Inès de las Sierras; Mademoiselle de Marsan
Le vif intérct que je prenais aux nobles résistances des peuples contre les envahissements de Napoléon, et qui m'avait conduit à Venise à la fin de 1808, ne me faisait point oublier que j'étais Français, et que la terrible conflagration à laquelle une partie de l'Europe se préparait alors coûterait du sang à mes compatriotes.
En admirant la ligue armée qui se formait dans le silence au nord de l'Italie, je m'étais promis de n'y prendre aucune part active, et je ne pensais le plus sou-
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vent qu'à poursuivre mes explorations de voyageur naturaliste sur les longues grèves de rillyrie, dans des contrées à peine connues des savants et des poètes. C'était, avec le besoin de me dérober enfin aux poursuites obstinées de la police impériale, moins vigilante et moins rigoureuse dans les pays conquis que sous les yeux de son maître, le seul objet de ma récente émigration. Je ne pouvais cependant m'arracher de Venise, et on comprendra aisément pourquoi ; j'étais encore une fois amoureux, quoique Amélie n'eût pas cessé d'être présente à ma mémoire depuis le jour qui nous avait séparés à jamais. Il y a des mystères imcompatibles en apparence dans le cœur de l'homme.
Parmi les anciens émigrés qui m'avaient accueilli avec bienveillance, en considération de ma qualité de Français, de mes opinions et de mes malheurs, il en était un qui m'inspirait le plus profond sentiment de respect et d'affection, et je puis le nommer sans inconvénient, contre mon habitude, sa famille, entièrement étrangère à celle qui porte encore le même nom, étant depuis longtemps éteinte, à Texception d'une personne qui ne me lira jamais, et qui n'entendra plus
parler de moi. C'était M. de Marsan.
M. de Marsan, dont quelques vieux courtisans se fouviennent peut-être, avait tté un des plus brillants officiers de la maison militaire de Louis XVI. Sa belle figure, ses belles manières, son esprit, son courage, l'avaient fait remarquer dans un temps et dans une cour où ces heureuses recommandations personnelles n'étaient pas fort rares. Il leur dut un avancement rapide qui n'excita aucune réclamation, et un établissement considérable que tout le monde approuva. Sa fille, née en 1788, fut tenue sur les fonts de baptême, au nom de la reine de France, par celle des amies de cette auguste et infortunée souveraine qui jouissait du crédit le mieux affermi à Versailles. La fille de M. de Marsan s'appelait Diane.
M. de Marsan, cassé d'ailleurs par les fatigues de la guerre, était vieux en 1808 ; il s'était marié à trente-cinq ans, et avait perdu trois enfants avant que le ciel lui accordât la fille unique dans laquelle enfin concentrées toutes ses . M.idame de Marsan, attachée au service de Mesdames, sœurs du roi, avait peu survécu à leur établissement
à Trieste. Elle les précéda au tombeau.
Le vieil émigré retirait au moins quel.]ue profit de ses longues infortunes : il était devenu philosophe. Assez riche à son gré d'une aisance modeste, sagement préservée par des précautions prises à propos de la catastrophe universelle, il passait paisiblement le reste de sa vie entre d'agréables études et des distractions sédentaires. Le goût de l'histoire naturelle nous avait subitement rapprochés, et j'étais fidèle à son piquet de chaque soir. Aussi sa prédilection pour moi, entre tous les jeunes gens dont il aimait l'entretien, avait pris en peu de temps quelque chose de paternel dont Diane aurait eu le droit d'être jalouse. Je ne me suis jamais aperçu qu'il attachât beaucoup d'importance à cette vanité, réellement assez puérile, qu'on appelle le préjugé de la noblesse, et cependant je suis bien convaincu qu'il regrettait quelquefois que je ne fusse pas noble, au point de f.iire sur lui-même un certain efi'ort pour l'oublier.
i< A vous, monsieur le clievalier, » me disait-il un jour en me donnant des cartes.
Kt je ne sais dans quelle crvpte Je mes
LES CARBOfJARI ;
souvenirs, close depuis vingt ans, je vais retrouver cette historiette frivole.
« Je ne suis pas chevalier, — m'écriai-je en riant, avant de les avoir déployées.
— Sur ma foi de chrétien, — reprit M. de Marsan, — les gentilshommes de ma maison en ont armé plus d'un qui était moins digne de cet honneur.
— Je suppose, — répondis-je en me levant pour aller à lui, — que ce n'était pas sans leur donner l'accolade ! »
Et je l'embrassai de grand cœur, car j'ai toujours attaché un prix extrême à l'affection des vieillards.
Il fallait pourtant lui passer un entêtement violent et passionné sur une question qui revenait souvent dans les conversations de ce temps-là. Le nom seul de révolution lui causait une révolution véritable, et, quoiqu'il regardât le prochain rétablissement des Bourbons sur le trône de leurs pères comme un événement infaillible, il s'était promis de ne jamais retourner à Paris, dont toutes les pierres lui semblaient baignées encore dans le sang des proscriptions. Cette antipathie contre tous les mouvements politiques du même genre n'épargnait pas les conspirateurs de son propre parti, et, dans ?a
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résignation aux décrets équitables et assurés de la Providence, il blâmait amèrement les insensés qui cherchent à en précipiter l'accomplissement, sans égard aux sages temporisations de la prudence de Dieu. L'idée dont je parle se manifestait si vite et si fréquemment dans ses discours, qu'elle m'avait détourné de bonne heure de lui communiquer tous les secrets de ma turbulente jeunesse, et bien plus encore les rapports que j'avais noués, à mon arrivée à Venise, avec les Carhoiiari et les émissaires de la Tungend-Bumi, dont le nom ne lui inspirait pas moins d'horreur que celui des jacobins. Il faut convenir, au reste, que je commençais à me sentir quelque tendance pour son opinion, avant même de la connaître, et que je n'étais plus guère retenu dans le périlleux réseau des sociétés secrètes que par l'impossibilité de le rompre sans violence. J'avais vingt-six ans, éprouvé par des adversités presque sans exemple a mon âge, et le goût des occupations douces et des loisirs studieux me rappelait incessamment à un autre genre de vie que je n'aurais jamais dA quitter ; mais il arrivait de temps en temps aussi que mes passions orageuses reprenaient le dessus,
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et me replongeaient dans un nouveau chaos d'agitations et de misères dont mon cœur ne pouvait se délivrer qu'en s'attachant fermement à l'espérance de quelque bonheur durable.
C'était ce bonheur que mon imagination insensée s'obstinait à chercher dans l'amour.
Diana de Marsan avait vingt ans, et ne paraissait pas moins, car son teint, vif et brillant d'ailleurs, mais un peu hàlé, comme l'est en général celui des Vénitiennes, manquait de cette fraîcheur qui est à la peau d'une femme ce qu'est aux fruits recueillis sur l'arbre le duvet fugitif qui les colore. Sa taille, grande et assez robuste, donnait à son aspect quelque chose d'miposant, que relevait encore l'expression ordinaire de sa physionomie. On ne savait ce qui l'emportait dans son regard triste et fier, dans le frémissement inquiet et hautain de ses sourcils, dans le mouvement méprisant et amer de sa bouche, de l'habitude d'un chagrin caché ou d'un désabusement dédaigneux. C'est ainsi que la statuaire antique a représenté cette Diane vraiment divine, que le ciseau du sculpteur a faite la digne soeur d'Apollon, comme la mythologie ; et cette
impression ne m était pas toute personnelle auprès de Diana, car le plus accrcliité des poètes de l'époque lui reprochait, à la fin d'un de ses sonnets, d'être formée d'un marbre aussi froid que celui de Vclletri. Diana était d'ailleurs, de l'aveu de tout le monde, la plus belle des jeunes filles de Venise.
