‹ Inès de las Sierras; Mademoiselle de MarsanChapitre 12 sur 14 · LA T O R R E M A L A D F. T T A I 6 I · texte numérisé non relu

LA T O R R E M A L A D F. T T A I 6 I

ne mourra pas!... J'ai bien dit qu'elle ne pouvait pas mourir ! Grâces te soient rendues, Onorina ! Pauvre Onorina, que le ciel te protùge ! Mon Dieu, pardonnezmoi ! — Sainte Honorine, priez pour nous !...

— Qjie dis-tu, mon ami? Le désespoir trouble ta raison ! Ta tète s'égare ! calmetoi!...

— Sainte-Honorine, priez pour nous!

Diana ne mourra pas ! Voilà de l'eau, du feu, des vases, — et de la lazagne. »

Ce qui suivit immédiatement n'a pas besoin d'être raconté. Kotre étonnement religieux et reconnaissant, nos élans d'amour pour la Providence un instant méconnue, qui nous envoyait ce bienfait miraculeux ; notre empressement à secourir Diana, nos précautions pour la ramener à la vie par des transitions habilement ménagées et qui n'eussent rien de dangereux, tout cela se comprend bien mieux que cela ne pourrait jamais s'écrire. — Au bout d'une heure son pouls battait avec lenteur, mais avec régularité ; le sang, ranimé dans ses veines, était remonté à ses lèvres p.iles : sa bouche respirait, son cœur palpitait sous ma main, ses yeux s'ouvrirent; elle les promena vaguement

>EMOISELLE DE MARSA"

sur toute l'enceinte, les arrêta un

sur moi sans montrer de surprise, et les

referma en soupirant.

Je ne devinais que trop ce qu'elle avait cherché, et je tremblais de deviner ce qu'elle avait compris.

Nos soins se continuèrent autant qu'il le fallait pour nous rassurer sur son existence, et nous oubliâmes alors quelles faibles espérances nous restaient d'entretenir ce souffle fugitif que nous venions de ranimer. L'àme de l'homme se laisse relever dans les circonstances les plus extrêmes par de si trompeuses joies ! Elle a si grand besoin de croire à un lendemain, de se ressaisir d'une illusion, et c'est cela qui fait vivre !

Diana, depuis sa résurrection, avait paru cependant incapable d'articuler une parole. Son regard fixe et morne, qui s'était à demi dégagé des ténèbres de la mort sans perdre cette expression, n'avait pas même réfléchi une pensée, une émotion intérieure. Une seule fois elle pressa ma main en détournant sa bouche des aliments dont elle ne sentait plus le besoin, ferma les yeux de nouveau, mais sans témoigner de douleur, et puis elle s'endormit.

Après avoir regarni le foyer et renouvelé les flambeaux, nous cédâmes aussi au sommeil ; il dura longtemps.

Je m'éveillai le premier, et il le fallait, car tout allait s'éteindre. Diana reposait dans un calme profond et qui paraissait doux. Je m'en approchai autant que cela était nécessaire pour entendre sa respiration et sentir la tiédeur de son haleine. Je plaçai ensuite à sa portée, sur un petit meuble éclairé par deux lumières, ce qui restait de lazagne, et, muni de ma lanterne, je regagnai en silence l'escalier du balcon. Je ne pouvais m'imaginer qu'on n'eût fait aucune démarche pour nous retrouver, et je croyais seulement que les perquisitions ne fussent arrêtées à cette galerie étroite où il n'était effectivement pas naturel de chercher un passage.

Rien ne répondit à mes conjectures. Il n'y avait point de changement : on n'était pas venu.

Le soleil avait déjà passé la point du ciel qu'il occupe à midi. La journée de la veille, dont nous n'avions vu que l'aube, devait avoir été belle. La fonte de neiges continuait. Le Tagliamente inondait ses rivages; il remontait en vagues blanches et retombait en vapeur contre le pied du

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rocher. La campagne qui nous séparai:

de Saint-Veit disparaissait tout entière sous un lac immense au milieu duquel sa tour se dressait comme un mât immobile. Je pensai que M. Fabricius n'avait pas pu se mettre en chemin.

Solbioski ne s'informa pas des motifs de mon absence, je ne lui en parlai point. 11 avait le temps d'apprendre que notre espoir le mieux fondé s'était évanoui.

