LES ARGUMENTS THÉOLOGIQUES
ment. Avons-nous, oui ou non, l'idée positive de l'absolu ou de rinâni intensif? Voilà, à notre sens, toute la question. L'erreur, si elle existe, n'est point une faute de dialectique;
vaine, parce qu'il ne pouvait être une création factice de rentendement. L'effet, disent-ils, ne peut dépasser la cause, la perfection ne saurait donc être un produit de l'esprit imparfait ; le type que nous concevons doit donc posséder, en dehors de l'esprit, une réalité véritable, une réalité concrète ; il faut que Dieu existe.
« Vous supposez alors une existence comme faisant partie de la possibilité. »
Nous répondrons avec l'ancienne métaphysique : vous avez tort d'opposer la possibilité à l'existence, comme l'abstrait au concret. De ce qu'une chose est possible, il ne s'ensuit pas qu'elle ne soit que possible et qu'il faille la ranger a priori parmi les pures idées. Ecartons donc de la discussion un terme qui prête trop aisément à l'équivoque. Notre hypothèse, ne l'oublions pas, est celle-ci : « La raison humaine conçoit certainement un type qu'avant tout examen et par habitude, nous pouvons considérer comme indifférent à la réalité idéale ou à la réalité proprement dite, mais au sein duquel une analyse exacte reconnaît ensuite l'existence véritable. » Est-il donc si étrange qu'une chose qui nous semble pouvoir exister existe en effet ?
M Mais, dans ce cas, la pensée qui est en vous doit être la chose ellemême? »
Vous voulez dire : la pensée de la chose elle-même ; lorsque je pense à un homme, il est clair que ma pensée n'est nullement l'homme que je pense. Ainsi amendée, votre formule est d'une justesse absolue et traduit très exactement l'opinion des métaphysiciens que vous combattez. Tous, en effet, ont affirmé que par la pensée nous sommes en communication directe avec l'absolu ; c'est là l'hypothèse qui leur sert de point de départ, hypothèse à la vérité contestable, mais que vous avez admise en acceptant la discussion, et dont vous n'avez par conséquent plus le droit de vous faire une arme contre eux.
En définitive, dans la proposition : « La perfection existe, » le sujet n'est posé que parce nous avons l'idée de la perfection. Quant au prédicat, il est enfermé dans l'objet de cette idée, et le jugement est analytique.
Et, qu'on veuille bien le remarquer, un jugement analytique n'est pas nécessairement une tautologie. L'absolu avec lequel on suppose que l'esprit humain est en relation et qui est la réalité par excellence ne devient tel qu'après examen. C'est ainsi que le triangle, qui avant toute démonstration enferme deux droits, ne possède aux yeux du géomètre cette propriété que lorsque la démonstration est faite. Que dirions-nous d'un critique qui nous adresserait l'objection suivante :
« Quand vous vous proposez de démontrer que le triangle enferme deux droits, de deux choses l'une : ou le sujet « triangle » enferme les deux droits au moment où vous le posez ; ou il ne les enferme pas. Dans le premier cas, vous commettez une pitoyable tautologie; dans le second, vous lui attribuez contre toute raison une qualité que son essence exclut? »
n faudrait évidemment répondre : « Le sujet triangle est posé avant toute démonstration, comme indifférent à tel ou tel attribut et, dans le
elle ne peut venir que d'un fait psychologique incomplètement étudié.
Mais, qu'on admette ou qu'on rejette l'intuition immédiate de Dieu par la raison, il est certain, ne fût-ce qu'à titre de conclusion logique, que le principe suprême doit être parfait. Comment douter en effet que l'être premier résume et concentre en son sein tous les trésors de la vie, lui que, par hypothèse, rien ne limite, ni du dehors, ni du dedans? D'où viendrait l'obstacle à son expansion ? Il est aussi impossible de ne pas lui attribuer toute la richesse dont il a la source, qu'il Test d'imaginer cette richesse sous les traits de la perfection infinie.