I.e coeur de l'homme, et surtout celui des amants, s'irrite par les difficultés. I '.limai Diana avec d'autant plus d'ardeur peut-être que tout me disait en elle qu'elle ne voulait pas m'aimer. Quant aux suites de ce sentiment, elles n'avaient rien qui fût capable de m'efifrayer. La fortune de Diana était trop médiocre pour tenter des prétendants redoutables, et la condition d'un vieux gentilhomme français exilé au bord des lagunes ne promettait pas plus de chances à l'ambition d'nn gendre qu'à sa cupidité. Ma position à venir devait, au contraire, s'agrandir, selon toute apparence, par le triomphe de mon parti, dont M. de Marsan ne doutait pas. J'avais tant hasardé, j'avais tant souffert, et les rois heureux sont si i
Diana ne se méprit pas sur la passion qu'elle m'inspirait ; les femmes ne s'y
méprennent jamais. Je ne m'aperçus cependant de sa découverte qu'au rembrunissement sinistre de son regard et à !a mesure de plus en plus sévère qu'elle gardait envers moi dans ses paroles. Je me serais expliqué cette rigueur toujours croissante de procédés par la différence de nos conditions, car je savais déjà ce que c'est que l'orgueil de la noblesse, et comment il peut affecter les formes de la haine, si Diana eût été informée de cette circonstance ; mais j'ai déjà dit que M. de Marsan tenait avec opiniâtreté à m'anoblir, et, depuis le jour mémorable où j'avais reçu de lui l'ordre de chevalerie, d'un côté à l'autre d'une table de jeu, le titre de chevalier s'était tellement identifié avec le nom honorable, mais obscur, que j'ai reçu de mes ancêtres, que les Chérin et les d'Hozier n'auraient osé me le contester. Il suffit de connaître le génie hvperboliquc des Vénitiens, surtout dans la classe du peuple, pour être sûr d'avance que la politesse des domestiques ne s'était pas arrêtée à si peu de chose. J'étais comte au moins à l'antichambre, et comte illustrissime, si je n'étais que tout juste aussi bon gentilhomme qu'il le f.ilbit au salon. J'avais fini par n'y pren-
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lire plus garde, et je subissais sans façon une mctamorphose qui humiliait un peu ma franchise et ma modestie, pour ne pas blesser la vanité capricieuse, mais innocente, d'un grand seigneur, dans lequel j'avais trouvé un ami.
Je m'étais bien promis de commencer avec Diana par cette explication, quand elle m'aurait donné le moindre signe de condescendance à mes sentiments ; mais elle m'en épargna l'embarras. Sa froideur passa rapidement jusqu'à la rudesse, son indifférence jusqu'au dédain. Au bout de quelques jours il n'y eut plus moyen de s'y tromper, et un homme plus convaincu que je ne le fus jamais de son ascendant sur le cœur des femmes n'aurait pas hésité à renoncer comme moi à des prétentions sans espérances. Quelques jeunes gens de Venise, mieux fondés dans leurs démarches, m'avaient déjà montré d'ailleurs l'exemple de ce sacrifice.
Je ne boudai pas. Il ne m'aurait manqué que cela pour être complètement ridicule. Je ne pleurai pas non plus. On ne pleure que lorsqu'il faut perdre l'espoir ' d'être uni à la femme dont on est aimé. Je m'indignai, je me révoltai contre moimême, je me rongeai les poings de colère ;
je prétextai des indispositions, des occupations, des voyages, pour expliquer la rareté de mes visites; je jouai gros jeu. je me battis en duel, et puis je me rejetai avec frénésie dans les complots téméraires dont j'avais cru un mois plus tôt me séparer à jamais. Je me réjouis de l'idée de mourir d'une manière tragique et glorieuse, pour qu'elle eût honte de m'avoir méprisé. Je me berçai dans cette fantaisie furieuse de conspirations, de proscriptions et de supplices, comme dans un rêve d'amour et de volupté. En un mot, je redevins fou.
Nos assemblées se tenaient aux environs du Rialto, dans l'appartement le plus délabré d"un vieux palais qui était luimême abandonné depuis longtemps, et dont je ne désignerai pas le propriétaire, que sa haute position actuelle dans une cour d'Allemagne a probablement désabusé de nos folles théories populaires. Il n'y paraissait point, mais il en avait laissé la disposition à un de nos chefs, en se retirant dans la campagne de Venise, et peut-être un peu plus loin du danger. Il est presque inutile de dire de quelle espèce d'hommes se composaient ces réunions clandestines. On peut le deviner
sans avoir une grande habitude des trames politiques, et même sans être livré à une étude approfondie de l'histoire. Cinq ou six jeunes gens sensibles et généreux, mais aigris par les malheurs de l'humanité et par les excès des tyrans, y tenaient tout au plus une place imperceptible, et, peu à peu détrompés comme moi, ils l'occupaient de jour en jour plus rarement ; le reste, c'était ce qu'est partout la foule des ennemis de l'ordre établi, quel qu'il soit ; une cohue d'ambitieux sans talents dont les prétentions s'accroissent et s'irritent en raison de leur nullité ; des hommes perdus de dettes, de mœurs et de réputation, vils rebuts du pharaon et de la débauche ; et quelques misérables cent fois plus vils encore, qui n'attendent que l'occasion de vendre au premier pouvoir venu la liste de leurs complices ou de leurs victimes, au prix d'un or infâme et d'une ignominieuse impunité. Ce jugement est celui que je commençais à en porter dès lors, mais il était moins général, et surtout moins arrêté dans mon esprit. Il faut avoir revu cela partout pendant le cours d'une trop longue vie pour être arrivé à y croire.
On conviendra que mon ambition de
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mort n'était pas tout à fait aussi vainement présomptueuse dans une pareille assemblée que mes projets d'amour auprès de Diana. J'avais des chances, et peu d'hommes, en vérité, auraient consenti à les courir à ma place ; car le succès, presque étranger aux destinées de mon pays et à la mienne, ne devait pas même me procurer la faible satisfaction que nous donne un coup de partie dans la main d'un inconnu au jeu duquel nous nous sommes intéressés par hasard. Dans le cas contraire, c'était différent ; le bourreau emportait mon enjeu. Cette prodigalité insensée de la vie est l'effet d'une passion sans nom, qui ne peut se faire comprendre que de ceux qui l'ont éprouvée, et il n'y a pas de mal.
Les associations de l'espèce de la nôtre marchaient à découvert dans tous les pays où Kapoléon n'avait pas daigné laisser en passant son administration et ses soldats. Elles y agissaient avec liberté, non publiquement avouées par les cabinets, qui n'avaient pas ce courage, mais flattées, enhardies et protégées sous main avec plus d'astuce que d'habileté, moyennant une certaine réserve mentale dont il serait à souhaiter que le secret fût connu de
tous les hommes sincères et dévoues qui engagent leur vie à la défense des couronnes, c'est-.i-dire sauf l'intention lâchement préméditée de les sacrifier au besoin à une combinaison de paix. Cette organisation, cependant, aurait été incomplète si elle n'avait pas pénétré jusqu'au cœur des États déjà soumis au grand empereur par les victoires et les traités, et il n'était pas une ville X5Ù l'on ne trouvât les éléments nécessaires à son développement. Tel était le but de ces audacieuses propagandes de la liberté européenne qui soulevaient çà et là des barrières d'hommes contre l'oppresseur du monde ; postes aventureux d'éclaircurs jetés au-devant de la sainte coalition des peuples dans le camp de l'ennemi, et qui auraient été si puissants s'ils avaient été plus purs.
J'abuse jusqu'à un certain point des privilèges du conteur en introduisant cette page d'histoire dans un petit écrit dont la forme n'annonce qu'un roman, mais elle ne sera comptée que pour une page de roman par quiconque n'a pas vu l'histoire de prés ; et de tous les jugements qu'on en peut porter, c'est celui qui m'inquiète le moins.