Il Malheur, malheur! — dit-il en s'asseyant sur sa couche. — I.a nuit t'a-t-elle porté conseil, comme tu l'espérais?

— Elle m'a conseillé, mon ami, de ne compter que sur nous. La trappe de ce cabinet ne peut s'ouvrir, et, si elle cédait sous nos efforts, elle nous laisserait une nouvelle difficulté à vaincre, car l'ouvrage de maçonnerie qui pèse sur elle cache dans sa construction quelque artifice que nous ne pouvons pénétrer. — Le chemin le plus court, c'est le plus long. — Il faut regravir cet escalier de désespoir, et pour cela il faut une échelle que nous aurons bientôt fabriquée. Il y a dans les dossiers de ces fauteuils que noui avons remarqués en entrant, il y a dans leurs traverses des montants et des échelons qui n'ont besoin que d'être ajustés assez

solidement pour nous porter tour à tour. Les instruments que Mario a recueillis en désordre dans les coins du bûcher, pour le service de son foyer, suffisent à ce travail, auquel suffiraient la pointe et le tranchant de mon poignard, le superflu de la ficelle qui soutient notre lanterne et peut-être nos bras seuls ! Quant à la trappe, nous la soulèverons sans peine.

J'ai observé qu'un des barreaux du balcon ne demandait qu'un effort pour être déchassé de sa soudure, et un trait de cette petite scie à main qui est pendue à la cheminée réduira notre échelle à la proportion nécessaire pour nous élever jusqu'à la porte rebelle qui n'a résisté à nos efforts que parce que nous l'attaquions de trop bas. Du courage seulement, car il n'y a point de temps à perdre.

— En effet, — dit-il, — cette ressource est la dernière, l'unique ressource qui nous reste, si le Tagliamente est débordé... »

Ensuite il s'assit sur son lit, essuya son front, pâlit et me dit : « J'ai faim.

— Ces premières irritations du besoin restent longtemps sans se renouveler quand on les a vaincues la première fois ; c'est une grâce d'état pour les prisonniers et les acteurs des guerres civiles. Pense

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que dans quelques heures nous pouvons être délivrés. »

Et je me hâtai de distribuer entre nou? les différentes parties de notre travail.

Oh! ce travail fut bien long! Nous étions également inexpérimentés à la besogne, et la rigueur de notre apprentissage s'augmentait de notre affaiblissement toujours croissant. Indépendamment des distractions nécessaires que nous donnaient de temps en temps les légers repas de Diana, dont j'avais divisé en très petites portions la lazagne presque épuisée, nous étions pris alternativement de langueurs et de défaillances qui faisaient tomber nos outils de nos mains.

Nous en vînmes enfin à bout, s'il est permis de regarder comme un ouvrage terminé les objets informes et grossiers que nous avions si peu solidement éb.uichés. Nous nous trouvâmes heureux cependant.

Après cela, nous disposâmes tout dans l'appartement pour le temps que devait, selon nous, durer notre absence, et nous gagnâmes le balcon avec des difficultés que multipliaient à chaque p.-is les embarras de notre équipage.

Qui le croirait? l.es heures qui avaient

paru si longues à mon impatience étaient plus nombreuses encore que je ne l'aurais pensé. L'ouverture de la plate-forme était éclairée par le jour, par un jour nouveau, par le soleil du troisième midi. Je m'étonnai d'avoir tant souffert et d'avoir mesuré si mal la longueur de mes souffrances. La douleur marche vite.

Solbioski se hâta de courir au balcon.

Je n'avais plus rien à y apprendre et je m'arrêtai derrière lui.

« Le Tagliamente est débordé, — dit-il en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.