Aussi la philosophie et la science ont-elles affirmé de tout temps l'existence transcendante de l'absolu, sans jamais parvenir à donner à cette existence, si différente de la nôtre, un contenu certain. Les plus anciens sages de l'Ionie n'y voulaient voir que des attributs purement physiques, qui l'emprisonnaient encore dans la matière ; les géomètres de la Grande- Grèce firent de son essence le principe de la mesure et de l'harmonie, mais les attributs tout intellectuels qu'ils se plaisaient à y enfermer, semblaient y introduire, avec l'abstraction, l'inertie et la mort; cette conception pâlit peu à peu et s'éclipsa devant l'image du bien moral, qui est restée, depuis Socrate, le symbole le moins imparfait de cette parfaite
oas présent, à l'existence de deux droits ; il ne les exclut donc ni ne les possède non plus a ptHori; nous sommes aussi éloignés de votre contradiction que de votre tautologie pure. »
En ce qui concerne l'absolu, même mode d'argumentation. Assurément, pourrions-nous dire, l'absolu que nous concevons est un absolu réel,. mais nous ne le posons pas comme tel lorsque nous le posons comme sujet; le reproche de tautologie ne saurait donc nous atteindre; mais d'autre part le prédicat n'ajoute point l'existence à la possibilité pure ; il ne fait que la constater et la reconnaître là où elle était et où nous ne l'avions pas vue d'abord ; la contradiction est donc également évitée, la logique est sauve, et l'argument valable.
Résumons-nous : La valeur de la preuve ontologique dépend uniquement de la proposition suivante :
« L'idée de la perfection est une idée positive de l'entendement. »
Si on l'accepte, il n'est plus possible de nier que la perfection existe, si on la rejette, l'argument manque de base, mais c'est selon nous pour des raisons absolument étrangères à celles que Kant a cru devoir exposer.
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nature; mais, qu'on la nomme pensée, amour, liberté, on n'exprime qu'une de ses faces; il faut renoncer à la définir, parce qu'il faut renoncer à l'embrasser.
Si le bon sens populaire croit à l'existence de Dieu , c'est sur la foi d'un double témoignage, celui de l'univers physique et celui du monde moral, et en cela il ne se trompe pas. Le ciel étoile au-dessus de nos tètes, la loi du bien dans nos cœurs, voilà, pourrions-nous dire, si nous osions détourner à notre profit une formule célèbre, deux preuves que l'humanité ne récuse pas et auxquelles, par surcroît, la raison scientifique donne raison. Qu'on admette ou qu'on rejette l'hypothèse de l'évolution de la nature, peu importe ; c'est la nature ellemême, la nature, dans le fait de son existence certaine, qu'il faut expliquer. Il est possible que les êtres se disposent comme d'eux-mêmes en une savante hiérarchie, et que d'échelons en échelons, d'âme en âme, le progrès soit venu jusqu'à l'homme ; mais, dans cette série ascendante , on demandera toujours comment s'opère le passage du moins au plus, de l'inférieur au supérieur, et, à l'origine, comment s'est opéré le passage bien autrement solennel du néant à l'être. C'est ce que comprend d'instinct l'homme ignorant, non moins affirmatif que le plus profond des philosophes en ce qui concerne l'existence certaine d'un Être, le premier des êtres, principe et fin de toutes choses.
Mais ce n'est pas assez d'apprendre de la raison que le progrès ne s'explique que par des additions d'être venues d'en haut, et que la nature, livrée à elle-même, retomberait, de degré en degré, dans le néant d'où elle est sortie ; comme nous faisons partie de la chaîne des choses, il nous suffit de descendre en nous-mêmes pour voir que ce n'est point à l'impulsion mécanique et nécessitante d'êtres inférieurs, mais bien à l'attrait tout-puissant du Bien , que nous devons de triompher des fatalités qui entravent notre essor et gênent notre développement moral. Qui croit au Bien sans doute ni arrière-pensée, croit aussi à Dieu, car le Bien ne nous appelle à lui qu'en nous transfigurant, et ce miracle intérieur est,
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pour quiconque s^observe, un témoignage décisif. Comment se sentir soulevé au-dessus des misères d'une nature défaillante et opprimée , si Ton n'a quelque conscience d'un acte intérieur différent de Facte humain ? Comment s'apercevoir qu'on se dépasse, qu^on devient autre que soi et meilleur, si Ton ne s'aperçoit en môme temps qu'une main amie et souveraine emporte l'âme vers la lumière, et lui communique, comme par l'effet d'une création véritable, des énergies qu'elle n'avait pas? Et le sentiment se joint à l'idée pour attester l'action divine. Est-il possible d'oublier ce qui se passe quand l'émotion d*un grand devoir accompli, d'un acte de renoncement ou de sacrifice librement consommé, semble nous ravir à nous-mêmes et, nous vaut, dès cette vie mortelle, des instants d'une félicité sans prix ? Qui a connu de telles joies a foi en ce génie invisible qu'écoutait Socrate, et que Kant, bien des siècles après, nommait avec un respect ému l'idéal de la moralité : idéal en effet, mais agissant et efficace, dont le contact échauffe et dont la vertu subjugue. On peut l'affirmer sans crainte : pour inspirer la croyance en Dieu, nul argument ne vaudra jamais cet appel intérieur du bien, ce charme austère et suprême de la perfection, aussi réelle, aussi vivante que les âmes qu'elle sollicite et que les cœurs qu'elle fait battre.
