LE T U N G E N D - B U N D
Ce que je redoute le plus dans mes frivoles compositions, c'est de passer pour avoir la prétention d'inventer, et la raison en est toute simple : ce n'est pas du tout mon talent, et je m'en aperçois aussi bien que personne quand je suis obligé de travailler d'imagination. Quant à mes souvenir~. '' -l'-jn •■^' ri<: de même. Ils peuvent
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être plus ou moins romanesques dans Taspect, plus ou moins emphatiques dans l'expression, tenir de l'hyperbole par la parole et du drame par l'arrangement ; mais c'est la faute de mon organisation, et non pas celle de ma sincérité. Je ne saurais trop répéter qu'il faut s'en prendre au malheur de l'artiste, qui voit noir, qui voit jaune, qui voit vert, qui voit le ciel plomb, la mer ardoise, la verdure velours, et qui copie ce qu'il voit. Ce n'est pas « bien écrire » qui est le plus heau de tous les dons de la nature, comme l'a dit Pope; c'est « bien voir », et je ne m'en suis jamais flatté. Du reste, il ne faut pas s'en rapporter au lecteur insouciant, quoique ingénieux et sensible, qui vous dit du coin de son feu : voici du vrai, du vraisemblable, et du faux, en parlant d'un événement éloigné ou d'une époque d'exception, qu'il aurait vue autrement luimême à vingt-cinq ans, avec l'intérêt de sa vie et les passions de son âge. Au commencement de 1809, les hommes de ma façon n'étaient pas des spectateurs à moitié endormis sur des banquettes, qui regardent froidement la pièce en clignant de l'œil jusqu'à la chute du rideau.
C'étaient, et le malheur en est à la néces-
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site des temps et des caractères, ou des acteurs très préoccupés de leur importance dramatique, ou des comédiens très habiles à calculer les chances de la recette. Les acteurs que j'aimais ont disparu ; les comédiens sont là : Ptauditf, cives !
Jamais je n'ai été moins intéressé à cette explication qu'à la tête de ce chapitre dont mon pauvre barbet noir, l'honnête Puck, pourrait vous rendre aussi bon compte que moi, s'il avait joint à ses dignes facultés de chien celle d'exprimer la pensée, et surtout s'il n'était pas mort trois ans après sur mon oreiller, dans un petit bourg du Valais. Pauvre Puck, que j'ai appelé dix ans mon dernier ami avant de trouver un homme qui méritât de le remplacer dans mon cœur !... Je vous réponds que la plus grande preuve des justes vengeances de Dieu contre notre folle espèce, c'est la brièveté de la vie du chien. Il ne faut aimer que lorsqu'on est vieux : on a moins à regretter quand on s'en va.
Mais ce n'était pas cela que je voulais dire; c'est que cet épisode n'est guère plus attrayant que ce que vous venez de lire jusqu'ici. Ce sont des faits assez vulgaires qui ne lient les deux
de ma trilogie que par des rapports peu visibles, mais fort essentiels, et qui ne manqueraient pas d'un certain mérite d'artifice et de combinaison s'il y avait de l'artifice et de la combinaison dans ce que j'écris. Il n'y sera plus question de mon amour extravagant dont vous savez que l'issue n'a pas été heureuse. Les personnages avec lesquels vous aviez fait connaissance n'y reparaîtront pas, et vous en verrez d'autres que vous connaissez tout au plus de nom, mais dont le portrait n'est pas indigne de l'histoire, qui ne leur a jusqu'ici accordé que de courtes et froides notices peu satisfaisantes pour un esprit curieux. C'est dans cette galerie que je vous introduis, et je n'y ferai que l'office d'un cicérone exact ; le rôle fort insignifiant auquel j'ai été réduit parmi eux ne me permet pas d'autre emploi.
La seule particularité de mon premier récit qu'il soit essentiel de vous rappeler maintenant, c'est que j'avais lieu de croire, en arrivant à Trieste, que Diana de Slarsan était morte victime d'un naufrage ou d'un suicide. Un billet noué d'un ruban cramoisi comme celui de sa gondole, et que le patron me remit au débarquement, me tira de cette cruelle angoisse : il n'était
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point signé, et je ne connaissais point l'écriture de Diana ; mais il ne pouvait venir que d'elle. J'en rapporterai sans peine les propres expressions, car on doit imaginer que je ne l'ai pas perdu : « Ne " vous alarmez pas, Maxime, des bruits •I qui pourront vous parvenir, un cœur « que vous avez pénétré de reconnaissance <! et d'amitié palpite encore pour vous. « Un cœur! il fallait dire deux. On 'c vous engage à n'oublier ni le rendezvous, ni l'église, ni le signal, et je sens que je suis intéressée aussi à l'accomplissement de votre promesse " par un sincère désir de vous revoir. » Tout s'expliquait ainsi. Le rendez-vous dont il m'était parlé, c'était certainement celui qui devait me réunir à Mario Cinci dans l'église de Codroipo, à la chapelle de Sainte-Honorine. Mes inquiétudes s'évanouirent, et je ne songeai plus qu'à me reposer des agitations passées dans les douces émotions de l'étude, qui devenait déjà le premier de mes plaisirs.
Cela n'était pas facile à Trieste, où le parti allemand et le parti de la conquête divisaient tous les esprits et toutes les conversations; mais, par un hasard qui . uit la peine d'être remarqué, l'émigration
franvaise n'y ctait pas suspecte. Les hommes de cette classe qu'un heureux choix avait fixés dans ces contrées charmantes s'y naturahsaient si facilement, qu'on oubliait de jour en jour leurs titres d'origine en les voyant se livrer à d'utiles et laborieuses industries. Un de nos plus brillants marquis y avait fondé une vaste maison de commerce dont la réputation est européenne. La meilleure auberge du pays était tenue par un chanoine, l'aimable et savant Maurice-Trophime Reyre.
et il en était à peu prés de même pour tout le reste. Les opinions s'étaient identifiées comme les mœurs, suivant les positions et les caractères; mais les séductions de la gloire ont tant d'empire sur notre vanité nationale, que le parti de Bonaparte dominait un peu. Il faut l'avoir vu pour le croire. Ainsi, je le répète, il n'y avait point de prévention exclusive contre les Français, parce qu'il n'y avait point de simultanéité entre eux ; chacun comptait les siens.
J'arrivais déjà dans mes moments lucides à cet âge d'éclectisme qui est celui de la raison ; mais les moments lucides étaient rares dans ma vie de jeune homme, et le