‹ Inès de las Sierras; Mademoiselle de MarsanChapitre 13 sur 14 · LA T O R R E M A I. A D E T T A I S · texte numérisé non relu

LA T O R R E M A I. A D E T T A I S

un bâtiment tout préparé à Porto-Gruaro, et Diana est attendue au couvent.

11 Maintenant, — continua-t-il en me pressant dans ses bras, — va, mon fils, et souffre que je m'occupe de mes pressantes dispositions sans attendrir notre séparation par de plus longs adieux. Tout vieux que je sois, je ne renonce pas à te voir encore; mais, quoi qu'il arrive, conserve ton cœur à tes amis et ta vie à la liberté. »

Aussitôt que la nuit fut entièrement tombée, — et elle était obscure, car la lune ne brillait plus, — un domestique du docteur vint m'avertir que la voiture était prête, et me dirigea "vers l'endroit où je devais la prendre. J'y montai, et je m'assis en face de deux femmes que je ne vis point. Deux heures après, nous étions à Porto-Gruaro ; quelques minutes encore, et nous voguions sur les lagunes. J'avais offert ma main à Diana pour monter sur le bateau, et sa main, fortement liée à la mienne, ne l'avait point abandonnée. Elle ne parlait pas, mais elle soupirait, rêvait et se rapprochait quelquefois de moi en tressaillant, comme si elle avait été saisie d'une peur subite. Cette scène est vague à ma mémoire, et cependant je ne me la

nippelle jamais sans frissonner. Elle avait quelque chose du trajet de deux ombres sur la barque des enfers, mais de deux ombres qu'un arrêt anticipé condamne à deux destinées différentes, et qui vont se séparer pour l'éternité, je m'étais endormi toutefois enfin au bruit monotone de la rame, qui battait les flots en cadence, et au chant mélancolique des bateliers.

Je ne m'éveillai qu'au mouvement des vagues qui annonçait la pleine mer. Le soleil était plus beau que je ne l'eusse vu jamais, le soleil que j'avais cru ne jamais revoir. L'azur du golfe se déroulait sous lui comme un autre ciel, et Venise, avec ses hauts frontons, ses tours, ses dômes et ses clochers, rayonnait à son aspect comme si elle avait été son palais. La plaine immense des eaux était comme un grand parvis de lapis au-devant de la cité miraculeuse. Je croyais sommeiller encore, car j'avais presque oublié de vivre et de jouir de ma vie. La main de Diana reposait toujours dans la mienne; je me retournai vers elle pour savoir si elle partageait mon enchantement, et si elle renaissait ainsi que moi à cette brillante résurrection de la nature. Son regard sans mouvement n'exprimait que le dé-

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scspoir silencieux que j'y avais lu dans la Torre Maladelta. Je me rappelai que, parmi ces faites pompeux qui s'éclairaient tour à tour en passant du rose le plus tendre au vermillon le plus vif, et de cette nuance à celle du feu, illuminés comme pour un jour de joie, elle pouvait reconnaître celui de la demeure de son père. Je me rappelai que, moins de trois mois auparavant, le même bâtiment peut-être avait sillê sur les mêmes flots, en la transportant éperdue d'amour sur le coeur de Cinci. Tout cela se représenta vivement i ma pensée ; je contins ma folle expansion ; je cessai d'être heureux et ravi, je retombai avec une angoisse inexprimable âans les tristesses du monde réel.

Ma main s'était relâchée, car je ne comprenais pas qu'elle eût été si longtemps entrelacée à ses doigts. Je ne sais si Diana m'entendit. Pourquoi pas? Il y a tant de choses dans ce langage ! Mais elle me retint. Je la regardai, et je crus voir passer un sourire douloureux sur ses lèvres comme un éclair sur un nuage.

Nous débarquâmes au milieu du peuple agissant et tumultueux des gens de mer.

« Hélas ! — dit un Nicolollo, qui était debout sur le rivage en attendant un f.ir-

1>)2 M A DKMOISELLE DE M A R S A X

dciiu, — c'est la galiotte du brave Cinci, celle qu'il a donnée de ses deniers aux pauvres mariniers de Gruaro. Mais le brave Cinci n'y est plus!

— Tais-toi, — lui di?-je de manière à couvrir sa voix, et en glissant un sequin dans sa main. — Prends les paquets qu'on va te donner et porte-les à VJtinini^ialii, mais ne parle pas, sur ta tête ! »

Heureusement, la vague attention de Diana était distraite alors par les soins empressés de deux converses qui l'attendaient depuis le point du jour, et qui n'avaient tari, les dignes filles, de glorifications sur sa piété et sur la sainteté do leur couvent que depuis qu'elles avaient cru comprendre que Diana était folle et qu'elle était muette.