— Qu'importent le Tagliamente et ses débordements! — répondis-je. — Nous allons au donjon et non au nvage ! »

Kt alors je tentai d'ébranler le barreau que j'avais senti vaciller, que j'aurais probablement détaché la veille si je l'avais voulu. Il résista. Mon sang se figea dans mes veines; car, sans le secours d'un levier, tous les autres préparatifs de notre entreprise devenaient inutiles. Comme j'en cherchais un qui fût plus mal affermi, comme je le cherchais sans le trouver, et sans faire connaître à Solbioski le sujet de mon inquiétude, un corps long, dur et arrondi roula sous mes pieds ; c'était un

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barreau qui était tombé de lui-même aux secousses de l'orage ou à la suite des dégradations du temps. Je m'en emparai et je le traînai après moi de degré en degré, parce qu'il était lourd. Nous montâmes lentement à pas tardifs, à stations multipliées; car le courage nous manquait, même pour nous délivrer. Kous nous reposâmes un moment au-dessous des degrés qui aboutissaient à l'escalier .i vis, pour scier notre échelle à la hauteur de la trappe. Nous laissâmes le reste, qui en était la plus longue partie, sur le terre-plein de la dernière muraille, et nous arrivâmes au sommet.

Nous nous assîmes encore, nous nous embrassâmes ; nous échangeâmes quelques paroles d'encouragement : nous en avions besoin.

Enfin, le dos tourné à une paroi d'où notre levier pouvait agir dans tous les sens avec facilité, nous nous affermimcs de commun sur les bâtons de notre courte échelette, que nous avions eu soin de choisir robustes et solides, parmi les mieux enclavés dans leurs mortaises. Nous courbâmes nos épaules sous la porte de fer qui nous séparait du ciel et de la vie et, introduisant peu à peu la pointe de

TORRE mal;

notre barre aiguë au point où les rebords de la trappe s'appuyaient mal hermétiquement sur son cadre, nous fîmes peser à son extrémité opposée Teffort de nos quatre mains réunies, avec le peu de vigueur que nous prêtait Tespcrance ou le désespoir.

Les charnières crièrent comme la première fois ; la trappe bâilla et s'ouvrit à laisser passer un homme ; la pleine lumière du matin pénétra dans la tour par gerbes éblouissantes, avec l'air pur et vif de cette région élevée.

.. Kous sommes s.-iuvés ! — m'écriai-je. — Un moment encore, et nous sommes sauvés ! »

Au même instant, toutes les pierres qui entouraient la trappe, ébranlées par son mouvement, se précipitèrent sur elle avec un épouvantable fracas; elle retomba comme la foudre, et nous chassa violemment au loin sur les dalles.

" Nous ne sommes pas sauvés, — répondit Solbioski en m'entourant de ses bras; — je te l'avais bien dit : nous sommes perdus ! "

Nous restâmes quelque temps en silence au bruit des ruines qui continuaient à s'amasser sur notre tête, car l'ébranlement

s'ctait communiqué aux parties les plus chancelantes du parapet du côté où il s'inclinait sur le front penchant du donjon, et les pierres qui le couronnaient tombaient et roulaient toujours.

Je pensai, sans le craindre, qu'il allait crouler tout entier et nous anéantir. — Mais le bruit cessa enfin, pendant que les profondeurs du bâtiment le répétaient encore dans leurs échos. La tour vibra un moment comme un peuplier dont le tonnerre a frappé la cime, ou comme un pendule chassé par le doigt qui rétrécit peu à peu l'arc de ses oscillations. Et puis tout fut muet et immobile.

Notre lanterne, heureusement close, n'avait pas été éteinte par la commotion. Je la repris avec une apparence de sécurité sur laquelle j'avais peine à me faire illusion à moi-même, et saisissant la main de Solbioski :

« Viens, — lui dis-je, — rien n'est désespéré encore. Cette catastrophe se sera fiiit ressentir jusque dans la cour du château, où des fragments des murailles seront tombés du sommet. Leur direction naturelle est de ce côté. L'accident qui nous accable fera deviner nos efforts, notre position, nos dangers. Sois assuré

qu'au moment où je te parle a trappe inférieure est ouverte. Viens, au nom du ciel qui ne nous abandonnera pas ! »

Solbioski arrêta sur moi un regard où se confondaient une incrédulité douloureuse et une triste dérision.

Je détournai les yeux, et je l'entrainai sur mes pas dans l'escalier tournant.

Nous descendimes sans nous parler.

