‹ Influences Françaises dans l'œuvre D'Edgar PoeChapitre 37 sur 44 · LE SAM TE · texte numérisé non relu

LE SAM TE

ser ; nous étions en conséquence sans provisions, nous n'avions pas le pouvoir de nous en procurer, et nous avions passé tout ce temps sans boire et sans manger.

Le ciel semblait avoir pris plaisir à rassembler sur nous toutes les infortunes ; nos corps fatigués demandoient en vain du repos et des alimens pour réparer leurs forces, l’un et l’autre leur étoient refusés ; jamais nous n'avions vu la mort dans un appareil plus affreux. Notre brigantin échoué était retenu par de gros rochers ; les vagues lui donnaient des secousses épouvantables qui l’ébranloient et menaçoient à chaque instant de le rompre et de nous ensevelir : heureusement pour nous, il tint bon.

(Op. cit. tome XII, p. 242).

Au chapitre IX de The narrative of Arthur Gordon Pym, on trouve une situation analogue, bien que plus impressionnante encore. Le brick sur lequel se trouvent Pym et ses compagnons, complètement démâté par une tempête, se trouve également envahi par la mer; il fait eau. Cependant, il ne coule pas, car sa cargaison est composée de barils vides, ce qui l’oblige à flotter contre vents et marées; mais il flotte au ras de l’eau, avec une coque également remplie d’eau, le pont constamment balayÿyé par des vagues formidables. Pym, son ami Auguste et deux autres survivants des événements effroyables qui se sont déroulés à bord avant la tempête, sont obligés de se garrotter eux-mêmes à ce qui reste des agrès pour ne pas être emportés, et ils restent dans cet état pitoyable pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, sans cesse inondés par les vagues. Quand la tempête s’apaise enfin, ils se trouvent en présence du même problème que Viaud : ils peuvent circuler sur le pont, mais l’intérieur du navire, où se trouvent les provisions, leur est interdit :

Our chieïs sufferings were now those of hunger and thirst, and when we looked forward to the means of relief in this respect, our hearts sunk within us, and we were induced to regret that we had escaped the less dreadful Deris OL-NE SCA ET ee TS nn ee one na ON IE CU We had now been better than three entire days and nights without either food or drink, ant it became absolutely necessary that we should make an attempt to get up something from below. RCE (Pym, ch. IX).

Leurs essais pour arracher quelques comestibles aux entrailles du navire sont infructueux, et c’est alors que se produisent les scènes de cannibalisme rapportées plus haut. Dans le récit de Viaud, elles ne se produisent pas au même moment, puisque c’est sur terre et plus tard, après d’autres aventures, qu’il s’égare dans la forêt avec

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M°° Lacouture. Mais si cela rend l’imitation moins évidente, cela ne la rend pas moins possible.

Des recherches plus étendues amèneraient sans doute la découverte d’autres sources analogues. Mais il faut bien avouer que nous sommes ici sur le moins solide des terrains. Les récits de voyage et de naufrage se ressemblent tous, surtout quand ils sont authentiques. Partout il y a des tempêtes, des écueils, des gens qui se noient, d’autres qui meurent de faim ou de fatigue, et cela est naturel, puisque ces incidents se reproduisent inexorablement dans la réalité. Aussi n'avons-nous mentionné ce genre de sources que par désir d’être complet; mais, pour trouver des concordances significatives, il nous faudra revenir encore une fois aux voyages imaginaires.

Nous avons expliqué ailleurs (3), à propos des rapports possibles entre les habiletés de Dupin et celles de Zadig, comment le récit de Voltaire se rattachait à toute une série de récits analogues par l’intermédiaire du roman de de Mailly : Voyages et aventures des trois princes de Sarendip, soi-disant traduit du persan, en réalité traduit de l'italien. Comme il n’est pas prouvé que Poe savait l'italien et que, d’ailleurs, il s’agit d’ua livre assez rare, il y a peut-être là, sinon une influence proprement française, du moins une occasion où la langue française a pu jouer le rôle d’intermédiaire.

Or, le moment est venu de faire remarquer que l’histoire des

princes de Sarendip contient un épisode, négligé par Voltaire, mais

qui a bien pu attirer l’attention de Poe. Les trois princes ayant fait merveille pour interpréter la signification des crottes de chameau, leur renommée parvient jusqu'aux oreilles de l’empereur Behram. Ce prince est tombé malade, et la maladie dont il est affligé est telle que ses médecins ordinaires ne la peuvent guérir. Voici quelle est l'ordonnance des trois nobles esculapes. L’aîné commence :

Il faut,pour recouvrer la santé, que vous y fassiez bâtir sept beaux palais de diverses couleurs, dans lesquels vous passiez une semaine, et que dans chacun vous y demeuriez un jour et une nuit à commencer du lundi ; outre cela, interrompit le puîné, vous enverrez sept ambassadeurs dans les sept plus beaux climats du monde, d’où ils vous amèneront sept princesses, filles des plus grands rois qu’ils y trouveront. Vous en logerez une dans chaque palais et vous vous amuserez tout le long de la semaine à goûter avec elles

(3) Cf. Le détective Novel et l'Influence de la pensée scientifique, livre I.

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