sulfurique, des savons gras de soude.

pas encore l’encre proprement dite, écrivaient avec un morceau de bambou trempé dans du vernis noir. Plus tard on employa une liqueur épaisse tenant en suspension des particules d’une certaine pierre noire réduite en poudre line. Enfin, sous la dynastie des Weï et des Tsin (220 à 419), on commença à fabriquer l’encre sous la forme de boules, avec le noir de fumée obtenu parla combustion incomplète de vernis et de branches de pin : depuis lors, les procédés de fabrication, imparfaits dans le principe, se perfectionnèrent peu à peu, et cette branche d’industrie, favorisée par un empereur protecteur des arts et des sciences, prit une grande extension dans toute la Chine.

Les Chinois emploient aujourd’hui de l’encre en bâtons, ils la délayent dans de l’eau ou du thé, et y trempent l’extrémité de pinceaux très-fins, dont ils se servent pour écrire. La «qualité de cette encre est très-variable et dépend de la nature des matières premières employées et des soins apportés à la fabrication. Les produits les plus estimés sont ceux qui se font avec le noir de fumée obtenu par la combustion de la graisse de porc : les autres corps dont on lire un noir utilisable pour la préparation de l’encre sont: d’abord les huiles et graisses communes, puis les bois résineux et les résines elles-mêmes. Les bois de pin et de plusieurs autres arbres énumérés par les textes chinois donnent aussi de très-bons résultats.

Préparation du noir de fumée. — Autrefois on faisait usage de fours droits et hauts d’environ dix pieds. Ces fours présentaient un large ventre, se terminant par un tuyau placé à la partie inférieure de l’appareil ; on surmontait ce conduit de cinq bombonnes, communiquant ensemble par la partie inférieure, et auxquelles on joignait souvent cinq autres disposées en étage. Selon les qualités à donner à l’encre, on réunissait tous les produits condensés dans ces récipients, où on les fractionnait suivant la grosseur des grains entraînés par

le tirage, pendant la combustion incomplète des matières résineuses renfermées dans le four.

Aujourd’hui, dit le texte chinois, on remplace ces appareils par des fours dormants, c’est-à-dire construits sur le sol, sur une longueur égale parfois à cent pieds sur cinq de largeur. Les petits fours de* ce genre ont huit pieds et les grands quarante pieds. Le col et l’ouverture ont deux pieds environ, et la totalité du corps du four mesure souvent cinquante pieds.

Le noir de fumée condensé à l’extrémité du four est le plus fin et le plus propre à la fabrication de l’encre ; quant à celui qui est le plus rapproché de l’endroit où s’opère la combustion, il est trop grossier pour être employé. La grosseur des grains du noir dépend évidemment de la qualité des matières que l’on a brûlées et de la rapidité plus ou moins grande de la combustion. (Planche vu.) •

Pour former avec le noir de fumée une masse compacte et résistante, on y mêle une espèce particulière de colle dont la préparation est une des opérations les plus importantes de la fabrication de l’encre île Chine. La colle la plus estimée des Chinois s’obtient en faisant macérer sept à huit jours, dans de l’eau de riz, des bois de cerf dont on a enlevé la partie supérieure et que l’on soumet ensuite à une longue ébullition.

(On ajoute souvent de la colle faite avec des peaux de buffalos et de la colle de poisson. Cette dernière espèce de colle se fabrique avec l’estomac et les vessies natatoires de plusieurs poissons de mer. Ces matières offrent les mêmes propriétés que la vessie de l’esturgeon (acipenser), employée chez nous pour la préparation de la colle de poisson. Pour préparer la colle, on soumet ces vessies à une longue ébullition, puis on les bat violemment pendant plusieurs heures avec de lourds marteaux de fer. La substance se désagrégé, se ramollit et se dessèche. Il suffit alors de la faire bouillir pendant quelques instants au bain-marie, pour obtenir une colle

très-solide et très-résistante.) L’encre de Chine se fabrique pendant les mois les plus froids de l’année ; la chaleur de l’été amènerait la fermentation de la colle et rendrait le travail plus difficile. On mêle souvent à la colle destinée à fabriquer les encres de première qualité, de l’ambre, du musc et certaines autres matières odoriférantes.