Elles marchèrent devant nous en faisant rouler sous leurs doigts agiles les grains polis du rosaire jusqu'au seuil de la sainte maison. La porte s'ouvrit, et on nous introduisit cérémonieusement dans le parloir.

L'abbesse était Française. Elle avait été belle, parmi toutes les belles et jeunes femmes de l'émigration, et son nom, qui n'est plus écrit que sur ime tombe, pauvre Claire!... suffirait seul à sa gloire mon-

daine, si de telles venus avaient encore quelque chose de commun avec le monde.

Elle me prit les mains avec abandon, avec tendresse, quoiqu'il y eût d'autres sœurs présentes, parce que nous nous étions connus enfants.

« Je sais, cher Maxime, — dit-elle, — tout ce dont notre sœur bien-airaée vous est redevable. Vous aurez un jour votre récompense, mon fils, si vous la cherchez dans le ciel. — Adieu! »

Pendant ce temps-là, Diana m'avait regardé avec plus d'attention, comme si elle apprenait seulement à me reconnaître, et puis elle s'était replongée dans sa pensée. Je m'éloignai lentement.

« Maxime! Maxime! — s'écria-t-elle enfin d'une voix nette et forte, — adieu, Maxime ! adieu pour jamais !

Au même instant, deux portes se fermèrent : celle qui la cloîtrait dans cette maison d'asile et de paix, et celle qui me rejetait pour y périr au milieu des troubles et des anxiétés de la vie.

Je marchais sous un soleil ardent, sans but et presque sans pensée. Mon front brillait. Des idées confuses s'entrechoquaient dans mon esprit ; mes jambes mal affermies se dérobaient sous moi.

Qiiand j'arrivai à mon hôtel ordinaire, je tombai d'accablement et de douleur, f je perdis connaissance.

Je passai les trois mois suivants d.i:les alternatives de délire et d'inertie mo raie dune fièvre ataxique. Je n'ai su qu, depuis et par le rapprochement des dates combien cela devait avoir dure. Je ne me rappelle rien.

Je me trouvai enfin en état de partir de Venise le i6 juillet. Mes forces étaient loin d'être rétablies; mais j'avais hâte de me soustraire aux cruelles impressions que tous les objets dont j'étais entouré renouvelaient incessamment dans mon âme. Je sortis à dix heures, quoique l'embarcation ne dût être prête qu'à midi.

Je m'assis, selon mon ancien usage, au devant du café Florian, dans la galerie de la tour, et je demandai du chocolat.

II y avait foule à mes côtés; on lisait des journaux avec empressement, et toute l'insouciance que pouvait m'inspirer le profond affaiblissement de mes facultés ne m'empêcha pas de prêter à ce qui se passait une vague attention. Depuis plus de cent jours, à cette époque mémorable où tous les jours fournissaient une page à l'histoire, j'étais aussi étranger aux évé-

nements de la terre que si la trappe de la Torre Maladella ne se fût pas rouverte sur moi. Je savais tout au plus, par quelques paroles du docteur Fabricius, que les espérances de la liberté étaient à peu prcs perdues pour l'Allemagne comme pour la 1-rance, et je m'en souvenais par hasard.

Je jetai donc un regard sur la feuille : c'était le Courrier de Triesie de l'abbé Coletti.

On se rapprochait à l'envi pour entendre les dernières lignes du Bulleliu.

« La victoire remportée le 6 courant à « Wagram par les armes de l'Empereur, « — dit le lecteur italien avec son accen- « tuation pittoresque et sa déclamation « mimique, — a détruit pour toujours l'es- ■I poir des ennemis de la France et du n genre humain.

Il Jamais la magnanimité de S. M. I. et R. ic ne s'est manifestée avec plus d'éclat Il que dans cette occasion ; elle a couvert Il de son indulgence les égarements des " peuples. Les lois ne frapperont que les I' factieux.

Il Le château où se rassemblaient les •: conspirateurs, et qui appartenait à Cinci u dit Marius, et surnomme le Doge de

« Venise, a été rasé. On a trouvé dans " les souterrains une multitude de ca- « davres.

« Un infâme agent d"intrigues nommé « Fabricius, mais dans lequel on croit « reconnaître l'illuminé Hooschmann, « complice d'Arndt, de Palm et de Clias- « teler, est parvenu à s'échapper jusqu'ici. '< On est à sa poursuite.

« La tête du lâche et hypocrite André " Hofer est mise à prix. Ce monstre, cou- • vert de crimes, ne se dérobera pas au <(• châtiment qui lui est dû.

