CHAPITRE IV
Ce que Poe avait en commun avec le xvur° siècle en général, c'était, non pas précisément l'esprit scientifique, mais la curiosité scientifique et le goût de la science ou des spéculations auxquelles elle peut donner lieu. Et il se rapprochait encore du xvurr° siècle, parce que, comme tous les utopistes et les rêveurs scientifiques de son temps, comme Fourier, qu'il cite dans Eurèka, comme son émule et modèle Bulwer et comme bien d’autres, il utilisait des données scientifiques qui dataient un peu — ou même beaucoup — et remontaient souvent au siècle précédent. Lui qui avait appris la trigonométrie dans Bezout, le manuel même dont se servait Napoléon à Brienne, qui avait traduit des passages de Cuvier dans un livre dont il a au moins endossé la paternité et qu’il a très probablement revu (1), il n’est pas surprenant qu'il ait repris et continué l’œuvre des utopistes ou des vulgarisateurs du xvin° siècle.
Mais ce genre du « Voyage extraordinaire » que Poe pratiquait, aux sources françaises duquel il puisait, nous savons qu'il ne date ‘pas, en France, du xvrm* siècle. Il est apparu, il a même fleuri dès le xvar° siècle; et, dès lors, voilà un premier lien possible entre Poe et cette époque. |
Il importe donc d’abord de vérifier l'existence de ce lien. Ce sera une tâche relativement facile, car Poe lui-même a pris soin de nous renseigner sur ce point. Là comme toujours, il ne faudra utiliser
() The Conchologis®s First book, or a system of lestaceous Malacology, etc. By Edgar A. Poe, Haswell, Barrington et Haswell, 1839, in-12. — On lui attribue aussi une traduction de l’histoire naturelle de Lemonnier, publiée sous le nom de Wyatt. Cf. sur ces détails Woodberry,Life of Poe, I, 198.
qu'avec précaution les indications de ce mystificateur invétéré ; cependant, il serait peut-être ici d’une mauvaise méthode de les négliger entièrement.
L'un des textes les plus étendus — le plus étendu peut-être, que Poe ait consacré à nous parler de ses lectures, est une longue note placée à la fin de U/nparalleled adventure 6f one Hans Phaall, K y défend âprement son originalité et s'efforce de faire ressortir que son ouvrage est différent de tous ceux qui l’ont précédé et qu'il énumère : ce sont, d’abord, la Moon Story, de son confrère Locke, puis divers ouvrages plus anciens sur lesquels Poe laisse tomber des jugements plus ou moins dédaigneux.
Toute une partie de la note roule sur des questions techniques et sur les erreurs scientifiques commises par Locke. Elle ne contient rien de bien intéressant pour nous. Mais, après une longue dissertation passablement pédante sur la puissance de grossissement des télescopes, le narrateur des aventures de Hans Phaall continue sans transition :
T have lately read a singular and somewhat ingenious little book, whose title page runs thus : « L'homme dans la lune où le Voyage chimérique fait an Monde de la Lune nouvellement découvert par Dominique Gonzales, Advanturier espagnol, autremêt dit le Courier volant. Pris en notre langue par J.B.D.A. Paris, chez François Piot, près la Fontaine de Saint-Benoist. Et chez J. Goignard, au premier pilier de la grand’ salle du Palais, proche les Consultations, MDOXLVIT ». Pp 176.
The writer professes to have translated his work from the English of one Mr D'’Avisson (Davidson) although there is a terrible ambiguity in the statement. «l'en ai eu» says he, «l'original de Monsieur D'Avisson, médecin des mieux versez qui soient aujourd'huy dans la cônoissance des Belles-Lettres, et surtout de la Philosophie Naturelle. Je lui ai cette obligation entre les autres, de m'avoir non seulement mis en main ce livre en anglais, mais encore le manuscrit du Sieur Thomas D’Anan, gentilhomme Eccossois recommandable pour sa vertu, sur la version duquel j’advoue que j'ay tiré le plan de la mienne ».
