LX1II
Ingres a Pauline Giliberï.
Paris, ii avril i85o.
Il n'est que trop vrai : par suite de tant de préoccupations douloureuses pour le moment, décourageantes pour l'avenir si sombre, j'ai pu me laisser aller au point de vous tant négliger. J'en suis affligé moi-même.
Je n'ai pas le talent d'écrire des lettres courtes ; j'ai tant de choses à vous dire, verser des larmes sur tant de sujets, et de bien douloureux! Malheurs publics et personnels. . . . Mais à quoi bon tant s'affliger? La mesure sera bientôt à son comble.
J'aime mieux m'occuper de toi, chère enfant. Mais, dis-moi, où as-tu appris, qui est-ce qui a pu Rapprendre, à Montauban, à faire un aussi délicieux portrait que celui de Madame de Gondrecourt? Combien j'ai eu de plaisir à le voir, à l'admirer. Cette admiration a été partagée également par tous mes amis; et on m'a dit, depuis, que tu en as fait d'autres encore mieux. Mais cela est
étonnant : une belle inspiration d'une belle personne bien posée, le tout d'un beau caractère. Que je t'embrasse en idée, ma chère fille î
Et toi, heureux père, fais-en autant. Et sans compter qu'elle dit la musique à merveille. Courage donc, chère enfant ! Mais il n'y a plus d'enfant, dans tout cela, elle prend l'art au sérieux. . . .
Je t'envoie une lettre que ma pauvre femme te destinait et que tu garderas, j'en suis sûr, avec un tendre souvenir. Elle vient de rouvrir toutes mes plaies !
De Mme Ingres a Mlle Gilibert.
Tu as bien raison, ma chère Pauline, de compter sur mon indulgence pour excuser ta paresse à écrire, car j'ai le même défaut. Cependant j'ai plus d'excuses que toi ; et, d'ailleurs, tu vois combien je si is heureuse de recevoir de tes nouvelles et de celles de ton bon père. J'apprends avec plaisir qu'il ne souffre pas trop. Il est bien aimable de s'être occupé de l'envoi du baril qui est arrivé à bon port.
Je veux maintenant te parler de nos santés. Ingres va bien : il continue toujours à travailler. Quant à moi, je voudrais pouvoir te dire que je vais bien aussi. Mais, depuis quelque temps, j'ai un mal au pied qui me fait souffrir par moment et me retient dans ma chambre. Je suis un traitement qui, j'espère, me fera du bien. Cependant, ces jours-ci, je souffre davantage. Je pense bien que mon séjour à Dampierre, à cause du repos
forcé que j'y prendrai, accélérera ma guérison. Nous comptons partir vers la fin de ce mois. Les journaux te tiennent au courant des affaires politiques ; je ne t'en dirai rien.
Je t'embrasse bien tendrement. Ingres aussi t'embrasse.
Ma chère fille, il faut donc le pleurer ; moi, ce digne vieux ami; toi, ton père chéri! Il me faut donc verser de nouvelles larmes, les confondre avec celles données à ma pauvre et digne femme. Deux cœurs qui s'aimaient et s'entendaient si bien ! Quel coup tu m'as porté, ma chère enfant. Ce cher ami, digne d'un meilleur sort, souffrir et mourir. Ah ! ce n'est pas juste : il y a tant de monstres qui vivent, pour le malheur des autres. Cher ami, je ne te verrai donc plus ! . . .
Quels tristes et cruels moments tu as dû supporter ! Kh bien ! ma chère, courbons notre tête ; car la puissance humaine n'y peut rien. Restons pour le pleurer, le regretter éternellement et puissionsnous les retrouver tous les deux dans l'éternité, plus heureux que sur cette triste terre. Je me plais a croire, ma chère enfant, que, dans cet affreux malheur, tous ceux qui t'entourent te prodiguent toute espèce d'affectueuses et douces consolations. Que ne puis-je moi-même te montrer combien je partage ta douleur !
Toi, chère enfant, quelle est ta position, ton
âge ? Qui est-ce qui prend soin de toi, que vas-tu faire? Quels sont les parents, avec lesquels tu dois être restée ? Je suis bien hardi de tant te demander, mais le meilleur ami de ton père a bien le droit de t'adresser de pareilles questions. Je l'aimais tant, ce pauvre père. Je l'aimais d'une amitié sincère, et je la continue dans sa fille.
Ingres .
A M. Marcotte.
Paris, 28 juillet i85o.
Où je suis ? Ce que je lais ? Eh ! mon Dieu ! je suis arrivé, le 18, de mon très ennuyeux voyage à l'île de Jersey ; car. vous le voyez, je ne suis pas allé à Londres, ce que j'aurais peut-être mieux fait de faire, et j'aurais épargné à votre excellente Madame les soins qu'elle s'est donnés pour me rencontrer à Boulogne. Enfin, quoiqu'on dise toujours que Jersey est le plus charmant séjour, je m'y suis trouvé à la vérité tout seul, et vous aviez bien raison de redouter pour moi un si triste moyen de voyage. A la vérité encore, c'est ma faute ; car une famille m'attendait depuis quatre jours, ma chambre arrangée avec confortable, là où je ne suis allé me présenter que la veille du jour où j'ai quitté ma vilaine auberge. On m'a promené toute la journée, et, effectivement, j'ai vu un très joli pays ; mais il me faut autre chose, à moi, qu'une ville anglaise, qui n'est composée que de boutiques et d'Anglais. De là, je suis donc reparti pour Granville où je n'ai pas été fâché de retrouver la France, quitte de la mer par une traversée qui m'avait bien secoué en allant. J'ai gagné l'intérieur, à Avranches, où je me suis reposé trois jours chez un excellent ami, M. Martin. Là, je croyais trouver une belle cathédrale, mais je n'en ai trouvé que le terrain.
De là, à Caen, où (après avoir été d'abord à Bayeux)
j'ai admiré les belles églises, et surtout leur extérieur, car il n'y a rien au dedans ; j'ai vu le Musée, qui n'est pas mal. Je me suis ennuyé à battre le pavé, allant devant moi, mes poches pleines de cerises et les mangeant dans les rues, mais sans être sensible à rien ; et, à vrai dire, il n'y a rien à voir que des gens qui végètent et qui vivent comme des choux, sans les beaux arts. J'avais heureusement apporté un livre-trésor, les Auteurs grecs dans un seul volume. Alors, ayant terminé mes cerises, je rentrai tristement dans ma chambre, à l'hôtel, où j'allai lire Pindare avec un certain plaisir.
Avec tout cela, je me suis raidi et j'ai dit : « Tu l'as voulu, eh bien! tu iras jusqu'au bout. Tu sauras ce que c'est que la province ; tu apprendras plus que jamais qu'on ne voyage pas tout seul impunément et que, malgré la terrible vie de Paris, il n'y a que lui d'habitable ou l'Italie ». M'y voilà donc, et j'y ai retrouvé ma triste vie cependant. J'ai subi, hier, mon digne ami, une fatale et bien triste journée, le bout de l'an dema pauvre bien-aimée et à jamais bien regrettable femme. Tous mes amis ont été la pleurer, comme moi, à l'église où, par les tendres soins de mon cher Gatteaux, je n'ai rien omis pour une mémoire digne d'Elle, s'il était possible. Mais, hélas ! rien ne m'a été rendu, et mes regrets sont éternels. Ingres.
(Fonds Delaborde )
LXY
A Pauline Gilibert.
Paris, 26 septembre i85o.
Que ne puis-je donc te voir i Je t'ai laissée petite fille et tu es une demoiselle, belle de talents et j'en sais quelque chose. Mais je ne
puis t'entendre dire une sonate de Beethoven. Patience ! ou c'est moi qui irai, ou c'est toi qui viendras. Je pense plutôt que ce sera moi ; car comment faire ?. . . Tu n'as pas vu d'indiscrétion dans mon juste désir de connaître ta position après un si grand malheur, et tu as eu raison. Ce que tu m'en dis me fait le plus grand plaisir et je te vois aussi heureuse que possible avec de bons parents, comme le sont ton oncle et ta tante. Heureuse, tu ne le seras jamais trop, et personne plus que moi ne s'y intéresse. Moi, je suis encore bien étourdi de ma triste position. Je ne suis encore que campé, sans logement définitif. Je possède tant d'objets d'art, que je me trouve très difficile à loger. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je n'y oublierai pas la chambre de ma petite amie et celle de la personne qui t'accompagnera. Penses-y
Oui, c'est avec un bien grand plaisir que j'ai eu l'honneur de recevoir Mme Lacoste. C'est une personne infiniment aimable et qui t'aime bien. Quelle bonne musique nous ferons, à nous deux, sous l'invocation bien tendre de ce bon père qui l'aimait, la disait, la sentait si bien !
Chère enfant, et toujours en m'occupant de mon ami, je te dirai que je réalise dans mon portefeuille toutes les œuvres que j'ai faites, et peut-être pour en faire un recueil gravé en petit format, au simple trait. Les portraits y jouent leur rôle. Je tiens à ce que celui de ton père y tienne place première. Pour cela, je te demanderais bien
un calque de son portrait peint, mais j'ose plus et je te demande de me l'envoyer dans une caisse plate. Gela peut être terminé en une quinzaine de
jours. Le portrait sera alors remis chez toi
Couvre la peinture de papier fin d'enveloppe. Le tout arrivera par la diligence, avec le mot Fragile dessus
Paris, 21 janvier i85i.
Je t'ai adressé mes mille vœux pour ton bonheur, en regardant ton petit portrait. Que n'ai-je pu faire de même, en regardant celui de ton père dont la mémoire ne s'effacera de mon cœur qu'avec la vie.