<i Son secrétaire, Joseph Solbioski, aven- I' turier bohémien, se disant Polonais, a « déjà été saisi. Solbieski est un bandit « rusé, féroce, et d'une force peu com- " mune : il en sera fait prompte jus- « tice. .1

'< Solbioski, — dis-je en moi-même, — Solbioski féroce et rusé ! et les misérables ne savent pas même son nom ! "

Je me mordais les poings de rage et de désespoir. Oh ! pourquoi n"étais-je pas mort à la Torre Muhidella !

II Attendez, attendez, rnessieurs, — dit le lecteur en souriant; — Il y a un petit posl-scriplum du rédacteur :

u Ce matin, 13 juillet, à dix heures et

demie précises, au bout de la pointe Saint-André, le traître Joseph Solbioski a été fusillé en présence d'une population innombrable ; ce misérable a montré quelque courage. »

<i Et toi, — dit Anastase, — ne nous L-ras-tu pas aussi un conte de rcve-

— 11 ne tiendrait quà moi, — répondis-je; — car j'ai ijlé témoin de la plus étrange apparition dont il ait jamais été parlé depuis Samuel ; mais ce n'est pas un conte, vraiment ! c'est une histoire véritable.

— Bon ! — murmura le substitut en pinçant ses lèvres; — y a-t-il quelqu'un aujourd'hui qui croie aux apparitions?

— Vous y auriez peut-être cru aussi fermement que moi, — repris-je, — si vous aviez été à ma place. »

Eudoxie rapprocha son fauteuil du mien, et je commençai :

C'était dans les derniers jours de 1812. J'étais alors capitaine de dragons en garnison à Gironne, département du Ter.

Mon colonel trouva bon de m'envoyer en remonte à Barcelone, où se tenait, le lendemain de Noël, un marché de chevaux fort renommé dans toute la Catalogne, et de m'adjoindre pour cette opération deux lieutenants du régiment, nommés Sergy et Boutraix, qui étaient mes amis particuliers. Vous permettrez, s'il vous plait, que je vous entretienne un moment de l'un et de l'autre, parce que les détails dans lesquels j'entrerai sur leur caractère ne sont pas entièrement inutiles au reste de mon récit.

Sergy était un de ces jeunes officiers que nous donnaient les écoles, et qui avaient à vaincre quelques préventions, et même quelques antipathies, pour être bien vus de leurs cam.iradcs. 11 en avait trioni-

plié en peu de temps. Sa figure était charmante, ses manières distinguées, son esprit vif et brillant, sa bravoure à toute épreuve. Il n'était point d'exercice dans lequel il n'excellât, point d'art dont il n'eût le goût et le~sentiment, quoique son organisation délicate et nerveuse le rendit plus sensible au charme de la musique. Un instrument qui chantait sous des doigts habiles, et surtout une belle voix, le remplissait d'un enthousiasme qui se manifestait quelquefois par des cris et par des larmes. Quand c'était une voi.x de femme, et que cette femme était jolie, ses transports allaient jusqu'au délire. Ils m'avaient souvent inquiété sur sa raison. Vous jugerez aisément que le coeur de Sergy devait être fort accessible à l'amour, et presque jamais, en effet, on ne l'aurait trouvé libre de l'une de ces passions violentes dont la vie d'un homme parait dépendre ; mais l'heureuse exaltation de sa sensibilité le défendait ellemême contre ses excès. Ce qu'il fallait à cette âme ardente, c'était une âme ardente comme elle, avec laquelle elle pût s'associer et se confondre ; et bien qu'il crût la voir partout, il ne l'avait jusque-là rencontrée nulle part. 11 résultait de là

que Tidole de la veille, dépouillce Jn prestige qui l'avait divinisée, n'était plus qu'une femme le lendemain, et que le plus passionné des amants en était aussi le plus mobile. Pendant ces jours de dcsabusement, où il retombait de toute la hauteur de ses illusions dans l'humiliante conviction de la réalité, il avait coutume de dire que l'objet inconnu de ses vœux et de ses espérances n'habitait pas la terre ; mais il le cherchait encore, sauf à se tromper encore comme il avait fait mille fois. La dernière erreur de Sergy avait été produite par une petite chanteuse assez médiocre, attachée à la troupe de Bascara qui venait de quitter Gironne.

Deux jours entiers, la virtuose avait occupé les plus hautes régions de l'Olympe. Deux jours avaient suffi à l'en faire descendre au rang des plus simples mortelles. Sergy ne s'en souvenait plus.

