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Ingres; biographie critique

Étrange entre toutes a été la destinée de Jean-Auguste- Dominique Ingres, le révolutionnaire en apparence dompté dont les œuvres et les exemples ont continué après lui et, semble-t-il, malgré lui, l’œuvre de rénovation ébauchée près d’un siècle avant. Tant qu’il vécut, il fut un incompris, alors môme que les honneurs et la Fortune eurent royalement payé les dénûments et les déboires de ses débuts; alors même que ses plus irréconciliables adversaires reconnaissaient en lui tout au moins un des rois de l’Art français. Et longtemps après sa; mort la méprise se perpétua. Les chaudes rivalités de jadis ne voulaient pas désarmer, les mêmesfausses compréhensions persistaient dans la louange et dans le blâme, comme aux grands jours où l’indépendant, qu’avaient voulu accaparer les vieux tenants de l’Académisme, déconcertait à la fois les classiques et les romantiques par ses boutades comme par ses œuvres, toutes de combat.

Pour bien comprendre ce maître exceptionnel, il fallait que les romantiques eussent rejoint les classiques dans

la nécropole des écoles mortes, et que le réalisme eût mêlé ses cendres aux leurs. En effet, pendant que les trois partis disparaissaient à leur tour, des jeunes surgissaient qui, indifférents à des querelles où les vanités personnelles tenaient tant de place, reprenaient rationnellement tous les problèmes incomplètement résolus, faisaient prévaloir des modes nouveaux de voir et d’exprimer, et se rencontraient avec Ingres, presque sur tous les points, autant que de libres esprits peuvent se rencontrer. A la fin de sa glorieuse carrière, le vieux maître se trouva avec certains d’entre eux dans une maison amie; or, loin de les foudroyer d’une de ces brutales sorties dont il écrasait toutes les médiocrités qui surgissaient devant ses pas, il n’eut pour eux que des encouragements et des conseils. Le romantique impénitent qui a narré le fait s’en étonne, car le novateur n’était autre que Manet. Comment, en effet, Chesneau aurait-il pu comprendre que le vieux lion flairât sa lignée dans ce jeune maître, lui qui ne comprit pas plus l’art d’Ingres que celui du chef de l’Impressionnisme?

La cause de cette méprise, qui a duré près d’un siècle, se comprend assez. Ingres, d’instinct ou de génie, avait retrempé la peinture à sa véritable source — c’est-à-dire l’observation directe de la nature contrôlée par l’étude des maîtres personnels, représentants exclusifs des traditions nationales, avec élimination absolue de tous ceux dont l’œuvre a été polluée par les décadences et surtout par l’Académisme ; — tous ses concurrents, tous ses adver-

saires s’étaient égarés loin du but II n’y a pas de révolutionnaire en art, car on ne recrée pas, de toutes pièces ce qui existait déjà et parce qu'on ne peut pas supprimer le formidable actif des progrès amassés. On est toujours fils de quelqu’un, les imitateurs subissent leurs pères, les réformateurs les choisissent et, souvent, ils les choisissent mal. Ainsi David qui, pour rajeunir la peinture, s’adressa à la statuaire antique, ne voyant pas la différence radicale qui sépare les deux arts; ainsi Delacroix demandant son inspiration à Rubens et aux Vénitiens ; ainsi Courbet marchant sur les traces des Espagnols : Rubens, les Vénitiens et les Espagnols ayant tiré de leur fond tout ce qu’il pouvait donner.

Et ce fut le coup de génie d’Ingres de comprendre l’énormité d’une telle erreur. Ayant rompu pour toujours avec les maîtres coloristes dont David lui avait inspiré l’horreur; sentant bien d’ailleurs que, pour revivre, la peinture devait répudier l’erreur fondamentale de l’école classique, il franchit d’un seul bond tous les décadents véritables et tous ceux qu’il jugeait tels, pour rattacher sa tradition aux primitifs et à tous ceux qui, après ces humbles créateurs, ne furent gâtés par aucun poncif : Raphaël et Titien en Italie, Albert Dürer et Holbein en Allemagne, Van Eyck en Flandre, sans compter la plupart des quatrocentistes, les miniaturistes du moyen âge et même les artistes de l’Extrême-Orient, de l’ïnde au Japon. C’était opérer, sans ombre d’ingérence littéraire, la révolution que devait accomplir,

près d’un demi-siècle plus tard, le Préraphaélisme anglais.