Le but primitif du carhonarisim de ce
tcmps-là, qui n'avait rien de commun avec celui dont nous voyons aujourd'hui ce manifester l'œuvre informe, comme ces monstres gigantesques et hideux qui jaillirent du chaos dans les premières journées de la création, était donc certainement le plus noble qu'une conspiration pût se proposer. Il n'avait pour objet que la pieuse fédération des patriotes de tous les pays contre les progrès d'un insatiable despotisme qui aspirait sans déguisement à la monarchie universelle et cadastrait l'Europe en préfectures pour la donner à ses capitaines. Cette pensée magnanime avait remué profondément les esprits partout où l'indépendance et le bonheur de la terre natale étaient encore tenus pour quelque chose, mais plus particulièrement l'Italie et l'Allemagne. Je ne parle pas de la vertueuse et chrétienne Pologne, que l'ascendant d'une déplorable fortune avait donnée pour auxiliaire au conquérant, et qu'une irrésistible fatalité de position réduisait au choix d'un tyran.
Le mouvement imprimé à la pensée des peuples par ces graves questions en avait soulevé d'autres. A force de s'occuper des garanties de l'équilibre universel, on exhumait tous les jours quelques débris des
libertés anciennes que les usurpations progressives du pouvoir détruisent lentement, et qui sont une propriété imprescriptible pour les nations. L'occasion était belle pour les réclamer ; et c'est alors qu'arriva ce qui n'était jamais arrivé au monde, et ce qui n'arrivera peut-être plus : une stipulation amiable, solennellement promise entre les populations et les rois, jurée dans les palais, gardée dans les chaumières, et dont les termes synallagmatiques étaient, d'une part : Résistance tniavime aux armées de Napoléon; et, de l'autre : Franche et enliire reconnaissance des droits politiques anciennement écrits dans tous les Etats de l'alliance. H est possible que ce contrat ne se trouve pas dans les documents officiels de la diplomatie, et je ne vois pas que l'histoire en ait beaucoup parlé jusqu'ici ; mais l'histoire ne sait rien en France, et ne dit ailleurs que ce qu'on lui fait dire, quand on lui permet de parler. Cette combinaison accidentelle d'intérêts si cruellement trahis par l'événement fut, du reste, beaucoup trop passagère pour être saisie dans tous ses détails par les observateurs les plus soudains et les plus avantageusement placés.
On comprend qu'elle avait donné une
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grande importance à la position des sociétùs secrètes, devenues, pour la première fois, dans le vieux système européen, une autorité légitime, et qui n'aspiraient pas encore à remplacer toutes les autorités légitimes pour essayer de la tyrannie à leur tour.
Elles n'en profitèrent pas alors. La diffusion des égoismes, des ambitions et des vanités se fait sentir trop vite pour cela dans ces tristes conciliabules, empreints de tous les vices de la société mère dont ils se séparent. Deux mois ne s'étaient pas écoulés que l'unité première était brisée en quatre ou cinq fractions dans la vendila suprême et dans toutes celles qui en dépendaient. L'une avait pris les termes dn traité dans une acception si large, qu'elle n'entendait faire servir la victoire qu'à l'émancipation absolue du peuple et au rétablissement de cette funeste démocratie dont Venise conservait un sanglant souvenir. L'autre, qui ne pouvait manquer de réunir la majorité en recrutant au moment décisif, par l'ascendant de l'intérêt, les hommes indécis et les hommes corrompus, avait fait bon marché à l'Autriche, par un pacte secret, de ces libertés du pays si vainement réservées. Quelques-uns pas-
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saicnt pour entretenir des intelligences mystérieuses avec le gouvernement de Kapolcon, et se ménager ainsi une transaction dorée en cas de défaite. Le parti le moins nombreux, mais certainement le plus énergique et le plus pur, n"avait engagé sa coopération intrépide et sincère que sous la condition expresse de l'indépendance des Etats vénitiens et de la restauration de leur ancienne république. Il s'appuyait au dehors sur l'imposante coalition des montagnards, et il avait pour chef un de ces hommes résolus, à longues vues et à puissante exécution, dont le nom seul vaut tout un parti.
Ce chef s'appelait Mario Cinci, surnommé le Doge, et c'est à ce parti que des sympathies particulières m'avaient rattaché.
Mario Cinci descendait de cette malheureuse famille romaine dont le crime exécrable n'a cependant pas tari pour elle toutes les sources de la pitié, et qui a fourni l'exemple unique d'un supplice de parricide arrosé de larmes de la religion, de la justice et du peuple. Le frère cadet de Béatrice, banni à perpétuité des Etats de l'Église, s'était réfugié dans un vieux château des bords du Tagliamente, où la
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tradition rapporte qu"il mourut frappé de la foudre dans un âge assez avancé. Une fatalité vengeresse s'était appesantie depuis de génération en génération sur chacun de ses descendants, dont l'histoire chronologique compose une tragédie à plusieurs actes, comme celle des Pélopides.
Le dernier était mort sur l'échafaud de la révolution italienne, et, de ce sang proscrit par les lois et par le ciel, il ne restait sur la terre que Mario Cinci.
La jeunesse de Mario, commencée sous de si funèbres auspices et privée de tout appui dans la société des hommes, avait été violente et redoutée ; il semblait même qu'aucun sentiment doux n'en eût tempéré les emportements, car la seule pensée d'être aimées de lui était un sujet de terreur pour les Vénitiennes, qui n'en parlaient qu'avec un mouvement de frisson. Il ne paraissait jamais dans les lieux publics ; mais, lorsqu'il parcourait une des rues étroites de la ville, ou seul, ou tout au plus accompagné de quelques amis presque aussi mystérieux que luimême, les hommes les plus aguerris se retiraient de son passage, comme pour se dérober à l'influence de ses regards. Cependant, et ceci était propre à ce carac-
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tère étrange, ou à je ne sais quelle sombre impression d'effroi qu'il produisait sans le savoir, on le craignait sans le haïr, ainsi qu'on craint les lions ; et il n'y a pas loin de ce sentiment à ces admirations exaltées qui deviennent quelquefois un culte. Personne ne pouvait lui reprocher un acte injuste ou une cruauté réfléchie, et on en racontait au contraire une multitude d'actions généreuses, mais exécutées sans tendresse et sans sympathie. Souvent il avait sauvé des enfants de l.i mort en les retirant des flots, et jamais il ne les avait embrassés.
Depuis 1 âge de vingt ans, et il en avait alors vingt-huit, sa fortune, épuisée en prodigalités aveugles et en dissipations bizarres et solitaires, l'avait réduit à se retirer dans son triste château de la terre ferme, avec un seul domestique albanais qui n'avait pas voulu le quitter. Dès lors, il ne rentrait de temps en temps à Venise que depuis qu'on voyait reprendre un nouvel aspect, au moins en espérance, aux aflaires de l'Italie. On remarquait qu'il v avait passé jusqu'à deux mois de suite, mais on ne connaissait pas sa demeure.
Quoique Mario Cinci fût le chef réel de la vemiihi, où son empire s'accroissait
mciue de son absence, je ne l'avais jamais vu, ni à la vendila, ni ailleurs ; mais je connaissais ces détails par la voix du peuple, qui est plus communicatif à Venise qu'en aucun autre pays.
En effet, Mario Cinci n'avait pas débarqué aux environs de la Pinailla, que le peuple en était instruit de tous côtés, le peuple amoureux de l'extraordinaire et qui se prévient volontiers en faveur des caractères qui le dominent et qui l'épouvantent : et il s'élevait alors dans les groupes du port et de la place Saint-Marc des conversations presque aussi étranges que l'homme qui en était l'objet.
« Que vient faire ici, — disait l'un, — ce démon de malheur qui porte les calamités après lui partout où il se présente, et qui n'aborde à Venise que sous le vent de la tempête ? Annonce-t-il quelque peste qui a éclaté en Orient, ou une nouvelle guerre sur la mer? Je croyais qu'il avait été foudroyé dans sa tourelle au dernier orage, comme le bruit en a couru, car jamais un Cinci n'a échappé depuis trois cents ans aux fléaux du ciel, au poignard ou à l'échafaud !