Suit une analyse du livre avec quelques citations traduites en anglais. | | Il est évident qu'après avoir étalé sa science astronomique et mathématique, Poe veut faire briller ici ses connaissances biblio- graphiques. En somme, il n’y réussit pas trop mal. Il reproduit le titre du livre en question plus complètement que M. Frédéric
Lachèvre (2). Et il semble bien qu'il ait eu réellement le volume entre les mains, puisqu'il en donne, non seulement le titre exact et l'analyse, mais des citations, textuellement reproduites ou fidèlement traduites. À vrai dire, toutes ces preuves ne sont pas parfaitement décisives avec un illusionniste de cette force. Il faut se rappeler que les opuscules de ce genre, précisément parce qu'ils sont des objets rares et curieux, sont souvent décrits en grand détail dans les catalogues, les bibliographies, les causeries à bâtons rompus, des essayistes anglais. Il ÿ a une possibilité — assez faible, sans doute, mais réelle — pour que Poe ait pillé tous ces détails dans quelques miscellanies du genre Disraeli.
Ce qui me ferait croire pourtant que Poe est ici de bonne foi, c’est qu il prend évidemment sa trouvaille pour un livre français. Avec quel air entendu il nous rapporte ce que l’auteur prétend : « The writer professes to have translated his work... » Allons donc ! Cette histoire de d’Avisson lui paraît louche, On ne lui en fait pas accroire
à lui, Poe; il sait bien qu'il ne faut jamais prendre au pied de la lettre ce qu’un auteur raconte à ses lecteurs : il a tellement l’habitude d’en raconter aux siens.
En fait — et c’est ce qui est cause que nous ne nous attarderons
pas plus longtemps sur un point qui n'intéresse pas directement notre sujet — il s’agit bien d’un ouvrage traduit de l’anglais. Tout le monde a reconnu sans doute, dans ce « singular little book »,
l'ouvrage posthume de Francis Godwin (1562-1633) : The man in the Moone, or a Discourse of a voyage thither, by Domingo Gonsales, écrit vers 1600 et publié seulement en 1638. Cette fantaisie eut l’honneur d’être prise au sérieux par l’évêque de Chester, le révérend John Wilkins, un des fondateurs de l’Académie des Sciences : anglaise, dans The Discovery of a World in the Moon, with an appendir : The possibility of a passage thither (1640), un ouvrage
(2) Dans Œuvres libertines de Cyrano de Bergerac, tome I, page LXIT, le titre est donné comme suit : « L'Homme dans la lune ou le voyage chimérique fait au .monde de la lune par Dominique Gonzales, aventurier espagnol, autrement dit le Courier volant. Mis en notre langue par I.B.D. (Jean Baudoin), Paris, chez François Piot … et chez Jean Guignard … MDCXLVIIT avec privilège du roy ». On voit que si Poe appelle Guignard Goignard, ce qui est sans doute attribuable à son imprimeur, et omet la mention « avec privilège du roy » ce qui n’a rien d extraor- dinarre, il s’est efforcé de reproduire l'orthographe du temps et toutes les indications que M. Lachèvre remplace par des points de suspension.
que Poe aurait pu ajouter à ceux qu'il cite dans sa note sur Hans Phaall, car il est aussi fantastique à lui tout seul que toute la bibliothèque des Voyages imaginaires, bien qu’il émane d’un académicien (3).
On a aussi émis plusieurs fois l’idée que le livre de Francis Godwin, ou plutôt sa traduction, avait été une des sources d’inspiration de Cyrano de Bergerac lorsqu'il écrivit son Voyage dans la Lune. Poe avait-il lu ce voyage, écrit par un de ses plus illustres précurseurs ? S'il l'avait lu, il n’en faisait sans doute pas grand cas; il ne lui accorde que cette mention dédaigneuse, après avoir fait l'éloge de Domingo Gonsales :
There have been other « voyages to the moon » but none of higher merit than the one just mentioned. That of Bergerac is utterly meaningless.
