‹ Influences Françaises dans l'œuvre D'Edgar PoeChapitre 11 sur 44 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les recherches sur les sources d'Edgar Poe, et particulièrement sur ses sources françaises, ne paraissent pas avoir été jusqu'ici poussées très loin. En général, on s’est bien aperçu que Poe avait joué le rôle de source pour de nombreux auteurs français, et nombreux sont

- les rapprochements que l’on a faits dans cet ordre d’idées. Mais on

ne paraît pas s'être grandement préoccupé de la dette qu'il pouvait avoir contractée vis-à-vis des ancêtres des baudelairiens et des symbolistes. Il faut en voir la principale raison, sans nul doute, dans cette légende tenace, née au lendemain de la mort de Poe, qui en fait une espèce d'’illuminé composant sous l'influence du vin, de l’alcool ou d’autres excitants, et se bornant à coucher sur le papier

les fantasmagories délirantes de son cerveau malade. Poe, dit-on,

était un inspiré, un génie fou. Dès lors, à quoi bon perdre son temps à rechercher les livres, les auteurs, les textes qu’il aurait pu utiliser? Un pareil homme ne s’amuse point à prendre des notes, à recopier minutieusement la pensée des autres sur de petits bouts de papier,

travail maussade et ridicule et digne d’un pédant. Il n’avait qu’à

écrire d’abondance, irrésistiblement, à la lueur des éclairs de son cerveau fulgurant.

C’est un fait, pourtant, que Poe prenait des notes et qu’il se servait de bouts de papier, et qu’il collectionnait ces bouts de papier, et qu'il avait même bien soin de les fixer aux pages des livres qu'il lisait avec de la gomme adragante, tel un méticuleux érudit.

— Comment le savez-vous?

— Mais c’est qu'il nous l’a dit lui-même:

In getting my books, I have been always solicitous of an ample margin ; this not so much through any love of the thing in itself, howewer agreeable,

DÉRT J: DEME

as for the facility it affords me of pencilling suggested thoughts, agreements and differences of opinion, or brief critical comments in general. Where what I have to note is too much to be included within the narrow limits of a margin, 1 commit it to a slip of paper, and deposit it between the leaves ; taking care to secure it by an imperceptible portion of gumtragacanth paste.

Ainsi commence le préambule du recueil intitulé: Marginalia, dont le poète explique ainsi l’origine; et il poursuit en expliquant comment il a soigneusement recueilli tous ces « slips of paper », en y ajoutant les citations et les références nécessaires. Poe, en un mot, collectionnait des fiches — horreur! et les Marginalia représentent tout simplement une partie de sa boîte à fiches. Il en a déversé une autre partie dans les Pinakidia (1), titre passablement pédant; le contenu du recueil l’est encore plus. En fait, non seulement Poe avait du goût pour l’érudition, mais il se donnait souvent beaucoup de mal pour paraître encore plus érudit qu’il n’était: nous avons déjà eu l’occasion d’en donner des exemples.

S'il a fait souvent effort pour nous tromper sur la nature et l’étendue de sa documentation, notre auteur n’en avait pas moins, comme l’immense majorité des gens qui écrivent, une documentation. Seulement, vu l’exiguité de ses ressources et de sa bibliothèque, cette documentation était souvent beaucoup moins solide et moins importante que son orgueil ne lui permettait d'en convenir. Dans l’ouvrage de miss Alterton, The Origins of Poe's critical theory (livre qui déborde souvent les limites de son titre, mais il ne faut pas s’en plaindre, puisque cela nous vaut une foule de renseignements précieux), il est montré clairement que Poe était un lecteur assidu de presque tous les magazines ‘anglais et américains de son temps, notamment de ce Blackwood’s Magazine dont il s’est si copieusement moqué, mais dont il ne craignait pas d’imiter les procédés de très près, et sur le mode sérieux, lorsqu'il jugeait la chose utile et profitable.

Il régnait dans les magazines de ce temps-là une espèce de sensationalisme outrancier, un goût pour l’horrible, l’effrayant et l’inattendu, très commun d’ailleurs à l’époque du premier romantisme, et qui était déjà en train de se vulgariser au moment où Poe commençait à écrire. L'auteur américain, doué de plus de sens pra-

(1) C'est-à-dire tablettes.

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