‹ Inès de las Sierras: Medemoiselle de MarsanChapitre 13 sur 18 · LA TORRE MALADETTA 1 6 J · texte numérisé non relu

LA TORRE MALADETTA 1 6 J

Apres avoir regarni le fover et renouvelé les flambeaux, nous cédâmes aussi au sommeil; il dura longtemps.

Je m'éveillai le premier, et il le fallait, car tout allait s'éteindre. Diana reposait dans un calme profond et qui paraissait doux. Je m'en approchai autant que cela était nécessaire pour entendre sa respiration et sentir la tiédeur de son haleine. Je plaçai ensuite à sa portée, sur un petit meuble éclairé par deux lumières, ce qui restait de lazagne, et, muni de ma lanterne, je regagnai en silence l'escalier du balcon. Je ne pouvais m'imaginer qu'on n'eût fait aucune démarche pour nous retrouver, et je croyais seulement que les perquisitions ne fussent arrêtées à cette galerie étroite où il n'était effectivement pas naturel de chercher un passage.

Rien ne répondit à mes conjectures. Il n'y avait point de changement : on n'était pas venu.

Le soleil avait déjà passé la point du ciel qu'il occupe à midi. La journée de la veille, dont nous n'avions vu que Taube, devait avoir été belle. La fonte de neiges continuait. Le Tagliamente inondait ses rivages; il remontait en vagues blanches et retombait en vapeur contre le pied du

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rocher. La campagne qui nous séparait : disparaissait tout entière sous un lac immense au milieu duquel sa tour se dressait comme un mat immobile. Je pensai que M. Fabricius n'avait pas pu se mettre en chemin.

Solbioski ne s'informa pas des motifs de mon absence, je ne lui en parlai point. 11 avait le temps d'apprendre que notre espoir le mieux fondé s'était évanoui.

Iheur, malheur! — dit-il en s'asîur sa couche. — La nuit t'a-t-elle porté conseil, comme tu l'esj

— Elle m'a conseillé, mon ami, de ne compter que sur nous. La trappe de ce cabinet ne peut s'ouvrir, et, si elle sous nos efforts, elle nous laisserait une nouvelle difficulté à vaincre, car l'ouvrage de maçonnerie qui pèse sur elle dans sa construction quelque artifice que nous ne pouvons pénétrer. — Le chemin le plus court, c'est le plus long. — 11 faut regravir cet escalier de désespoir, e: pour cela il faut une échelle que nous aurons bientôt fabriquée. Il y a d; dossiers de ces fauteuils que nous avons remarqués en entrant, il y a dans

. .- des montants et des échelons : besoin que

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solidement pour nous porter tour à tour. Les instruments que Mario a recueillis en desordre dans les coins du bûcher, pour le service de son foyer, suffisent à ce travail, auquel suffiraient la pointe et le tranchant de mon poignard, le superflu de la ficelle qui soutient notre lanterne et peut-être nos bras seuls ! Quant à la trappe, nous la soulèverons sans peine.

J'ai observé qu'un des barreaux du balcon ne demandait qu'un effort pour être déchâssé de sa soudure, et un trait de cette petite scie à main qui est pendue à la cheminée réduira notre échelle à la proportion nécessaire pour nous élever jusqu'à la porte rebelle qui n'a résisté à nos efforts que parce que nous l'attaquions de trop bas. Du courage seulement, car il n'y a point de temps à perdre.

— En effet, — dit-il, — cette ressource est la dernière, l'unique ressource qui nous reste, si le Tagliamente est débor^i

Ensuite il s'assit sur son lit, essuya son front, pâlit et me dit : « J'ai faim.

— Ces premières irritations du besoin restent longtemps sans se renouveler quand on les a vaincues la première fois ; c'est une grâce d'état pour les prisonniers et les acteurs des guerres civiles. Pense

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que dans quelques heures nous pouvons être délivrés. •>

Et je me hâtai de distribuer entre nous les différentes parties de notre travail.