Le voilà, enfin, je te le rends. Quels souvenirs de tendre amitié il me procure, ce portrait! Jamais, il est vrai, et j'en suis fier, pinceau n'a rendu le naturel plus vivant et plus animé. Je fais les vœux de tous les moments pour que tu sois résolue à bien asseoir ta vie sur une affection digne de toi. Je ne serai point le dernier ni le moins digne, à m'intéresser à ce qui devra faire le* bonheur d'une vie si chère.
Son portrait ! Le croirais-tu, ma fille ? A sa vue, j'ai pleuré d'émotion pour tant de souvenirs. Aussi, je crois pouvoir le dire, c'est parce qu'il est beau et que je n'ai jamais mieux fait. Je t'expliquerai comment mon nom et le sien y doivent être. M. Combes pourrait se charger de ce soin.
27 août i85i,
Tu vis avec les beaux-arts ; très bien. Ils sont le baume salutaire de la vie. Cette musique, cette peinture, l'honnête et belle littérature, voilà de quoi nous rendre bien heureux. Et tu n'y es pas si maladroite déjà. Je voudrais pouvoir apprécier tes progrès.
Oui, c'est avec bonheur que je vais réaliser le projet cher à mon cœur, de laisser à ma ville natale tout ce que je possède en art. Le si excellent Mr Combes veut bien me seconder. Mais faites-moi le plaisir de ne pas trop exalter l'envoi que je fais prématurément et pour engager seulement ma foi, car ce n'est qu'un échantillon et pour prendre possesso. Aussi, je vous prie de ne point rendre cela plus important que ce n'est. Je désire que ce soit en un bien privé, mais accessible aux personnes éclairées. Vous devez bien me comprendre et je me fie sur ce point à votre zèle éclairé et prudent.
A Monsieur Croshilhes, Maire de Montauban.
Paris, 18 juillet 185i.
Monsieur le Maire, le Conseil municipal de Montauban, après m'avoir déjà profondément honoré en daignant donner mon nom à une des plus belles rues de la ville, vient de mettre le comble à ses bontés pour moi, en me permettant de voir se réaliser un des plus heureux rêves de ma vie, celui de pouvoir
transporter dans le lieu qui m'a vu naître, pour y être conservés, les objets d'art que je possède.
Le local que la Ville veut bien leur destiner sera comme un lieu sûr pour ces bons vieux compagnons, qui m'ont tant appris, qui m'apprennent encore chaque jour. J'ai vécu, je vis encore avec eux, et cependant pour donner à mes chers compatriotes un gage de ma foi et de ma vive gratitude, je n'hésite pas à leur envoyer une première partie de mon offrande, pour la placer dans le local qui doit, un jour, la contenir tout entière.
Il m'est doux de penser qu'après moi, j'aurai comme un dernier pied-à-terre dans ma belle patrie ; comme si je pouvais, un jour, revenir en esprit au milieu de ces chers objets d'art, tous rangés là comme ils étaient chez moi, et semblent toujours m' attendre. Enfin je suis heureux de penser que je serai toujours à Montauban, et que là où, par circonstance, je n'ai pu vivre, je resterai éternellement dans le généreux et touchant souvenir de mes compatriotes.
Veuillez donc bien, Monsieur le Maire, etc.
(Fonds Henry Lapauze). Ingres.
A Pauline Gilibert.
2 octobre i85i.
Je suis malade d'ennui. Toujours une vie de contretemps qui contrecarre tous mes projets. Tout cela couronné d'une responsabilité glorieuse, si l'on veut, mais laborieuse et difficile. . .
Je te trouve heureuse de partager ces quelques jours avec une si aimable cousine. Je suis on ne peut plus flatté, d'être quelquefois l'objet de son sou-
venir et de l'assurer de tous mes vœux empressés pour son cher fils que j'aurais désiré connaître. Que vous êtes heureux de respirer l'air si pur du pays natal ! Que n'en puis-je jouir, moi aussi ! . . . . La Providence fera bien quelque miracle, pour que je cesse d'être traité en proscrit.
A Monsieur de Guisard, Directeur des Beaux-Arts au Ministère de l'Intérieur.
Paris, ce lundi 20 octobre i85i.
Monsieur le Directeur, permettez-moi tout d'abord de vous exprimer tous mes remerciments, de vous dire combien je suis sensiblement touché des bontés du Ministre et de vous prier, Monsieur, de vouloir bien être auprès de lui l'interprète de ma plus vive gratitude.
Cependant, je dois en même temps l'instruire, ainsi que vous, Monsieur le Directeur, du parti que j'ai pris depuis longtemps avec moi-même de ne plus accepter aucune commande. On sait, en effet, que je me suis désisté de plusieurs grands travaux déjà commencés, avancés même, et cela pour ne plus prendre dorénavant mes inspirations que de moi-même et n'assumer d'avance, sur l'exécution et l'achèvement de mes œuvres, aucune espèce de responsabilité.
Toutefois, dans la situation présente, éprouvant une véritable répugnance à opposer un refus à d'aussi grandes bontés, je viens, Monsieur le Directeur, vous soumettre un terme moyen qui. tout en me laissant mon libre arbitre, me permettrait de répondre aux bienveillantes intentions de M. le Ministre.
J'ai en ce moment sur le chevalet deux tableaux, figures de grandeur naturelle, qui, terminés, pourront
avoir quelque importance. C'est, d'une part, une répétition (avec variante) de ma Vierge à V Hostie, répétition qui m'a été commandée il y a quelques aimées par le Ministère de l'Intérieur, au prix de 10.000 francs et qui est déjà à moitié faite. D'autre part, c'est une Jeanne d'Arc au Sacre de Charles VII dans l'église de Reims, en pied, dont la composition déjà gravée fait partie du Plut arque français et dont le prix serait de 10.000 francs.
Pensez-vous avec moi, Monsieur le Directeur, qu'en offrant ces deux ouvrages, cet arrangement puisse conve nir à M. le Ministre et à vous ?
Daignez, je vous prie, le lui soumettre. Mais quelle que puisse être la décision, croyez-le bien, je serai toujours très heureux de l'honneur insigne que je viens de recevoir dans cette circonstance, où il y a plus qu'une commande pour moi, tant est grande la haute bienveillance dont je suis l'objet et dont j'aurai bientôt l'honneur de remercier M. le Ministre et vous, Monsieur le Directeur. J'ai l'honneur d'être, en attendant, avec la considération la plus distinguée, votre plus humble et plus
reconnaissant serviteur.
J. Ingres, Membre de l'Inslitut.
A MM. les Professeurs de l'École des Beaux-Arts.
Paris, le 25 octobre i8di.
Messieurs et honorés Collègues, arrivé à l'âge de soixante et onze ans, après de longues années de service, je viens prier l'Ecole de vouloir bien m'honorer du titre de recteur et de me permettre aussi de jouir des privilèges attachés à cette position
Les soins de santé qu'exige mon âge, m'éloignent d'un enseignement que je regrette. Mais dans vos mains, Messieurs, il ne saurait jamais fléchir et de loin je ne cesserai de prendre la plus vive part
aux succès glorieux d'une Ecole dont les intérêts me seront toujours chers.
Veuillez donc croire à l'assurance des regrets et du dévouement de votre très honoré collègue.
Ingres .
(Archives de l'Ecole des Beaux-Arts, communiquées à M. Henry Lapauze).
IXV1X
12 mars i852.
A Pauline Giltbert,
Un catarrhe, qui depuis quinze jours me retient dans ma chambre et que le froid rend difficile à guérir, m'a empêché jusqu'à aujourd'hui de te donner signe de vie. Les affaires et les tracas de la vie m'assiègent toujours. Il serait même possible que cette vie changeât d'aspect, sous peu. Je suis trop seul et je ne puis m'habituer à cette solitude.
Mais je t'en entretiendrai plus tard.
Fais - moi le plaisir de me rappeler au souvenir aimable de M. Combes et, en même temps, prie-le pour moi d'exprimer la pensée bien arrêtée de ne rien changer à la disposition et au caractère de décoration (sauf le nettoyage) de la salle qu'on m'a destinée à l'Hôtel-de-Ville.
Dans ma dernière, je te faisais pressentir un changement d'état. Depuis, les journaux, (puisqu'enûn il faut les subir), vous ont appris que j'allais me marier avec Mlle Ramel, ce qui est très vrai et ce que j'aurais voulu t'apprendre personnellement, à toi qui t'intéresses avec ta sollicitude
de bonne petite amie à l'ami de ton père. Mais ce que les journaux n'ont pu te dire, c'est que j'épouse la personne la plus digne, la plus aimable, la plus distinguée, qui veut bien se trouver heureuse de porter mon nom. Elle est parente de Marcotte, dont tu as souvent entendu parler, comme mon excellent ami. Et voilà 1 ce mariage va se faire dans le courant de ce mois. Mon état d'isolement, depuis la mort de ma pauvre femme, me rendait la vie insupportable. Mes amis m'ont fort engagé à prendre ce parti, surtout à cause du mérite de cette personne que j'ai su apprécier depuis longtemps. Elle n'est ni âgée ni jeune et plutôt très bien. J'espère qu'un jour, je pourrai lui faire connaître ma chère fillette et je suis persuadé que tu l'aimeras facilement.
Paris, 28 août i853.
Lorsqu'on est heureux, on peut devenir oublieux même de ses meilleurs amis. Je me suis réveillé en sursaut et me voilà ! Après donc les mille soins, affaires et distractions causées par mon nouvel état, nous aussi, nous voyageons. Nous venons de parcourir la Touraine. Demain, nous visiterons le Calvados, puis la Brie et enfin Versailles, la maison paternelle de ma Delphine, et cela nous occupera jusqu'au Ier novembre. Nous terminerons, comme tu vois, nos fêtes de noces ; mais pour rentrer ensuite dans la vie paisible, si elle existe à Paris.