Notre échelle s'ajusta facilement à la première muraille, malgré la diminution que nous lui avions fait subir pour en soustraire l'èchelette que nous venions de laisser au sommet. A la seconde coupure de l'escalier direct, elle se trouva beaucoup trop courte. C'était un inconvénient facile à prévoir, si nous avions prévu que nous devions revenir. Je n'y avais pas pensé. Nous eûmes peine à y atteindre, en nous suspendant à nos mains affaiblies et tremblantes, après de longues et timides précautions. Enfin nous arrivâmes, comme à un lieu de refuge, au balcon inaccessible du Tagliamente.

11 était nuit. La lune, épaissement voilée, ne jetait qu'une faible clarté sur le torrent, mais il se rapprochait visiblement de son lit ; le vent de Bora qui soufflait avait refroidi la température, et

tari pour quelques jours l'urne des débordements. Les nuées rapides et sifflantes fouettaient autour de nous un givri; piquant. J'osai m'en réjouir avec toute l'expansion qui me restait pour exprimer un sentiment d'espérance.

« II fait froid, — dis-je ; — les neiges ne fondront plus ; le Tagliamente s'éloigne ; la grève est libre. Si le docteur Fabricius n'est pas arrivé aujourd'hui à la Tonc Maliidella, il y arrivera certainement demain.

— Et qu'importe à notre salut qu'il y arrive demain ? » dit Solbioski en s'évanouissant dans mes bras.

Je fis d'abord des efforts impuissants pour le rappeler à la vie, qui paraissait l'avoir tout à fait quitté. Enfin il se ranima de lui-même un instant, et un instant après défaillit de nouveau. Peu à peu ces deux états devinrent alternatifs et mesurés par des périodes presque égales, je compris que le même symptôme menaçait de m'atteindre à mon tour, et qu'il était temps d'arriver à l'appartement encore si éloigné de Diana. J'en calculai la distance avec épouvante. La lumière était d'ailleurs près de sa fin, car je n'avais pas imaginé le matin qu'il fût

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nécessaire de me prècautionner pour le retour dont je n'aurais pas même compris la possibilité. Des études physiologiques, faites d'ailleurs avec assez de soin sous des maîtres illustres, ne m'avaient laissé, cliose étrange, aucune notion positive sur le temps pendant lequel l'homme peut se passer d'aliments. Je m'étonnais de vivre encore.

Hélas ! il m'est f;icile de vous épargner les détails de cet interminable trajet ; mais j'essayerais inutilement de vous soustraire à la douleur de les deviner. Vous vous rappelez ce corridor étranglé qui paraissait plutôt avoir été pratiqué pour des couleuvres que pour des hommes. Vous vous rappelez ce puits étroit et profond, antre spiral qui ne promettait qu'un tombeau.

C'est là que vous suivrez sans moi de la pensée deux mourants qui se traînent à lentes reprises à travers des espaces presque impénétrables à l'agilité, à la force et à la patience. Combien cela dura, qui pourrait le dire? Combien de fois, accablés d'une fatigue sans but et sans espérance, nous répétâmes-nous : « C'est assez. Il est aussi bon de mourir ici ! » — Combien de fois, ranimes par je ne sais quelle vigueur de l'âme que donne

l'iimour de la vie, redoublàmes-nous d'efforts pour atteindre inutilement le seuil d'un autre sépulcre ! Nous étions parvenus, tantôt marchant, tantôt rampant, à la chambre de la morte, quand notre lumière jeta subitement un éclat plus vif, s'éteignit.

<i Sommes-nous arrivés? — me dit Solbioski en se couchant sur le rocher. — Pourquoi ne vois-je plus rien.

— Nous ne sommes pas arrivés, — répondis-je, — et nous n'avons plus de feu ; mais la seconde portière sera facile à trouver, si je ne me trompe, en suivant de la main le tour des murailles. Attendsmoi, mon frère, attends-moi. »

Je me glissai alors en chancelant le long des froides parois, me reposant de temps à autre sur mes genoux pour reprendre haleine.

Un meuble en saillie me détourna.

Incapable de le suivre dans toute sa longueur sans être appuyé, j'étendis mes mains pour retrouver le mur, qui ne pouvait pas être éloigné ; je le cherchais sans y atteindre. Une idée horrible traversa mon esprit; le pied me manqua, et je tombai sur le cadavre.

« Est-ce là ? — cria Solbioski ; — as-tu

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: issé retomber la portière? Pourquoi ne ois-je pas?