Oh! ce travail fut bien long! Nous étions également inexpérimentés à la besogne, et la rigueur de notre apprentissage s'augmentait de notre affaiblissement toujours croissant. Indépendamment des distractions nécessaires que nous donnaient de temps en temps les légers repas de Diana, dont j'avais d: • très petites portions la lazagne presque épuisée, nous étions pris alternativement de langueurs et de défaillances qui faisaient tomber nos outils de nos mains.

Nous en vînmes enfin à bout, s'il est permis de regarder comme un ouvrage terminé les objets informes et grossiers que nous avions si peu solidement ébauchés. Nous nous trouvâmes heureux cependant.

- cela, nous disposâmes tout dans l'appartement pour le temps que devait, selon nous, durer notre absence, et nous gagnâmes le balcon avec des difficultés que multipliaient à chaque pas les embarras de notre équipage.

Qui le croirait? Les heures qui

paru si longues à mon impatience étaient plus nombreuses encore que je ne l'aurais pensé. L'ouverture de la plate-forme était éclairée par le jour, par un jour nouveau, par le soleil du troisième midi. ]e m'étonnai d'avoir tant souffert et d'avoir mesuré si mal la longueur de mes souffrances. La douleur marche vite.

Solbioski se hâta de courir au balcon.

Je n'avais plus rien à y apprendre et je m'arrêtai derrière lui.

« Le Tagliamente est débordé. — dit- il en laissant retomber sa tête sur sa poitrine.

— Qu'importent le Tagliamente et ses débordements! — répondis-je. — Nous allons au donjon et non au rivage ! »

Ht alors je tentai d'ébranler le barreau que j'avais senti vaciller, que j'aurais probablement détaché la veille si je l'avais voulu. Il résista. Mon sang se figea dans mes veines ; car, sans le secours d'un levier, tous les autres préparatifs de notre entreprise devenaient inutiles. Comme j'en cherchais un qui fût plus mal affermi, comme je le cherchais sans le trouver, e: sans faire connaître à Solbioski le sujet de mon inquiétude, un corps long, dur et arrondi roula sous mes pieds ; c'était un

barreau qui était tombé de lui-même aux secousses de l'orage ou à la suite des dégradations du temps. Je m'en emparai et je le traînai après moi de dej degré, parce qu'il était lourd. Nous montâmes lentement à pas tardifs, à stations multipliées; car le courage nous manquait, même pour nous délivrer, nous reposâmes un moment au-dessous des degrés qui aboutissaient à l'escalier à vis, pour scier notre échelle à la hauteur de la trappe. Xous laissâmes le reste, qui en était la plus longue partie, sur le terre-plein de la dernière muraille, et nous arrivâmes au sommet.

Nous nous assîmes encore, nous nous embrassâmes ; nous échangeâmes quelques paroles d'encouragement : nous en avions besoin.

Enfin, le dos tourné à une paroi d'où notre levier pouvait agir dans tous les sens avec facilité, nous nous affermîmes de commun sur les bâtons de notre courte échelette, que nous avions eu soin de choisir robustes et solides, parmi les mieux enclavés dans leurs mortaises. Nous courbâmes nos épaules sous la porte de fer qui nous séparait du ciel et de duisant peu à peu la p

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notre barre aiguë au point où les rebords de la trappe s'appuyaient mal hermétiquement sur son cadre, nous fîmes peser à son extrémité opposée l'effort de nos quatre mains réunies, avec le peu de vigueur que nous prétait l'espérance ou le désespoir.

Les charnières crièrent comme la première fois ; la trappe bâilla et s'ouvrit à laisser passer un homme ; la pleine lumière du matin pénétra dans la tour par gerbes éblouissantes, avec l'air pur et vif de cette région élevée.

ii Nous sommes sauvés ! — m'écriai-je.