Le travail est indispensable à la vie. J'ai à terminer plusieurs toiles commencées, avancées même. M'étant déjà défait de toute espèce de commande, j'aurai, par la suite, la liberté de ne faire que des oeuvres à ma volonté, s'il plaît à Dieu. Tu as bien dû jouir des beautés pittoresques que tu quittes. Et tu en auras bien crayonné quelques-unes ?
A Madame Ktex.
25 novembre i&>2.
Chère Madame, je regrette beaucoup de ne pouvoir répondre d'une manière satisfaisante à votre aimable lettre et à celle de votre mari, contre lequel je n'ai aucun grief particulier, dont j'estime le beau talent, mais dont les opinions, si différentes des miennes, m'éloignejit à jamais de ceux qui les professent (i).
C'est avec regret que je me vois forcé de vous en exprimer ma pensée dont vous avez provoqué l'expression, mais dont (sic) je dois vous dire ici ma résolution de ne pas renouer des relations qui me feraient peut-être regretter n'avoir cédé au sentiment que je vous conserve néanmoins.
Recevez, avec mes compliments, les souhaits de
bonheur et de prospérité que je forme pour vous, chère
Madame, et votre mari, du fond du cœur.
J. Ingres.
(Communiqué par M. Mangeant).
(i) Antoine Etex, élève d'Ingres et statuaire, 2e prix de Rome en 1828, à qui l'on doit les tombeaux de Géricault et de la famille Liouville au Père-Lachaise, et celui de Vauban à l'Hôtel des luvalides, les bas-reliefs de la Résistance et de la Paix à l'Arc de Triomphe de l'Étoile, et enfin le monument d'Ingres lui-même sur les Fossés de Montauban, avait écrit, en 1848, à Proudhon, une lettre célèbre qui fit condamner cet artiste, politicien par erreur, à 6 mois de prison et à 4 000 fr. d'amende.
A Pauline Gilibert.
9 janvier i853
Fillette, ce petit nom d'amitié m'est bien cher, et je suis heureux qu'il ne te déplaise pas. Mes préoccupations grandissent toujours par ma position. Ah ! que ne suis-je aussi dans un petit coin d'un Saint-Maurice, et que ne puis-je laisser ici tout ce bataclan de soins incessants et souvent désagréables même pour ma vanité, — si j'en avais. Combien est préférable la paix ou la solitude ! Voilà ce que nous disons souvent avec ma chère femme. Mais là où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute. Nous vivons dans l'espérance de te revoir, un jour.
(Sans date).
Effectivement, j'ai revu monsieur Reynaud. J'ai reçu le Maire et ces messieurs avec bien du plaisir, comme compatriotes et gens distingués.
Tu sais peut-être que j'ai accepté de peindre la Salle de l'Empereur Napoléon Ier à l'Hôtel-de-Ville. Il faut donc que, d'ici au premier janvier, j'aie terminé cette œuvre considérable. Je n'ai pas un moment à perdre pour arriver au but, et Dieu sait si je suis occupé. C'est pour cela que j'ai dit adieu au monde qui bourdonne autour de moi.
Ta dernière lettre efface heureusement le triste
effet de la précédente, à laquelle j'ai pris la plus vive part. Mais j'éprouve un bien grand plaisir à la bonne nouvelle de ton mariage, et je te sais bien gré de m'en avoir informé des premiers. C'est une chose très sérieuse par les détails que tu me donnes sur cet événement auquel, tu n'en doutes pas, nous prenons le plus vif intérêt, et nous t'envoyons nos vœux les plus tendres ! J'aime beaucoup qu'on épouse son cousin. Même famille, on se connaît mieux ; on a vécu ensemble. Je félicite aussi cet heureux cousin et cette famille qui acquiert une telle fille. Tu nous tiendras au courant de l'époque de ton mariage pour que, dans ce moment suprême, nos tendres vœux vous parviennent en idée, puisque nous ne pouvons y assister.
On dit, ma chère, que tu es dans un état sacré ; c'est un gage de bonheur de plus pour toi. Mais pour la peinture et la musique, qu'en serat-il? Ces arts charmants que tu cultives, vas-tu les oublier, comme beaucoup de jeunes personnes, ou bien forcément les négliger? Chère petite Madame, que le feu que tu as pour eux ne s'éteigne jamais !
Je n'avais pas compris que vous veniez nous faire vos adieux, hier. Votre départ me cause beaucoup de regrets. Je ne veux pas être trop exigeant et vous faire revenir encore, Quai Voltaire. Je vous renouvelle donc ici mes tendres adieux
6 septembre 1854.
Je suis absorbé par mon travail que je n'ai jamais tant aimé. Sans doute, par mon grand âge, près de faire mon paquet, (quoique je me porte à merveille), je vis néanmoins très heureux. Je veux faire ce paquet le plus gros et le plus beau possible, voulant, pour ainsi dire, vivre dans la mémoire des hommes. Je me suis mis en tête de finir une quantité de vieilles toiles, grandes et petites ; et cela, avec une ardeur qui étonne tout le monde et qui fait dire que je peins mieux que jamais. Voilà pourquoi, après avoir passé tout le jour à travailler avec une ardeur passionnée, je rentre très fatigué ; et souvent j'ai besoin de travailler encore pour le lendemain, à des lectures et à des études dessinées. Je ne vois personne, (il n'y a plus, pour moi, personne à Paris), ou rarement des amis qui ont l'indulgence d'admirer ma vie présente. Mon excellente femme s'accommode très bien de cette manière de vivre. Elle me fait la solitude bonne et l'embellit, presque tous les soirs, de deux sonates du divin Haydn qu'elle interprète très bien dans le vrai sentiment. Je l'accompagne quelquefois
10 janvier i855.
Je suis charmé de t'entendre parler musique. Tu parais bien la sentir. Quel art divin et honnête on cultive, avec de la musique honnête ; car la musique aussi a ses mœurs. L'italienne n'en a que de mauvaises. Je n'ai pas à te dire ce que tu sens si bien, avec ton aimable cousin. J'aime qu'un jeune homme aime la musique ; cela ne peut que le rendre plus doux, plus sage et, (selon Plutarque sur ce chapitre), plus capable en toutes choses de s'élever jusques aux plus belles actions. Sans doute, c'est un grand avantage d'entendre ces belles symphonies, pour les bien comprendre ; mais ce qui est si beau est facile à deviner, rien qu'en le déchiffrant bien au piano. On peut en tirer de nobles jouissances. Ces symphonies sont grandes, terribles, mais aussi d'une grâce et d'une sensibilité exquises, — celle en ut surtout. Mais elles sont toutes belles, et les petites se font toujours plus grandes. Le plaisir de les entendre à Paris, vaut le voyage.
Tu trouveras dans mon Musée de bons modèles; car, bien que la nature soit le meilleur de tous, il faut s'y préparer par l'étude des grands maîtres. M. Combes te mettra la palette à la main, e viva ! . . .
A son Excellence Monsieur le Ministre d'État.
Ce 6 avril i855.
Monsieur le comte, je vous remercie d'avoir bien voulu donner des ordres nécessaires pour faire clore par des tapisseries la portion de galerie qui m'est destinée. Mais je viens encore vous prier de faire activer ce travail, pour que je puisse nl'occuper prochainement de placer quelques-uns de mes tableaux.
Je vous demanderai aussi de dire à M. Soult de me procurer une bordure assez grande pour laisser voir une portion de la peinture du plafond d'Homère, qui était cachée dans le cadre. Enfin j'espère qu'on apportera bientôt de la Galerie du Luxembourg la bordure du tableau du Christ et saint Pierre.
Excusez, je vous prie, monsieur le comte, mon importunité, mais je n'ai aucun pouvoir pour ordonner ces différents travaux et je ne puis qu'avoir recours à votre obligeance.
Veuillez recevoir, monsieur le comte, l'assurance de la considération distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très dévoué serviteur.
J. Ingres.
Apostille : Les ordres sont donnés. Nous n'attendons plus que les tapisseries et M. William son. Classez. (Fonds Paul Bonnefon).
Monsieur le Ministre, permettez-moi de recommander à votre bienveillance mon jeune parent et ami M. Cambon, peintre d'histoire.
Trois de ses tableaux font partie de l'Exposition universelle et y figurent à très juste titre ; l'un représente le Christ et les anges, un autre les jardins d'Alcine, délicieux ouvrage qui mérite tous les éloges;
et enfin son portrait, qui est aussi très remarquable.
Je ne crains pas d'affirmer que ces ouvrages dénotent un talent très distingué.
S'il vous était possible, Monsieur le Ministre, d'y jeter les yeux, je ne doute pas que vous ne rendiez justice à ces ouvrages et que vous ne soyez disposé à en favoriser le placement, lorsqu'une occasion vous en sera offerte .
Dans cette espérance, veuillez recevoir, Monsieur
le Ministre, l'assurance de ma gratitude particulière,
ainsi que l'expression de la haute considération avec
laquelle j'ai l'honneur d'être, de Votre Excellence, le
très obéissant serviteur.
J. Ingres.
(Fonds Paul Bonnefon).
Ingres a Pauline Giltbert.
8 novembre i855.
Je ne sais rien de ce que tu lais, de ce que tu dis, de ce que tu entends. Quant au bon goût et au bon choix, je pense que tu y es toujours fidèle et que les bons conseils de ton père te font toujours aimer ce qui est beau et vrai...
