I. A TORRE JIAI.ADETTA I ~ J
nécessaire de me précautionner pour le retour dont je n'aurais pas même compris la possibilité. Des études physiologiques, faites d'ailleurs avec assez de soin sous des maîtres illustres, ne m'avaient laissé, chose étrange, aucune notion positive sur le temps pendant iequel l'homme peut se passer d'aliments. Je m'étonnais de vivre encore.
Hélas ! il m'est facile de vous épargner les détails de cet interminable trajet ; mais j'essayerais inutilement de vous soustraire à la douleur de les deviner. Vous vous rappelez ce corridor étranglé qui paraissait plutôt avoir été pratiqué pour des couleuvres que pour des hommes. Vous vous rappelez ce puits étroit et profond, antre spiral qui ne promettait qu'un tombeau.
C'est là que vous suivrez sans moi de la pensée deux mourants qui se traînent à lentes reprises à travers des espaces presque impénétrables à l'agilité, à la force et à la patience. Combien cela dura, qui pourrait le dire? Combien de fois, accablés d'une fatigue sans but et sans espérance, nous répétâmes-nous : « C'est assez. Il est aussi bon de mourir ici ! » — Combien de fois, ranimés par je ne sais quelle vigueur de l'âme que donne
l'amour de la vie. redoublàmes-nous d'efforts pour atteindre inutilement le seuil d'un autre sépulcre! Nous étions parvenus, tantôt marchant, tantôt rampant, à la chambre de la morte, quand notre lumière jeta subitement un éclat plus vif, . lit.
« Sommes-nous arrivés? — me dit Solbioski en se couchant sur le rocher. — Pourquoi ne vois-je plus rien.
— Nous ne sommes pas arr; répondis-je, — et nous n'avons plus de feu ; mais la seconde portière sera facile à trouver, si je ne me trompe, en suivant de la main le tour des murailles. Attendsmoi, mon frère, attends-moi. •
Je me glissai alors en chancelant le long des froides parois, me reposant de temps à autre sur mes genoux pour reprendre haleine.
Un meuble en saillie me détourna.
Incapable de le suivre dans toute sa longueur sans être appuyé, j'étendis mes mains pour retrouver le mur, qui ne pouvait pas être éloigné ; je le cherchais sans v atteindre. Une idée horrible traversa mon esprit; le pied me manqua, et je tombai sur le cadavre.
ce là "r — cria Solbioski;
LA T O R R F. MALADETTA I ~ j
laissé retomber la portière? Pourquoi ne vois-je pas?
— Ce n'est pas encore ici, — répc
en grelottant de terreur; — attends-moi. Joseph, attends-moi. »
Je repris mon affreuse route da:
épouvantable obscurité, dont aucune de* nuits de la terre ne peut donner l'idée. Après bien du temps, la portière céda sous mes doigts; je la tirai brusquement. Tous les feux étaient éteints.
" Pourquoi as-tu fermé la portière sur moi? — dit Solbioski. — Tu es arrivé et je ne vois pas. Hélas ! m'abandonnes-tu?
Je ne prononçai pas une parole. Une minute de délai pouvait achever de nous perdre. Je me dirigeai vers le foyer en me soutenant à droite et à gauche sur les couches où nous avions reposé le second jour; je le fouillai de mes mains.
a O bonheur! — ruéeriai-je ave sorte d'extase; — encore, encore cela!...
— La trappe est-elle ouverte? — reprit Solbioski. — La trappe est C
e, ne m'abandonne pas!
— Une étincelle, mon ami, une étincelle et des charbons ! »
Et la chambre s'éclaira.
Je crus retourner à la vie: je ce
ou plutôt je traînai sur son lit mon pauvre Joseph, dont l'agonie était plu; que la mienne.
J'allai ensuite à Diana ; se étaient ouverts et fixes comme à l'ordinaire, mais plus brillants, plus ardents, plus météoriques ; son teint était enflammé, son pouls battait avec désordre e: précipitation.
A-:-elle tout mangé ? — dit Solbioski en se soulevant péniblement sur ses mains.