— Ce n'est pas encore ici, — répondis-je en grelottant de terreur; — attends-moi, loseph, attends-moi. n

Je repris mon affreuse route dans cette -jouvantable obscurité, dont aucune des : .lits de la terre ne peut donner ridée. .\rrés bien du temps, la portière céda ous mes doigts; je la tirai brusquement, lous les feux étaient éteints.

■ Pourquoi as-tu fermé la ponière sur moi? — dit Solbioski. — Tu es arrivé et ■ j ne vois pas. Hélas ! m'abandonnes-tu ? > Je ne prononçai pas une parole. Une :.ânute de délai pouvait achever de nous -rdrc. Je me dirigeai vers le foyer en :-ie soutenant à droite et à gauche sur les .ouches où nous avions reposé le second jour; je le fouillai de mes mains.

« O bonheur! — m'écriai-je avec une sorte d'extase; — encore, encore cela!...

— La trappe est-elle ouverte? — ■ reprit Solbioski. — La trappe est ouverte !

-Maxime, ne m'abandonne pas !

— Une étincelle, mon ami, une étincelle et des charbons ! "

Ht la chambre s'éclaira.

Je crus retourner à la vie; je conduisis

ly'^ MADEMOISELLE n F. M A R S A N

OU plutôt je traînai sur son lit mon pauvre Joseph, dont l'agonie était plus hâtive que la mienne.

J'allai ensuite à Diana ; ses yeux étaient ouverts et fixes comme à l'ordinaire, mais plus brillants, plus ardents, plus météoriques ; son teint était enflammé, son pouls battait avec désordre et précipitation.

<i A-t-elle tout mangé ? — dit Solbioski en se soulevant péniblement sur ses mains.

— Oui, — lui répondis-je, — tout mangé! mais la fièvre préserve de la faim : le peuple dit qu'elle nourrit. »

Il se laissa retomber.

Je voulais tenter un dernier moyen de frapper l'attention des habitants du château, — s'il lui en restait encore.

Mais je craignais qu'il ne produisit sur Diana, réveillée à l'improviste, une émotion mortelle, et je lui fis part à haute voix, de manière à être entendu distinctement de Solbioski, de toutes les particularités de notre situation, en lui laissant ;\ deviner le nom des amis absents doni nous attendions notre délivrance, pour qu'elle pût se consoler au moins dans la pensée que Mario vivait encore. Elle me

regardait fixement et immobile à ma voix, comme si elle m'avait écouté avec une attention réfléchie. Je le pensai d'abord. Quand j'eus fini de parler, elle ne me répondit pas du moindre signe ; elle se retourna du côté opposé et parut s'endormir.

Je dégageai de la ceinture de Solbioski les deux pistolets dont il était armé. Je remontai sous la trappe sonore du cabinet, et je fis double feu. Après un moment d'interruption, je renouvelai l'explosion des deux miens, et je prêtai l'oreille aux bruits extérieurs. Il me sembla que j'entendais un murmure confus, comme un bruit de trépignements et de voix ; mais depuis deux ou trois jours ces bruissements sans cause offusquaient si souvent mon ouïe et mon cerveau, que je n'étais plus capable de distinguer de la réalité les illusions de mes sens malade.».

Je voulais cependant profiter de cette chance d'être entendu, — c'était la dernière. — Je soulevai un tronçon de pin pour en frapper la trappe encore une fois; je t'exhaussai de quelques pieds au-dessus du sol, et je le laissai retomber. Je me baissai pour le reprendre et le soulever encore, et je ne le soulevai plus.

Je descendis alors à pas incertains vers la cheminée pour ranimer le foyer et renouveler notre luminaire funèbre. J'y employai tout ce qui restait à ma portée de bois et de bougies ; je savais qu'il ne nous en fallait pas désormais davantage. Une heure, des heures peut-être se passèrent à ce travail, et j'en mis une encore à me glisser dans le suaire qu'aucune main ne devait recoudre sur moi. — • C'était fini pour jamais.

Solbioski se retourna de mon coté, et me dit d'une voix qui s'éteignait :

« Quel jour est-il? »

Je pensais que ce devait être le commencement du cinquième, mais je ne lépondis pas.

