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Cinquième nouvelle :
Ce prince ayant presque rétabli sa santé et ses forces, se fit mener le lendemain au sixième palais, qui étoit peint, en dehors et en dedans, d’aurore, d’incarnat, et de blanc. L'habit de ce prince, celui des seigneurs de sa suite, et tous les équipages, étoient de la même couleur, jusqu'aux harnois des chevaux. Jamais pompe ne fut plus belle ni plus éclatante
Sixième nouvelle :
… L'empereur, satisfait de ces deux histoires (4), en félicita le nouvelliste, et ensuite, il ordonna que tout fût prêt pour aller le lendemain au septième palais, qui était peint de toutes sortes de couleurs les plus vives. Il partit de bon matin avec toute sa cour, dont les habits qui étoient de couleurs semblables à celles du palais faisoient une variété charmante...
Dans le septième palais, l'empereur recouvrera définitivement la santé, mais cela nous importe peu.
Ce qui nous importe, c’est que ce septuple décor aux couleurs changeantes et assorties aux vêtements des courtisans rappelle invinciblement l'ordonnance magnifique du palais du prince Prospero dans The masque of the Red Death.
Le prince Prospero s’est claustré dans un de ses palais pour fuir la contagion de la Mort Rouge (5). Lui aussi, comme l’empereur Behram, il emmène dans sa retraite des amuseurs, des improvisateurs et de belles damoiselles. Au bout de quelque temps, il entreprend de donner une fête magnifique, dont on nous décrit ainsi le décor :
It was a voluptuous scène, that masquerade. But first let me tell of the rooms in which it was held. There were seven — an imperial suite. In many palaces, howewer, such suites form a long and straight vista, while the folding doors slide back nearly to the walls on either hand, so that the view of the whole extent is scarcely impeded. Here the case was very different, as might have been expected from the Prince’s love of the bizarre. The apartments were so irregularly disposed that the vision embraced but little more than one at a time. There was a sharp turn at every twenty or thirty yards,
and at each turn a novel effect. To the right and left, in the middle of each wall, a tall and narrow gothic window looked out upon a closed corridor
(4) T1 y a une nouvelle surnuméraire impliquée dans la sixième, où un des personnages mis en scène se met à raconter son histoire, comme il arrive souvent dans ces sortes de contes. ; !
(5) Ceci vient sans doute du Décaméron, directement ou indirectement.
PURES y, M
which pursued the windings of the suite. These Windows were of stained glass, whose color varied in accordance with the prevailing hue of the decorations of the chamber into which it opened. That at the eastern extremity was hung, for example, in blue — and vividly blue were its windows. The second chamber was purple in its ornaments and tapestries, and here the panes were purple. The third was gréen throughout, and so were the casements. The fourth was furnished and lighted with orange, the fifth with white, the sixth with violet. The seventh apartment was closely shrouded in black velvet tapestries that hung all over the ceiling and down the walls, falling in heavy folds upon a carpet of the same material and hue. But, in this chamber only, the color of the windows failed to correspond with the decorations. The panes here were scarlet — a deep blood color...
On ne peut s'empêcher de remarquer avec quel bonheur l’imagination de Poe enrichit et vivifie les notations froides et conventionnelles de de Mailly. Les formules vagues que nous avons reproduites à dessein : « rien de plus beau ni de plus brillant... la plus grande pompe qui se puisse voir... » sont remplacées par des détails précis, colorés, évocateurs. Ce qui n’était qu’un artifice frivole destiné à chatouiller en passant l’esprit du lecteur devient l’occasion d’un tableau sombre et splendide, pénétré d’une émotion intense. Dans un décor d’un luxe aussi surnaturel, nous devinons qu'il ne peut arriver que des événements extraordinaires et le raffinement infernal de ce luxe nous fait prévoir le châtiment terrible du prince Prospero.
Cependant, si nous devons incontestablement payer notre tribut d’admiration à Poe pour avoir su transfigurer ces détails monotones destinés uniquement à encadrer des contes fabuleux, il n’en est pas moins vrai que la ressemblance existe. C’est même une des plus frappantes que nous ayons rencontrées, et l'hypothèse d’une simple coïncidence paraît ici bien peu vraisemblable.
L'hypothèse d’une source commune est, au contraire, toujours soutenable, en principe. Et ce n’est pas que le roman d’Armeno et les récits qu'il contient n'aient été démarqués bien des fois, avant comme après de Mailly. On a même fait une traduction anglaise sur le texte de celui-ci; mais tous ces livres — traduction anglaise comprise — paraissent avoir été assez peu répandus, quelques-uns, même, rares. Tant qu’un document précis ne nous aura pas prouvé qu'un de ces ouvrages était passé entre les mains de Poe, le plus naturel n'est-il pas de supposer que celui-ci a feuilleté une fois de
plus un des volumes de cette collection des Voyages imaginaires où bien des indices semblent montrer qu'il avait déjà puisé?