— Oui. — lui répondis-je, — tout mangé! mais la fièvre préserve de la faim : le peuple dit qu'elle nourrit. »
Il se laissa retomber.
Jais tenter un dernier moyen de frapper l'attention des habitants du château. — s'il lui en restait encore.
Mais je craignais qu'il ne produisit sur Diana, réveillée à l'improviste, une émotion mortelle, et je lui fis part à haute voix, de manière à être entendu distinctement de Solbioski, de toutes le cularités de notre situation, en lui laissant à deviner le nom des amis absents dont nous attendions notre délivrance, pour qu'elle pût se consoler au moins dans la pensée que Mario vivait encore. Elle me
regardait fixement et immobile à ma voix, comme si elle m'avait écouté avec une attention réfléchie. Je le pensai d'abord. Quand j'eus fini de parler, elle ne me répondit pas du moindre signe; elle se retourna du côté opposé et parut s'endormir.
Je dégageai de la ceinture de Solbioski les deux pistolets dont il était armé. Je remontai sous la trappe sonore du cabinet, et je fis double feu. Après un moment d'interruption, je renouvelai l'explosion des deux miens, et je prêtai l'oreille aux bruits extérieurs. Il me sembla que j'entendais un murmure confus, comme un bruit de trépignements et de voix ; mais depuis deux ou trois jours ces bruissements sar.
offusquaient si souvent mon ouïe et mon cerveau, que je n'étais plus caps distinguer de la réalité les illusions de mes sens malades.
Je voulais cependant profiter de chance d'être entendu, — :
nière. — Je soulevai un tronçon de pin pour en frapper la trappe encore une fois ; je l'exhaussai de quelques pieds au-dessus du sol, et je le laissai retomber. ' : baissai pour le reprendre et le soulever encore, et je ne le soulevai plus.
Je descendis alors à pas incertains vers la cheminée pour ranimer le foyer et renouveler notre luminaire funè employai tout ce qui restait à ma portée de bois et de bougies ; je savais qu'il ne nous en fallait pas désormais davantage. Une heure, des heures peut-être se passèrent à ce travail, et j'en mis une encore à me glisser dans le suaire qu'aucune main ne devait recoudre sur moi. — C'était fini pour jamais.
Solbioski se retourna de mon ecté, et me dit d'une voix qui s'étei.
« Quel jour est-!'
Je pensais que ce devait être le commencement du cinquième, mais je ne répondis pas.
Le temps se partagea dès lors entre d'incroyables souffrances et des langueurs anéantissantes où je croyais que ma vie allait m'échapper. Il y avait des moments de prestige où tous les objets pn un aspect fantastique et capricieux, comme la décoration d'un spectacle ou les apparitions du sommeil. Les ombres des murailles éloignées se mouvaient, i s chaient, se mêlaient avec des formes étranges et gigantesques, s'embrassaient, se liaient les unes aux autres et tournaient
LA TORRE HilADETTt 179
autour de moi. pressées, confuses et hur- Les flammes des bougies bondissaient si haut sur les flambeaux, que j"avais peine à les suivre. Des voix connues s'introduisaient dans mor comme un souffle, ou retentissaient audessus de rire moqueur et insu'.: .rmais les yeux pour me dérober à ces fascinations. la dernière
un qu'une liaison inexplicable d'idées avait portée à mon esprit se prolongeait d'une manière indéfinie dans ma pensée. C'était un champ borné, un refrain monotone, un vers grec ou latin à l'assourdissante mélopée, la reprise d'un virelai ou d'une redondille, dont
importune semblait s'attacher à moi pour l'éternité, comme cette terrible mouche hippobosque qui revient toujours
e précision infaillible à l'endroit d'où on l'a ch;
uefois je passais d'un évanouissement délirant au sommeil, et '.
changeait alors d'une manière étrange.