Et voilà Cyrano jugé et exécuté. Et, pourtant, si l’on se reporte au corps même du récit, il semble bien que Hans Phaall n'ait pas toujours dédaigné “ se souvenir des inventions de son prédécesseur. On se rappelle qu’à la fin de sa communication au bourgmestre Van Underduk, il fait espérer un nouveau message où il donnera des détails sur les habitants de la lune. Il promet de parier du climat et de ses brusques variations, des phénomènes naturels qu’il a observés et, enfin, des habitants eux-mêmes :
(Thave-much#to”say) of: the-people-themselvés PER... e of their want of ears, those useless appendages in an atmosphere so peculiarly modified, of their consequent ignorance of the use and properties of speech ; of their substitute for speech in a singular method of intercommunication. »
Quelle pouvait bien être cette méthode, sur laquelle Hans Phaall néglige de donner d’autres indications? Ne serait-ce pas celle que
(3) Il est bien question d’un Wilkins, dans la note de Poe, mais c’est un tout autre personnage. Voici les trois lignes en question : « The description of the wings of the man-bat, on page 21 (de la Moon Stony de Loëke) is but a literal copy of Peter Wilkins account of the wings of his flying islanders ». Il s’agit ici de The Life and adventures of Peter Wilkins, publié en 1751 sans nom d'auteur. Cet auteur, demeuré longtemps ignoré, a été identifié presque certainement comme étant Robert Paltock, 1697-1767, homme de loi distingué. On pense qu'il avait choisi le nom de Wilkins pour son héros en l'honneur de l’évêque de Chester, dans les rêveries duquel il aurait puisé son inspiration, En tout cas, nous avons ici une nouvelle preuve , goût manifeste de Poe pour les récits de ce genre, anglais ou français.
Cyrano a décrite? D'après lui, les Sélénites ont deux langages. Le premier est un langage musical;
Le second, qui est en usage chez le peuple, s'exécute par le trémoussement des membres, mais non pas peut-être comme on se le figure; car certaines parties du corps signifient un discours tout entier: l'agitation, par exemple, d'un doigt, d’une main, d’une oreille, d’une lèvre, d’un bras, d’un œil, d’une joue, feront chacun en particulier une oraison ou une période, avec tous ses membres: d'autres ne servent qu'à désigner des mots, comme un pli sur le front, les divers frissonnements des muscles, les renversemens des mains, les battemens de pied, les contorsions de bras ; de sorte que quand ils parlent, avec la coutume qu'ils ont prise d'aller tout nuds, leurs membres accoutumés à gesticuler leurs conceptions se remuent si dru, qu'il ne semble pas d’un homme qui parle, mais d’un corps qui tremble.
(Histoire comique des estats et empires de la lune).
I est donc permis de croire que l’auteur de Hans Phaal n’a pas toujours trouvé les inventions de Cyrano si absurdes qu’il veut bien le dire. Cela est d’autant plus permis qu'ils se sont rencontrés au moins encore une autre fois, et sur un point très particulier. Il vaut la peine de s’y arrêter un instant, bien qu’il s’agisse d’un texte déjà cité (4) ailleurs. Tout le monde a présenté à l’esprit la merveilleuse habileté avec laquelle Dupin, dans la Lettre volée, reconstitue l’état d'esprit du voleur de la fameuse lettre et devine où il l’a cachée. Il explique en détail à son commensal comment il est arrivé à ce résultat : « J’ai connu, dit-il, un enfant qui étonnait tout le monde par la facilité avec laquelle il gagnaït au jeu de pair ou impair, qui consiste à deviner si le nombre de billes que votre partenaire tient dans son poing fermé est pair ou impair. »
Of course he had some principle of guessing, and this lay in mere observation and admeasurement of the astuteness of his opponents. For example, an arrant simpleton is his opponent, and holding up his closed hand asks, « Are they even or odd ? » Our schoolboy replies, « Odd, » and loses, but upon the second trial he wins, for he then says to himself, «The simpleton had them even upon the first trial, and his amount of cunning is just sufficient to make him have them odd upon the second, I will therefore guess odd, » he guesses odd, and wins. Now with a simpleton a degree above the first he would have reasoned thus: « This fellow finds that in the first instance I
(4) Le Détective Novel et l'influence de la Pensée scientifique, livre V.
guessed odd, and in the second he will propose to himself upon the first impulse, a simple variation from even to odd, as did the first simpleton, but then a second thought will suggest that this is too simple à variation, and finally he will decide upon putting it even, and wins. Now this mode of reasoning in the schoolboy, whom his fellows termed «lucky, » what in its last analysis is it ? »
«It is merely, » [ said, «an identification of the reasoner’s intellect with that of his opponent. »
«It is,» said Dupin, «and upon inquiring of the boy by what means he effected the thorough identification in which his success consisted, I received answer as follows: « When I wish to find out how wise, or how stupid, or how good, or how wicked is any one, or what are his thoughts at the moment, I fashion the expression of my face as accurately as possible in accordance with the expression of his, and then wait to see what thoughts or sentiments arise in my mind or heart, as if to match or correspond with the expression ». This response of the schoolboy lies at the bottom of all the spurious profundity which has been attributed to Rochefoucauld, to La Bruyère, to Machiavelli, and the Campanella ».