11 y a bientôt six semaines que je suis dévoré d'un affreux catarrhe dont je ne puis encore voir la fin. Mais après la souffrance, surtout des nuits, ce qui me désole, c'est de me voir -cloué auprès de mon feu, environné de tisanes et de sirops qui me font horreur. Enfin, malgré mon âge qui devrait me faire plus calme, plus philosophe, c'est tout le contraire : je n'en suis que plus vif, plus
impatient et plus intraitable, malgré les tendres soins de Madame Ingres. De sorte que ma vie est tout au rebours de celle des autres. Tout y est moralement jeune et se révolte contre la vieillesse qui m'atteint enfin et me fera succomber, comme les autres. Je dois donc être prêt à partir, quand il plaira à Dieu ! . . .
Te revoilà à tes chères études de peinture et de musique, avec tes chers divins auteurs. Et, à ce propos, tu ne parles pas assez d'Haydn, le grand musicien, celui qui le premier a tout créé, tout trouvé et tout appris aux autres. C'est celui auquel on revient toujours avec plaisir et calme. Il est comme le pain quotidien dont jamais on ne se lasse. Toujours on admire en ses œuvres et on y trouve quelque chose de plus.
Plus de concerts, qui fatiguent d'ailleurs trop mes nerfs ; mais le quatuor de chambre et la musique de piano. Car cet instrument dit la musique, elle y tient toute, à la lecture ; c'est là qu'on la goûte, qu'on la savoure, et qu'on la recommence. Presque tous les jours, ma bonne Madame Ingres, quoique peu forte mais bien organisée, me dit, seule ou à deux, cette admirable musique de Haydn, Mozart, Gluck, le plus grand musicien du monde. Ah ! nous n'avons pas besoin d'auditoire ni de grande exécution, pour en jouir beaucoup et en approfondir toutes les beautés.
Ma Sainte Germaine est terminée depuis trois mois, c'est l'arrangement de la Chapelle qui en a retardé l'envoi Il est vrai que la Nymphe
que j'appelle la Source a eu un grand retentissement d'éloges. On dit que mes pinceaux n'ont pas plus de trente ans.
26 février i856.
Je sors de mon silence, comme d'une léthargie. Il faut cependant te dire que ma léthargie a été, depuis le mois passé, assez éveillée par les soins que je donne avec la plus vive passion au dessin de mon tableau d'Homère que je fais moi-même, pour être gravé. Ce dessin est très grand; c'est la même composition, mais augmentée de nouveaux personnages et de toutes les perfections dont je puis être capable. Je veux que cette composition soit l'œuvre de ma vie d'artiste, la plus belle et la plus capitale. Pour cela je t'assure, ma fillette, que j'en perds le sommeil et que j'en suis absorbé.
Plus je vieillis, plus le travail me devient un besoin. Ma santé est assez mauvaise pour ruavoir interdit de répondre à l'invitation que m'a faite Sa Majesté, d'aller passer huit jours au milieu du haut cérémonial de la Cour, et j'ai éprouvé du regret de ne pouvoir répondre à une si haute faveur
A Calamatta (i).
Paris, 10 janvier 1857.
Mon cher Calamatta, non, dans le monde vous ne trouverez pas un plus vilain négligent que moi. Négligent, mon Dieu, pas de cœur cependant. Vous ne doutez pas, cher ami, combien je vous aime et vous suis attaché pour tant de raisons, mais vous savez ce que c'est, sur ce terrain, qu'un premier jour de Tan. J'ai été ballotté comme un vrai ballon et jeté de tous côtés, avec une fatigue que rien ne peut exprimer. Pardon et croyez, cher ami, à mon dévouement amical plus que jamais et aux bons vœux que je vous adresse, pour votre bonté et votre meilleur bonheur, pour votre chère Lina et votre gloire dans un art où vous êtes le premier.
Ma femme se joint à moi et vous redit ces mêmes sentiments. Votre meilleure santé nous a réjouis, et la charmante lettre de votre charmante enfant, que nous avons trouvée délicieuse, nous la fait chérir toujours davantage. Remerciez-la et embrassez-la bien tendrement pour nous. Et quand la reverrons-nous ? Et ce beau gâteau ? Qu'il était beau ! Nous avons été huit jours à l'admirer, puis, présenté par nos amis, nous l'avons trouvé délicieux et nous avons bu à votre santé ; nous le mangerons en votre honneur. Oh ! le bon pays où l'on fait de si bonnes choses ! Mais il nous prend trop souvent notre ami ; nous voudrions toujours avoir notre bon ami Calamatta avec nous.
Je vais, à présent, vous parler un peu de moi. Mais, hélas ! puis-je l'oser après près de vingt jours (2) que
(1) Comm. par sa fille, Mme Lina Sand.
(2) Cette lettre, commencée le 10, dut être terminée le 28, dont Ingres marque la date en finissant par ce post-scriptum A ma Vergogna !
celle-ci est commencée ? Mais oui, je boirai ma honte, j'en boirai le calice jusqu'au bout ; cela est mal, très mal, cher ami à vous si bon, si bon ami ! Le mal est fait, il faut le réparer, s'il m'est possible, non sans appeler dans votre cœur tout ce que vous avez d'amitié et d'indulgence.
Je vous dirai donc qu'après votre départ, l'Exposition très privée de ma figure la Source, mais qui était devenue jusqu'à dimanche nombreuse au point de craindre pour le plancher, a eu lieu al gran applauso générale du public éclairé et vulgaire. Moi, qui ne voulais la montrer qu'aux amis. Je n'ai jamais eu un succès comme celui-là et sans me rendre, Dieu merci, plus orgueilleux. Cinq acheteurs s'étant présentés, dont quelques-uns sont devenus furieux contre moi, j'étais bien embarrassé et au moment de les faire tirer à la courte paille ou bien de mettre cette innocente jeune fille à l'enchère, quand M. le comte Duchâtel a tout fini en m'oflfrant, à bout portant, les 25,ooo francs que j'en demandais avec toute la hardiesse que j'ai pu avoir. Tous mes amis en sont enchantés et les plus ambitieux croient que j'aurais pu faire encore une meilleure affaire. Quant à moi, je trouve cela presque trop ; mais non certes pour le retentissement qu'a fait ce petit ouvrage dans Paris, car on ne parlait d'autre chose (i).
Par votre contentement, cher ami, vous avez bien auguré du succès qui m'étonne moi-même, ainsi que du portrait de Mm« Moitessier. Enfin, je les ai enlevés, hier, de mon atelier et placés dans leurs nouvelles demeures, où ils font toujours bien. Je me vois donc
(i) « La Source est restée très longtemps accrochée dans l'atelier de Ingres, avec des bas rouges à rai-cuisses. Enfin, ce tableau lui ayant été demandé, Ingres le termina en peu de jours. Mon frère a fait la cruche et rectifié la perspective des reflets dans l'eau ». Raymond Balze à Henry Lapauze. (Les Dessins d'Ingres, etc., p. 118).
dans mon atelier libre, en face du Jésus, et en perspective, à la campagne, de Y Homère. Je l'espère, car on me laisse tranquille et je suis hors de crainte de nouveaux travaux. Voilà ma situation, heureux d'avenir par ma liberté, et enfin avec le plaisir de faire un peu ce que je désire faire.
Et vous, cher ami, vous avez écrit à notre ami M. Marcotte, qui va toujours comme un charme et qui me dit que vous allez assez bien. Voilà, je crois, bientôt l'époque de votre retour, à notre grand plaisir. Vous y trouverez une épreuve de la Source, mais enfin c'est mieux que rien. Il me l'a faite trop petite. J'espère la revoir un peu plus grande.
Rien de bien nouveau ici, que la fatale nomination à VInstitut. Flandrin va cependant être nommé professeur à l'Ecole ; il est naturellement estimé, le candidat à l'unanimité. Choses de ce monde, le mal et le bien. Vous débarrassez -vous aussi de vos travaux et de votre fantaisie? Travaillez-vous sans fatigue et bonne santé ? Votre petite Lina est-elle toujours si gentille? Embrassez-la bien pour moi. Ma femme vous dit bien des choses ; et moi, mon cher Calamatta, pardon, je ne le ferai plus. Et vous pouvez hardiment m'écrire, je vous répondrai exactement et de tout
cœur.
Votre ami bien affectueux,
Ingres.
A Armand Camron.
Meung, le 22 septembre 1857.
Mon cher Cambon, j'ignore si vous êtes à Paris et en bonne santé. Moi, je ne vais pas mal ici et je travaille à mon accoutumance. C'est pour cela
même que je vous prie de me rendre un petit service : ce serait de trouver, dans les innombrables calques ou gravures des vases grecs, l'apothéose d'Hercule conduit au ciel sur un char par Minerve. Hercule tient sa massue sur l'épaule et me manque. Sans faire le calque du tour, relevez-moi les bras de Minerve et la partie du char et la roue. Veuillez bien avoir la bonté de calquer seulement ces deux détails et de me les envoyer, sous ce pli tout simplement, à « Meung-sur-Loire, chez M. Guille, notaire ». Je vais être, vers la moitié du mois, à Paris. En attendant, recevez, cher ami, les sentiments de mon affectueuse amitié.
Ingres.
A Pauline Gilibert,
23 décembre 1857.