Nous reviendrons plus tard sur l’odeur particulière qu’affectent les encres chinoises et qu’on retrouve rarement dans les encres de provenance française.

Avant de se servir du noir de fumée, il est nécessaire de le tamiser au moyen de sacs en soie, afin que les grains soient d’égale grosseur et que l’encre soit parfaitement homogène. On commence par faire fondre la colle, puis on la verse sur le noir de fumée, et on l’y mélange intimement en pétrissant le tout avec les mains. La colle et le noir s'emploient, d’après les textes chinois, à poids égaux. Il est très-important, à ce qu’il paraît, d’observer cette proportion qui influe considérablement sur la qualité de l’encre de Chine. On ajoute souvent au mélange une petite quantité de vernis de Chine cru ou cuit (suc du Toxicodendron vernicifera). Le tout est mis dans un mortier de fer et battu violemment avec des pilons. Il est nécessaire que le mélange soit très-intime, sans cela les bâtons d’encre de Chine se fendilleraient et seraient promptemen hors de service.

Il ne faut pas cependant que la matière soit battue pendant un temps trop prolongé; elle perdrait aussi de ses qualités.

L’ouvrier doit apprécier la durée qu’il est convenable de donner au battage de la pâte.

Lorsque l’encre a été battue trop longtemps, on l’enveloppe d’un morceau de papier, et en la tenant à la main, on la soumet à l’action d’un feu doux. Dans ce cas, on lui donne un nom particulier qui signifie que « la chaleur a rendu la matière collante. »

Mais cette encre ne vaut pas celle qui a été fabriquée sans être soumise à cette opération. La pâle dans laquelle on a fait entrer de la colle de bois de cerf doit être mise rapidement en bâtons. Quand on a employé la colle de buffalos, il vaut mieux laisser le mélange à l’air, pendant une journée ; ensuite on place la masse sur une enclume, et cinq ouvriers armés de longs marteaux la frappent de quatre à cinq cents coups. La matière, ayant acquis une grande fermeté, passe dans les mains de l’ouvrier mouleur.

Les moules sont formés d’une pièce de bois portant une cavité destinée à recevoir la matière et à lui donner la forme voulue. Les pains sont plus faciles â mouler lorsqu’ils sont de petite dimension ; ils risquent moins de se fendiller et de s’infléchir pendant le séchage; aussi les bâtons d’encre de qualité supérieure sont-ils toujours assez petits.

Lorsque les pains sont moulés, on les dessèche au moyen de cendres de bois, de chaux pulvérulente ou de balles de froment. La cendre s’emploie de préférence ; on commence par la tamiser, puis,” entre deux lits de cendre, on place les pains enveloppés de papier fin.

Le procédé est le même quand on emploie de la chaux; mais dans ce cas, il faut prendre encore plus de précautions ; si la chaux absorbe rapidement l’humidité, l’encre se fendille et ne peut plus se vendre que comme un produit de qualité inférieure. Les pains, ainsi entourés de cendre ou de chaux, se phacent dans une espèce d’étuve petite et bien close, dans laquelle on entretient un feu doux pendant plusieurs jours. Certains fabricants ne prennent pas toutes les précautions que nous venons d’indiquer, et se contentent de laisser les pains à l’air jusqu’à ce que la dessiccation soit complète.

Les textes chinois indiquent plusieurs manières de délayer l’encre dans l’eau. On peut la délayer en promenant le bâton au fond d’une soucoupe contenant une petite quantité d’eau, en frottant le bâton avec le doigt humide, avec un pin-

ceau humecté d’eau, ou bien avec la surface d’une pierre un peu rugueuse.