Le temps se partagea dés lors entre d'incroyables souffrances et des langueurs anéantissantes où je croyais que ma vie allait m'échapper. Il y avait des moments de prestige où tous les objets prenaient un aspect fantastique et capricieux, comme la décoration d'un spectacle ou les apparitions du sommeil. Les ombres des murailles éloignées se mouvaient, se détachaient, se mêlaient avec des formes étranges et gigantesques, s'embrassaient, se liaient les unes aux autres et tournaient

autour de moi, pressées, confuses et hurlantes. Les flammes des bougies bondissaient si haut sur les flambeaux, que j'avais peine à les suivre. Des voix 'introduisaient dans mon oreille n souffle, ou retentissaient audessus de ma tête avec un rire moqueur et insultant. Si je fermais les j'eux pour me dérober à ces fascinations, la dernière perception qu'une liaison inexplicable d'idées avait portée à mon esprit se prolongeait d'une manière indéfinie dans ma pensée. C'était un champ borné, un refrain monotone, un vers grec ou latin à l'assourdissante mélopée, la reprise d'un virelai ou d'une redondille, dont l'obstination importune semblait s'attacher à moi pour l'éternité, comme cette terrible mouche hippobosque qui revient toujours avec une précision infaillible à l'endroit d'où on l'a chassée.

Quelquefois je passais d'un évanouissement délirant au sommeil, et la scène changeait alors d'une manière étrange. Il y avait dans mes rêves de l'air, du soleil, des femmes et des fleurs. Je me trouvais tout à coup dans des assemblées joyeuses, où l'on ne s'occupait que de plaisirs et de festins. Des tables splen-

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dides se chargeaient de mets délicats, que j'essayais d'atteindre, et qui se convertissaient dans ma bouche en sable insipide ou amer. Onorina revenait partout avec son petit éventaire comblé de lazagne appétissante, o Achetez, monsieur, • — disait-elle, — achetez ma bonne lazagne et mon fin vermicelle de Padoue ! cela peut servir dans l'occasion, et il n'y en a pas de meilleurs à Codroïpo. » Mais, quand je voulais me précipiter sur sa lazagne, mes mains ne pouvaient s'étendre pour la saisir, ni mes dents spongieuses s'affermir pour la broyer...

Puis je sortais en sursaut de mes songes au bruit d'une plainte déchirante qui se traînait encore longtemps sur mon réveil.

« Qu'est-ce donc que cela? — criai- je une fois de toute la force qui me restait.

— Rien, — répondit Solbioski. — C'est probablement mademoiselle de Marsan qui meurt.

— Mon Dieu, — repris-je, — prenez pitié de moi ! Sainte Honorine, priez

Ce temps-là ne peut pas se calculer; car quelquefois aussi mon sommeil était morne et long, le me rappelle qu'il arriva

un moment où, en ouvrant les yeux, je n'aperçus plus de clarté. C'était cette nuit finale, cette nuit éternelle, que j'avais prévue avec tant d'horreur, et retardée avec tant de soin, le jour précédent, ou la veille, ou un autre jour encore auparavant. C'étaient mes dernières ténèbres.

— J'entrepris de me lever — Je ne pus pas!

<i Voilà qui est bic-n, — dis-je .i part moi. — Tout est fini. Ceci est la

Et je me rajustai pour mourir; mais, en essayant d'étendre mon bras pour y reposer ma tète, je l'appuj-ai sur un bras froid.

« Qui est là? » murmurai-je en frissonnant, comme si la rencontre d'un assassin avait pu m'effrayer. Un assassin, hélas ! un assassin ! Il n'y en avait point de si cruel qui n'eût rompu son pain avec moi !

« C'est moi, — répondit Solbioski, dont la force plus promptement abattue que la mienne s'était plus longtemps consen'ée. — Ne tremble pas ! n'aie pas peur! Je ne veux pas te faire de mal. Je n'ai besoin que de ton poignard.

— Que peut-on faire ici d'un poignard ?

Ih2 MADEMOISELLE DE MARSAN

Croirais-tu qu'il y eût des hommes cachés dans les souterrains de la tour?