Je relis quelquefois tes lettres, et aujourd'hui celle où tu me parles d'Haydn. Tout ce que tu exprimes est si vrai, si pur, si juste, sur l'emploi du beau, — et le vrai beau de la musique! Et en ce qui touche ce héros, c'est le premier de tous, celui qui a tout enseigné aux autres ; comme il en est de Gluck, pour la musique de théâtre dont il est le dieu. C'est comme une source presque perdue que j'ai trouvée et ravivée dans Mme Ingres, qui est parvenue à me faire passer à moi seul les plus délicieuses soirées, avec les seules divines sonates d'Haydn qu'elle dit à merveille, et pas du tout à la virtuose que je déteste, mais
tout simplement, bonnement et par conséquent très bien. Ces heures renouvellent sans cesse notre admiration, car ces immortelles sonates renferment tout. Je lui ai fait ensuite un recueil de morceaux de chant, (car elle a une très jolie voix), avec des chefs-d'œuvre de Gluck, Mozart, Grétry, Méhul et bien d'autres dignes de ces grands noms. Eh bien ! je puis te dire, (et tu le comprendras), qu'à peu de frais, je me retrouve si bien au milieu de tous ces souvenirs, que je me sens heureux au delà de toute expression. Je n'ai nulle envie, même à Paris, de chercher d'autre musique...
a m. luca boukbon del monte, dlkrcteur de la royale Académie de Florence.
Pari*, 20 mars i858.
Monsieur le Directeur, vous avez bien voulu me rappeler, il y a plusieurs années, que le Directeur de la Royale Galerie de Florence m'avait fait l'honneur de me demander mon portrait, peint par moi-même, pour être placé dans cette magnifique Galerie où les portraits de tant d'illustres artistes sont conservés à la postérité.
Je suis extrêmement honoré que ma place ait été marquée dans cette honorable assemblée, et je vous prie, Monsieur le Directeur, de recevoir toutes mes excuses et mes regrets, si je n'ai pu me rendre plus tôt à la demande que vous avez bien voulu m'adresser ; mais enfin, je viens de terminer mon portrait et je suis prêt à vous l'envoyer. Ce portrait cependant, j'ai voulu le faire simple et modeste, afin que les grands peintres auprès desquels je vais m'asseoir ne puissent me taxer d'une orgueilleuse témérité.
Veuillez, etc. Ingres.
A M. Marcotte.
Meung, 20 août i858.
.... A propos de la musique, je rappelle à notre aimable Marie, et je la prie de vous dire, pour notre sympathique plaisir, certaine sonate du divin Mozart, n° 3 en fa, qui, très bien dite par Delphine, fait le bonheur de ma petite existence à Meung. Nous ne pouvons nous en lasser. Puisse-t-elle vous rendre aussi heureux que nous deux ! A qui n'a pas le don du ciel de comprendre et d'aimer la musique qui, vous le savez* « n'incommodait pas Charles X », il manque un sens.
Notre habitation est charmante, honnête, confortable : beaux fruits du jardin, la paix ; excepté que le bruit de Paris, nous lavons changé par le bruit des enfants. Mais il en faut toujours un peu ; autrement, cela serait trop monotone... Pour remplir tous les vides, je travaille quatre, cinq et quelquefois six heures
par jour...
Ingres.
A M. X... Suède.
Nancy, 9 septembre i858.
11 y a peu de temps que j'ai reçu votre lettre du 14 juillet, étant absent de Paris depuis plus de deux mois ; mais, quoique bien tardivement, je désire vous assurer de toute l'admiration que m'a causée votre bel ouvrage. Il est resté profondément gravé dans ma mémoire, et je ne puis assez vous féliciter du grand talent et du soin qu'il témoigne. Cette histoire de l'art suédois, liée à la noire, est du plus grand intérêt et de la plus belle exécution.
Avant vos laborieuses recherches, qui se doutait que la Suède rassemblât un si grand nombre de monuments de cette époque, dans les styles religieux et profane ? Certes, les autres pays ne me paraissent pas plus riches, et je vous félicite, Monsieur, de nous avoir fait con-
naître ces nombreux trésors. Je vous adresse de nouveau mes sincères compliments, sur la manière dont vous avez exécuté tous ces dessins ; elle est vraie, naïve, intelligente et, par cela même, toujours énergique et originale, ce qui en fait une œuvre vraiment admirable.
Je ne suis pas étonné, mais bien affligé, de ce que vous avez parfois recontré des gens qui ne vous ont pas rendu la justice que vous méritez, comme artiste et comme archéologue, pour une œuvre qui peut devenir une gloire pour vous et pour votre pays. Du reste, c'est malheureusement le sort de beaucoup de vrais et dignes artistes qui, comme vous, Monsieur, ont sacrifié une partie de leur vie pour marcher absolument dans une voie de conscience et de conviction. Mais j'aime à penser que l'on vous rendra enfin justice et que vos travaux persévérants seront appréciés et placés au rang qui leur est dû. Quanta moi, Monsieur, je me ferai toujours un devoir et un plaisir de reconnaître votre grand talent, dans toutes les occasions qui me seront offertes d'en rendre témoignage.
Veuillez agréer, etc
J. Inghes.
A M. Rkiskt.
7 avril 1860.
Cher Monsieur, si je n'eusse été lié par mon engagement avec vous de donner au prince (Napoléon ) mon portrait, je n'aurais pu le tenir au moment de me séparer de ce cher portrait qui ne fait plus partie de la famille. Le sacrifice est grand, je l'avoue, pour la paisible émotion dont je suis encore saisi.
Il n'y a que le prince qui m'honore d'une si haute estime (1), pour lequel je puisse donner pareille preuve
(1) Le prince Jérôme Bonn parte donl il est ici question, à propos du Bain Turc qu'il avait commandé à Ingres et qu'il n'avait pu conserver, avait, à la suite de l'Exposition Univer-
de dévouement, et pour vous, cher Monsieur, qui voulez bien vous mêler, en vrai ami, d'une affaire dont le motif si inattendu nous donne à tous deux tant d'ennui.
Mille remercîments, et croyez-moi en cette occasion votre bien reconnaissant serviteur.
(Fonds Delaborde). Ingres.
A. M. Stuiilkii.
Meung, 14 août 1860.
Cher ami, je m'empresse de vous remercier de tous les bons soins que vous avez déjà pris et plus même que je ne vous en demandais, M. Goupil devant lui-même venir vous trouver ainsi que notre ami Flandrin auquel j'avais écrit.
Quant à présent, je ne puis ni ne désire dire le prix de mes tableaux ; je verrai cela lorsque je serai à Paris, car je veux, comme vous savez, en augmenter le nombre pour les exposer. Je m'en tiendrai donc, aujourd'hui, à celui du Bain turc.
Quant au portrait de Bartolini, vous savez la haute estime que je porte à ce bel ouvrage et le désir que j'aurai de vous en voir tirer un bon parti ; mais, après de mûres réflexions que vous comprendrez sans doute, je pense qu'il doit être présenté sous votre nom et le mien, (y ayant apporté quelques retouches), comme une répétition qui en fait presque un second original : et dans son intérêt on pourrait le présenter comme m'appartenant.
Pour les dessins, j'en ai quelques-uns ; seulement ils ne sont pas dans mon atelier ; et si une demande
selle de i855. publiquement sollicité de l'Empereur une récompense exceptionnelle pour le peintre de Y Apothéose (V Homère et du Martyr de Saint Symphorien. Ingres reconnaissant donna au prince, en échange, son portrait peint à l'âge de vingt-quatre ans.
sérieuse se présentait, je trouverais le moyen de les faire voir.
Je vous remercie de me donner [des] nouvelles de nos bons amis Flandrin et de leurs bons sentiments pour nous ; nous les aimons avec le même dévouement. Ce bon ami a eu la bonté de m'informer des succès glorieux et incroyables que son charmant enfant vient d'obtenir dans sa pension. Nous y sommes on ne peut plus sensibles. Et vous, cher ami, qui êtes sage, philosophe, et qui malgré tout savez être heureux avec votre aimable femme et votre délicieux petit, soyez-le toujours et conservez-moi cette bonne et gracieuse amitié dont je fais le cas le plus précieux.
Votre ami de cœur. Ingres.
(Fonds de Bonnefon).
Mon cher ami, (i) vous arrivez trop tard. Je viens de faire une recommandation des plus pressantes en faveur de M. Leloir, homme de mérite et de talent que j'ai beaucoup vu à Rome. Je suis très désobligé de ne pouvoir rien faire en ce moment pour l'élève d'Amaury, et je vous prie de lui en exprimer tous mes regrets.
Mille fois merci, des bonnes choses que vous me dites sur mon petit tableau. Votre suffrage, vous le savez bien, cher ami, est un de ceux auxquels j'attache le plus de prix, pour toutes sortes de bonnes raisons.
Vous ne me parlez pas de votre cher enfant ; j'interprète votre silence à bien.
Mille amitiés respectueuses à Madame et bien tout à vous de cœur. Ingres.
On doit demain m'apporter le cadre et si, dimanche, dans l'après midi vous avez le temps... (Fonds Paul Bonnefon).
(1) Suscription : Monsieur Sturler. peintre d'histoire, rue des Carrières, 20, Passy. (Timbre de la poste : 19 décembre 1862.)
Paris, Ier novembre 1861.
A M. Jules Canonge.
Monsieur, les hommes sont affligés de beaucoup de maladies, entre autres celle de la paresse. La mienne est de ne pouvoir me décider à écrire : cela me rend souvent très malheureux, surtout lorsque je néglige mes amis et vous, Monsieur, que j'admire plus que personne et dont j'apprécie l'amitié dont vous m'avez toujours honoré. Veuillez me pardonner, je vous prie, et croire que je vous conserve toujours les mêmes sentiments. J'espère bien qu'à votre prochain voyage à Paris, je pourrai vous en renouveler l'assurance de vive voix et reprendre une de ces bonnes conversations dont je suis privé depuis longtemps.