Avec cette irritabilité de sentiment, il était impossible que Sergy n'eût pas beaucoup de penchant pour le merveilleux. Il n')' avait pas de région où ses idées s'égarassent plus volontiers. Spiritualiste par raisonnement ou par éducation, il l'était bien davantage par imagination ou par instinct. Sa foi dans la maîtresse imagi-

naire que le monde de} esprits lui avait réservée n'était donc pas un simple jeu de la fantaisie : c'était le sujet favori de ses rêveries, le roman secret de sa pensée, une espèce d'énigme gracieuse et consolante qui le dédommageait du fâcheux retour de ses essais inutiles. Loin de me révolter contre cette chimère, quand le hasard la ramenait dans la conversation, je m'en étais servi plus d'une fois avec succès pour combattre ses désespoirs amoureux, qui se renouvelaient tous les mois. En général, c'est une chose assez bien entendue pour le bonheur, que de se réfugier dans une vie idéale, quand on sait au juste ce que vaut celle-ci.

Boutraix faisait avec Sergy le contraste le plus parfait. C'était un grand et gros garçon, plein, comme lui, de loyauté, d'honneur, de bravoure, de dévouement à ses camarades; mais sa figure était fort commune, et son esprit ressemblait à sa figure : il ne connaissait que par ouï-dire l'amour moral, cet amour de tête et de cœur qui trouble ou embellit la vie, et il le regardait comme une invention des romanciers et des poètes qui n'a jamais existé que dans les livres. Quant .i l'amour qu'il sav.tit comprendre, il en f.ii-

sait quelque usage dans roccasion, mais sans lui donner plus de soins et de temps qu'il n'en mérite. Ses loisirs les plus doux étaient pour la table, où il était le premier assis, et qu'il quittait toujours le dernier, à moins que le vin ne manquât. Après un beau foit de guerre, le vin était la seule chose de ce monde qui lui inspir.it qucl.]ue enthousiasme. 11 en parlait avec une sorte d'élo.]uence, il en buvait beaucoup sans en boire jusqu'à l'ivresse. Par une faveur particulière de son tempérament, il n'était jamais tombé dans cet étal grossier qui rapproche l'homme de la brute ; mais il fiiut convenir qu'il s'endormait à propos.

La vie intellectuelle se réduisait, pour Boutraix, à un très petit nombre d'idées sur lesquelles il s'était fait des principes invariables, ou qu'il était parvenu à e.\primer par des formules absolues, fort commodes pour le dispenser de discuter.

La difficulté de prouver quel-^ue chose par une suite de bons raisonnements l'avait déterminé à tout nier. A toutes les inductions tirées de la foi ou du sentiment, il répondait par deux mots sacramentels, accompagnés d'un haussement d'épaules : faviilis»ic et préjuge. Si on

s'obstinait, il penchait sa tète sur le dos de sa chaise, et poussait un sifflement aigu dont la tenue durait autant que Tobjection, et lui épargnait l'embarras de l'entendre. Quoiqu'il n'eût jamais lu deux pages de suite, il croyait avoir lu Voltaire, et même Piron, qu'il regardait comme un philosophe : ces deux beaux esprits étaient ses autorités suprêmes ; et Ytillima ral'w de toutes les controverses auxquelles il daignait prendre part se résumait dans cette phrase triomphante : « Voyez d'ailleurs ce qu'ont dit Voltaire et Piron ! >> L'altercation finissait ordinairement là, et il en remportait l'honneur, ce qui lui avait valu dans son escadron la réputation d'un excellent logicien. Avec tout cela, Boutraix était un bon camarade, et l'homme de l'armée, sans contredit, qui se connaissait le mieux en chevaux.

Comme nous nous proposions de nous remonter nous-mêmes, nous étions convenus de nous servir, pour notre voyage à Barcelone, de la voie des arriéras, ou voituriers, qui abondent à Gironne; et la f.icilité d'en trouver nous avait inspiré une confiance qui faillit être trompée. La solennité du 24 au soir et le marché du surlendemain attiraient, de tous les points

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Je la Catalogne, une quantité innombrable de voyageurs, et nous avions précisément attendu à ce jour-là pour nous procurer le véhicule nécessaire. A onze heures du matin, nous cherchions encore un anii-n\ et il ne nous en restait exactement qu'un seul en espérance, quand nous le rencontrâmes à sa porte en disposition de partir.

u Malédiction sur ta carriole, et sur tes mules ! — s'écria Boutraix, excédé de colère, en s'asseyant sur une borne. — Que tous les diables d'enfer, s'il yen a. se déchaînent sur ton passage, et que Lucifer lui-même te donne le couvert! Nous ne partirons donc pas ! »

L'arriero se signa et recula d'un pas.