— En vérité, — reprenait un autre, — je n'en serais pas fâché, quoiqu'il m'ait
fait plus de bien que de mal quand il en avait le moyen, mais parce que je n'en aurais plus le souci, et qu'il faut bien que cela lui arrive tôt ou tard, puisque c'est sa malheureuse destinée. Dieu lui fasse miséricorde en l'autre monde !
— Eh quoi ! — s'écriait un troisième qui paraissait plus instruit, et autour duquel le groupe se resserrait pour mieux entendre, — ne savez-vous pas encore ce qui l'amène ? Tout enfant, le noble Mario rie pensait qu'à ressusciter notre vieille république avec son indépendance et son commerce, et ses vaisseaux rois des mers et du monde, et sa foi abandonnée par les mécréants, et la bienheureuse assistance de saint Marc ! Et comme il a plus de courage et de génie dans son petit doigt que tout le peuple d'Italie, c'est lui qui nous délivrera des Allemands et des Français, et qui sera notre doge. Vous savez que je ne l'aime point, et je n'ai jamais entendu dire que Mario fût aimé de personne ; mais j'atteste Dieu que Mario Cinci sera doge de Venise et rétablira sa prospérité ! »
Ces propos se répétaient tous les jours ; et la populace, qui se tenait avec soin éloignée de Mario, de crainte d'exciter sa
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colilrc, criait à son tour : vivi Mario Ciiici ! vive h doge de Venise !
Voilà pourquoi on l'avait surnommé le Doge, sans que le gouvernement en prît beaucoup d'inquiétude, car Mario ne passait que pour un misanthrope atrabilaire qui méprisait trop l'opinion pour consentir à lui devoir la moindre importance, et il est possible que ce jugement se trouvât
Le jour de ma rentrée i la veiidiia, l'assemblée était peu nombreuse, quoique la convocation, qui s'exécutait par un moyen fort ingénieux et tout à fait impénétrable aux investigations de la police, eût été exprimée dans cette circonstance sous ses formules les plus rigoureuses. Je m'étonnai que tant de monde y eût manqué, et que tout le parti de iMario y fijt cependant réuni, en présence de ses adversaires les plus implacables ; mais je ne tardai pas à comprendre qu'on avait écarté à dessein les indifférents ; parce qu'il s'agissait sans doute d'une lutte décisive dont nous pressentions depuis longtemps la nécessité. Il n'était en effet question dans nos débats ordinaires que des griefs imputés à Mario par les hommes de l'association que nous .ivions le plus de motifs à mépriser, et
que j'ai assez caractérises tout à l'heure. Alors rien n'était oublié de ce qui pouvait nous le faire regarder comme un ambitieux animé par des intérêts personnels, qui n'aspirait à une nouvelle forme de gouvernement que pour rétablir l'éclat de sa maison et venger la mort de son père, et qui couvrait d'un égal dédain ses instruments et ses ennemis. Nous ne répondions d'habitude à ces déclamations que par le cri du peuple : Vive Mario tjinci ! et nos discussions n'allaient pas plus loin. Ce qui ne s'expliquait pas pour moi dans cette dernière occasion, c'était la confiance que le parti contraire pouvait fonder dans ses forces contre ce groupe déterminé de jeunes enthousiastes dont l'héroïsme fanatique m'avait seul soutenu dans la foi do nos entreprises. Il est probable que la même idée nous frappa tous à la fois, car, au même instant, tous nos poignards sortirent d'un tiers hors du fourreau ; mais nous les laissâmes retomber en criant : Vive Mario Civci ! parce que nous étions en nombre presque égal avec ses accusateurs, que notre jeunesse, notre force et notre courage nous donnaient sur eux des avantages certains, et que notre opposition prononcée avec une
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énergie menaçante suffisait pour rendre la délibération impossible.
« C'est Mario Cincl que vous voulez ?
— répondit avec fureur le chef de l'accusation. — Eh bien! vous aurez sa tête.
— Viens la prendre ! — dit une autre voix qu't s'éleva au même instant à la porte d'entrée, pendant que l'homme qui prononçait ces paroles se hâtait de la refermer soigneusement et d'en retirer la clef pour la glisser dans les plis de sa ceinture.
— yivc Mario Cinci ! » répétèrent mes camarades ; et nous nous pressâmes à ses côtés pour lui former un rempart si on osait l'attaquer. Je le vis alors pour la première fois, mais je ne pourrais le peindre que bien imparfaitement pour ceux qui ne le connaissent pas, et surtout pour ceux qui l'ont connu. L'écrivain qui l'a représenté sous les traits d'un ange de lumière incarné avec toute sa beauté dans le corps du Titan a fait une phrase ambitieuse et rien de plus. Il y avait en lui un autre type que je ne saurais exprimer, celui d'un dompteur de monstres des temps fabuleux, ou d'un géant paladin du moyen âge. Un moment je le crus coiffé, comme
Hcrcule, de la crinicre d'un lion noir ; c'était ses cheveux.
11 parcourut lentement la salle en se balançant sur ses hanches avec une nonchalance sauvage, s'accouda sur la table des dignitaires en poussant un rire farouche, et répéta : a Viens la prendre ! » La voûte en retentit.
Il se retourna ensuite de notre côté, secoua la tête et croisa les bras.
« C'est que les victimaires ont tout amené, — dit-il. Où sont préparées les guirlandes? Cela ferait certainement un sacrifice agréable à l'enfer, si les pourvoyeurs des démons en étaient où ils pensent ! Donne-moi la main, cher Paolo.
Bonjour, Annibal, mon Patrocle et mon Cassius ! Tout à toi, Félice ! à toi, Lucio, dignes et intrépides enfants ! Courage, mon petit Pétrovich ! ta moustache martiale s'épaissit ; la poudre la noircira. Qiii est celui-ci ? — continua-t-il en s'arrétant d'un pas au-devant de moi. — Je dois le reconnaître à sa grande taille, presque aussi élevée que la mienne, ainsi qu'on me l'avait dit. C'est le voyageur français que notre ami Chasteller nous a si vivement recommandé. — Quel dessein vous proposez-vous, jeune homme,
J.ins les cvéneraents qui se préparent ?
— De vous ser\-ir devant toutes les tyrannies, et de mourir avec vous si vous êtes surpris avant l'accomplissement de votre vertueuse entreprise ; mais je dois déclarer que je briserai mon épée sur le champ de bataille le jour où les Français y seront.
— Bien, bien, — reprit Mario en me regardant fixement. — Le lien qui nous unit n'aurait pas été de longue durée, si vous m'aviez répondu d'une autre manière. Nous aviserons à vous rendre utile au salut des nations, sans vous commettre avec les gens de votre pays, qui ont d'ailleurs, en résultat, le même intérêt que nous à l'affranchissement général, puisque nous ne voulons pour tous que l'indépendance de tous, et pour nous que les vieilles libertés de Venise. Mais il faudrait quitter Venise, dont les dalles brûlantes couvrent un volcan sous vos pieds, et les Français de votre âge ne passent pas quelques jours dans les murs d'une ville voluptueuse sans s'y livrer à quelques folles amours ; car cette distraction de jeunes filles est votre plus grande affaire après la gloire et les conquêtes.
— Vous me jugez mal, seigneur Mario.
2i) MADEMOISELLE DE MARSAN
Je n'aspire quà m'éloigner de Venise pour toujours, et j'en partirais demain si je le pouvais sans lâcheté, au milieu des dangers qui vous menacent.
— Est-il vrai?... — répondit-il avec un mouvement de joie. — Nous en reparlerons tout à l'heure ; mais il faut d'abord que je vous rassure en imposant silence au bourdonnement de ces guêpes qui m'importunent sans m'effrayer, insectes chétifs dont le venin ne fait pas de mal quand on les écrase sur la blessure. »
La tempête, que l'arrivée de Mario avait un moment interrompue, venait en effet de reprendre son cours, et il paraissait jusque-là le seul qui ne s'en fût pas aperçu.