Je vous remercie, Monsieur, d'avoir bien voulu m' adresser une tête antique fort belle, que je crois d'un ciseau grec. Je vis toujours avec eux : comme ils ont fait le bonheur de ma jeunesse, ils font celui de mes 81 ans. Je sais trouver avec vous les mêmes sympathies et dans ces sentiments je suis heureux, Monsieur et ami, de me dire, avec la plus parfaite estime, votre
très affectueux et dévoué.
J. Ingres.
A Armand Cambon.
Dimanche 7 avril 1862.
Mon cher ami, je réponds avec plaisir. Mais ma femme, qui est à mon atelier, à recevoir pour moi la foule qui veut, (que je le dise) admirer mon dernier ouvrage auquel ma vieillesse doit sa part. . . Mais est-il possible que, le même jour et à la même heure pour ainsi dire, vous m'accusiez réception
de nia caisse d'envoi! C'est fabuleux et j'en suis doublement heureux, puisque cela vous contente tous.
Quant à mon élève (i) et ses premiers talents dans le genre, j'ai vécu longtemps avec lui, à Rome. Il est l'auteur de cetle belle copie qu'il m'a faite de ce beau Christ digne de Sébastian del Pimbo, qui orne mon atelier. Je vous prie donc de le remercier de tout ce qu'il est pour moi, et je vous prie de le recevoir comme le mérite un homme du premier talent et lui donner toutes les facilités qu'il désire. Et vous, mon très cher ; que d'obligations je vous ai pour tous les soins que vous prenez pour moi et ma gloire montalbanaise que je prise au-dessus de bien d'autres!
Je remercie Mme Montet. C'est un prix inestimable que nous devons à la mémoire de notre cher et regretté ami (2). Pourquoi n'est-il pas là?
Je ne veux pas oublier de vous dire et de vous réclamer votre beau portrait, pour qu'il tienne à cette Exposition la même honorable place que vos autres ouvrages. Faites part à mes très aimables concitoyens de tous mes regrets de ne pouvoir jouir de leur patriotique fête, et exprimez-leur les vifs regrets que cela nous cause. . . Enfin, cela est ainsi et c'est déplorable pour moi et ma chère femme.
Je vous aimerais bien ici, vous le savez bien ;
(1) Desgoffes ou Hippotvte Flandrin?
(2) Gilibert.
mais vous ne pouvez vous dispenser d'être un des
premiers assistants à cette belle fête de famille.
Vous m'y représenterez honorablement, et c'est
pour moi un adoucissement et une cruelle privation.
Je présente à votre digne et aimable famille tous
mes souvenirs les plus affectueux. Je vous prie de
me croire, toute ma vie, le plus attaché et le plus
dévoué de vos amis.
J. Ingres.
Je suis ravi de savoir que le Louis XIII est placé au même endroit où je l'avais placé moimême et où il faisait bien.
Je pense de donner la plus belle place au portrait de Gilibert.
Vous serez assez bon pour me tenir au courant, je vous en serai bien obligé.
J'ai fait tout ce que j'ai pu pour déterminer les artistes à y concourir. MM. Flandrin et Desgoffes, je ne sais s'ils ont envoyé.
A Paulink Gilibert.
i3 avril 1862.
Je ne trouverai pas d'expression pour te remercier de ton aimable lettre. La seule preuve que je puisse t'en donner, c'est que je ne puis m'empêcher d'y répondre, de suite, à vue !
Chère enfant, que je suis heureux de t'appartenir de si près, par les sentiments que tu sais si bien exprimer. Moi, pauvre diable, au milieu
des plus brillants succès qui m'accablent, (car je suis plus modeste qu'on ne pense), je suis accablé d'ennuis, par une maudite fièvre qui ne me laisse pas un jour ou plutôt une nuit de repos. Mais ainsi vont les choses de ce monde. Je serais trop ingrat de me plaindre, ne serait-ce que de la grâce que Dieu me fait de vivre si longtemps et dans le parfait exercice de mon art.
Voilà donc Montauban, ma chère patrie, qui se donne au noble et doux attrait des arts. Je l'en félicite et partage le plaisir qu'ils vont lui procurer. L'ami Cambon m'instruit parfaitement de tout ce qui se passe dans les grands apprêts de cette brillante Exposition, à laquelle vous attachez mon nom avec tant d'honneur. Aussi, me suis-je rendu à Votre appel en envoyant quelque œuvre nouvelle ; et je vous charge, toi, ma tille, et ton mari, de m'excuser auprès de mes chers concitoyens de ne pouvoir leur envoyer davantage, avec l'expression de ma vive reconnaissance pour tout ce qu'ils font et sont pour moi. Et, à ce propos, j'espère que nous serons tiers et heureux de pouvoir faire figurer à cette Exposition le portrait de ton vénéré père, mon ami d'enfance. Je me félicite d'en avoir esquissé le portrait et d'en avoir fait le premier de tous mes portraits. J'espère aussi, — et je te le recommanderais, s'il y avait lieu, — y voir exposer tes propres œuvres.
...J'ai oublié, dans ma dernière lettre à Cambon, de lui dire de ne pas exposer certaine Chapelle Sixtine qui n'est pas entièrement de
moi ; de ne pas exposer, non plus, tous les innocents dessins dé ma jeune enfance.
Quant à mon apparition à Montauban, avec mes plus ingristes regrets, les raisons en sont devenues de plus en plus contraires et inextricables. Mon cœur en pleure, de regret et de fureur ! Je vous remercie, mes chers enfants, de vos offres de séjour.
A Armand Cambon.
'2j avril i8Cv2.
Cher et bon ami, c'est la lièvre et tous les longs embarras de mon Exposition, dont je remercie Dieu ; car elle est des plus honorables, pour ne pas dire aussi des plus brillantes, que j'aie jamais vues.
Que je vous remercie avant tout, cher ami, de tous les bons soins que vous prodiguez à notre Exposition de Montauban. Je vous prie d'être mon interprète auprès de mes chers et honorables compatriotes, pour le beau rôle qu'ils veulent m'y faire jouer. Enfin, vaincu par tant d'honorables désirs, je m'empresse, dès ce moment, car je viens de faire appeler M. Haro pour vous envoyer, emballé avec le plus grand soin, mon portait, celui de Mme Ingres, et le portrait de mon vénérable père que mes chers concitoyens veulent toujours honorer. Je suis heureux aussi d'y voir figurer enfin le meilleur de mes portraits, celui de
notre cher Gilibert. M. de Monbrison, qui vient d'acquérir la tète brune de mon Condottiere, s'empresse de vous la prêter et vous la portera luimême. Je ne peux vous dire quel homme aimable est M. de Monbrison et combien il m'est dévoué. Je vous prie de voir de ma part Mme Montet pour la remercier et, s'il le faut, de refaire le cadre du portrait qui en a peut-être besoin.
Quant à ma venue à Montauban, vous ne pouvez savoir, même vous, le vif désir que j'en ai, ainsi que Mme Ingres. Mais les difficultés inextricables se sont encore aggravées depuis tout ce dont il a été question, touchant la jeune personne.. . Il n'est pas moins vrai que ma sœur... qui désole ma vie sur ce point... Je ne puis donc malheureusement revoir cette chère patrie, et le cœur m'en saigne de douleur et de regret.
Mais parlons aussi de vous, cher ami. La preuve que vous apporterez là avec toutes vos forces, votre beau portrait en tète et vos délicieux tableaux ensuite, sera une preuve indiscutable de votre beau talent, et enfin vos compatriotes feront cesser ce malheureux idiome que « nul n'est prophète dans son pays ».
Je vous voudrais bien ici, mon cher ami ; mais je ne vous cache pas que je serais bien fâché, et pour vous et pour moi, que vous n'assistiez pas, que vous ne soyez pas présent à cette fête vraiment montalbanaise et que vous vous dérobiez, puisque vous avez d'ailleurs tout fait, à la gloire et aux avantages qu'elle doit vous procurer. Si
c'est pour le ier de mai que s'en fera l'ouverture, nous arriverons, j'espère, à temps. Je vais donc vous envoyer les trois toiles en bon état et dans les conditions que l'on veut bien m'offrir. Je vous remercie, ainsi que Mme Ingres, des offres généreuses et aimables que vous nous offrez, vous et Madame Montet; mais nous en sommes cruellement privés. J'ai remis et recommandé ce que je compte encore faire par invitations aux artistes, mes amis. Je ne sais moi-même ce qu'il en sera.
Ce que je vous prie de faire pour moi, cher ami, c'est de vous porter l'interprète intime de mes sentiments de reconnaissance et de vive affection auprès du Conseil municipal, de M. votre digne père et de tous mes aimables et excellents concitoyens, avec mes excuses sur ce que, pour le moment, je ne peux mieux faire que de seconder leurs vœux et leurs désirs pour ce jour qui doit amener un nouvel intérêt à cette charmante et riche {illisible). Je m'arrange donc à vous expédier cette caisse à cotre adresse, à Montauban, comme vous le voulez bien. Vous voudrez bien m'en accuser réception, en même temps que me donner le plaisir d'avoir de vos bonnes nouvelles.
Je vous embrasse, mon cher Cambon, bien digne de toute l'affection que je vous porte avec tout mon entier dévouement.
4 juin 1862.
Mon cher Cambon, je suis si ébahi de ma nouvelle position, que je ne sais où donner de la tête. Je suis obligé de correspondre a tant de souhaits, à des empressements de félicitations si générales qu'elles s'étendent à presque tout Paris, départements et étranger. Si je n'avais dans Madame Ingres un parfait secrétaire, (c'est une femme si courageuse et si attachée à l'existence de son mari), je ne sais ce que je deviendrais au milieu de toute ma gloire, puisqu'il faut dire ainsi. Mais vous, qui me connaissez assez, vous jugez bien que, de tout cela, je ne prends que ce qui me convient et que je suis encore plus artiste que jamais.