— Non. Il n'y a que des cadavres; mais il y en a un dont l'obstination à vivre me fatigue, et dont j'ai le droit de me débarrasser. Donne, donne ton poignard, et bois mon sang ; on dit que cela soutient la vie. Qui sait? Le Tagliaraente est peut-être redescendu entre ses riv.-iges. Monsieur Fabricius est peut-être revenu. »

Je jetai mon poignard aussi loin que j'en fus capable. J'étais bien sûr que nous n'irions pas l'y chercher. Cette pensée, je l'avais eue.

« Mon frère, — dis-je, en pleurant, — tu es couché sur le roc; viens, viens jusqu'à moi. Joseph, ne me quitte pas ! Mon Dieu ! ayez pitié de nous I »

Je ne sais si je l'attirai à moi ou si je me rapprochai de lui, mais nous linimes par nous toucher.

« Honorine! — s'écria-t-il, — pauvre Honorine ! la jeune fiancée qui prépare ses rubans et ses bouquets ! Honorine, qui était si bonne et si belle ! Et toi, Maxime, que j'aimais et que je ne verrai plus ! Oh ! si le jour seulement nous avait encore éclairés une fois ! Mais il y a trop

LV TORRE M AL A DE TT A iSj

loin d'ici, et le balcon est trop élevé... jamais! jamais ! »

J'étais frappé d'un vertige accablant.

Quand Joseph ne parla plus, je cherchai à me pencher vers lui pour ra'assurer qu'il respirait encore. Il se détourna de moi avec un affreux gémissement. J'entendais des bruits vagues; je les perdais comme s'ils n'avaient pas été. J'essayais de les ressaisir. Enfin ma pensée m'échappa tout à fait. Je retombai dans le vague de mes rêves. Je revis ces festins que j'avais quittés, et la petite Onorina criant sa lazagne, et sainte Honorine me tendant des bras consolateurs du fond du tableau fantastique du Pordenone.

Cependant les bruits revenaient toujours. C'était le pic, c'était la sape, c'était le Tagliamente qui passait, en gémissant, sur la tour; c'était la mine qui la faisait sauter ; c'était Onorina tout en larmes, au jeuil de l'église, qui ne cessait de répéter : « Achetez, monsieur, achetez ma bonne lazagne ! Il n'y en a pas de meilleure à Codroïpo !» — Je dormais.

Lorsque je revenais à moi, je disais à Solbioski : « Dors-tu? » et il ne me répondait point.

Ma stupeur devint peu à peu plus

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profonde. Je perdis le souvenir des temps et des lieux, et de moi-même. Je me demandais vaguement : « Où suis-je? »

et ma mémoire était un abime où je ne pouvais me retrouver.

Je finis par ne plus penser. Louïe seule m'apportait encore des sensations incomplètes et confuses, des cris, des lamentations, un fracas de cataractes et de tempêtes. J'essayais d'y répondre par des lamentations et par des cris pour me mettre à l'unisson de cette nature souffrante qui allait mourir, et la voix me manquait.

L'horloge de l'éternité ne suffirait pas à mesurer de pareilles heures. Qiiand elles furent passées, je me retrouvai quelque part, dans un endroit où le jour venait du ciel. C'était peut-être un matin. Je refermai les yeux aussitôt que je les eus ouverts, parce que le soleil les blessa. Ma bouche était moins ardente, mes organes moins languissants. Qiiclqucs sucs savoureux récréaient mon palais, et je les goûtais encore. Je sentais au moins mes souffrances. Je m'imaginai que je vivais.

« Ceci vaut mieux. — dis-je en moimême. - — Il faudrait rester et mourir comme cela. »

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Je regardai de nouveau, parce qu'un nouveau breuvage doux et substantiel avait encore ranimé ma vie. C'était là un spectacle bien étrange ! Une salle si vaste et où je ne m'étais jamais éveillé, qui n'était pas de la maison de mon père, qui n'était pas de mon auberge, qui n'était pas de ma caserne, qui n'était pas de ma prison ! Le sol surtout m'étonnait. Il était profondément remué et couvert de laves éparses. Il y avait seulement au milieu une large ouverture carrée qui semblait communiquer à un caveau.

H La Torrc Maladella ! — criai-je, — la Torre Maladella ! la trappe est ouverte ! Diana, Joseph, Anna, venez à moi, venez ! j'ai trouvé un chemin ! Oh ! ne tardez pas à venir, il y en a déjà tant de morts !