— Un moment encore, et nous sommes sauvés ! »

Au même instant, toutes les pierres qui entouraient la trappe, ébranlées par son mouvement, se précipitèrent sur elle avec un épouvantable fracas ; elle retomba comme la foudre, et nous chassa violemment au loin sur les dalles.

a Nous ne sommes pas sau répondit Solbioski en m'entourar.t de ses bras; — je te l'avais bien dit : nous sommes perdus ! a

Nous restâmes quelque temps en silence au bruit des ruines qui continuaient à s'amasser sur notre tête, car l'ébranlement

: ,mmuniqué aux parties les plus chancelantes du parapet du côté où il s'inclinait sur le front penchant du donjon, et les pierres qui le couronnait baient et roulaient toujours.

Je pensai, sans le craindre, qu'il allait crouler tout entier et nous anéantir. — Mais le bruit cessa enfin, pendant que les profondeurs du bâtiment le répétaient encore dans leurs échos. La tour vibra un moment comme un peuplier dont le tonnerre a frappé la cime, ou comme un pendule chassé par le doigt qui peu à peu l'arc de ses oscillations. Et puis tout fut muet et immobile.

Notre lanterne, heureusement close, n'avait pas été éteinte par la commotion. Je la repris avec une apparence de rite sur laquelle j'avais peine à me faire illusion à moi-même, et saisissant la main de Solbioski :

« Viens. — lui dis-je. — rien d'« sespéré encore. Cette catastrophe se sera fait ressentir jusque dans la cour du château, où des fragments des murailles seront tombés du sommet. Leur direction naturelle est de ce côté. L'accident qui nous accable fera deviner nos efforts, notre position, nos dangers. Sois assure

qu'au moment où je te parle a trappe inférieure est ouverte. Viens, au nom du ciel qui ne nous abandonnera pas ! »

Solbioski arrêta sur moi un regard où se confondaient une incrédulité douloureuse et une triste dérision.

Je détournai les yeux, et je l'entraînai sur mes pas dans l'escalier tournant.

Nous descendîmes sans nous parler.

Notre échelle s'ajusta facilement à la première muraille, malgré la diminution que nous lui avions fait subir pour en soustraire l'échelette que nous venions de laisser au sommet. A la seconde coupure de l'escalier direct, elle se trouva beaucoup trop courte. C'était un inconvénient facile à prévoir, si nous avions prévu que nous devions revenir. Je n'y avais pas pensé. Nous eûmes peine à y atteindre, en nous suspendant à nos mains affaiblies et tremblantes, après de longues et timides précautions. Enfin nous arrivâmes, comme à un lieu de refuge, au balcon inaccessible du Tagliamente.

11 était nuit. La lune, épaissement voilée, ne jetait qu'une faible clarté sur le torrent, mais il se rapprochait visiblement de son lit; le vent de Bora qui soufflait avait refroidi la température, et

rari pour quelques jours l'urne des débordements. Les nuées rapides et sifflantes fouettaient autour de nous un givre piquant. J"osai m'en réjouir avec toute l'expansion qui me restait pour exprimer un sentiment d'espérance.

« Il fait froid, — dis-je ; — les neiges ne fondront plus ; le Tagliamente s'éloigne ; la grève est libre. Si le docteur Fabricius n'est pas arrivé aujourd'hui à la Torre .. il y arrivera certainement demain.

— Et qu'importe à notre salut qu'il v arrive demain? » dit Solbioski en s'évanouissant dans mes bras.

Je fis d'abord des efforts impuissants pour le rappeler à la vie, qui paraissait l'avoir tout à fait quitté. Enfin il se ranima de lui-même un instant, et un instant après défaillit de nouveau. Peu à peu ces deux états devinrent alternatifs et mesurés par des périodes presque égales. Je compris que le même symptôme menaçait de m'atteindre à mon tour, et qu'il était temps d'arriver à l'appartement encore si éloigné de Diana, l'en calculai la distance avec épouvante. La lumière ctait d'ailleurs près de sa fin, car je n'avais pas imaginé le matin qu'il tu:

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