Cependant je suis, comme vous devez bien le penser, bien reconnaissant de tout ce qu'on fait pour moi. L'Empereur a voulu, de lui-même, proclamer et prononcer mon nom ; il a bien voulu verser des fleurs honorables sur la vieillesse de mes derniers jours. Nous étions, ma femme et moi, bien loin de penser que, dans l'espace d'une semaine, je serais introduit à prêter serment et à recevoir, dans ce lieu suprême, la plus tendre et la plus honorable distinction.
Tout cela nous prouve cependant, mon ami, que, allant droit son chemin, avec des convictions d'art indispensables, courage et fermeté
contre tant d'adversités de cette vie, on parvient au faîte et sans avoir rien demande. Je ne vous parle pas de ceci avec le moindre orgueil, touchant ma personne ; vous connaissez mes goûts, ma philosophie. Mais, comme exemple aussi, cher ami, je pense que vous êtes d'accord avec moi ; et comme il en est encore temps pour vous, que cela vous serve d'émulation. Je verrai toujours avec bonheur que vous saurez, dans la belle voie, faire marcher droit votre beau talent et arriver enfin, non à une vie meilleure, mais à une place et une considération que vous pourrez noblement acquérir, je crois, cher ami, et je l'espère vivement.
Je ne puis, cette fois, que verbalement vous bien remercier de toute votre bonne amitié pour moi. En attendant, je vous remercie de tout cœur.
J'ai lu avec grand plaisir de compatriote tous vos détails sur ce qui se passe en ce moment, dans ce cher Montauban, et l'honorable part des soins que vous y avez donnés et dont on doit, certes, vous bien remercier. Quelle belle relation vous me faites de cette belle fête, où je suis si bien traité et aussi par vos bons soins ! Que de richesses d'art ! Combien je suis privé, de n'être pas là. Gomme cela doit être beau et touchant ! J'espère qu'après les miens, vous avez aussi donné vos soins à vos propres ouvrages si distingués et que je voudrais s'avoir acquis et dans de bonnes mains. Je vous remercie des soins que vous prenez pour les œuvres de nos amis qui,
lors même de non-réussite, vous en sont bien obligés. Il faul que je ferme ma lettre, contraint par mille demandes, résultat de ma position. Choses pas toujours amusantes, mais auxquelles je ne puis me soustraire.
Je viens de recevoir une lettre bien amicale de notre ami M. Debia. Je vous prie de l'en bien remercier, en attendant que je le puisse faire moimême. M. et Mmp Montet sont, sans doute, à la campagne ; sinon vous voudrez bien les saluer et les féliciter de tout notre cœur.
Chaque jour amène quelque chose de nouveau. Alors vous m'en instruirez et je recevrai toujours vos nouvelles avec bonheur. Ne m'oubliez pas auprès de vos chers parents, auxquels nous adressons tous nos vœux. Mon cher M. M..., j'espère de brillantes nouvelles de votre petit neveu.
Dans cette circonstance, je désire gratitier... Veuillez bien me dire si vous voulez bien m'en faire l'avance et par quel moyen je peux vous rembourser.
Je vous embrasse de tout cœur, cher ami, et je me dis pour toujours, etc.
i3 juillet 1862.
Mon cher Cambon, c'est bien moi, qui ai trop
lardé à vous écrire et à vous remercier toujours
de tous vos soins pour moi et de tout ce qui me
touche dans ma très regrettable patrie, où il ne
m'est pas possible de revenir, encore du moins, par toutes les raisons que vous connaissez et malgré des désirs contraires. Au moment de quitter Paris pour trois mois, j'ai le 1res grand regret de ne pas vous y revoir, pour moi et Mme Ingres. Nous vous en prions, il faudra le faire à notre retour, vers l'époque du 3o octobre. Nous sommes à Meung, sur le chemin de Paris. Le chemin de fer s'y arrête et repart, à toute heure, de cette résidence. Adressez-vous-y chez M. Ingres et M. Guille, notaire. Là, nous pourrions vous posséder, au moins un jour, si ce n'est plus. Nous serions enchantés de cet arrangement, car nous avons, je crois, bien des choses à nous dire.
A propos, M. le Maire est venu, le mois dernier, nous voir et n'a pas laissé son adresse, ce qui nous a beaucoup contrariés. Nous avons encore une maison pour le recevoir, mais elle a été démantelée par le départ à la campagne.
Faites-moi l'amitié de me rappeler au souvenir de votre famille que nous croyons en meilleur état de santé, et à tous nos bons amis, à Debia surtout, à qui je veux écrire pour le remercier de son bon souvenir d'amitié.
Vous êtes trop modeste, cher ami. Ce dont je ne puis vous assurer, et vous n'en douterez jamais c'est que je ne fais jamais de grimaces cl (pie je suis franc, comme l'or. Je pense ce que je dis de votre mérite artistique, malgré (et entre nous) des qualités à compléter sous le rapport de cer- I taines idées qui influent sur votre beau talent et
que vous regagnerez quand vous le voudrez. Personne ne vous rend meilleure justice. J'ai profité, pour la manifester, de cette branche de laurier où je suis fâché qu'elle ne soit pas restée.
Adieu, cher ami, et à bientôt, j'espère. N'oubliez pas de vous arrêter à Meung, ne fût-ce que pour quelques moments.
LXXXIY
Meung-sur-Loire, 10 août 1862.
Cher ami, comment ai-je pu, moi, avoir négligé de vous rendre une dette sacrée? Je ne me comprends pas et m'empresse de vous faire porter, par poste, le billet de 100 francs.
Vous êtes, et je ne m'en étonne pas, acoquiné à ce beau pays au milieu de votre chère famille, à qui je vous. prie de présenter mes souvenirs respectueux et bien affectueux. Mais, malgré ce que vous me dites, j'arriverai bientôt. On ne se débarrasse pas de sitôt de ce qui vous rend heureux. Dans le cas contraire, nous vous reverrons ici, à Meung, avec le très grand plaisir de vous y voir faire un petit séjour.
J'écris en ce moment à mon très cher M. Debia, mais j'ai oublié de lui dire que ma nouvelle position #et 5o lettres à répondre m'en avaient empêché jusqu'ici. Heureusement que Mme Ingres s'était chargée de m'en expédier aux plus pressés amis.
Vous devez avoir fini avec l'Exposition dont vous avez si bien mérité. Faites mes amitiés, je
vous prie, #à tous vos amis. Tous nos souvenirs affectueux à eux et à mon cher M. M..., que je voudrais bien revoir à Paris. A revoir. Et tout à vous, de cœur.
A Prosper Debia.
Meung sr/Loire, g août 1862.
J'ai tenu à vous remercier moi-même' de votre précieux souvenir de vieille amitié et du tendre et honorable intérêt que vous avez bien voulu prendre à moi et à ma nouvelle position, eu laquelle j'ose dire que tout le monde, (c'est presque à la lettre), m'a honoré de la plus llatteuse sympathie. Mais comme je suis doublement heureux d'y compter en premier lieu des amis tels que vous, monsieur voire frère et tous mes chers compatriotes ! Ce cher Montauban, mon pays enfin que j'aime si tendrement et où je suis si cruellement privé d'aller, vous en savez les tristes raisons cher ami. Enfin, heureusement que toutes les joies qui me viennent de vous tous, me consolent en partie de mes grands regrets de ne pouvoir me voir au milieu de vous et d'y recevoir des marques d'amitiés si touchantes et si sincères dont j'ai gardé le plus vif et le plus tendre souvenir, sans oublier le fameux initias de ce beau déjeuner que la très honorable famille Debia voulut bien m'oHVir. Que de temps passé depuis, que de choses, que d'événements! Moi, toujours siu* la brèche à corn-
battre; et combien, cher ami, vous avez été plus adroit et plus heureux que moi, ayant obéi à vos goûts sédentaires et philosophiques que je partage, d'ailleurs, avec vous, mais que je n'ai pu effectuer. Je sens bien que les chagrins et les incidents malheureux de la vie ne vous ont pas manqué ; mais vous aviez les beautés de la nature, la paix, l'isolement, le goût et la poésie de l'art que vous conservez toujours, les beaux souvenirs et cette divine musique dont Dieu nous a donné l'intelligence, les chefs-d'œuvre de la littérature antique et moderne qui m'occupe encore, le matin et le soir. Cette divine antiquité des Grecs, cette renaissance de Raphaël et ce XV siècle : voilà ce qui l'ait vivre, n'est-ce pas ?
Mon cher ami, nous sommes bien vieux, cassés. Je me plais à croire, néanmoins, que vous êtes à peu près, comme moi; et je le désire, car je n'ai pas d'infirmité sérieuse, je n'ai que la maladie de mon âge. Age sérieux cependant : 82 ans, au mois de septembre prochain ! J'y pense peu, surtout la palette à la main, dans mon atelier où je suis plus heureux certainement que si j'ctnis roi. Je ne peux cependant plus vous aller voir, mes bien chers amis ; je me remue difficilement.
Vous avez plus de force peut-être, (pie moi. Venez donc nous voir, vous ferez plaisir à \fme Ingres et à tous nos amis. Là, à la table des vieux amis, nous continuerons notre conversation où l'amitié et les arts auront belle part et où nous serons heureux avec notre brave Armand
Gambon, cher jeune homme auquel je m'intéresse justement beaucoup.
Et puisqu'il faut (inir ce gribouillage, où vous devinerez toute mon amitié et tous mes vœux pour votre chère famille et pour tout ce qui peut vous toucher, que je vous embrasse de tout mon cœur, cher et digne ami.
Tout à vous, votre ami de cœur,
Ingres.
