‹ Industries anciennes et modernes de l'empire chinoisChapitre 61 sur 115 · PAPIER · texte numérisé non relu

PAPIER

A une époque très-reculée de l’antiquité, les Chinois écrivaient sur des tablettes très-minces de bambou, qu’ils

faisaient soigneusement sécher au feu. Il existe encore de nombreux spécimens de ces tablettes, que l’on conserve religieusement dans les pagodes, où depuis la plus haute antiquité on garde les écrits sacrés et les documents historiques. Plus tard, on lit usage de pièces de soie d’une espèce particulière, appelée soie-papier ; enfin un inventeur célèbre nommé Tsaï-lun remplaça les tablettes de bambou, lourdes, incommodes à manier, et la soie d’un prix très-élevé, par différentes espèces de papier . Il se servait d’écorces d’arbre, de fils de chanvre, de vieille toile, de filets de pêche, qu’il soumettait à une longue ébullition dans l’eau ; il broyait ensuite ces matières jusqu’à ce que, désagrégées par l’action du pilon, elles fussent réduites en une bouillie épaisse, qui formait la pâte à papier. Les résultats de cette mémorable invention furent présentés à l’empereur régnant en Chine, vers l’an 153 de notre ère; le souverain comprit toute l’importance du produit nouveau, et grâce à l’accueil qu’il fit à l’inventeur, grâce à la protection qu’il lui donna, l’usage du papier se répandit rapidement dans tout le Céleste Empire.

Le nom de Tsaï-lun est resté célèbre en Chine, un temple est élevé à sa mémoire, et plus de mille ans après sa mort on lui offrait des sacrifices. Cette coutume était encore en vigueur à l’époque où parut le livre chinois dont nous extrayons ces curieux documents.

Les matières employées pour la fabrication du papier dans les diverses provinces de la Chine sont, d’après les textes chinois :'le chanvre, les jeunes pousses de bambou, l’écorce de mûrier, le rotin, les algues marines, la paille de riz ou de froment, les cocons de vers à soie et l’écorce du Broussonetia papyrifera.

(Nous ne nous étendrons pas sur des procédés particuliers d’un intérêt médiocre, et nous parlerons presque exclusivement de la fabrication du papier de bambou ( Bambusa arundinaria) qui comprend à elle seule toutes les autres méthodes,

et qui ûllre un caractère d’actualité particulier, aujourd’hui que les industriels se préoccupent si vivement en Europe de substituer aux matières textiles, telles que le chanvre et le coton, diverses succédanées d’origine ligneuse.) P. C.

Tout le papier de bambou consommé en Chine se produit dans les parties méridionales du Céleste Empire; mais c’est dans la province de Fo-kien que la fabrication s’exécute sur la plus vaste échelle.

Quand les jeunes pousses de bambou commencent à paraître, on visite toutes les plantations, et on choisit de préfé— renne les arbustes qui sont à la veille de donner des branches et des feuilles. Vers le 5 juin, les bambous sont abattus, on en coupe les tiges en morceaux de 5 à 7 pieds de longueur, que l’on jette immédiatement dans un bassin creusé dans le sol et rempli d’eau ; on a soin d’empêcher que ce réservoir ne se tarisse, en l’alimentant constamment avec l’eau des ruisseaux environnants que l’on y dirige à l’aide de tuyaux de bambou . Quand les fragments de bambou ont trempé plus de cent jours, on les bat avec un maillet, et on enlève l’écorce verte qui couvre le bois dans toute son étendue. Au-dessous de l’écorce, on trouve une matière filamenteuse qui ressemble à celle de la plante appelée Tchou-ma ( Unira ni t'eu).

Ces morceaux île bambou ainsi préparés sont chauffés dans une cuve en bois, remplie d’eau additionnée de chaux éteinte; cette cuve de bois ne reçoit pas directement la chaleur du foyer ; on la place dans une cuve en métal, qui a généralement 2 pieds de diamètre; cette dernière cuve est encastrée dans un mur circulaire en maçonnerie, et sa capacité est telle, qu'elle peut contenir 10 chi d’eau (le chi équivaut à 10 boisseaux).

On entretient ordinairement le feu pendant huit jours et huit nuits; quand ce temps est écoulé, ou découvre la cuve, et

l’on en retire les filaments île bambou, qui sont soigneusement lavés à l’eau.

Le fond et les parois intérieures du bassin sont garnis de planches de bois parfaitement ajustées, afin que la terre molle ne se mêle pas à l’eau et ne puisse pas la salir (on ne prend généralement pas cette précaution pour le papier commun).

Les filaments de bambou, après avoir été soumis à l’action de la chaux éteinte et de l’eau bouillante, sont plongés dans une lessive de cendre de bois, et sont ensuite placés dans une chaudière et recouverts d’une couche de cendres de paille de riz d’un pouce d’épaisseur. On remplit cette chaudière d’eau, on fait bouillir le liquide, et, après cette opération, les filaments ligneux sont plongés de nouveau dans une lessive de cendre de bois, et ainsi de suite pendant dix jours environ. Après avoir subi celte série d’opérations, les filaments de bambou commencent à se pourrir et ils répandent une odeur désagréable; on les soumet alors à l’action de pilons qui agissent dans de grands mortiers (dans les pays montagneux, les cours d’eau sont utilisés comme force motrice et mettent en mouvement un mécanisme très-simple disposé à cet usage).

Quand la matière a été désagrégée de manière à former une bouillie consistante, on la verse dans une auge en bois, dont la grandeur est variable suivant la forme et la dimension du papier qu’on doit produire; on y jette une petite quantité d’eau qui s’élève environ à 2 ou 3 pouces au-dessus de la pâte, et on y mélange enfin une certaine substance liquide quia pour propriété de tarir le liquide et de blanchir la pâte'.

Les formes destinées à lever les feuilles de papier sont faites au moyen de filaments de bambou de la grosseur de fils de soie, et tressés en une sorte de tissu qui se monte sur un cadre de bois formé de barres légères, assemblées en rectangle. L’ouvrier prend la forme des deux mains, il la plonge

1, Il est très-probable que cette substance produit du chlore.

dans la pâte et la retire après un temps variable, suivant l’épaisseur tju’il veut donner à la feuille de -papier. Les ouvriers habiles savent ainsi produire presque infailliblement des feuilles minces ou épaisses. L’eau mélangée à la pâte de bambou adhérente au tissu de bois s’échappe par les quatre côtés du cadre et retombe dans la cuve ; l’ouvrier fait alors tomber la feuille de papier sur une table, où l’on superpose ainsi peu à peu un millier de feuilles semblables; on place sur le tas ainsi formé une planche que l’on serre contre la table avec une corde, passée dans des traverses de bois, le papier se trouve vigoureusement pressé et il achève de s’égoutter. Il ne reste plus ensuite qu’à enlever les cordes, à retirer les feuilles une à une à l'aide d’une pince en cuivre et à les soumettre à la dessiccation.

La dessiccation s’opère dans un four formé de deux murs parallèles en briques, de manière à simuler une sorte de ruelle dans laquelle est percée à la partie supérieure une petite ouverture. On y entasse des combustibles qui sont enflammés et répandent une chaleur uniforme dans le four tout entier. A l’aide d’une brosse, on applique alors extérieurement les feuilles de papier, qui se sèchent rapidement et qui sont aussitôt mises en rames.

Cette sorte de papier de bambou se fabrique spécialement dans la province de Sse-tchuen; le fleuve Yang-tse-kiang est de toutes parts sillonné de jonques qui le transportent dans les ports importants, où il est l’objet d’un commerce trèsactif.

Page 1