« Dieu vous soit en sainte garde, maître Estevan, — repris-je en souriant. ■ — Avez-vous des voyageurs?

— Je ne peux pas dire positivement que j'aie des voyageurs, — répondit le voiturier, — puisque je n'en ai qu'un, le seigneur Bascara, régisseur et gracioso de la comédie, qui va rejoindre sa troupe à Barcelone, et qui était resté en arriére pour accompagner les bagages, c'est-.idire cette malle bourrée de nippes et de chiflbns, qui ne fer.iit pas la charge d'un

— Voilà qui est pour le mieux, niaitrc Estevan ! Votre voiture est à quatre places, et le seigneur Bascara nous permettra volontiers de payer les trois quarts du voyage, qu'il sera libre d'ailleurs de porter tout entier en compte à son directeur. Nous lui garderons le secret. Prenez la peine de lui demander s'il veut bien nous autoriser à l'accompagner. »

Bascara n'hésita qu'autant qu'il le fallait pour trouver moyen de donner à son consentement l'apparence d'un procédé obligeant. A midi nous étions partis de Gironne.

La matinée avait été aussi belle qu'on pût la désirer pour la saison ; mais à peine eûmes-nous dépassé les dernières maisons de la ville, que les blanches vapeurs qui flottaient, depuis le lever du soleil, au sommet des coUiness, en draperies molles et légères, se développèrent avec une rapidité surprenante, embrassèrent tout l'horizon, et nous pressèrent de toutes parts comme une muraille. Bientôt elles se résolurent en pluie mêlée de neige, et d'une extrême finesse, mais si intense et si pressée, qu'on aurait cru que l'atmosphère était convertie en eau, ou que nos mules iioir; avalent entraînés dans les bas-

fonds d'un fleuve heureusement perméable à la respiration. L'élément équivoque que nous parcourions avait perdu sa transparence, au point de nous dérober les lisières et les points les plus rapprochés du chemin ; notre conducteur lui-même ne s'assurait de le suivre qu'en le sondant à tout moment du regard et du pied, avant d'y engager son équipage, et ces essais, souvent répétés, retardaient de plus en plus notre marche. Les gués les plus commodes avaient d'ailleurs assez grossi en quelques heures pour devenir périlleux, et Bascara n'en traversait pas un sans se recommander à saint Nicolas, ou à saint Ignace, patrons des navigateurs.

« J'ai réellement peur, — dit Sergy en souriant, — que le ciel n'ait pris au mot la terrible imprécation dont Boutraix a ce matin accueilli le malheureux arriéra. Tous les diables de l'enfer semblent s'être déchaînés sur notre passage, comme il l'avait souhaité, et il ne nous manque plus que de souper avec le démon en personne, pour voir son présage accompli. 11 est fâcheux, vous en conviendrez, de subir les conséquences de cette colère impie !

— Bon, bon, — répondait Boutrnix en

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se réveillant à demi. — Préjugé ! superstition ! fanatisme ! »

Et il se rendormait aussitôt.

La route devint un peu plus sûre quand nous fûmes parvenus aux grèves rocheuses et solides de la mer ; mais la pluie, ou plutôt le déluge au travers duquel nous nagions si péniblement, n'avait point diminué. Il ne sembla tarir que trois heures après le coucher du soleil, et nous étions encore fort loin de Barcelone.

Nous arrivâmes à Mattaro, où nous résolûmes de coucher, dans l'impossibilité de faire mieux, car notre attelage était excédé de fatigue ; il eut cependant à peine tourné pour s'introduire dans la vaste allée de lauberge, que Varriero vint ouvrir notre portière, et nous annonçi d'un air triste que la cour était déjà encombrée de voitures qu'on ne pouvait héberger.

« C'est une fatalité, — ajouta-t-il, — qui nous poursuit dans ce voyage de malheur ! Il n'y a de logement vacant qu'au château de Chismondo.

— Voyons, — dis-je en m'élançant de la chaise, — s'il faut nous résoudre à bivouaquer dans une des cités les plus hospitalières de l'Espagne; ce serait une rude extrémité après un voyage aussi pénible.

— Seigneur officier, — répondit un muletier qui fumait son cigarro, indolemment adossé contre le montant de l.i porte, — vous ne manquerez pas de compagnons dans votre disgrâce, car il y a plus de deux heures qu'on refuse tout le monde dans les auberges et dans les maisons particulières, où les premiers venus ont trouvé à s'abriter. Il n'y a de logement vacant qu'au château de Ghismondo. »

Je connaissais depuis longtemps cette manière de parler, familière au peuple en pareille occasion ; mais jamais son retour fastidieux n'avait importuné plus désagréablement mon oreille.