La foi en l'existence d'un être souverainement juste et bon trouvera contre toutes les attaques d'une science ambitieuse ou mal éclairée un asile inviolable dans le cœur humain ; quoi que Ton fasse, la suprême réalité ne sera jamais en cause; on ne la voit s'évanouir que lorsqu'on cherche contre toute raison à exprimer son incommunicable essence. Le savant et le philosophe se heurtent plus souvent à l'athéisme que l'homme du peuple, parce que leurs prétentions sont à la fois plus hautes et plus vaines; ces prétentions, il suffit de les formuler pour les confondre : on veut posséder l'absolu et enlbrasser l'infini.
Nous nous étions proposé Tétude analytique de deux notions étroitement liées, celle d'infini et celle de grandeur ; cette étude achevée, il ne nous reste plus qu'à en dégager quelques vues d'ensemble destinées à résumer les conclusions partielles que nous avons formulées chemin faisant, et à les mettre selon leur importance relative en leur vrai jour.
Et d'abord l'in/îni, étant incompatible avec la réalité, n'a, selon nous, aucune place dans les sciences de la nature, ou plus généralement dans les sciences concrètes, qu'elles se rapportent à la matière ou à l'esprit ; il n'a et ne peut avoir accès que dans cet ordre de spéculations où le possible se substitue au réel, l'idée au fait, encore, pour que son emploi y devienne légitime, doit-il se résoudre dans la seule notion intelligible qui lui corresponde, celle de l'indéterminé ou de rindéfini. L'infini hors de nous, l'infini considéré objectivement est impossible ; ce n'est que dans la pensée qu'il existe et d'ilne existence purement virtuelle, parce qu'il y représente l'excès du pouvoir sur l'acte, de la faculté qui ne s'épuise pas sur les opérations de la faculté qui s'épuisent seules.
Quant à la grandeuvy voici les propositions qui résument et mettent en lumière ses traits essentiels :
1^ Abstraite ou concrète, deux facteurs la constituent : un élément générateur , une loi de génération ; l'un qui lui sert de point de départ, l'autre qui Tétend et la développe.
2« Abstraite ou concrète, l'élément qui l'engendre doit être identique à sa limite, autrement dit, l'origine de son progrès doit être la fin même de sa décroissance, à moins qu'on ne nie le parallélisme nécessaire de l'analyse et de la synthèse, à moins qu'on ne conteste que Tune des deux opérations, devant répéter l'autre en sens inverse, repasse forcément sur tous ses termes ; le point, par exemple, est à la fois premier et dernier, suivant que la ligne est engendrée ou s'épuise.
3® Abstraite ou concrète, la quantité ne peut avoir une limite de même nature qu'elle; dans cette hypoUifese, en effet, la limite serait, comme la quantité, divisible, et par suite ne serait plus la limite. La limite est ce qui est fixe, la quantité ce qui peut croître ou décroître ; d'une part, l'un et le simple, comme le point; de l'autre, le multiple et le composé, comme la ligne.
4® Mais, on Fa vu, limite et élément générateur, réserve faite du sens de l'opération , sont identiques ; il en résulte que l'élément générateur, au même titre que la limite ellemême, diffère essentiellement de la quantité.
Tels sont les caractères essentiels de la grandeur en général. Il faut maintenant déterminer les attributs spécifiques qui distinguent la grandeur réelle de la grandeur abstraite^ la grandeur telle que l'esprit affirme qu'elle doit exister en ellemême, de la grandeur telle qu'il se la représente pour la soumettre aux exigences toutes subjectives du calcul.