Il y avait dans mes rêves de l'air, du soleil, des femmes et des fleurs. Je me trouvais tout à coup dans des assemblées joyeuses, où l'on ne s'occupait que de
dides se chargeaient de mets délicats, que j'essayais d'atteindre, et qui se convertissaient dans ma bouche en sable insipide ou amer. Onorina revenait partout avec son petit éventaire comblé de lazagne appétissante. « Achetez, monsieur, — disait-elle, — achetez ma bonne lazagne et mon fin vermicelle de Padoue ! cela peut servir dans l'occasion, et il n'y en a pas de meilleurs à Codroïpo. » Mais, quand je voulais me précipiter sur sa lazagne, mes mains ne pouvaient s'étendre pour la saisir, ni mes dents spongieuses s'affermir pour la broyer...
Puis je sortais en sursaut de mes songes au bruit d'une plainte déchirante qui se traînait encore longtemps sur mon réveil.
« Qu'est-ce donc que cela? — criai-je une fois de toute la force qui me restait.
— Rien, - — répondit Solbioski. — C'est probablement mademoiselle de Marsan qui meurt.
— Mon Dieu, — repris-je, — prenez pitié de moi ! Sainte Honorine, priez pour nous ! »
Ce temps-là ne peut pas se calculer ; car quelquefois aussi mon sommeil était morne et long. le me rappelle qu'il arriva
un moment où, en ouvrant les yeux, je n'aperçus plus de clarté. C'était cette nuit finale, cette nuit éternelle, que j'avais prévue avec tant d'horreur, et retardée avec tant de soin, le jour précédent, ou la veille, ou un autre jour encore auparavant. C'étaient mes dernières ténèbres.
— J'entrepris de me lever — Je ne pus pas !
« Voilà qui est bien, — dis-je à.
part moi. — Tout est fini. Ceci est la mort ! »
Et je me rajustai pour mourir; mais, en essayant d'étendre mon bras pour y reposer ma tête, je l'appuyai sur un bras froid.
« Qui est là? » murmurai-je en frissonnant, comme si la rencontre d'un assassin avait pu m'effrayer. Un assassin, hélas ! un assassin ! Il n'y en avait point de si cruel qui n'eût rompu son pain avec moi !
« C'est rrîoi, — répondit Solbioski, dont la force plus promptement abattue que la mienne s'était plus longtemps conservée. — Ne tremble pas! n'aie pas peur ! Je ne veux pas te faire de mal. Je n'ai besoin que de ton poignard.
— Que peut-on faire ici d'un poignard?
ADEMOISELLF. DE MARSAN
Croirais-tu qu'il y eût des hommes cachés dans les souterrains de la tour?
— Non. Il n'y a que des cadavres; mais il y en a un dont l'obstinatio:.
me fatigue, et dont j'ai le droit de me débarrasser. Donne, donne ton poignard, et bois mon sang; on dit que cela soutient la vie. Qui sait? Le Tagliamente est peut-être redescendu entre ses .
Monsieur Fabricius nu. »
Je jetai mon poignard aussi loin que j'en fus capable. J'étais bien sûr que nous n'irions pas l'y chercher. Cette pensée, je l'avais eue.
« Mon frère, — dis-je, en pleura i es couché sur le roc ; viens, viens jusqu'à moi. Joseph, ne me quitte pas! Mon Dieu ! ayez pitié de nous ! »
ais si je l'attirai à moi ou si je me rapprochai de lui, mais nous finimes par nous toucher.
a Honorine! — s'écria-t-il, — pauvre Honorine! la jeune fiancée qui prépare ses rubans et ses bouquets ! Honorine, qui était si bonne et si belle! Ht toi, Maxime, que j'aimais et que je ne verrai plus ! Oh ! si le jour seulement r.o encore éclairés une fois ! Mais il y a trop
LA TORRE M.UADITTA I b >
loin d'ici, et le balcon est trop élevé... Jamais ! jamais ! »
frappé d'un vertige a;:
Quand Joseph ne parla plus, je cherchai à me pencher vers lui pour m'assurer qu'il respirait encore. Il se détourna de moi avec un affreux gémissement. J'entendais des bruits vagues; je les perdais comme s'ils n'avaient pas été. J'essayais de les ressaisir. Enfin ma pensée m'échappa tout à fait. Je retombai dans le vague de revis ces festins que j'avais quittés, et la petite Onorina criant sa lazagne. et sainte Honorine me tendant des bras consolateurs du fond du tableau ue du Pordenone.