Je me fis jour toutefois jusqu'auprès d^l'hôtesse, à travers une tumultueuse cohue de voyageurs, d'arricros, de mules et de palefreniers, et je parvins à tourner sur moi son attention, et frappant rudement je ne sais quel instrument d'airain du pommeau de mon épée :

« Une écurie, une chambre, une tabLbien servie, — m'écriai-je de ce ton impérieux qui nous réussissait d'ordinaire, et tout cela sur-le-champ ! c'est pour kservice de l'empereur !

— Eh ! seigneur capitaine, — repli-

i]ua-t-elle avec assurance, — l'empereur lui-même ne trouverait pas dans toute mon hôtellerie une place où se tenir assis ! Des vivres et du vin, tant qu"il vous plaira, et si vous êtes d'humeur à souper au grand air, car il n'est, grâce à Dieu, pas difficile de s'en pourvoir, dans une ville telle que celle-ci ; mais il n'est pas en ma puissance d'élargir la maison pour vous recevoir. Sur ma foi de chrétienne, il n'y a de logement vacant qu'au chà-

— La peste soit des proverbes et du pays de Sancho ! — interrompis-je brusquement. — Passe encore si ce château maudit existait réellement quelque part, car j'aimerais mieux y passer la nuit que dans la rue.

— N'est-ce que cela? — reprit-elle en me regardant fixement. — C'est qu'en vérité vous m'y faites penser ! le château de Ghismondo n'est pas à plus de trois quarts de lieue d'ici, et on y trouve, en effet, des logements ouverts en tout temps. Il est vrai qu'on profite peu de cet avantage, mais vous n'Ctes pas hommes, vous autres Français, à céder un bon gite au démon. Voyez si cela vous convient, et votre voiture va être chargée

Je tout ce qui est nécessaire pour vous faire passer la nuit joyeusement, si vous ne recevez quelque fâcheuse visite.

— Nous sommes trop bien armés pour en redouter aucune, — répondis-je; — et quant au démon lui-même, j'en ai entendu parler comme d'un convive assez agréable. Avisez donc à nos provisions, ma bonne mère ! Des rations pour cinq, dont chacun mange comme quatre, du fourrage pour nos mules, et un peu trop de vin, s'il vous plait, car Boutrai.x est avec nous...

— Le lieutenant Boutraix ! — s'écria-telle en rapprochant ses mains étendues, ce qui est, comme tout le monde le sait, une exclamation en gestes : — Mo^o, deux paniers de douze, et vrai rancio !... »

Dix minutes après, l'intérieur du coche était transformé en office de bonne maison, et si plantureusement garni, qu'on n'y aurait pas introduit le plus exigu de nos voyageurs : mais, ainsi que je l'ai dit, le temps, qui n'avait pas cessé d être menaçant, paraissait du moins apaisé pour un moment. Nous n'hésitâmes pas à faire le chemin à pied.

« Où allons-nous, seigneur capitaine?

— dit Wtrricro surpris de ces préparatifs.

— Où irions-nous, mon pauvre Estevan, si ce n'était à l'endroit que vousmême aviez indiqué? Au château de Ghismondo, probablement.

— Au château de Ghismondo ! Que la bienheureuse Vierge ait pitié de nous!

Mes mules elles mêmes n'oseraient entreprendre ce voyage !

— Elles le feront cependant, — repartis-je en lui glissant dans la main une pincée de piécettes, — et elles seront dédommagées de cette dernière fatigue par une réfection copieuse. Pour vous, mon cher camarade, il y a là dedans trois bouteilles de vieux vin de Palamos dont vous me direz des nouvelles. Seulement, ne perdons point de temps, car nous sommes presque à jeun les uns et les autres, et d'ailleurs, le ciel commence furieusement à se brouiller.

— An château de Ghismondo ! — répéta lamentablement Bascara. — Savezvous, mes seigneurs, ce que c'est que le château de Ghismondo? Personne n'y a jamais pénétré impunément, sans avoir fait un pacte préalable avec l'esprit de malice, et je n'y mettrais pas le pied pour la charge des galions. Non, vraiment, je n'irai pas !...