Une différence caractéristique sépare à jamais ces deux formes de la quantité et nous interdit de les confondre, c'est celle qui résulte de leur mode de diminution ou d'accroissement. Dans l'une et dans l'autre, il faut bien que l'unité génératrice demeure la même, autrement la quantité idéale ne serait plus le décalque de la quantité en soi ; mais, dans la quantité en soi, la loi de formation est définie et certaine, en d'autres termes, l'unité primordiale se répète suivait une formule précise et déterminée à l'avance , tandis que dans la grandeur mathématique toute formation est ignorée quant aux stades élémentaires de sa décroissance bu de
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son progrès ; pour combler cette lacune, il faut dès lors recourir, ainsi qu'on l'a compris de tout temps, à l'intervention de l'infini ; l'infini, au sens traditionnel et en même temps le plus exact du terme, to aicetpov, est donc, avant de devenir un instrument et une convention utile dans le calcul, le symbole, que dis-je ? l'aveu formel de notre ignorance en ce qui concerne les composés naturels.
Que la quantité en soi se compose d'éléments en nombre Uni, c'est ce qui paraît indéniable, puisqu'elle s'épuise ; ce fait n'aurait d'explication ni si les éléments qui la constituent étaient en nombre infini, ni, ce qui revient au même, si de tels éléments n'existaient pas, car, à défaut d'éléments ultimes, il faudrait qu'il existât dans le composé un nombre réellement infini de parties toujours divisibles, et, en vertu même de l'hypothèse, un tel composé serait également inépuisable.
Que, d'autre part, dans la quantité idéale ou mathématique^ l'infini n'ait qu'une existence provisoire et purement fictive, c'est ce qui résulte de l'idée même de limite, idée qui, en restreignant sa définition, lui donne son vrai sens dans la science. On ne saurait assez redire qu'une grandeur ne peut d'aucune façon tendre vers sa limite ni s'en approcher si peu que ce soit, dès qu'entre elle et sa limite s'interpose un infini véritable; l'infini mathématique n'est qu'un pseudo-infini, l'infini du devenir, qui se prolonge, il est vrai, sans terme dans la pensée, mais qui a commencement et fin dans les choses.
Ces principes posés, la mathématique est affranchie, à ce qu'il semble, de toute contradiction interne et externe ; elle est d'accord avec elle-même, d'accord avec les autres sciences, et séduite par cette harmonie, la raison se reconnaît dans le système des connaissances humaines comme elle se re? connaît dans le système des choses, à la marque de l'unité.
En effet, dès qu'on accorde que l'élément est d'une nature différente de celle du tout et que dans le tout le nombre des éléments échappe fatalement à la pensée, il est impossible de rien rencontrer qui choque k raison ou qui détonne, dans cet ensemble admirable et merveilleusement lié qui mérite à
si juste titre le nom de science par excellence ou de science exacte. Il suffit de se mettre au point ; on comprend alors ce qu'avaient admis d'instinct les premiers géomètres, sans sécarter jamais de la donnée fondamentale de leur science ; on voit comment l'infini et la borne se concilient, que dis -je f comment ils s'appellent et se complètent ; le progrès et la décroissance de la grandeur idéale prennent un sens ; l'incommensurabilité, qui semble de droit en mathématiques, cesse d'être un mystère pour devenir la conséquence rigoureuse d'une hypothèse rationnelle ; le succès du calcul infinitésimal, succès étrange si l'on songe à la variété des théories, s'explique à son tour et sans peine : que l'on conçoive la quantité abstraite comme formée d'un nombre indéfini d'éléments, ou qu'on se la représente comme enfermant des réductions indéfiniment petites d'elle-même en nombre soit indéfini soit même fini , qu'on adopte le point de vue de Cavalieri, celui de Leibniz ou de Laplace, peu importe, le calcul doit réussir, parce qu'en tout état de cause le calculateur demeure fidèle à l'idée mère, à Tidée maîtresse de la science mathématique, celle de l'indétermination du contenu. Si l'on reste attaché à cette donnée primitive, on s'aperçoit, d'autre part, que les sciences physiques ne contredisent qu'en apparence les affirmations de la science abstraite; le physicien ne nie point que le progrès de la grandeur passe un entendement comme le nôtre, entendement borné et extérieur aux choses; il peut donc en un sens strictement subjectif accepter comme légitime le concept de l'infini mathématique ; mais il a le droit d'ajouter pour son propre compte et en s'inspirant de la réalité qu'il observe, que l'indétermination n'est point dans la nature comme dans la pensée, que tout dans l'univers est arrêté et défini, que dans chaque grandeur enfin les parties élémentaires ont un nombre. Certes, il ne prétend pas plus que nous que de tels nombres puissent jamais tomber sous nos prises, mais il est tenu de croire qu'ils existent, sous peine de ne plus rien expliquer d^une manière satisfaisante dans le monde des phénomènes ; c^est que la nalure