L’encre de bonne qualité doit se délayer facilement et former sur le papier des teintes uniformes sans aucun dépôt apparent de matière solide ; les bâtons de qualité supérieure ont un reflet brunâtre. Un reflet noir, bleu ou gris, dénote des produits de qualité inférieure. La surface des pains doit rester brunâtre, même plusieurs années après leur fabrication. Cette qualité se trouve dans les encres anciennes dont on rencontre en Chine de rares échantillons. Les nombreux spécimens qui se trouvaient au palais d’été de l’empereur à Pékin ont été malheureusement dispersés. Ces anciens bâtons d’encre sont généralement renfermés dans des boîtes élégantes que les mandarins olfraient souvent comme cadeaux â l’empereur. .

On peut encore reconnaître la qualité d’un pain d’encre de Chine d’après le son qu’il rend quand on le frappe doucement sur un corps dur : le son doit être sec; s’il est mat, c’est «pie la matière n’est pas assez homogène et que le produit est de qualité inférieure.

L’encre la plus estimée est celle dont la densité est la plus considérable. Les Chinois disent que la valeur du noir de fumée dépend de sa légèreté, et la valeur de l’encre, de sa lourdeur.

L’encre ancienne a plus de prix que l’encre de fabrication récente ; en vieillissant, elle durcit et acquiert du brillant, qualité toujours très-recherchée ; aussi ne doit-on l’employer que trois ans après sa fabrication.

Dans le cas où l’encre ancienne aurait été altérée par l’humidité, on peut lui rendre sa qualité première en la broyant avec de l’eau et de la colle ; pour que cette opération puisse se faire avec succès, il est nécessaire que l’encre renferme lors de sa fabrication une quantité considérable de colle, et qu’elle ait été séchée avec beaucoup de précautions.

Pour conserver l’encre ancienne, il faut la mettre dans des pièces aérées, l’exposer souvent au soleil et la frotter avec la main pour l’empêcher de perdre son poli.

On ajoute quelquefois au noir de fumée qui constitue l’encre de Chine .certaines matières mentionnées par les textes chinois; ce sont : certaines écorces, telles que celle du Fraxinus longicuspis , du grenadier, le musc, la corne de rhinocéros, le vinaigre, le carbonate de cuivre, la gomme-gutte, l’huile de croton tiglium, le vernis, la menthe, le gingembre, les gousses de chélidoine, etc.

M. Stanislas Julien a trouvé, dans un texte chinois, la description d’un procédé destiné à obtenir un noir de fumée trèslin, procédé qui diffère de celui que nous avons indiqué plus haut. Voici en quoi consiste cette méthode, que l’on emploie assez rarement:

On mêle de l’huile de Cannabis saliva avec du riz glutineux, puis on introduit dans le mélange plusieurs mèches que l’on allume; on recouvre le tout d’une calotte en terre cuite portant au centre une petite ouverture.

De temps en temps, on soulève cette calotte, on détache le noir de fumée déposé sur les parois, et on le broie.

Pour préparer l’encre, on fait bouillir des gousses de Mimosa fera avec du riz glutineux réduit en poudre fine, on y ajoute du camphre et du musc, et on mélange le noir de fumée avec le liquide ainsi obtenu.

(Les notes que l’on vient de lire ont été rédigées d’après des extraits de textes chinois. Ces textes, qui traitent de la fabrication de l’encre de Chine, sont déjà assez anciens. Mais comme le Chinois conserve les mêmes usages et les mêmes traditions pendant de longues années, les procédés usités aujourd’hui diffèrent peu des procédés anciens. Néanmoins on a introduit dans la fabrication certaines innovations qui permettent d’obtenir une encre moins fine, il est vrai, mais d’un prix de revient assez faible.)

Nous avons pu étudier la fabrication de l’encre dans plusieurs parties de la Chine, et nous avons résumé nos observations personnelles dans une note insérée au Bulletin de la Société d'agriculture.

Nous allons reproduire cette courte notice. Les personnes qui voudraient se livrer à l’industrie dont nous nous occupons pourront y puiser d’utiles renseignements.

Certaines opérations que nous décrirons ont une grande analogie avec les procédés que nous avons mentionnés plus haut; mais, au risque de faire quelques répétitions, nous avons voulu donner un exposé complet de la fabrication de l’encre de Chine telle qu’elle se pratique de nos jours. P. C.

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