Cependant les bruits revenaient toujours. C'était le pic, c'était la saple Tagliamente qui passait, en gémissant, sur la tour; c'était la mine qui la faisait sauter; c'était Onorina tout en larmes, au seuil de l'église, qui ne cessait de répéter : « Achetez, monsieur, achetez ma bonne lazagne ! Il n'y en a pas de meilleure à Codroïpo! » — Je dormais.
Lorsque je revenais à moi, je disais à Solbioski : « Dors-tu? » et il ne me répondait point.
Ma stupeur devint peu à peu plus
profonde. Je perdis le souvenir des temps et des lieux, et de moi-même demandais vaguement : « Où su.
et ma mémoire était un abîme où pouvais me retrouver.
Je finis par ne plus penser. L'ouïe seule m'apportait encore des sensations incomplètes et confuses, des cr.
lamentations, un fracas de cataractes et de tempêtes. J'essayais d'y répondre par des lamentations et par des cris pour me l'unisson de cette nature souffrante qui allait mourir, et la voix me manquait.
L'horloge de l'éternité ne sut":
à mesurer de pareilles heures, elles furent passées, je me rquelque part, dans un endroit où le jour venait du ciel. C'était peu:-.:
Je refermai les yeux aussitôt que je les eus ouverts, parce que le soleil les blessa. Ma bouche était moins ardente, mes organes moins languissants. Quelques sucs savoureux récréaient mon palais, et je les goûtais encore. Je sentais au moins mes souffrances. Je m'imaginai que je
a Ceci vaut mieux. — dis-je en moimême. — Il faudrait, rester et mourir comme cela. »
Je regardai de nouveau, parce qu'un nouveau breuvage doux et substantiel avait encore ranimé ma vie.. C'était là un spectacle bien étrange ! Une salle si vaste et où je ne m'étais jamais éveillé, qui n'était pas de la maison de mon père, qui n'était pas de mon auberge, qui n'était pas de ma caserne, qui n'était pas de ma prison ! Le sol surtout m'étonnait. Il était profondément remué et couvert de laves éparses. Il y avait seulement au milieu une large ouverture carrée qui semblait communiquer à un caveau.
« La Torre Malade! la ! — criai-je, — la
MaladeUa! la trappe est ouverte!
Diana, Joseph, Anna, venez à moi, venez !
j'ai trouvé un chemin ! Oh ! ne tardez pas
à venir, il y en a déjà tant de morts !
— Personne n'est mort qu'Anna, — me répondit le docteur Fabricius, qui était appuyé sur le chevet de mon lit. — Il était trop tard.
— I-'abricius ! mon ami, mon père! — dis-je en saisissant sa main. — Et Diana ! et Joseph !
— Ils sont vivants ! Mais te voilà mieux maintenant, — continua-t-il, — et je puis m'expliquer avec toi. Il le faut, car le temps nous presse. Tu connaîtras
MADEMOISE1 AS
plus tard les obstacles qui ont rt:
ace. Aujourd'hui ce récit nous
ferait perdre des instants trop précieux.
du monde se sont su
de jours. Des succès brillants ont
'.=s partisans et les armées de
Napoléon. La cause de l'indépendance
des peuples n'est pas perdue : elle ne le
sera jamais sans doute; mais il n'est
peut-être pas réservé à ma vieillesse de
jouir de son triom;
de Joseph sont menacées, mises à prix.
A la première lueur de salut que j'ai reconnue pour lui, je me suis hâté de le ..sporter dans un lieu sûr, d'où il regagnera notre Allemagne. Elle n'appartient pas encore tout . -an. La
.; ne peut :
incessamment investie ; je : .
la quitter tant que je ne t'avais p pelé à la vie. Le moment de nouaussi est venu. Te : *rce de
— Je
dit que nous ne nous re verrions jamais !... . mon ami, où est-.