— Vous irez, sur mon honneur, .li mable Bascara, — reprit Boutraix en le ceignant d'un bras vigoureux. — Siéraitil à un généreux Castillan, qui exerce avec gloire une profession libérale, de reculer devant le plus inepte des préjuges populaires? Ah! si Voltaire et Piron avaient été traduits en espagnol, comme ils devraient l'être dans toutes les langues du monde, je ne serais pas en peine de vous prouver que le diable dont on vous fait peur est un épouvantail de vieilles femmes, inventé au profit des moines par quelque méchant buveur d'eau de théologien ; mais je vous ferai toucher cela au doigt quand nous aurons soupe, car j'ai l'estomac trop vide et la bouche trop sèche pour soutenir avec avantage, à l'heure qu'il est, une discussion philosophique.

Marchez donc, brave Bascara, et soyez assuré de trouver toujours le lieutenant Boutraix entre le diable et vous, s'il était assez téméraire de vous menacer de l.i moindre ofl'ense. Mordiou ! il ferait beau voir 1 »

Nous nous étions engagés, en parlant ainsi, dans le chemin raboteux et haché de la colline, au bruit des hèhis ! sanglotants de Bascara, qui marquait chacun lic

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ses pas d'une des efTusions des psaumes ou d'une des invocations des litanies. Je dois convenir que les mules elles-mcmes, ralenties par la fatigue et par la faim, ne se rapprochaient du but de notre équipée nocturne que d'une allure maussade et rechignée, s'arrètant de temps en temps, comme si elles avaient attendu un contreordre salutaire, et retournant piteusement une tête abattue vers chaque toise de la route qu'elles achevaient de parcourir.

« Qu'est-ce donc, — dit Sergy, — que ce château de fatale renommée qui inspire à ces bonnes gens une terreur si sincère et si profonde? Un rendez-vous de revenants, peut-être?

— Et peut-être, — lui répondis-je tout bas, — un repaire de voleurs ; car le peuple n'a jamais conçu de superstition de ce genre qui ne fût fondée sur quelque motif légitime de crainte. Mais, à nous trois, nous avons trois cpées, trois paires d'excellents pistolets, des munitions pour recharger; et, outre son couteau de chasse, Vurriero est certainement muni, suivant l'usage, d'un bon ganivet de Valence.

— Qui ne sait ce que c'est que le château de Ghismondo ? — murmura Este-

van d'une voix déjà émue. — Si ces illustres seigneurs sont curieux de l'apprendre, je suis en état de les satisfaire, car feu mon père y est entré. C'était un brave celui-là ! Dieu lui pardonne d'avoir un peu trop aimé à boire !

— Il n'y a pas de mal, — interrompit Boutraix. — Qiie diable vit donc ton père au château de Gliismondo ?

— Raconte-nous cette histoire, — reprit Sergy, qui aurait donné la partie de plaisir la plus raffinée pour un conte fantastique.

— Aussi bien, après cela, — répliqua le muletier, — leurs seigneuries seront libres de retourner, si elles le jugent à propos. »

Et il poursuivit :

n Ce malheureux Ghisniondo, — ditil, et, se reprenant aussitôt comme s'il craignait d'avoir été entendu par quelque témoin invisible, — malheureux en effet, — continua-t-il, — pour avoir attiré sur lui l'inexorable colère de Dieu, car je ne lui veux d'ailleurs aucun mal!... Ghismondo était à vingt-cinq ans le chef de l'illustre famille de Las Sierras, si renommée en nos chroniques. 11 y a de cela trois cents ans, ou à peu près ; mais l'an-

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née au juste est mentionnée dans les livres. C'était un beau et brave cavalier, libéral, gracieux, longtemps bien venu de tous, mais trop enclin à de trop méchantes compagnies, et qui ne sut pas se conserver dans la crainte et dans le respect du Seigneur, si bien qu'il se fit un mauvais bruit dans ses déportements, et qu'il se ruina presque entièrement par ses prodigalités. C'est alors qu'il fut obligé de chercher un asile dans le château où vous avez résolu fort imprudemment, révérence gardée, de passer la nuit prochaine, et qui était le seul débris de son riche patrimoine. Content d'échapper dans cette retraite à la poursuite de ses créanciers et à celle de ses ennemis qui ne laissaient pas d'être fort nombreu.\, parce que ses passions et ses débauches avaient porté le trouble dans beaucoup de familles, il acheva de la fortifier, et il s'y confina pour le reste de ses jours, avec un écuyer d'aussi mauvaise vie que lui, et un jeune page dans lequel la corruption de l'âme avait devancé les années; leur maison se composa seulement d'une poignée d'hommes d'armes qui avaient pris part à leurs excès, et dont l'unique it de s'associer à leur for-

tune. Une des premières expéditions de Ghismondo eut pour objet de se procurer une compagne, et semblable à l'infâme oiseau qui souille son nid, ce fut dans sa propre famille qu'il choisit sa propre victime. Quelques-uns disent cependant qu'Inès de Las Sierras, c'était le nom de sa nièce, souscrivit en secret à son enlèvement. Qui pourra jamais expliquer les mystères du cœur des femmes?