Il Assez, — cria-t-il, — et qu'on se taise ! Je me suis rendu à votre appel, parce que cela me convenait ainsi ; mais ce n'est pas aujourd'hui qu'on me juge. 11 me reste auparavant quelque récusation à exercer, et c'est un droit dont je ne ferai usage qu'à la face des Vénitiens, au milieu de la place Saint-Marc.
— Le jour, — répliqua le plus acharné de ses ennemis, — où tu monteras sur le Ijucentaure, et où tu jetteras ton anneau à la mer ?
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— Pourquoi pas, — dit Mario, — si j'étais le plus digne, et si c'est le vœu de Venise ? Mais tu t'abuses sur mon ambition, Tadeo, comme sur mon imprCvoyance ! Je crains trop les rigueurs de ma justice pour l'exposer à l'épreuve du pouvoir dans une république habitée par des hommes tels que toi. Quant à épouser la mer, c'est une destinée trop illustre pour un Cinci. Le prophète de Ra a prédit que le dernier de tous au passage d'un torrent. »
La rumeur s'était accrue aux extrémités de la salle, et nous nous mettions en défense contre une de ces attaques inopinées qui terminent à Venise toutes les altercations violentes, quand Mario éleva la voix encore une fois.
« Paix !. de par Saint-Marc et son lion, si vous ne voulez nous forcer à vous imposer un silence qui ne sera plus troublé que par la trompette du jugement dernier ! Je n'ai pas fini de parler ! — En ma qualité de grand-maitre de toutes les vendile d'Italie, je dissous la veniila de Venise, je romps l'alliance de ses membres comme je romps la bûchette de coudrier taillée de biseau qui nous servait de ralliement, et je vous interdis la commu-
nauté du toit et du pain, de l'eau et du sel de mes frères, comme à des apostats et à des parjures. — Que murmurez-vous de mes droits? J\ise de ceux que nos règlements m'ont conférés pour l'occasion maudite où la majorité d'une vendlla se trouverait saisie en flagrant délit de trahison, et la preuve de vos trahisons est entre mes mains. La contesterez-vous ? »
Au même instant, Mario déploya devant eux un papier chargé du sceau de la vctidilii, et il poursuivit :
« Regarde, Tadeo, regarde à ce cadran, où l'aiguille va marquer la vingt-quatrième heure. C'est quand elle sonnera que nous devons être livrés ici aux soldats que tu as mandés et qui t'apportent, en échange de notre sang, les vils deniers auxquels tu as taxé ta lâche perfidie. Ce sont les conventions écrites de ton marché de Judas !... Ce marché, le voici en original. Le pacha du grand empereui* n'en a que la copie, et les noms que tu signalais .i nos tyrans y sont remplacés par ceux de ces deux lâches que je vois à tes côtés, et qui ont eu la bassesse d'y souscrire. J'ai eu pitié du reste de tes fauteurs ordinaires, qui s'éloignent déjà de toi en rougissant, et dont la complicité aveugle ne
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mCrite pas d'autre sentiment. Xe talarme pas, Tadeo ! Tu n"as pas perdu les infâmes honneurs de cette négociation ; elle porte ta signature, et ton accusation pourra conserver un certain crédit si tu parviens à m'arracher avec la vie une pièce tout aussi importante, l'acte par lequel tu t'es engagé, il y a trois mois, à faire massacrer les Français dans Venise, au moment où la guerre éclatera. Cet autre marché d'assassin, le voici en original comme le dernier. Tu t'es étonné, n'est-il pas vrai, qu'une proposition si avantageuse restât sans réponse ; mais c'est que tu ne savais pas qu'elle eût passé d'abord dans mes mains, et que je l'avais dérobée à tous les j'eux, par respect pour ce titre de 'Vénitien, dont je m'enorgueillirais davantage si je n'avais pas le malheur de le partager avec toi. Il ne te reste donc pour témoin que ton honnête émissaire, le secrétaire fidèle de tes commandements, un homme de bien qui s'était fait courtier de délation et entremetteur de calomnies pour se dédommager de n'être plus bourreau, un des iniques bandits qui se travestissent en juges pour égorger le vieil André Cinci ! Celui-là, tu pourras l'attester dans la vallée des morts, si les
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abîmes du golfe daigneilt te le rendre ! »
Tadeo avait fait un mouvement de rage, mais il s'était contenu en se voyant abandonné.
« La vengence que je prétends tirer de vous, — continua Mario, — ne sera pas proportionnée à votre crime. Tadeo sera cru sans doute sur la justification de ses complices, puisqu'on a pu croire Tadeo sur quelque chose ; et personne ici n'est tenté de vous arracher à l'ennui d'une indigne et honteuse vie. Si mes bras se plongent encore dans le sang un jour de bataille, c'est parce qu'il sera noble et pur comme le mien, et qu'il ne les salira pas. Allez donc en paix, vivez, jouissez demain comme aujourd'hui de l'air et du soleil, et que le ciel fasse une large part dans sa miséricorde à ceux qui deviendront meilleurs. »
En parlant ainsi, Mario fit rentrer la clef dans la serrure, ouvrit la porte, qu'ils franchirent en se précipitant les uns sur les autres, et, à leur grand étonnement sans doute, il la referma sur eux. Minuit sonnait. Nous n'avions pas fait un pas.
a Que dites-vous, amis, — reprit Mario, — de cette bande d'aventuriers écervelés qui s'imaginent follement que je les ai
introduits dans ce vieux palais sans m'y ménager une sortie inconnue ? Il appartenait à mes pères ; j'y suis né, et je ne m'occupais qu'à en étudier les détours pendant mes heures de récréation, à l'âge où les autres écoliers s'extasient devant les marionnettes de Girolamo, ou se disputent sur la grande place une tranche de ^iicca. Je l'ai perdu d'un coup de dé, s'il m'en souvient, mais je n'avais pas joué mon secret. »
Il appuya sa main sur un ressort caché entre les refends de la boiserie gothique, et une porte invisible s'ouvrit.
L'impression que cette scène avait produite en moi enchaînait mes mouvements, comme un de ces rêves fantastiques dont le sommeil est quelquefois fasciné ; et je cherchais dans mon esprit si ce n'était pas là l'occasion de mourir que j'avais désirée tant de fois. Soit résignation, soit stupeur, le bruit des coups de crosse qui ébranlaient la porte un moment plus tard ne m'avait pas fait sortir de la méditation où j'étais absorbé, quand Mario revint subitement sur ses pas, me saisit d'une main de fer, et m'entraîna après lui dans le passage, qu'il referma de nouveau avec précaution. Je le suivis sans
résistnnce à travers de longs corridors qu'éclairait à peine devant nous la lampcde son domestique albanais. Kous descendimes des marches d'escaliers tortueux, nous en remontâmes d'autres, nous parcourûmes des espaces plus larges et plus aérés, mais toujours couverts ; nous suivîmes à plusieurs reprises des galeries autrefois somptueuses et encore chargées de noires dorures, mais depuis longtemps solitaires, et nous arrivâmes en quelques minutes de marche à une poterne basse comme un guichet, qui donnait sur un canal. J'entendis encore au loin de l'un et de l'autre côté la rame de nos amis et le cri d'avertissement des gondoliers. Je montai sur la gondole de Mario, et, sur sa demande, je lui répondis à voix basse : <i A l'auberge de la Reine d'Angleterre ! » C'était mon logement. Quand nous fûmes à l'instant de nous quitter, il se leva prés de moi à la proue de la barque, et me prit les mains avec une émotion affectueuse qui m'étonnait dans un homme de ce caractère, au moins selon l'idée que je m'en faisais jusqu'alors sur la foi de la multitude.
« Si vous ne changez pas de sentiments, — dit-il, — et que rien en effet ne vous
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retienne à Venise, où votre liberté et votre vie ne sont pas en sûreté, nous nous reverrons bientôt. Vous me trouverez avant deux mois, le propre jour de Sainte-Honorine, à la chapelle qui lui est consacrée dans l'église paroissiale de Codroïpo, quand le prêtre donnera la bénédiction de la première messe.