— Di . plus puissant
îS secours, la fera probablement .: d'aliénatior.
où elle est restée plongée jusqu'ici. Aucun mot ne s'est échappé de sa bouche, aucune émotion ne s'est peinte sur son visage, même quand la nouvelle femme de chambre que je lui ai donnée lui a a présenté ce matin la robe de deuil qu'elle doit porter comme veuve et comme orpheline. Je comptais sur cette secousse : je m'y étais confié en désespoir de tous les remèdes. Seulement, sur la proposition que je lui ai faite de se retirer jusqu'à nouvel ordre à VAnnunyata de Venise, où elle a des compatriotes, et, je crois, des parentes, elle a paru me répondre par un signe de consentement; et, depuis, son agitation inquiète et empressée a manifesté souvent le besoin qu'elle éprouve de quitter cette tour, qui doit lui rappeler de si affreux souvenirs. ■ — J'arrive à ce' qui te concerne personnellement. Le désir que Mario témoignait de te revoir ici s'explique facilement par un récit que Solbioski tenait de toi-même, et qu'il m'a communiqué hier. Le spectacle de ce qu'il appelait son bonheur, l'infortuné jeune homme, était le moindre prix dont il pût reconnaître ta généreuse amitié. Un autre motif était venu se joindre à celui-là, si j'en juge par cette lettre de Chasteler, qui
■ de te faire savoir que ton mandat
d'arrêt est levé en France, et que l'avis a
dû en parvenir aux autorités vénitiennes.
fait nouveau n'a pu te compro-
lès lors, et rien ne s'oppose à ce que tu retournes enfin dans les bras de ton père. Ta sûreté l'exige comme ton bonheur; car, si tu étais surpris dans la .. où- des circonstances si cruelles ont dissimulé ton séjour, tu ne saurais échapper à la proscription qui ;es derniers habitants. Je sais ce me dire, mais cette preuve aveugle d'un- dévouement inutile ne ferait qu'embarrasser notre malheur d'un malheureux de plus. Tu as d'ailleurs une mission plus sacrée à remplir aujourd'hui de Diana ne permet pas qu'elle soit abandonnée à elle-même pour gagner nière retraite ; et où pourrais-je, au milieu des tristes soucis que m'inspire ma propre famille, lui trouver un ami plus fidèle et plus sûr que toi? Cherche donc à reprendre des forces dans un repas plus abondant et plus solide, et dispose-toi à partir ce soir avec elle quand le soleil sera couché, pour que rien n'indique à la vigilance de nos espions l'endroit d'où tu seras sorti. Tu trouveras
un bâtiment tout préparé à Porto-Gruaro, et Diana est attendue au couvent.
« Maintenant, — continua-t-il en me pressant dans ses bras. — va, mon fils, et souffre que je m'occupe de mes pressantes dispositions sans attendrir notre séparation par de plus longs adieux. Tout vieux que je sois, je ne renonce pas à te voir encore; mais, quoi qu'il arrive, conserve ton cœur à tes amis et ta vie à la liberté.
Aussitôt que La nuit fut entièrement 'tombée, — et elle était obscure, car la lune ne brillait plus, — un domestique du docteur vint m'avertir que la voiture était prête, et me dirigea vers l'endroit où je devais la prendre. J'y montai, et je m'assis en face de deux femmes que je ne vis point. Deux heures après, nous étions à Porto-Gruaro; quelques minutes encore, et nous voguions sur les lagunes. J'avais offert ma main à Diana pour monter sur le bateau, et sa main, fortement liée à la mienne, ne l'avait point abandonnée. Elle ne parlait pas, mais elle soupirait, rêvait et se rapprochait quelquefois de moi en tressaillant, comme si elle avait été saisie d'une peur subite. Cette scène est vague à ma mémoire, et cependant je ne me la
rappelle jamais sans frissonner. Elle avait quelque chose du trajet de deux ombres sur la barque des enfers, mais de deux ombres qu'un arrêt anticipé condamne à deux destinées différentes, et qui vont se séparer pour l'éternité. Je m'étais endormi toutefois enfin au bruit monotone de la rame, qui battait les flots en cadence, et au chant mélancolique des bateliers.