« Je vous ai dit que ce fut là une de ses premières expéditions, parce que l'histoire lui en attribue beaucoup d'autres.

Les revenus attachés à ce rocher, qui semble avoir été frappé, de tout temps, de la malédiction céleste, n'auraient pas suffi à ses dépenses, s'il n'y avait suppléé par des impôts levés sur des passants, et que l'on qualifie de vols de grand chemin, quand la perception n'est pas exécutée par de grands seigneurs. Les noms de Ghismondo et de son château devinrent en peu de temps redoutables.

— N'est-ce que cela? — dit Boutraix.

— Ce que tu viens de dire est partout. C'était un des résultats nécessaires de la féodalité, une des suites de la barbarie, dans ces siècles d'ignorance et d'esclavage.

— Ce qui rae reste à vous raconter est un peu moins commun, — reprit Van iero. — La douce Inès, qui avait reçu une éducation chrétienne, fut tout à coup, à pareil jour qu'aujourd'hui, éclairée d'un brillant rayon de la grâce. A l'instant où l'heure de minuit vient rappeler aux fidèles la naissance du Sauveur, elle pénétra, contre son usage, dans la salle des banquets, où les trois brigands, assis devant le foyer, s'étourdissaient sur leurs crimes dans les excès d'une orgie. Ik étaient à moitié ivres. Animée par la foi, elle leur peignit en vives paroles la méchanceté de leurs actions, et les châtiments éternels qui en seraient la suite ; elle pleura, elle pria, elle s'agenouilla devant Ghismondo, et, sa blanche main étendue sur ce cœur qui naguère encore avait battu pour son amour, elle essaya d'y rappeler quelques sentiments humains. C'était, mes seigneurs, une entreprise audessus de ses forces, et Ghismondo, excité par ses barbares compagnons, lui répondit d'un coup de poignard qui lui perça le sein.

— Le monstre ! — s'écria Sergy, aussi ému que s'il avait entendu le récit d'une histoire véritable.

— Cet incident horrible, Estevan, — ne rabattit rien de la licence et de la joie accoutumées. Les trois convives continuèrent à boire et h chanter des charfsons impies, en présence de la jeune fille morte; et il était trois heures du matin, quand les hommes d'armes, avertis par le silence de leurs maîtres, pénétrèrent au lieu du festin pour relever quatre corps étendus dans des flots de sang et de vin. Ils emportèrent sans sourciller les trois ivrognes dans leurs lits, et le cadavre dans son linceul.

« Mais la vengeance céleste, — poursuivit Estevan après une pause assez solennelle, — mais l'infaillible justice de Dieu n'avait pas perdu ses droits. A peine le sommeil eut commencé à dissiper les vapeurs qui obscurcissaient la raison de Ghismondo, qu'il vit Inès entrer dans sa chambre à pas mesurés, non pas belle, frémissante d'amour et de volupté, et vêtue comme autrefois d'un tissu léger qui allait tomber ; mais pâle, ensanglantée, traînant le long habit des morts, et déployant vers lui une main flamboyante qu'elle vint imposer lourdement sur son cœur, à l'endroit même qu'elle avait inutilement pressé quel-jues heures aupa-

ravant. Lié par une puissance irrésistible, Ghismondo tenta en vain de se soustraire à l'eflfroyable apparition. Ses efforts et sa douleur ne purent se manifester que par quelques gémissements sourds et confus.

L'implacable main restait clouée à sa place, et le cœur de Ghismondo brûlait, et il brûla ainsi jusqu'au lever du soleil, où disparut le fantôme. Ses complices reçurent la même visite et subirent le même supplice.

'< Le lendemain, et tous les lendemains qui le suivirent pendant une année presque éternelle, les trois maudits se trou%'èrent au jour en s'interrogeant du regard sur le songe qu'ils avaient fait, car ils n'osaient se parler ; mais la communauté du péril et du gain les appelait bientôt à de nouveaux crimes ; la licence de la nuit les appelait à de nouvelles orgies qu'ils prolongeaient davantage ; et l'heure du sommeil leur était redoutable; et l'heure du sommeil arrivée, la main vengeresse les brûlait toujours.

i< Revint enfin l'anniversaire du 24 décembre (c'est aujourd'hui, mes seigneurs !). et le repas du soir les réunissait comme d'ordinaire à la clarté d'un foyer ardent, quand l'heure de la rédemption sonnait à

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