PORTRAIT D’INCONNUE, DITE LA BELLE ZELIE
(Musée de Rouen.)
déroulaient dans un décor sobre, noble et coloré. Ingres s’en ressouvint évidemment quand il peignit cette petite page de l’histoire du moyen âge qui s’intitule Entrée de Charles V à Paris.
Tel était Montauban à la veille de la Révolution, et l’on ne pourrait rêver un milieu natal ayant des rapports plus intimes avec le maître qui fut à la fois si bourgeoisement timide et si stoïquement convaincu, si débonnaire et si tonitruant, Gascon plus que Français, invinciblement attiré vers l’antiquité classique, mais avec une passion hautement avouée pour le moyen âge ; archéologue s’il n’eût été peintre; naturellement austère de principes, mais toujours hanté néanmoins par les voluptueuses visions particulières aux terres fécondes, aux races brunes et aux climats de feu
Le père de celui qu’on surnomma le Raphaël moderne ne fut pas même un Giovanni Santi. Les œuvres de Jean- Marie-Joseph Ingres sont d’une infériorité flagrante. Fils d’un maître tailleur toulousain, il avait délaissé la boutique paternelle pour l’Académie royale, où il avait appris à dessiner sous la direction du chevalier Rivalz et à modeler dans l’atelier de François Lucas, tout en prenant quelques notions d’architecture aux cours de Labat de Savignac, Son éducation fut donc celle d’un ouvrier d’art,
d’un sculpteur sur plâtre , comme il s’intitulait lui-même dans son contrat de mariage. Malheureusement, il n’avait rien approfondi, et, à la suite d’une discussion, il rompit avec sa famille et fit son tour de France, dont les péripéties le conduisirent à Montauban. Cette ville offrait alors un milieu favorable aux artistes médiocres qui colportaient leur mince talent à travers la province. Joseph Ingres s’y fixa et, ayant assez vite conquis une modeste situation, il y épousa, en août 1777, la fille d’un perruquier, Anne Moulet. Grand amateur du beau sexe, sa vie fut passablement décousue et, vers la fin, tellement scandaleuse que sa femme dut se réfugier chez son beau-père. Rien donc, dans l’auteur de la Source , ne rappelle le petit ornemaniste montalbanais, sauf la passion de la musique et une certaine tendance voluptueuse dont on n’a pas assez tenu compte jusqu’ici. Ne soyons pas trop sévères, toutefois, pour Joseph Ingres : à défaut de valeur personnelle, il a eu le mérite de reconnaître la vocation de son fils, de l’élever dans une atmosphère artistique qui dut puissamment contribuer h son développement, de le lancer résolument dans cette voie de l’art qu’il savait pourtant assez par lui-même être souvent une voie douloureuse. Ses talents divers de miniaturiste, sculpteur, architecte, professeur et musicien ne comptent guère : son titre est d’avoir été, dans la meilleure acception du mot, le père de son fils.
D’Anne Moulet, la mère de notre artiste, nous ne savons presque rien, sauf qu’elle fut, toute sa vie, une bonne et
Cliché Neurdein.
PORTRAIT DE Mme RIVIÈRE
(Musée du Louvre.)
honnête femme, aimante et malheureuse, au caractère très droit, mais ombrageux et inflexible. Il est regrettable qu’on n’en sache pas plus long sur elle, car Dominique Ingres lui ressemblait beaucoup, paraît-il, physiquement et moralement; mais M. Lapauze lui-même a échoué presque entièrement dans ses recherches sur la bonne dame.
Le futur grand maître vint au monde le 29 août 1778 et fut, suivant sa propre expression, « élevé dans le crayon rouge ». Son père lui enseignait la musique en môme temps que le dessin, et il jouit longtemps de la réputation peu enviable d’être un petit prodige. On a trop souvent raconté peut-être, car la chose est de bien petite importance, ses succès comme violoniste, dans le salon de l’Évêché, devenu aujourd’hui le sanctuaire du Musée Ingres ; mais on n’a pas dit que, chez lui, le crayon devança le violon lui-même. Or il existe au musée de Montauban un portrait à la sanguine de Jean Moulet — le grand-père de Dominique Ingres — au-dessus duquel est écrit: Fait par Ingres fils , âgé de 11 ans , le 15 octobre 1791 . C’est une copie dont l’original, dessiné par Joseph Ingres, se trouve dans le salon à côté; et si la main y paraît plus experte, le métier plus libre et plus savant, il est difficile de ne pas lui préférer la copie, qui a plus de vigueur et qu’on sent avoir été plus ressemblante.