Je ne m'éveillai qu'au mouvement des vagues qui annonçait la pleine mer. Le soleil était plus beau que je ne vu jamais, le soleil que j'avais cru ne jamais revoir. L'azur du golfe se déroulait sous lui comme un autre ciel, et avec ses hauts frontons, ses tours, ses dômes et ses clochers, rayonnait à son : >mme si elle avait été son palais.
La plaine immense des eaux était comme un grand parvis de lapis au-devant de la cité miraculeuse. Je croyais sommeiller encore, car j'avais presque oublié de vivre et de jouir de ma vie. La main de Diana reposait toujours dans la mienne; je me retournai vers elle pour savoir si elle partageait mon enchantement, et si elle renaissait ainsi que moi à cette brillante résurrection de la nature. Son sans mouvement n'exprimait que
sespoir silencieux que j'y avais lu dans ta Torre Maladetta. Je me rappelai que.
parmi ces faites pompeux qui s'éclairaient tour à tour en passant du rose le plus tendre au vermillon le plus vif, et de cette nuance à celle du feu, illuminés comme pour un jour de joie, elle pouvait reconnaître celui de la demeure de son père. Je me rappelai que, moins de trois mois auparavant, le même bâtiment peut-être avait sillé sur les mêmes flots, en la transportant éperdue d'amour sur le cœur de Cinci. Tout cela se représenta vivement à ma pensée ; je contins ma folle expansion ; je cessai d'être heureux et ravi, je retombai avec une angoisse inexprimable dans les tristesses du mond^
Ma main s'était relâchée, car je ne comprenais pas qu'elle eût été si longtemps entrelacée à ses doigts. Je ne sais si Diana m'entendit. Pourquoi pas ? Il y a tant de choses dans ce langage ! Mais elle me retint. Je la regardai, et je crus voir passer un sourire douloureux sur ses Lvres comme un éclair sur un nuage.
Nous débarquâmes au milieu du peuple agissant et tumultueux des gens de mer.
« Hélas ! — dit un Nicolot'.o, qui était debout sur le rivage en attendant un far-
deau, — c'est la galiotte du brave Cinci, celle qu'il a donnée de ses deniers aux pauvres mariniers de Gruaro. Mais le brave Cinci n'y est plus!
— Tais-toi. — lui dis-je de manière à couvrir sa voix, et en glissant un sequin dans sa main. — Prends les paquets qu'on va te donner et porte-les à VAnnunqiala, mais ne parle pas, sur ta tête ! »
Heureusement, la vague attention de Diana était distraite alors par les soins empressés de deux converses qu.
datent depuis le point du jour, et qui n'avaient tari, les dignes filles, de glorifications sur sa piété et sur la sainteté do leur couvent que depuis qu'elles avaient cru comprendre que Diana était folle et qu'elle était muette.
Elles marchèrent devant nous en faisant rouler sous leurs doigts agiles les grains polis du rosaire jusqu'au seuil de la maison. La porte s'ouvrit, et on nous introduisit cérémonieusement dans le parloir.
L'abbesse était Française. Elle belle, parmi toutes les belles et jeunes femmes de l'émigration, et son nom. qui n'est plus écrit que sur une tombe, pauvre il à sa gloire
daine, si de telles vertus avaient encore quelque chose de commun avec le monde.
Elle me prit les mains avec abandon, avec tendresse, quoiqu'il y eût d'autres sœurs présentes, parce que nous nous étions connus enfants.
« Je sais, cher Maxime, - — dit-elle, — tout ce dont notre sœur bien-aimée vous est redevable. Vous aurez un jour votre récompense, mon fils, si vous la cherchez dans le ciel. — Adieu! »
Pendant ce temps-là, Diana m'avait regardé avec plus d'attention, comme s:
elle apprenait seulement à me reconnaitre, et puis elle s'était replongée dans sa pensée. Je m'éloignai lentement.