Il ne me faut
que vingt-quatre
heures pour préparer mon départ, qui ne peut être trop rapproché au gré de mes souhaits, — répondis-je, — et, comme l'emploi de ces deux mois dépend tout à f.ut de ma volonté, je vous jure de me trouver fidèlement au jour, à l'heure et au heu que vous désignez, pour y recevoir vos ordres suprêmes, si la mort ne porte empêchement à l'exécution de ma promesse.
— Je puis mourir aussi, — reprit Mario avec une sorte de gaieté, — mais cet accident n'annulerait pas nos engagements. Prenez ce morceau de la bûchette de coudrier que j'ai rompu à la vendila, et suivez où elle le voudra, et quelle qu'elle soit, la personne qui vous présentera l'autre. »
Ensuite il m'embrassa ; je descendis sur le perron de l'hôtel, et la gondole fila sur \c canal comme une chauve-souris.
La lumière qui descendait de mes croisées m'annonça que j'étais attendu dans ma chambre. J'y montai précipitamment, et j'éprouvai une surprise qui ne le cédait à aucune de celles de ma journée, quand j'y trouvai M. de Marsan ; non que cette heure avancée de la nuit fut indue à Venise, mais parce qu'il n'y avait aucune raison pour qu'un homme de cet âge et de cette qualité me fit une pareille visite.
u Assieds-toi, — me dit-il pendant que je balbutiais quelques mots, — et prends le temps de me répondre d'une manière calme et posée. La démarche que je fais auprès de toi, Maxime, doit t'annoncer assez que j'ai besoin de ton attention ; et, si tu rends justice à mon amitié, je pense avoir aussi quelque droit à ta sincérité. Je t'ai cru occupé ou absent, parce que j'ai l'habitude de te croire, et je sais cependant que tu n'as pas quitté Venise.
Apprends-moi sans hésiter quels motifs t'ont éloigné de ma maison. »
Je sentis que je me troublais ; je penchai ma tête sur mes mains, et je ne répondis point.
Il Ne crains-tu pas, — continua-t-il, — que j'interprète mal ton silence ? On ne c.iche à l'amitié que des secrets honteux. »
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Je tressaillis.
" Non, non, — m"écriai-je, — rien de honteux n'a flétri mon cœur ! Mais il y a une autre pudeur que celle de la vertu, et l'aveu d'une témérité absurde que j'ai dérobée à tous les yeux, et que j'aurais voulu me dérober à moi-même, peut coûter un effort pénible à ma vanité. Vous l'exigez pourtant, — continuai-jesans relever les yeux vers lui. — Prenez du moins pitié des illusions d'un insensé ! J'aimais Diana !
— Diana est assez belle pour être aimée, et il n'y a point de femme dont l'amour te soit interdit. Ta seule faute, Maxime, est d'avoir tenté d'intéresser son cœur dans ta passion sans que je fusse prévenu de tes vues. Mes rapports paternels avec toi demandaient peut-être plus de confiance, et je crois avoir assez fait pour m'en rendre digne. Cette distance qui nous sépare au jugement de la société, penses-tu que j'ai épargné quelque chose pour l'effacer?... »
Dès le commencement de cette phrase, mon courage m'était revenu. J'osai regarder M. de Marsan.
o Intéresser son cœur sans vous prévenir de mes vues !... ah ! cela pouvait mar-
river auprès d'une jeune fille que le monde aurait regardée comme mon égale, avec une femme née pour moi, et dont l.i main serait tombée dans la mienne à la joie de ses parents ! Mais loin de moi la pensée d"émouvoir un cœur que la raison des convenances ou l'orgueil des rangs peut me refuser ! Jamais ma bouche n"a inquiété Diana d'une déclaration, d'un aveu, d'un soupir, et, si elle se plaint des ennuis que lui a donnés mon amour, c'est qu'elle l'a deviné. A dire vrai, cela n'était peut-être pas difficile.
— Tu ne lui as pas dit que tu l'aimais ? Tu ne sais pas si elle aime, et si c'est toi qu'elle aime ! Oh ! si elle t'aimait ! — Écoute-moi cependant, car c'est à moi maintenant à te rendre franchise pour franchise, et je te dirai tout, comme tu m'as tout dit. N'insiste pas, j'en suis sûr ! — Diana est mon seul enfant ; je l'aime, comme mon seul enfant, de toute l'affection que le cœur d'un homme peut contenir, quoique son caractère noble et bienveillant, mais sombre et austère, m'ait procuré peu de ces douces joies dont le bonheur des pères se compose. Toute ma vie s'est passée, depuis sa naissance, à rêver pour elle un établissement honorable ;
et, malgré la médiocrité de ma fortune et rabaissement passager de ma condition, il s'en est présenté un grand nombre qui auraient fait envie aux familles les plus illustres de l'Italie. Diana les a tous repoussés. Les qualités les plus brillantes, les vertus les plus signalées, les assiduités les plus tendres, ont échoué contre l'opiniâtreté de ce caprice farouche que je ne peux m'expliquer, et qui me condamne à voir mourir en elle les espérances de ma vieillesse. Il y a là dedans, je te l'avoue, un mystère qui m'épouvante et me confond.
— Permettez, mon père, — dis-je, — et pardonnez-moi de vous interroger à mon tour, car il le faut absolument pour que je parvienne à éclaircir vos doutes et h dissiper vos inquiétudes : êtes-vous bien sûr que sa tendresse n'appartient pas secrètement à un homme qui a eu des raisons de ne point se faire connaître, ou dont vous avez peut-être vous-même rebuté les prétentions ?
— L'idée qui te frappe n'est pas tout à fait nouvelle à mon esprit, — répondit M. de Marsan d'un air soucieux ; — mais la circonstance que tu supposes ne s'est présentée qu'une fois, et si j'ai cru devoir
la dissimuler à Diana, c'était pour lui épargner un mouvement d'indignation et d'horreur qui aurait pu devenir fatal à son repos. Tu en jugeras par le nom seul de celui qui osait prétendre...
— Je n'ai pas besoin de savoir son nom, et je sens au bouillonnement de mon sang que je ne l'apprendrais pas sans danger pour l'un de nous deux ! Que diriez-vous cependant, mon noble ami, car le cœur des femmes est rempli d'énigmes impénétrables, que diriez-vous si l'indigne amant que vous avez rejeté avec tant de dédain était précisément celui qu'elle aurait clioisl ?
— Ce que je dirais ! — s'écria M. de Marsan en se levant de sa chaise avec emportement, — je dirais : « Fille indigne « de moi, sois maudite à jamais, et que la CI colère et les vengeances de Dieu s'atta- « chent à toi comme le vautour à sa proie ! « que le reste de tes jours s'écoule dans la Il solitude et dans les remords ! que le pain « quotidien de tous les hommes se change « en gravier sous tes dents !... »
Il allait continuer. J'imposai ma main sur sa bouche, et je le pressai contre moi de l'autre bras.
« Que le ciel, mon ami, intercepte cette
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horrible malédiction entre vous et Diana, et la fasse plutôt retomber sur ma tête, qui est dévouée dès l'enfance à toutes les épreuves et à toutes les misères ! Mais il parait que ma supposition était complètement dénuée de vraisemblance, et je regrette de l'avoir hasardée, puisqu'elle pouvait développer en vous une si vive irritation... 11 ne me reste qu'à savoir, — repris-je en souriant pour le distraire de plus en plus de son émotion, — quelle part vous m'avez donnée à supporter dans vos chagrins domestiques, et ce qui a pu vous résoudre à exiger d'un coeur faible, mais sans reproche, l'aveu humiliant que je vous ai fait. »
.M. de Marsan se rassit.