Est-ce que vraiment Poe a tiré de son propre fonds ces mirifiques subtilités qui ont fait l'admiration de tant de lecteurs? Il nous invite lui-même à en douter, en indiquant quatre auteurs auxquels il concède une perspicacité presque égale à celle de son Dupin. Quatre auteurs, c'est beaucoup, mais il en est deux qu’on peut écarter d'office, sans grande chance d'erreur. Campanella écrivait en latin des livres qui sont pour un moderne d’une lecture difficile; et le nombre des gens qui citent Machiavel sans avoir jamais lu une seule ligne de cet auteur est si grand que Poe a bien pu en faire partie : le nom de Machiavel est devenu synonyme de ruse et de complication intellectuelle, voilà tout.
Restent les deux auteurs français. Je n’ai rien trouvé dans La Bruyère qui puisse se rapporter avec quelque précision à la méthode exposée par Dupin. Dans La Rochefoucauld, il est vrai, on trouve des pensées comme celles-ci :
La plus subtile de toutes les finesses est de savoir bien feindre de tomber dans les pièges qu'on nous tend ; et l’on n'est jamais si aisément trompé que lorsqu'on songe à tromper les autres. (Maximes, n° 117).
Et encore :
Il suffit quelquefois d’être grossier pour n'être pas trompé par un habile homme.
Mais, malgré la ressemblance évidente qui existe entre ces pensées et quelques-uns des aphorismes de Dupin, je n’oserais pas affirmer que Poe à lu les Maximes. Deux auteurs qui émettent des réflexions générales sur l'intelligence ou le cœur de l’homme ont bien des chances de se rencontrer en quelque point, sans qu’on puisse voir là autre chose qu’une coïncidence, et la forme fragmentaire que La Rochefoucauld a donnée à ses jugements ajoute encore aux possibilités d'illusion, en facilitant les rapprochements avec des détails qui se trouvent moyés dans le cours du développement chez d’autres auteurs. Ce qui doit nous rendre encore plus prudents dans la circonstance, c’est que Poe appelle toujours l’auteur des Maximes : « Rochefoucault » et que Disraeli le père, que Poe a beaucoup pratiqué, suit invariablement le même usage, toutes les fois qu’il parle de La Rochefoucauld, ce qui lui arrive souvent.
- Par contre, il est un autre auteur que Poe ne cite pas et qui a pourtant tenu des discours beaucoup plus voisins de ceux de Dupin que « Rochefoucault », La Bruyère et Machiavel réunis. Et c’est précisément Cyrano.
Dans le Voyage dans la Lune, celui-ci, après s’être transporté dans notre satellite de la façon que l’on sait, est assez dédaigneusement accueilli par les Sélénites, qui le prennent pour une espèce de singe. Il est mis en cage avec un animal de son espèce, également tombé dans la lune, et qui n’est autre que le señor Domingo Gonsales, le héros du petit livre analysé par Edgar Poe : nous sommes déjà en pays de connaissance. Mais Cyrano reçoit encore des consolations d’un personnage mystérieux qui lui adresse la parole en grec et lui révèle qu’il est le démon de Socrate. Ce bienveillant génie, d’ailleurs, s'attache à tous les grands hommes : Agrippa, l’abbé Tritème, le docteur Fauste, La Brosse. et enfin Campanella :
Je connus aussi Campanella ; ce fut moi qui lui conseillai, pendant qu'il était à l’inquisition dans Rome, de styler son visage et son corps aux postures ordinaires de ceux dont il avoit besoin de connaître l’intérieur, afin d’exciter chez soi par une même assiette les pensée que cette même situation avait appelée dans ses adversaires, parce qu’ainsi il ménageroit mieux leur arme quand il la connaitroit, et il commença, ma prière, un livre, que nous intitulâmes de Sensu rerum.