— Personne n'est mort qu'Anna, — me répondit le docteur Fabricius, qui était appuyé sur le chevet de mon lit. — Il était trop tard.

— Fabricius! mon ami, mon père! — dis- je en saisissant sa main. — Et Diana ! et Joseph !

— Ils sont vivants ! Mais te voilà mieux maintenant, — continua-t-il, — et je puis m'expliquer avec toi. Il le faut, car le temps nous presse. Tu connaîtras

I6t> MADEMOISELLE DE MARSAN

plus tard les obstacles qui ont retardé t.i délivrance. Aujourd'hui ce récit nous ferait' perdre des instants trop précieux. Les espérances du monde se sont anéantie^ en peu de jours. Des succès brillants ont enivré les partisans et les armées de Napoléon. La cause de l'indépendance des peuples n'est pas perdue : elle ne le sera jamais sans doute; mais il n'est peut-être pas réservé à ma vieillesse de jouir de son triomphe. Ma tête et celle de Joseph sont menacées, mises à prix.

A la première lueur de salut que j'ai reconnue pour lui, je me suis hâté de le f.iire transporter dans un lieu sûr, d'où il regagnera notre Allemagne. Elle n'appartient pas encore tout entière au tyran. La Torre Maladella ne peut manquer d'être incessamment investie ; je ne devais pas la quitter t.mt que je ne t'avais pas rappelé à la vie. Le moment de nous séparer aussi est venu. Te sens-tu la force de partir !

— Joseph! mon cher Joseph ! il m'avait dit que nous ne nous reverrions jamais !... Diana, mon ami, où est-elle?

— Diana vivra. Le temps, plus puissant que mes secours, la fera probablement sortir de l'état de mutisme et d'aliénation

où elle est restée plongée jusqu'ici. Aucun mot ne s'est échappé de sa bouche, aucune émotion ne s'est peinte sur son visage, même quand la nouvelle femme de chambre que je lui ai donnée lui a a présenté ce matin la robe de deuil qu'elle doit porter comme veuve et comme orpheline. Je comptais sur cette secousse : je m'y étais confié en désespoir de tous les remèdes. Seulement, sur la proposition que je lui ai faite de se retirer jusqu'à nouvel ordre à VAnnuniiala de Venise, où elle a des compatriotes, et, je crois, des parentes, elle a paru me répondre par un signe de consentement ; et, depuis, son agitation inquiète et empressée a manifesté souvent le besoin qu'elle éprouve de quitter cette tour, qui doit lui rappeler de si affreux souvenirs. — J'arrive à ce qui te concerne personnellement. Le désir que Mario témoignait de te revoir ici s'explique facilement par un récit que Solbioski tenait de toi-même, et qu'il m'a communiqué hier. Le spectacle de ce qu'il appelait son bonheur, l'infortuné jeune homme, était le moindre prix dont il pût reconnaître ta généreuse amitié. Un autre motif était venu se joindre à celui-là, si j'en juge par cette lettre de Chasteler, qui

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le charge de te f.ilre savoir que ton mandat d'arrêt est levé en France, et que l'avis a dû en parvenir aux autorités vénitiennes. Aucun fait nouveau n'a pu te compromettre dès lors, et rien ne s'oppose à ce que tu retournes enfin dans les bras do ton père. Ta sûreté l'exige comme ton bonheur ; car, si tu étais surpris dans la Torre Maladella, où des circonstances si cruelles ont dissimulé ton séjour, tu ne saurais échapper à la proscription qui frappe ses derniers habitants. Je sais ce que tu veux me dire, mais cette preuve aveugle d'un dévouement inutile ne ferait qu'embarrasser notre malheur d'un malheureux de plus. Tu as d'ailleurs une mission plus sacrée à remplir aujourd'hui. L'état de Diana ne permet pas qu'elle soit abandonnée à elle-même pour gagner sa dernière retraite ; et où pourrais-je, au milieu des tristes soucis que m'inspire ma propre famille, lui trouver un ami plus fidèle et plus sûr que toi? Cherche donc à reprendre des forces dans un repas plus abondant et plus solide, et dispose-toi à partir ce soir avec elle quand le soleil sera couché, pour que rien n'indique à la vigilance de nos espions l'endroit d'où tu seras sorti. Tu trouveras

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