« Maxime ! Maxime ! — s'écria-t-elle enfin d'une voix nette et forte, — adieu, Maxime! adieu pour jamais!
Au même instant, deux portes se fermèrent : celle qui la cloitrait dans cette maison d'asile et de paix, et celle qui me rejetait pour y périr au milieu des troubles et des anxiétés de la vie.
Je marchais sous un soleil ardent, sans but et presque sans pensée. Mon front brûlait. Des idées confuses s'entrechoquaient dans mon esprit ; mes jambes mal affermies se dérobaient sous moi.
Quand j'arrivai à mon hôtel ordinaire, je tombai d'accablement et de douleur, et je perdis connaissance.
Je passai les trois mois suivants dans les alternatives de délire et d'inertie morale d'une fièvre ataxique. Je n'ai su que depuis et par le rapprochement des dates combien cela devait avoir duré. Je ne me rappelle rien.
Je me trouvai enfin en état de partir de Venise le ié juillet. Mes forces étaient loin d'être rétablies; mais j'avais hâte de me soustraire aux cruelles impressions que tous les objets dont j'étais entouré renouvelaient incessamment dans mon âme. Je sortis à dix heures, quoique l'embarcation ne dut être prête qu'à midi.
Je m'assis, selon mon ancien usage, au devant du café Florian, dans la galerie de la tour, et je demandai du chocolat.
Il y avait foule à mes cotés; on lisait des journaux avec empressement, et toute l'insouciance que pouvait m'inspirer le profond affaiblissement de mes facultés ne m'empêcha pas de prêter à ce qui se passait une vague attention. Depuis plus de cent jours, à cette époque mémorable où tous les jours fournissaient une page à l'histoire, j'étais aussi étranger aux évé-
nements de la terre que si la trappe de la Torre Maladetta ne se fût pas rouverte sur moi. Je savais tout au plus, par quelques paroles du docteur Fabricius, que les espérances de la liberté étaient à peu prés perdues pour l'Allemagne comme pour la France, et je m'en souvenais par hasard.
Je jetai donc un regard sur la feuille : c'était le Courrier de Triesle de l'abbé Coletti.
On se rapprochait à l'envi pour entendre les dernières lignes du Bulletin.
J'écoutai.
« La victoire remportée le 6 courant à « Wagram par les armes de l'Empereur, ■ — dit le lecteur italien avec son accen- « tuation pittoresque et sa déclamation « mimique, — a détruit pour toujours l'es- « poir des ennemis de la France et du « genre humain.
« Jamais la magnanimité de S. M. I. et R. « ne s'est manifestée avec plus d'éclat h que dans cette occasion ; elle a couvert « de son indulgence les égarements des a peuples. Les lois ne frapperont que les a factieux.
« Le château où se rassemblaient les « conspirateurs, et qui appartenait à Cinci « dit Marius, et surnommé le Doge de
' Venise, a été rasé. On a trouvé dans " les souterrains une multitude de ca- « davres.
Un infâme agent d'intrigues nommé « Fabricius, mais dans lequel on croit « reconnaître l'illuminé Hooschmann.
" complice d'Arndt, de Palm et de Chasu teler, est parvenu à s'échapper jusqu'ici. « On est à sa poursuite.
« La tête du lâche et hypocrite André u Hofer est mise à prix. Ce monstre, cou- « vert de crimes, ne se dérobera pas au " châtiment qui lui est dû.
Son secrétaire, Joseph Solbioski, aven-
■ turier bohémien, se disant Polonais, a » déjà été saisi. Solbieski est un bandit « rusé, féroce, et d'une force peu com- • mune : il en sera fait prompte jus-
■ tice. »
a Solbioski, — dis-je en moi-même, — Solbioski féroce et rusé ! et les misérables ne savent pas même son nom ! »
Je me mordais les poings de rage et de désespoir. Oh! pourquoi n'étais-je pas mort à la Terre Muladetta !
Attendez, attendez, messieurs. — dit le lecteur en souriant; — Il y a un petit poslscriptum du rédacteur :
matin, 13 juillet, à dix heures et