Pour étrangers qu’ils soient entre eux, Ingres et les Pré-Raphaëlite Brothers , Holman Hunt, Arthur Hughes, J. E. Millais, Rossetti, sont presque des frères. L’Harmodius français s’est rencontré avec les Tyrannicides anglais pour abattre le même despote : l’Académisme. Or, il fallait que le xix° siècle achevât son cours tourmenté et fécond, emportant avec lui toutes les querelles d’écoles qui l’avaient rempli de leurs âpres clameurs, pour que les esprits, enfin rassérénés, en vinssent à comprendre toutes ces choses.

En règle générale, il semble que, pour se régénérer, l’art doive changer de pays ; toute l’histoire est là pour le prouver. De même, quoique le phénomène apparaisse avec moins de constance et de clarté, il semble que les grands réformateurs naissent de préférence là où ils n’ont pas eu de précurseurs. A ce point de vue, Montauban avait toutes les qualités nécessaires pour donner le jour à Dominique Ingres ; jamais ville plus étrangère aux beauxarts n'avait été le berceau d’un grand peintre. Mais s’il est vrai que les troubles politiques, l'énergie et l’activité pévreuse des esprits sont l’atmosphère indispensable à la gestation du génie, nulle cité provinciale peut-être n’était lilus propre à l’éclosion de ce génie inquiet et sourcilleux

Cliché Aiinari.

PORTRAIT DE J E AN - A U G U S TE- D O M I NI Q U E INGRES, A L’AGE DE SOIXANTE- DIX-HUIT ANS, PEINT PAR LUI-MÊME POUR LE MUSÉE DES OFFICES

Cent ans avant sa naissance, alors que les esprits étaient encore nourris des glorieux souvenirs de la lutte homérique soutenue par la ville protestante contre les généraux de Louis XIII, les grands théologiens et les prédicateurs enthousiastes avaient rempli le vieux Montauban des éclats de leur éloquence agressive et guerrière. A côté d’eux avaient surgi des utopistes célèbres : Lapeyrère, l’auteur des Préadamites , et Labhadie, dont le mysticisme érotique troubla profondément les consciences, avant de lui valoir la main de la très docte et très mûre demoiselle Schuerman. Après la révocation de l’édit de Nantes, cette ardeur parut se calmer: les plus turbulents émigrèrent; les autres dépensèrent leur activité dans le commerce et l’industrie ; mais le feu couvait sous la cendre et, à la Révolution, il fut prêt à se réveiller. Peu à peu, grâce à des intendants tels que Claude Foucault, des prélats tels que Bertier et Colbert, des magistrats tels que Dadine d’Auteserre et Le Franc de Pompignan, des financiers tels qu’Onésime Bergeret, les goûts artistiques et littéraires prirent racine sur ce sol encore brûlant et s’y développèrent surtout du côté de l’érudition. La plupart des hommes d’étude se tournaient de préférence vers le passé. Le Franc de Pompignan avait été un véritable archéologue, possesseur d’un beau cabinet de médailles et d’antiques. Besombes de Saint-Geniez avait cru retrouver l’art grec sur les sarcophages chrétiens deCahors; Cathala Couture écrivait son Histoire du Quercy^i Louis -Etienne de Foy, abbé de la Garde-Dieu, sa Notice des diplômes et

actes rein tifs à l'histoire de France. L’exemple venait fie haut et de loin, car, au xvie siècle, Arnaud SorbinetJoan Former avaient, dans la môme ville, jeté les bases de l’hisloire de la croisade albigeoise et, au xvne siècle, au temps où Pierre Bayle, fréquentanlFAcadémie protestante, s’y préparait aux monumentales publications de son âge mûr, Dadine d’Auteserre y composait ses admirables Reram aquitanicarum tibri q iliaque , que tant d érudits ont pillés sans vergogne.

Montauban lui-même, bien que modernisé par les travaux de ses intendants, avait encore un caractère très archaïque et très pittoresque. Auprès du palais épiscopal, dont les grands murs rouges et les quatre tourelles se dressent si tièrement sur le Tarn, on voyait l’église Saint- Jacques, où Simon de Montfort avait ouï la messe et Henri IV le prêche, les tours de Lautier et de Lisier, le vieux logis gothique de Rattier de Belfort, les palais du Sénéchal et du Présidial, les portiques de la place des Couvertes, œuvre excellente de Levesvi lie, enfin le vieux pont ogival à l’une des piles duquel se balanç it, au bout d’une chaîne rouillée, la lourde cage de fer où Ingres avait pu voir la piteuse nudité de quelques filles de joie grelottant après les trois immersions réglementaires. Pour faire pendant à ces témoins de l’orageuse liberté de jadis, il ne restait, dans l’élément vivant de la cité déchue, que la pompe municipale des consuls, dont le caractère archaïque devait frapper d'autant plus un artiste que les manifestations en étaient, dès lors, rares et se

Cliché Petito.

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