« Je croyais avoir remarqué que tu aimais Diana, et tu conviens que je ne me trompais pas. Je pensais qu'elle devait t'aimer ; je le pense encore, peut-être parce que je le désire, et que mon propre bonheur est intéressé dans le tien. J'attribuais ses refus au sentiment que tu lui avais inspiré; ton silence, je l'attribuais à une timidité délicate et défiante, et c'était ce vain obstacle que je me flattais de rompre d'un mot. Sois mon fils par le sang, t'aurais-je dit, comme tu l'es ou peu s'en faut, par
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l'amitié que je te porte. Voilà tout ce que je voulais. Nos affaires ne me par.iissent plus aussi avancées, mais je n'en désespère pas encore. Tu me parlais dans t;i dernière lettre d"un projet arrête de partir après-demain. Il n'y aura pas de mal si je me trompe sur les dispositions de Diana, car tes peines s'aggraveraient de la déception de nos espérances ; et, d'un autre côté, la société où tu vis d'habitude, au moins depuis que tu t'es éloigné de moi, n'est pas bonne par le temps qui court pour un jeune homme déj.T suspect au pouvoir. Viens donc diner demain, avec moi, avec Diana. Tu lui feras cet aveu que j'autorise, et duquel dépend notre avenir à tous trois. Qui sait si nous ne devons pas nous réveiller le jour suivant sous un soleil plus favorable que celui qui m'éclaire depuis quelques mois ?
— Hélas ! — répondis-je pendant qu'il prenait mon bras pour regagner sa gondole, — je n'augure pas tout à fait aussi favorablement que vous de cette démarche ; mais, si elle ne sert qu'à me convaincre de mon infortune, j'espère au moins inspirer assez d'estime et de confiance à mademoiselle de Marsan pour obtenir d'elle le secret qui vous touche, et voir se
rétablir en vous quittant la tranquillité que vous avez perdue. Quant à ma propre destinée, il y a longtemps que je n'y fonde plus d'aussi douces espérances, et que d'autres épreuves m'ont accoutumé à la résignation. Mais, quel que soit mon sort, il ne changera rien à ma reconnaissance envers vous, et le titre de fils que vous m'avez donné, je le garde pour toujours. » Je n'ai pas besoin de dire que cette nuit se passa dans d'étranges agitations ; mais l'espérance eut si peu de part à mes rêves, que j'achevais d'arrêter au point du jour tous les arrangements de mon départ pour le jour suivant, et que j'employai la matinée à les régler avec le calme impassible d'un homme dont les résolutions n'ont plus de vicissitudes à subir. J'arrivai enfin chez M. de Marsan, où tout avait un air de fête, car l'excellent vieillard ne voyait dans cette solennité d'adieux que les approches d'un heureux événement qui allait me fixer à Venise, et l'assurance de son contentement crédule éclatait dans ses regards de manière à m'enhardir à la fois et à me désespérer. Je cherchai ceux de Diana ; ils n'avaient pas change d'expression, et je me connaissais aux symptômes de l'amour, car
j'avais été aimé. Il n'est pas d'être bien des fois malheureux pour savoir lire dans le cœur d'une femme, et la plus habile ne m'aurait pas trompé sur ses impressions secrètes ; mais l'antipathie ingénue de Diana avait quelque chose de plus cruel, je ne sais quoi d'accablant et de froid qui me pesait sur le sein comme du plomb. On me plaça cependant auprès d'elle à table. Je frissonnai d'une émotion mêlée de crainte, et je ne la regardai plus.
l.es convives étaient nombreux. La conversation fut longtemps ce qu'elle est à Venise, ce qu'elle est partout, un frivole échange de nouvelles sans importance. Le vin de Chypre l'anima.
<c Qu'est-ce donc, — dit un des signori, — que cette nouvelle tentative qui a failli troubler hier la tranquillité de la ville ? On dit que la garnison et les sbires ont été .sur pied toute la nuit.
— Eh quoi ! — répondit un autre, ne le savez- vous pas? — Un complot d'aventuriers, pour la plupart étrangers, qui se proposaient d'égorger les Français et de changer le gouvernement.
— En vérité, — interrompit M. de .Marsan, — il n'y a qu'à les laisser faire :
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leur sagesse est éprouvée, et les nations ne peuvent pas choisir de plus dignes législateurs ! Cette ivresse des peuples durera-t-elle encore longtemps ?
— Heureusement, — reprit le second, — cela est si misérable qu'une poignée de soldats a suffi pour les disperser, et le bruit de leur conspiration ne parviendra peut-être pas à la Judecque.
— Mais que veulent-ils encore, les malheureux? Leur projet échoué ne pourrait-il pas servir de prétexte à quelque nouvelle persécution contre les serviteurs de la vieille dynastie française ?
— Nullement! il ne s'agissait que de Venise et de sa république. Savez-vous que, s'ils avaient réussi, nous vivrions aujourd'hui sous le gracieux gouvernement de Mario Cinci, doge de Venise ?
— Mario Cinci ! — dirent tous les assistants.
— Mario Cinci ! — répéta M. de Marsan, le poing fermé sur le manche de son couteau.
— C'est le Dieu de la populace, — ajouta un vieillard, — et cela fait trembler pour l'avenir !
— Rassurez-vous, au nom du ciel '.
les bandits s'étaient assurés de pré
si prudentes, qu'on n'a pas pu en arrêter un seul ; mais on sait par des rapports certains que Mario ne se trouvait point parmi eux; car il se commet rarement aux dangers qu'il fait courir à ces misérables, dont la vie n'est dans ses mains qu'un jouet de peu de valeur. Il se renferme, pendant qu'on agit sur lui, dans sa Torre ÛiCiiladilla du Tagliamente, à la grande épouvante des voyageurs, pour s'y livrer sans doute à la fabrication de la fausse monnaie et des poisons, comme toute sa famille de parricides.
— Malédiction ! — m"écriai-je en me levant, — tout cela est horriblement faux ! duiconque vous l'a dit est un calomniateur infâme plus coupable que l'assassin mercenaire qui vend à la haine des lâches son âme et son stylet ! Le projet de ces horribles vêpres vénitiennes dont vous parlez, c'est Mario Cinci qui l'a déjoué, ce sont ses ennemis qui l'avaient conçu. Il n'en a pas coûté de grands efforts aux soldats pour dissiper les conspirateurs, car personne n'ignore maintenant qu'ils ont parcouru un palais désert, et, comme ils sont Français, je vous jure que le bruit de leurs pas répété par un écho n'était pas capable de les épouvanter.
Le gouverneur de Venise, que j'ai visité ce matin pour le prévenir de mon départ, ne voit dans ce prétendu complot que ce qui était réellement, la basse spéculation de quelques espions, qui se flattaient d'attirer sur eux des faveurs et des récompenses, la prime du mensonge et l'aumône honteuse de la police, en supposant des crimes pour faire valoir des services. Ceci est la vérité, messieurs. — Quant à Mario Cinci, je ne sais quels torts de sa jeunesse ont pu attirer sur lui la réprobation universelle ; mais j'avoue que je ne crois pas aux folles haines de la multitude, et que je ne crois guère davantage aux aveugles colères de la fatalité. Tout ce que je connais de lui me l'a montré comme le plus généreux des hommes.
L'injustice de l'opinion qui le poursuit le grandit encore à mes yeux, et je dois vous prévenir, messieurs, au moment de vous quitter pour toujours, que cette conversation ne se prolongerait pas sans porter mon cœur à des mouvements que je voudrais éviter. La cause de Mario Cinci est la mienne ; et quel ami subirait sans transport et sans vengeance les injures faites à un ami absent? Vénitiens, je vous le demande !
— Ton ami? — dit M. de Marsan. — Connaissais-tu Mario?
— Je ne l'ai vu qu'une fois; sa voix n'a pas frappé mon oreille pendant cinq minutes, mais je suis plus prompt à me saisir d'une affection, et mes affections ne se démentent jamais.