parle et se tait : elle parle pour nous dire que la loi de toute formation est certaine, et elle emprunte pour l'attester les mille voix des choses sensibles; puis, quand nous lui demandons quelle est cette loi, elle garde un silence solennel, (re(xvb>c (TiY^, et ce silence est pour jamais, car le secret de l'absolu ne se communique point. C'est en vue de combler, s'il se peut, cette lacune, de réparer à quelque degré l'irréparable, que les sciences physiques et mathématiques se mettent à l'œuvre et se donnent la main. Le mathématicien demande à la réalité la notion de l'élément générateur ; le physicien reçoit des sciences abstraites* une méthode artificielle, mais indispensable, pour suppléer à la loi de génération qu'il ignore. L'un et l'autre savent tenir compte des données étrangères à leur science propre et corriger à l'aide d'emprunts ce que leur point de vue spécial aurait d'exclusif : celui-là pose en principe l'indétermination de la grandeur mathématique, mais il l'enferme entre des limites absolues ; celui-ci affirme la détermination de la grandeur réelle, mais il ajoute qu'elle est fatalement indéterminée pour l'esprit. Leurs principes, loin de se contredire, se complètent; leur œuvre est commune, communs aussi les instruments qu'ils emploient.
Ces rapports étroits, ces liens profondément cachés et souvent inaperçus qui unissent les sciences concrètes et les sciences abstraites de la nature, il appartient à la métaphysique et à la métaphysique seule de les distinguer nettement et de les mettre en lumière ; seule en effet la science qui passe la mathématique et la physique peut les embrasser Tune et l'autre d'une vue d'ensemble, se rendre un compte exact de leurs relations réciproques, et démêler, dans les notions dont elles se servent ou dans les principes qu'elles invoquent, ce qui est fondé en réalité et ce qui n'est que convention ou artifice. Si la métaphysique, suffisamment informée, est impuissante à mener à bien cette entreprise, il faut, croyons-nous, y renoncer, car, outre que dans l'enceinte de chaque science rhorizon est fatalement circonscrit, l'étude exclusive d'un
ordre spécial de faits ou de vérités nuit à Tinterprétation exacte des faits ou des vérités d'ordre différent, à plus forte raison, d'ordre supérieur. Ou la métaphysique a le droit d'exister, et elle le prouvera par ses services, ou la science qui la repousse n'existe plus que de nom ; car alors nulle vérité générale, mais des fragments de vérité qui, par leur isolement même, perdent leur sens ; nulle conception élevée vaste et largement compréhensive à laquelle puisse s'attacher . l'entendement épris d'unité, mais des formules sans lien, qui, faute des réserves et des tempéraments nécessaires, semblent toutes se heurter et se détruire dans un pêle-mêle voisin du chaos *.
La métaphysique a une mission dont elle prend de jour en jour une conscience plus nette, et qu'elle accepte, quoi qu'en puissent penser ses adversaires, avec une confiance de plus en plus ferme ; sous l'impulsion de cette loi d'unité qui est sa première aspiration,* elle ne cherche plus seulement à coordonner les résultats généraux de la science,' elle veut en indiquer la valeur relative et montrer que les antinomies en apparence irréductibles auxquelles on arrive nécessairement lorsqu'on rencontre les lois supérieures et les principes ultimes, se résolvent à l'aide d'une distinction qu'elle seule peut faire, celle du phénomène et du noumène, de Vidéal et du réel. Si la science parvenait à prendre une conscience totale d'elle-même et à faire une synthèse complète de ses vérités, elle se heurterait finalement à des oppositions absolues, parce que le réel et l'idéal tendent sans cesse à se confondre dans notre pensée, et que cette confusion deviendrait de plus en plus grave dans nos généralisationt? les plus hautes. La métaphysique au contraire qui se propose l'étude de la réalité véritable et dont l'objet propre est la distinction du relatif et de l'absolu, peut aspirer, sans trop présumer de ses forces, à réconcilier des théories qui ne sem-
1. Voir sur l'objet propre et sur les destinées de la uiétaphysique le remarquable chapitre qui sert de conclusion au Matérialisme et à la science, de M. E. Caro.