Vers les douze ans, l’enfant fut conduit à Toulouse. Mis en premier lieu chez le peintre Yigan, il suivit sous sadirec-
tion les cours de l’Académie Royale, puis passa dans l’atelier de Roques où ses progrès furent rapides. Des succès trop sérieux comme violoniste au théâtre de Toulouse faillirentcompromettre son avenir, car sa famille, estimant la musique plus rémunératrice que la peinture, fut sur le point d’entraver sa vocation véritable. Heureusement, le jeune homme tint bon, et, après avoir traversé l’atelier d’un nouveau maître, Joseph Rertrand, — et non pas Rriant, comme on l’a écrit par erreur, — put enfin partir pour Paris.
Avant de l’y suivre, disons un mot de Joseph Roques, qui, plus que David peut-être, influa sur la destinée de son élève, non certes par son talent personnel ni par la portée de son enseignement, mais en lui révélant, non seulement Raphaël, mais encore tous les maîtres italiens de la première Renaissance. Ingres passa la meilleure partie de sa vie à se débarrasser de Renseignement de David et à le combattre, tandis qu’il resta toujours fidèle à l’initiation italienne dont il était redevable à Roques. Celui-ci s’était lié, à Rome, vers 1780, avec Vien et David, mais, tout en adoptant leurs doctrines, il s’était surtout attaché à copier les grands maîtres de la Renaissance, et Ingres a souvent répété que c’est devant ces copies qu’il se convertit à ce qu’il appelait la religion de Raphaël . L’influence de Roques sur le futur maître fut donc en réalité très grande et, à un moindre degré, les tendances principales de l’Académie toulousaine, science du dessin et étude minutieuse de l’antiquité, doivent être
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Cliché Baschet.
notées comme l’ayant prédisposé aux caractéristiques essentielles de son talent. Ingres, racontant dans ses vieux jours son initiation toulousaine, n’affirmait-il pas avec force qu’il était toujours « ce que le petit Ingres était à douze ans »?
On sait ce qu’était l’atelier de Louis David, en 1796, quand l’élève de Roques eut le bonheur (ce sont ses propres expressions) d’y être admis : un bruyant cénacle de médiocrités turbulentes et enthousiastes, où pouvaient se deviner les tendances caractéristiques des diverses écoles qui devaient s’élever bientôt sur les ruines de celle du maître, encore respecté mais déjà contesté ; deux groupes principaux étaient en présence, dont Ingres s’était exclu volontairement, mais auxquels il emprunta certainement tout ce que leurs doctrines en apparence contradictoires renfermaient de bon. Le premier groupe proclamait que David était inconséquent avec ses propres principes, parce que, pour retremper l’art à sa véritable source, il fallait remonter directement aux Grecs sans s’arrêter aux Romains, même aux Grecs d’avant Phidias, aux Primitifs. Les seconds, se mettant à la remorque de Napoléon, qui affirmait ses sympathies pour les épisodes de l’histoire nationale, allaient, au musée des Petits-Augustins, étudier les monuments du moyen âge et de la Renaissance que Lenoir y avait disposés d’une façon si ridicule et si troubadouresque ; pour eux l’antiquité n’existait pas, il n’y avait que le moyen âge digne d’inspirer le pinceau d’un peintre. Entre ces deux partis, dont les
opinions artistiques étaient la résultante de passions politiques et religieuses, il s’en formait un troisième qui, à petit bruit, prenait l’art lui-même, l’art pur, pour but unique de ses e forts, et se proposait de le ramèner a l’observation directe de la nature, répudiant sans vaines déclamations tout le credo académique qui, depuis le xvne siècle, avait opprimé l’art, le réduisant à la seule mise en œuvre des canons consacrés, des règles sacrosaintes extraites par quelques cuistres des marbres antiques de la décadence. Le Florentin Bartolini était la principale colonne de ce groupe, avec Granet, Bergeret, Granger ; ceux-là admettaient implicitement déjà pour règle unique que le dessin est la probité de l’art, comme leur camarade Ingres devait l’affirmer avec tant d’éclat plus tard.
Celui-ci eut vite conquis l’estime du maître, qui l’associa à la peinture du portrait de Mme Récamier, l’initiant ainsi aux portraits féminins où il devait apporter plus tard un style si profondément ému et si voluptueusement ressenti. Cette bonne entente dura peu : il y eut brouille entre eux, c’est indéniable, mais les causes en sont obscures; quoi qu’il en soit, il serait puéril de ne pas reconnaître la grande influence exercée par David sur son ombrageux élève.
La brouille s’affirma à partir du concours de 1799, pour le grand prix de Rome, où David, en dépit de toute équité, fit accorder le premier prix à Granger, au détriment du jeune Monlalbanais qui dut s’estimer heureux,
Cliché Neurdeia