— Je ne t'avais j.iniais vu cette exaltation, — continua-t-il en se rapprochant de moi ; car la conversation générale avait fini, et les invités s'étaient distribués deux à deux dans la grande salle, sans témoigner l'envie de s'entretenir davantage. — Et cependant je ne peux te savoir mauvais gré, — aujouta M. de Marsan, — des erreurs d'un cœur follement affectueux, qui prend part sans réflexion à la querelle des absents. L'expérience t'apprendra trop tôt qu'il ne se faut pas fier à des apparences imposantes dans le jugement qu'on porte du premier venu, quand il aurait, comme Mario, la taille d'Antée, qui lutta contre Hercule, mais qui ne reprenait de force qu'en embrassant la boue dont il était sorti. L'imagination dupe le cœur. Je ne t'en parlerai donc pas, quoique cette explosion passionnée ait cruellement tourmenté le mien. Il est question d'autre chose entre nous, et l'intérêt si vif que
Diana te témoigne aujourd'hui semble m'annoncer que jamais l'occasion n'a été plus favorable et mes prévisions plus justes. Accompagne-la chez elle, et songe que j'attends mon arrêt du tien ! »
En effet, et je l'avouerai, je m'en étais à peine aperçu tant je me croyais désintéressé dans cette espérance. Diana, qui avait quitté sa place aussitôt que moi, venait de lier sa main à ma main, et, autant que j'en pouvais juger sans l'avoir revue, sa tète se penchait vers mon épaule, presque de manière à la toucher. Je me retournai vers elle, et je vis qu'elle était pâle. Je pressai cette main qui tremblait; je reconduisis Diana, et je la fis asseoir, plus disposé à la quitter qu'à la troubler d'une émotion inutile. J'allais m'éloigner quand elle me retint. Je m'assis. Kous gardâmes quelque temps le silence; mais ses doigts, que tant de fois j'aurais voulu presser au prix de ma vie, s'étaient unis plus étroitement aux miens; ils étaient humides et tiédes. Elle palpitait d'une émotion que je ne comprenais pas ; je ne savais si c'était là un sujet de joie ou de désespoir, et cela dura plusieurs minutes, ces longues minutes que vous savez, et que durent les troubles et les inquié-
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tudes de l'amour. Klle parla enfin.
0 Maxime, — dit-elle, — combien je vous aime !
— Prenez garde ! — m'écriai-je, — les mots que vous avez prononcés là sont affreux pour moi, si vous n'en prévoyez pas les conséquences. Vous ne savez peutêtre pas, Diana, que je viens vous demander votre main, parce que votre père me l'avait promise!... »
Elle se leva, marcha, passa devant moi les bras croisés, le front penché, le sein haletant. Elle s'arrêta ; elle appuya ses mains sur mes épaules, les croisa derrière mon cou, et me dit d'une voix qui s'éteignait sur ma joue : « Pauvre Maxime ! l'ami de Mario Cinci ne savait donc pas son secret quand il le défendait tout à l'heure?... »
Je ne répondis point : un voile je déchirait devant mes yeux ; mais je ne devinais pas tout.
■I Pourquoi, sans cela, — continua-telle, — aurais-je insulté à ta tendresse de bon et digne jeune homme? Ah! cela serait odieux si l'on n'avait pas aimé ! mais je l'aimais, vois-tu!... mais il était mon àme et ma vie ! il en disposait à jamais et ton amour me remplit de douleur en
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s'égarant vers moi, qui ne pouvais le payer de retour. Le caractère et l'aspect que je me fis pour te rebuter doivent me rendre haïssable. Je m"en flattais amèrement, parce qu"il fallait pour ton bonheur que je fusse haie de toi, et comprends ce qu"il m'en coûtait, à moi, Maxime, qui t'aimai du premier jour comme un frère, et qui t'aurais donné volontiers tout un cœur si j'en avais deux ! Me pardonnerastu ? ..
Je restai quelque temps sans parler et sans voir; ensuite je la regardai.
Elle pleurait. Je baisai ses bras palpipitants, et puis ses joues, ses yeux humectés de larmes, et je mêlai mes larmes aux siennes.
« Vous aimez Mario, Diana ! c'est un digne choix ! Que le ciel vous favorise !
— Je l'aime, dis-tu !... — reprit-elle avec force. — Mon existence est plus complète que tu ne le crois : je suis sa femme!...
— Sa femme ! Et votre père, mademoiselle, avez-vous pensé à lui?... »
Elle abaissa ses paupières, comme si elle avait été honteuse de me laisser lire dans son âme.
« Mon père!... mon excellent père'...
Sb MADEMOISELLE DE MARSAN
Oh ! qu'aux dépens de mes jours la nature prolonge les siens ! qu'aux dépens de mon bonheur, elle les embellisse !... Mais, quand Mario prosterné devant lui cherchait à vaincre son cœur : — Votre femme ! — dit mon père ; — j'aimerais mieux qu'elle fut morte! — Il l'a dit. Mon père m'aura morte comme il l'a souhaité, et Mario m'emmènera vivante.
— Votre raison se trouble, Diana!...
Que dites-vous?
— Ce que je dis, l'avenir l'expliquera ; mais n'accusez pas ma volonté, elle ne m'appartient plus. Conservez-moi un souvenir, un souvenir rigoureux si vous le voulez, pourvu qu'un peu d'amitié, cher Maxime, en adoucisse la sévérité... Et, si ma vie vous intéresse encore, ne craignez pas que j'en dispose sans votre aveu. — Maintenant l'heure s'approche où il faut... Êtes-vous prête, Anna?... »
Sa femme de chambre entra et vint se placer à côté d'elle.
Il Mon père vous attend, Maxime ; allez lui dire que vous m'accompagnez à ma gondole. »
Il n'y avait qu'une porte à ouvrir. Il m'attendait, les yeux fixes et ardents d'impatience ; je tombai à ses pieds.
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« Au nom du bonheur de Diana et du votre, mon ami, revenez sur vos injustes préventions contre le noble Mario Cinci! C'est répoux que vous devez à Diana pour sauver sa vie...
— Mario Cinci ! — cria le vieillard en me repoussant avec dureté... — Qu'elle l'épouse et qu'elle meure!... Une parricide de plus dans la famille des Cinci !.. Béatrice et Diana!... »
Il marchait précipitamment et il m'entrainait sur ses pas, parce que mes mains s'étaient attachées à ses genoux.
Il s'arrêta en me disant : « Va-t'en, traître!... Et ensuite il me regarda en pitié. — Va-t'en, — dit-il plus doucement en passant ses deux mains sous mes bras pour m'aider à me relever, — va-t'en, pauvre enfant, et que je n'entende plus parler de tout ce que j'ai aimé, car le reste de mes vieux jours a besoin de solitude et de repos. »
Je me retrouvai près de Diana, je lui otTris la main sans prononcer un mot, et elle ne m'interrogea pas, car j'avais laissé la porte entr'ouverte, dans le trouble de ma démarche, et il était impossible qu'elle r.'eûl pas entendu.
Quand je la quittai à sa gondole, j'ap-
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prochai ses doigts de mes lèvres : elle les retira et se jeta dans mes bras. L'n moment après, j'étais seul.
Je suivis longtemps du regard la gondole de Diana entre toutes les autres, et je l.i reconnaissais de loin, parce qu'elle était ce jour-là, contre l'usage, marquée d'un nœud flottant de rubans cramoisis.
)e me présentai inutilement le même soir chez M. de Marsan. Sa maison était interdite à tout le monde.
Au lever du soleil, par un jour triste et froid de janvier 1S09, le petit bâtiment qui me conduisait à Trieste déboucha des lagunes dans la grande mer, qui était haute et houleuse, car la nuit avait été fort mauvaise. Notre patron héla quelque;* barques de mariniers, qui paraissaient occupés à relever sur la pointe d'un ilôt une gondole échouée.
<i Quelqu'un a-t-il péri ? — s'écria-t-on de notre bord...
— Selon toute apparence, — répondit le maître; — mais il est probable que les cadavres ont été emportés par la lame, puisqu'on ne les a pas trouvés sur les accores. Cette gondole sans chiffre et sans nom ne se distinguait d'ailleurs des autres que par ce chiffon de rubans. »
IKS CARBON ARI 59
Jo m'en saisis, je l'attachai à ma cliemist, et je défaillis. Je fus longtemps à revenir à moi.
l.e lendemain j'étais à Trieste.