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blent réfractaires à l'unité que parce qu'elles résultent d'une dualité primitive, celle de la chose en soi et de l'apparence, de l'intelligible pur et du sensible.
L'objet que dans le présent travail nous nous étions direcr tement et immédiatement proposé était, on Ta vu, l'étude d'une de ces antinomies qui ne nous paraissent redoutables et que nous ne jugeons insolubles que lorsque nous oublions qu'elles sont dues au conflit de l'imagination et de la raison, au contraste de ce qui paraît être et de ce qui est ; il nous semblait de quelque utilité de faire voir que le concept de l'infini, ramené à ses éléments par l'analyse, n'enveloppe aucune des contradictions qu'on lui prête, et que sur ce terrain l'opposition de l'actuel et du virtuel suffit à expliquer, à justifier même les vues les plus divergentes; mais, à vrai dire, nous visions un but ultérieur et bien autrement digne d'intérêt ; nous voulions montrer, en nous aidant d'un exemple, et faire ainsi toucher du doigt le rôle et la portée de la raison pure dans toutes les questions de l'ordre de celle que nous avons traitée; nous voulions surtout établir, ne fûtce que médiatement et à titre de conclusion dernière, que la métaphysique a un objet propre, puisque des problèmes d'un ordre spécial lui sont soumis ; une méthode, puisqu'elle peut dans l'étude de quelques-uns de ces problèmes employer, non sans succès, certains procédés; un instrument enfin, savoir la raison elle-même, cette raison dégagée du sensible, qui suscita tant d'injustes défiances, et qui nous paraît encore, malgré tout, l'instrument par excellence de la pensée.
Dans la Critiquey Kant oppose au légitime usage de la raison deux objections capitales : en principe , dit-il, il faut qu'elle altère la réalité qu'elle s'assimile ; en fait, elle se contredit elle-même et se blesse ainsi de ses propres mains.
Nous savons ce qu'il faut penser des prétendues antinomies : la raison y trouve non un écueil, mais un moyen de justification éclatante ; d'autre part, lorsqu'on l'accuse de modifier les objets extérieurs, on lui attribue à tort un acte qui est l'acte propre de la représentation sensible ou perception. La
perception a, semble-t-il, pour objet spécial de recréer le inonde à notre image et de rofTrir à nos regards, non tel qu'il est en lui-même, mais tel qu'il doit nous apparaître dans l'intérêt d'exigences pressantes et de besoins essentiels. Dès qiie nous avons pu subvenir aux premières nécessités de la vie, dès que notre existence se trouve assurée contre les obstacles qui l'entourent et les dangers qui la menacent, la faculté théorique, la raison pure se dégage peu à peu des obscures profondeurs de l'âme, et chez l'homme de loisir, chez le savant, chez le philosophe, elle apparaît bientôt au premier plan ; c'est elle qui affranchit peu à peu la science du préjugé sensible, c'est elle qui dans tout esprit cultivé et réfléchi juge ou doit juger en dernier ressort; sa fonction propre est précisément d'écarter le phénomène qui n'a qu'une utilité pratique, de corriger au profit de la science pure Terreur nécessaire de la perception, et de redresser dans l'absolu l'image toute relative que le sens nous offre. Il se passe alors au plus profond de Tentendement quelque chose d'analogue à ce qui se passe dans la vision lorsque nous ramenons à sa position naturelle rimage renversée de la rétine; mais ce qui est inconscient dans la vision est conscient dans l'acte de la raison pure; son procédé peut donc être saisi et étudié sur le vif: il consiste, nous le savons, à éliminer de l'apparence totale ces exigences subjectives qu'une réflexion persévérante nous a peu à peu appris à connaître, pour obtenir sur la chose en soi des conclusions en petit nombre, mais certaines. Nous n'hésitons point à l'affirmer; malgré les objections de la critique, la raison pure est et restera l'instrument de la métaphysique avec une méthode spéciale, conforme au but à atteindre, et nettement défmi.