Bien entendu, même dans ce cas, la langue française aurait servi tout au plus d'intermédiaire et de véhicule; il n’y a rien de proprement français dans l’invention des sept palais que Poe emprunte en la transposant. Et ceci doit nous amener à généraliser cette question et à l’étendre aux autres emprunts que nous avons pu supposer ou constater. Nous venons de montrer que Poe semble avoir puisé assez largement dans une collection d'ouvrages appartenant au xvin° siècle français, mais peut-on dire que quelque chose de spécifiquement xvin* siècle, ou de spécifiquement français, soit passé dans son œuvre?
À cette question, il est assez difficile de répondre et nos constatations mêmes ne nous fournissent pas d'arguments décisifs. Partout, même lorsque nous ne connaissons pas d’équivalents anglais où Poe aurait pu puiser, nous pouvons faire la même observation que pour l'ouvrage du chevalier de Mailly : ce que Poe emprunte, ce sont des faits, des détails, une idée de conte parfois, mais en les transformant si bien qu'ils deviennent presque méconnaissables et qu'il importe peu qu’il les ait puisés ici ou là. Les auteurs anonymes de relations de voyage, du reste, et même le chevalier de Mailly ou Sébastien Mercier, ne pouvaient lui transmettre que ce qu'ils avaient et il faut avouer que c’était des représentants assez médiocres du génie français, écrivant dans un style quelconque et obéissant aux tendances générales de leur siècle, sans doute, mais guère plus ni moins qu’une foule d'auteurs anglais du même temps.
Cependant, dans l’ensemble, il semble bien que la manière dont
- Poe traite ses sujets le rapproche des conteurs français. Les conteurs
anglais, même lorsqu'ils font preuve des plus brillantes qualités, révèlent presque toujours des tendances utilitaires; leurs récits sont des prétextes à morale et à sermons. Robinson Crusoé cherche à nous
édifier, Gulliver à nous indigner. Poe cherche surtout à nous éton-
ner, et, en cela, il est semblable à beaucoup de Français, lesquels, bien qu’ils utilisent très souvent le genre Voyage pour se moquer de leurs compatriotes, recherchent aussi très souvent les occasions de les divertir ou de les surprendre.
De plus, bien que cet aspect de son talent ne soit généralement pas très apprécié, notre auteur affecte souvent un ton léger et dégagé,
fort voisin du ton des petits conteurs du xvim° siècle. The Duc de l’Omelelte, Bon-Bon, Why the little Frenchman wears his hand in a sling, en offrent des exemples frappants. Tout le début de Hans Phaall ne ressemble-t-il pas à un pastiche un peu affaibli de Voltaire? Sans doute, il s’agit là d’une ressemblance de ton très difficile à faire constater. Sans doute aussi, ce ton frivole et railleur n’est pas uniquement le privilège de Voltaire ou du xvrrr° siècle français, et l’on a pu trouver à Poe, sur ce chapitre, des modèles anglais. Woodberry rapproche les fantaisies dont je viens de citer les titres de fantaisies analogues de Bulwer Lytton (Conversations with an ambitions student in ill health, Monos and Daimonos) et pense que Poe, dans Hans Phaall, a imité « the mock-style of Irving ».
Quand bien même on aurait touché là aux véritables sources de l'inspiration de Poe, il serait encore permis de parler d’influence française au second degré, car les écrivains cités sont évidemment tributaires du siècle de Voltaire. Bulwer Lytton, qui,avait beaucoup lu, n’ignorait ni Voltaire ni les autres conteurs français et, dans le ton frivole et impertinent du dandy, qu’il affecte en ses premiers livres, on peut reconnaître quelque chose de l'héritage des petits maîtres. Le « mock-style » d’Irving, d’une manière plus générale, mais incontestable, doit bien aussi une partie de son ironie au persiflage mis à la mode par nos philosophes de salon.
