‹ Ingres; biographie critiqueChapitre 16 sur 17 · JEANNE D’ARC AU SACRE DE CHARLES VII · texte numérisé non relu

JEANNE D’ARC AU SACRE DE CHARLES VII

(Musée du Louvre.)

création du Musée Ingres que seul il pouvait organiser d’après les intentions du testateur. Alors commença l’étude sérieuse des dessins du peintre delà Source. Après les avoir classés avec un rare bonheur, M. Cambon en entreprit l’inventaire descriptif que la maladie et la mort l’empêchèrent de terminer, mais qui a pu voir cependant le jour, grâce aux soins de sa famille et de ses amis. Le champ était désormais ouvert à ceux qui voudraient étudier sérieusement les œuvres et la vie du maître.

Telle fut l’œuvre d’Ingres, tel fut Ingres lui-même. Il fut un créateur, au sens supérieur du mot, un rénovateur fécond entre tous, quoique l’éclair fulgurant du génie n’ait pas jailli de son pinceau. L’un de ses admirateurs les plus éclairés, le vicomte Delaborde, le rapprochait de Poussin, de Le Sueur, de David, mais en le plaçant après eux, comme le dernier représentant glorieux de cette grande famille; c’était rééditer inconsciemment le mot de Burger : « M. Ingres est un maître, le dernier de tous, mais un maître. » Celui qui n’est pas un Michel-Ange, un Rembrandt, un Léonard de Vinci a toujours quelqu’un au-dessus de lui; mais c’était faire injure à Ingres que de le mettre au-dessous de ces personnalités artistiques secondaires dont l’action sur l’école dura moins qu’ellesmêmes ; c’était méconnaître complètement ses œuvres et

sa doctrine et sa vie que de voir en lui le dernier des maîtres de la lignée classique, et de le rendre responsable de tous les veules néo-grecs, de tous les adeptes de l’Académisme qui se réclament de son nom. Après la mort du maître, il s’était passé une chose étrange dans le monde de la critique artistique. D’une lamentable ignorance et d’une légèreté sans exemples, elle crut qu’il lui était impossible de louer Delacroix, le maître a la mode, sans traîner son rival dans la boue. Alors, prenant pour des faits les fables les plus grossières, coupant dans les œuvres de Guizot des jugements très durs sur le compte de Louis David, et les appliquant à Ingres, sans vouloir se douter du quiproquo ; s’emparant même d’inoffensifs jeux de mots qu’elle prit, ou feignit de prendre, pour des arguments sérieux, elle se mit à détruire consciencieusement la gloire d’Ingres, et y réussit au delà de toute croyance. Les dernières traces de cette œuvre d’ignorance et de mauvaise foi n’ont pas encore disparu. Pendant que s’accomplissait cette mauvaise action, les peintres, moins préoccupés de théories littéraires que d’œuvres subjectives, étudiaient en silence celles du maître tombé et en faisaient leur profit. En même temps, des travailleurs, indépendants de toutes les coteries, exhumaient l’histoire du réformateur du tas incroyable de légendes absurdes sous lesquelles elle disparaissait, publiaient des documents originaux et mettaient au jour les dessins et les écrits légués par Ingres au musée de sa ville natale. Le moment était venu où une cri-

Cliché Neurdein.

l’apothéose de napoléon

(Musée du Louvre.)

tique, enfin cligne de ce nom par sa conscience, ses exactes informations et son impartialité, jetant un long regard en arrière sur le chemin parcouru au xixe siècle par l’école française, constatait scientifiquement la complète banqueroute du romantisme, en même temps que le triomphe de la plupart des doctrines d’Ingres. Elle a compris la grandeur de la révolution accomplie grâce à ce grand méconnu et a su retrouver le lien, en apparence caché, qui rattache logiquement celui qui, si longtemps et si faussement, passa pour l’incarnation de l’Académisme, aux protagonistes de l’art moderne, de l’art émancipé, auxquels on rend hommage à leur tour.

Ingres a rajeuni la tradition française par le culte de la nature et de la réalité — qu’on se rappelle ce que, dans ses leçons à l’Ecole du Louvre, l’ardent Louis Courajod disait d’Ingres et de son naturalisme délicat , — en la retrempant vigoureusement à la source des maîtres si sains du xve et du xvie siècle. Il lui a infusé une partie des aspirations légitimes auxquelles elle restait systématiquement fermée, et que de plus habiles à flatter la foule ont reprises après qu’il les leur a fait toucher du doigt : couleur locale, exotisme, réalisme, les légitimant et leur ouvrant la carrière qu’elles ont si vite envahie. Reprenant la claire vision du Titien et allant même s’inspirer plus loin, auprès des peintres de l'Extrême-Orient, il a démontré qu’on pouvait peindre les corps en pleine lumière, débarrassant sans retour le credo artistique du fétichisme des grandes ombres de l’école bolonaise et du

jour factice de l’atelier, préparant ainsi l’apparition du plainairisme et de l’impressionnisme, comme il avait préparé celle du réalisme et du naturalisme. Semblable à Chateaubriand, il est achevai sur l’école ancienne et sur la nouvelle, premier apôtre de celle-ci, dernier disciple de celle-là. Rattaché à Puvis de Chavannes et à Gustave Moreau, par Chassériau, père intellectuel de Degas, revendiqué même par quelques jeunes artistes d’extrême avant-garde dont la critique suit attentivement les efforts hardis, Ingres reste, en somme, le plus grand révolutionnaire artistique de l’école française et, ce que son enseignement direct n’a pu faire, la vue de ses œuvres le fait avec une puissance féconde dont il n’y a que bien peu d’exemples.

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