Parce que cette méthode n'a pas pris d'elle-même une conscience distincte et complète, il ne faut pas s'imaginer qu'elle ait rien d'illusoire ou de chimérique ; avant de se reconnsdtre elle a fait ses preuves ; pratiquée d'instinct depuis que la philosophie existe, elle y a suscité les hypothèses les plus fécondes et ouvert aux sciences même des horizons nouveaux.
Sans parler des hautes spéculations de la pensée grecque et de ces aperçus profonds d*Aristote, de Platon lui-même, sur la différence de ce qui se voit et de ce qui est, pourquoi, dans l'âge moderne, Leibniz a-t il été amené à supposer que la substance pourrait bien n'être en elle-même que la Force, sinon parce que, l'énergie propre du noumène personnel une fois retranchée du phénomène complexe de la résistance, il ne reste et ne peut plus rester hors de nous que la somme de ces énergies rivales sans lesquelles la résistance ne se conçoit plus ? Pourquoi le même philosophe a-t-il soutenu avec tant d'autorité et de vraisemblance que l'étendue hors de nous n'est que multiplicité, et que le composé matériel, bien que continu en apparence, doit finalement se résoudre en monades distinctes *? Sans doute parce que l'étendue phénoménale n'est qu'un système de rapports et que pour constituer ce système il faut et il suffit qu'il existe, ici une multiplicité quelconque d'éléments, là un centre d'unité, capable de les embrasser d'un seul regard, d'en faire la synthèse, et d'y démêler des relations. C'est en usant du même procédé que Descartes, avant Leibniz, avait pu pressentir que nos sensations ne sont que de simples mouvements dans la matière qui les conditionne; et en effet, puisque nos sensations sont diverses, comment concevoir dans l'étendue une diversité correspondante, si l'on ne fait appel à des changements de rapports, c'est-à-dire à des mouvements qui, bien qu'invisibles, viennent modifier nos organes et ébranler nos nerfs? Retranchez de la sensation l'unité qui en est la forme, et les variations, nécessairement intensives dans le sujet, ne peuvent s'expliquer hors de lui que par des vibrations organiques plus ou moins amples, plus ou moins rapides ou complexes. L'histoire des sciences en fait foi ; ces admirables anticipations de la pensée philosophique ont éclairé et dirigé de tout temps les démarches de l'expérience, et elles résultent elles-mêmes de la méthode que nous avons essayé de décrire et de justifier, méthode dont l'instrument est la raison pure, et Tobjet, k chose en soi.
Qu'une pareille méthode soit d'un emploi d'autant plus facile que la îiulture intellectuelle est plus parfaite, c'est ce qu'il est presque superflu d'expliquer. Plus la réflexion philosophique devient intense, plus le regard que nous jetons sur nous-mêmes devient pénétrant et profond, plus aussi l'esprit est apte à se reconnaître, à démêler ses traits essentiels, à revendiquer enfin sa part d'action dans la complexité du phénomène total : c'est alors que par un progrès corrélatif le facteur étranger tend à s'isoler, à s'opposer même au facteur personnel, comme le résidu spontané de cette opération intime. Qu'est-ce donc que le phénomène, sinon un produit? Il est en nous sans être nous, et résulte d'une synthèse dont l'analyse doit pouvoir mettre à nu les éléments constitutifs. L'une de ces deux opérations appelle l'autre et la rend possible; seulement la première est obscure, fatale, si rapide qu'elle nous échappe ; la seconde, libre et réfléchie, si réfléchie qu'après de longs siècles de travaux et d'efforts elle implique peut-être le suprême effort de la pensée humaine se concentrant en elle-jnême pour recréer objectivement ce qui n'est pas elle. L'une répond à la connaissance vulgaire, l'autre est l'instrument de la science des sciences, le procédé spécial et supérieur de la métaphysique.
Nous confondons peut-être, il est vrai, la réalité et la théorie. Que théoriquement, et en vue de donner de la sensation une explication quelconque, on imagine des mouvements et des forces, rien, nous dit-on, de plus naturel et de plus conforme aux exigences d'une nature intelligente, mais aux yeux d'une philosophie circonspecte, une telle hypothèse est sans portée objective et n'a qu'une valeur purement logique; en d'autres termes, le monde conçu par la raison peut entretenir avec la réalité des relations étroites, il n'en saurait être l'expression exacte, la fidèle et vivante image; s'il nous est utile, c'est comme moyen d'orientation ; « une carte de géographie nous rend de très grands services, quoiqu'elle soit loin d'être le pays même que nous visitons en esprit *. »