Mais pourquoi perdre de vue le fait que Poe était à même de lire les modèles de ses modèles dans leur propre langue. Dans un article du Broadway Journal, du 4 octobre 1845, cité par miss Philipps (t. Il, p. 1049), répondant à un certain Jones qui affirmait que « les Français n’ont pas d'humour », Poe s’écriait : « Let him pray Heaven that in Hades he fall not into the clutches of Molière, of Rabelais, of Voltaire. » Ce n’est là encore qu’une énumération assez vague, mais dans la première version de Bon-Bon, retrouvée dans le Saturday Courier du 1° décembre 1832, le personnage, désigné seulement par la lettre À dans les éditions actuelles, est appelé en - toutes lettres Arouêt. L'ancien bibliothécaire de l'Université de Virginie, W. Wertenbaker, avait reproduit, d’après les registres de prêt de sa bibliothèque, une liste de volumes empruntés par Poe pendant son séjour à Charlottesville, comme étudiant, et où l’on retrouve les noms de Rollin et de Voltaire :
“Le by RS
To gratify curiosity, [ copy from the Register a list of books which M. Poe borrowed while he was a student : Rollin’s histoire ancienne, Histoire romaine, Robertson’s America, Marshall’s Washington, Voltaire’s Histoire Particulière, and Dufief’s Nature Displayed. |
(Cité par Phillips 1, 249).
Ces registres ont été détruits par la suite et cela nous empêche de savoir ce qu'était exactement cette « Histoire particulière » dont le titre particulier n’était dû sans doute qu’à la fantaisie d’un relieur (6), mais il n’en reste pas moins acquis que Poe s’intéressait aux œuvres de Voltaire dès le temps de ses études et que cet intérêt s’est prolongé durant toute sa vie. Poe avait certainement lu Zadig, et il est au moins probable qu'il avait lu Candide — et qu’il s’en était souvenu. Le bourgmestre Superbus Van Underduk n’a-t-il pas un nom qui sonne comme celui du baron de Thunder ten Tronck? Et, d'une manière générale, la description fantaisiste que Poe fait de Rotterdam, les silhouettes caricaturales des bons bourgeois hollandais ahuris par l’apparition soudaine du ballon de Hans Phaall, tout cela ne fait-il pas songer à la mise en scène et aux pantins du guignol voltairien? Peut-être encore est-ce dans Candide que notre poète a puisé l’idée de faire un poème sur le pays d’Eldorado, pays inaccessible, dont les abords sont défendus par les montagnes de la lune, ces montagnes auxquelles Voltaire assigne dix mille pieds de hauteur.
Tout cela n’est pas absolument irréfutable, et encore qu'il fût possible d’étayer ces rapprochements par des citations de Poe relatives à Voltaire ou à d’autres grands écrivains du xvnr° siècle (7),
(6) 11 n’existe, à ma connaissance, aucun ouvrage de Voltaire portant le tire d'Histoire particulière. Frappé de ce fait en lisant le texte cité plus haut, j'écrivis, pour m'en éclaircir, au bibliothécaire acuel de l’Université de Virginie, M. Harry Clemons. Celui-ci me répondit fort aimablement (on lira sa lettre en appendice) que les registres et partie des livres de la bibliothèque ayant été détruits par un incendie en 189,5, toute vérification sérieuse était devenue impossible. Un catalogue datant de 1828 a pourtant été conservé, et montre que la bibliothéque possédait à cette époque plusieurs collections des œuvres de Voltaire, mais il est impossible de savoir exactement quel volume portait sur son dos — probablement par suite de la fantaisie d’un relieur — les mots : « Histoire particulière ».
(7) Exemple: « Ils écrivaient sur la philosophie (Cicero, Lucretius, Seneca) mais c'était la philosophie grecque » phrase attribuée à Condorcet dans une note de Bon-Bon. — « Voltaire in speaking of Persepolis, says : « Je connois bien l'admiration qu'inspirent ces ruines — mais un palais érigé au pied d’une chaîne de rochers stérils (sic) peut-il être un chef d'œuvre des arts ? » (note sur un vers
d'AI Aaraaf).
ON
nous savons trop quelle est la fragilité de ces étais pour vouloir nous en servir. Voltaire, d’ailleurs, n'’avait-il pas importé d'Angleterre une partie des épices dont il assaisonnait ses railleries?
, Et, cependant, malgré la difficulté de prouver son existence ou de mesurer ses limites, cette influence, diffuse en quelque sorte de l'esprit du xvin° siècle français, nous paraît devoir être plus importante, plus grosse de conséquences que les emprunts constatés jusqu'ici. Elle représente, en effet, quelque chose que Poe n'aurait sans doute pas trouvé, ou difficilement trouvé ailleurs. Elle peut servir, peut-être, à expliquer quelques-uns des traits constitutifs de son génie et de la séduction qu'il a exercée sur les esprits français. À ce titre, elle vaut d'être examinée de plus près. Or, n'oublions pas que l'esprit français est en grande partie l’esprit classique, que le xviu* siècle avait hérité du grand siècle une partie importante de son patrimoine; et, dans ces conditions, malgré ce que nous avons dit au début de la prédilection de Poe pour les auteurs contemporains, ne faut-il pas nous demander s’il n’a pu, directement ou indirectement, subir l'influence de l'esprit classique et entrer en contact avec les écrivains du xvn° siècle?