‹ Infini et quantité: Étude sur le concept de l'infini en philosophie et dans les sciencesChapitre 63 sur 63 · Lauge, HisL du mater,, t. II, ch. u · texte numérisé non relu

Lauge, HisL du mater,, t. II, ch. u

CONCLUSION î209

Ainsi le monde de la raison pure ne serait encore que phénoménal sous prétexte qu'il est pensé ! Nous croyons, pour notre part, que la question véritable est de savoir, non s'il est pensé, mais s'il Test ou ne l'est pas primitivement et spontanément. Pourquoi lorsque nous affirmons son existence cette conscience d'un développement intérieur arrêté et contenu par des exigences et des obstacles venus du dehors? Si ces obstacles, malgré leur extériorité apparente, viennent du dedans, comment se fait-il que nous ne les connaissions pas comme nôtres, et si en dépit de tout, de notre ignorance même, ils sont vraiment nôtres, comment ne se produisent-ils pas suivant quelque règle ou formule intelligible qui nous permette au moins de pressentir leur véritable origine? Ce qui vient de l'esprit porte sa marque ; telles ces propositions du géomètre dont le progrès régulier suit le mouvement même de la raison et qui se développent logi quement. Pourquoi faut-il, au contraire, que ce soit le hasard d'une rencontre qui, à un moment imprévu de la durée et en un point arbitraire de l'espace, décide de nos affirmations sur la réalité objective? et comment explique-t-on que l'intelligence soit toujours comme sous le coup d'une surprise, lorsque l'événement qu'elle tire de son propre sein lui semble, on ne sait pourquoi, extérieur? Ce qui est essentiel ne peut, quoi qu'on allègue, paraître fortuit, ni ce qui résulte d'un progrès interne, accidentel et discontinu. On suppose gratuitement d'ailleurs que ce qui est pensé est par là même phénoménal ; il n'y a à proprement parler de phénoménal que ce qui enveloppe sujet et objet ; or le monde de la raison pure apparaît comme dégagé de toute exigence subjective; si l'on ne peut nier en un sens qu'il soit pensé, c'est seulement comme condition de la pensée sensible et intuitive; encore est-il moins pensé au sens vrai du terme qu'induit ou conclu ; nous n'en avons qu'une notion négative, quelque certaine qu'elle soit, parce que nous n'en savons qu'une chose , c'est que sans lui ce qu'on nomme d'ordinaire pensée serait impossible.

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La méthode que nous proposons sera rejetée à priori par ridéalisme pur ; mais l'idéalisme pur est loin d'avoir conquis la pensée humaine ; créé en vue d*écarter les problèmes redoutables que pose le dualisme irréductible du sujet et de l'objet, jusqu'ici il n'a ou raison, semble-t-il, que de cet « intuitionisme » excessif qui veut que nous ayons une vue directe et immédiate des choses, et que par suite les choses soient analogues à la pensée ; mais son point de départ n'est ni plus ni moins certain que celui du réalisme, car, s'il affirme que les principes rationnels sont sans valeur objective, il le fait sans raison, et, s'il doute seulement, sa doctrine n'est qu'une hypothèse : or, hypothèse pour hypothèse, celle-là semble de préférence acceptable qui explique le plus simplement et le mieux ce qu'elle est chargée d'expliquer. A l'origine et dès qu'on a pris pied sur le terrain de la sensation, il faut partir d'une supposition, rien n'est moins douteux; pourquoi ne pas adopter la plus rationnelle ? Le juge qui doit décider un jour de la valeur relative de l'idéalisme et du réalisme sera sans doute l'accord interne, la liaison harmonieuse et profonde des idées dans chaque système ; or nous doutons qu'un tel juge soit, dès aujourd'hui du moins, acquis à l'idéalisme. Parti de la distinction du phénomène et du noumène, comment en est-il venu à n'affirmer que le phénomène? Qu'est-ce d'ailleurs que l'esprit dans une semblable hypothèse? Une série continue d'actes ou d'événements? Mais alors on ne s'explique plus cette synthèse sous des lois définies, qui n'est autre chose que la pensée. Veut-on, pour rendre compte de l'unité mentale, que les phénomènes se groupent d'eux-mêmes en catégories et s'associent en couples qui seront les lois? Nous retrouvons alors le réalisme que nous voulions éviter, mais sous une forme compromettante et inacceptable, puisque les phénomènes deviennent des forces et que les manières d'être, érigées en êtres véritables, sont douées, contre toute vraisemblance, d'affinités électives. Si Ton rejette ces conséquences, nous cherchons en vain la raison concrète, le principe créateur des catégories, et si l'on a recours à un moyen terme, si Ton

soutient que le phénomène n'est à proprement parler ni une abstraction ni une réalité agissante, nous demandons qu'on le définisse. Est-il capable de mémoire ? est-il susceptible d'habitude? Peut-il servir de fondement à la liberté? Faut-il dire qu'il est, en môme temps que l'idée, le trait d'union des idées, en même temps que la chose enchaînée, le lien qui enchaîne? Non seulement, dans un tel système, tout est dispersé, émietté, mais encore l'obscurité est partout, au début plus que nulle part. Pour supprimer le mystère des choses, on supprime l'être véritable, et il arrive que le mystère subsiste encore et plus profond.

Le but de la métaphysique n'est pas de détruire, mais d'expliquer. Pour lui donner une base solide, la raison pure ne postule qu'une chose, c'est de n'avoir point à représenter à l'imagination ses solutions les plus hautes; exigence bien naturelle, puisque toute représentation est relative. Cette concession obtenue, la faculté que depuis des siècles, tant d'illustres esprits se sont plu à célébrer comme la faculté maltresse, fera, nous n'en doutons pas, en répandant une lumière toujours plus vive sur des problèmes analogues à ceux que l'idée de Tinfini a suscités, sa propre et définitive apologie.

Fin.

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