N'oubliez pas ma prière de venir nous voir. Ce serait un beau jour, pour moi. Par cette bonne venue, vous me présenterez la tendre amitié et le pays natal que j'adorerai tant que je vivrai.
A M. Marcotte.
Meung, 16 juillet 1862.
Sous le charme des belles sonates d'Haydn qui l'ont et feront, comme tous les beaux arts, le bonheur de tous les instants de ma pauvre vie jusqu'à la fin. je pensais à vous et à votre bonne lettre, et me voilà à vous écrire pour vous dire avec quel plaisir nous avons appris, (car, à nos âges, il ne faut être trop exigeant), qu'au total vous allez tous bien. Je vous en dis autant de moi, saut*. . . . Mais il faut bien vivre avec les petits ennemis. Serons-nous assez heureux pour aller ainsi jusqu'à la centaine? Et pourquoi pas? En attendant, ne faisons rien contre nous et remercions Dieu !
A M. Leiimann.
8 février i865.
Cher ami, depuis notre entrevue, j'ai beaucoup réfléchi à votre demande : mais lorsqu'on a conçu une
œuvre, il lui faut un caractère soutenu. Celui de cette composition est tout homérique. Je vous dirai donc que. malgré la haute renommée de l'homme et son incontestable talent, je ne puis me résoudre à mettre au nombre de mes «homériques » Fauteur de Faust, de Werther et de Mignon : ouvrages trop répandus selon mon goût. Je ne puis mettre tous les hommes illustres, et c'est avec respect que je me vois forcé d'évincer mon cher Mozart, Le Tasse, Le Camoëns, Pope. Shakspeare et tant d'autres (i). Sans rancune, et croyez à mon amitié bien dévouée.
Testament de Ingres, Grand-Officier de la Légion d'Honneur, Chevalier de l'Ordre du Mérite civil de Prusse, etc., fait olographe à M eu ng -sur- Loire \ le 28 août 1866, enregistré à Paris. xne bureau, le 22 janvier 186'j.
Ceci est mon testament :
Je soussigné Jean-Auguste-Dominique Ingres, sénateur, peintre d'histoire, membre de l'Institut, Grand- Officier de la Légion d'Honneur, etc., demeurant à Paris, Quai Voltaire. n° 11, ai fait mon testament, comme suit :
Je lègue à
Je lègue à la ville de Montauban (Tarn-et-Garonne), ma ville natale, les tableaux originaux et copies de maîtres anciens et modernes que je posséderai à l'époque de mon décès, sauf ceux que je vais léguer ci-après. Je lui lègue également mon grand tableau de Jésus au milieu des Docteurs, ainsi que le tableau du Songe d'Ossian, peints par moi, s'ils ne sont pas vendus à l'heure de mon décès. mais à la condition expresse que ces tableaux, de même que tous ceux que je vais lui léguer, ne seront pas vendus par ladite ville et ne sortiront jamais de ce musée.
(1) Ingres refaisait à celte époque, en dessin, Y Apothéose d'Homère qu'il transforma et appela Y Homère déifié.
Je lègue à la ville de Montauban ma collection de Grecs, figurines, terres cuites, fragments antiques de marbre et de bronze, se trouvant dans une armoire ; ma collection de livres d'art illustrés et gravés comme musées, œuvres de grands maitres ; ma collection de choix d'estampes sur l'architecture, la peinture et la sculpture, d'après l'antique, le Moyen-Age, la Renaissance et l'art moderne ; les œuvres et estampes, d'après Raphaël, et celles des Ecoles d'Italie, d'Allemagne, de Flandre, de France, le tout en portefeuilles classés.
Grand nombre de plâtres moulés sur l'antique et de fragments, plusieurs boîtes d'empreintes sur médailles, camées et pierres fines antiques ; de plus, une collection de médailles, de portraits des Papes ; le buste de Mme Madeleine Ingres, ma première femme, et le mien en marbre ; le bras moulé de ma première femme ; ma main droite moulée en plâtre ; une têtecolossale d'Antinous, trouvée en Grèce ; une collection de médailles modernes en plâtre et en bronze, des XIVe, XVe et XVIe siècles jusqu'à nos jours; plusieurs petits tombeaux étrusques de terre cuite et quantité de fragments antiques de même matière. Je désire que ces fragments soyent placés dans les tiroirs de la petite armoire, qui fait partie du legs, comme ils le sont actuellement ; trois petits monuments de la Renaissance, fragments du XVe siècle ; un petit Jupiter en bronze monté sur l'antique ; figure de Vénus, en terre cuite ; en . outre les portraits dessinés de ma famille et de mes amis, que je demande à être exposés ensemble ; le portrait de mon père, que j'ai peint d'après nature ; le portrait de ma mère, dessiné ; les dessins de mon père, deux de ses miniatures et un dessin au crayon rouge de mon grandpère ; de plus, une suite de dessins, études faites par M. Roques, mon premier et vénéré maître, peintre d'histoire très distingué de la ville de Toulouse, ainsi
que son portrait dessiné et une Sainte Famille de sa composition, encadrés. Ce portrait sera réuni à celui de mes parents et amis, placés comme eux au-dessus de mon bureau ; un assez grand nombre de dessins de moi, calques dans six ou sept portefeuilles, aquarelles, gravures daguerréotypes, photographies, études peintes dessinées par moi, et d'autres fresques toutes sous verres et encadrées, et qui seront trouvés dans mon grand atelier, ma chambre à coucher et mon cabinet, deux petites estampes d'après Metzu, souvenir de mon enfance dans la maison paternelle, le portrait de Mozart, médaillon de plâtre, une bulle du Pape Pie V en cire, aussi en médaillon, une médaille en bronze de Charles-Quint, un médaillon du très regretté duc d'Orléans, un cadre du XVe siècle, relique de Raphaël jeune, un petit tableau décoré de saints, peinture du XIVe siècle par Giottino. sur fond d'or et fermé par des volets.
Les portraits de Haydn, Mozart, Gluc (sic), ainsi que plusieurs petits portraits, miniatures à l'huile, qui ornent la cheminée de mon cabinet, du XVT siècle ; des dessins et calques sur feuilles d'après l'antique, des vases grecs et autres sujets antiques en cinq ou six portefeuilles, avec la collection cartonnée des dessins d'anciens maîtres et modernes.
Je donne aussi à la ville de Montauban la coupe d'honneur niellée que m'ont offerte mes élèves lors de mon départ pour mon Directorat à Rome, la copie de la Madone à la Chaise, d'après Raphaël, et celle dite des Candélabres, ma couronne de laurier en or que m'ont décernée mes chers compatriotes lors de ma nomination au Sénat, les tragédies grecques d'Eschille (sic), Sophocle et Euripide et Pindare ; les partitions de Glûc (sic) en sept volumes, mon violon, ainsi que les livres de musique instrumentale contenant les quatuors et quintetti de Haydn. Mozart et
Bettowen (sic), la partition de Don Juan, Stratonice, de Méhul ; mon bureau et mon fauteuil.
Je désire qu'on place au-dessus de mon bureau, qui fera partie du musée, le portrait de Raphaël Jeune sus indiqué, celui de mon père peint, celui de ma mère dessiné, en y groupant deux ou trois dessins de mon père , deux de ses miniatures , les portraits de Haydn, Mozart, Glûc (sic), Bettowen (sic) et Grétry. et ceux de mes autres parents et amis. On placera sur mon bureau Y Iliade et Y Odyssée d'Homère, en petits volumes, traduction de Bitaubé.
Je désire qu'une certaine quantité de dessins et gravures, photographies et quelques petits tableaux études soient placés dans une pièce servant d'entrée et introduction au Musée qui porte mon nom, parce que le choix de tous ces objets m'a été cher.
Tout ce que j'ai légué à la ville de Montauban lui sera livré, à ses Irais, dans les trois mois de mon décès.
Voulant aussi laisser un souvenir à l'Académie de la ville de Toulouse, patrie de mon père et berceau de mes premières études, je prie mon exécuteur testamentaire de lui offrir un grand tableau peint à Rome par moi, ayant pour sujet Virgile lisant le sixième livre de son Enéide devant Auguste, Lyvié (sic), Mécène et Agrippa, figures de grandeur naturelle.
Pour l'exécution des legs laits à la ville de Montauban, je nomme mon excellent ami M. Edouard Gattaux (sic), membre de l'Institut, et je lui adjoins pour l'aider à cette mission artistique et pour représenter les intérêts de la dite ville M. Armand Gambon, peintre d'histoire, mon Jeune ami et parent. Je lui adjoins aussi M. Guille, mon cher beau-frère, notaire à Meung, qui connaît toutes mes intentions.
Je prie M. le Maire de Montauban de maintenir M. Gambon dans les fonctions auxquelles il a été déjà nommé de directeur du musée qui porte mon nom, et ce
pour l'ordre, l'arrangement et la conservation des objets devant composer ce musée, parce qu'il connaît tous mes désirs à ce sujet.
Je donne à M. Armand Cambon, comme souvenir d'amitié et d'estime, la copie que j'ai faite moi-même à Florence, de la Vénus du Titien, ainsi que les livres de littérature ancienne et artistique, excepté les œuvres d'Eschyle, Sophocle, Euripide, Pindare, et la Vie des Peintres italiens, qui sont compris dans les legs faits à la ville de Montauban.
Je donne à M. Paul Balze la belle Coucheuse, qu'il a lui-même copiée d'après Tom Low, et un pendentif d'après Raphaël, représentant Y Amour et le Signe du Lion de la Farnésine : un tableau du Sommeil de Jésus d'après Raphaël.
Je donne à M. Ray moud Balze un grand dessin calqué par moi-même sur un tableau représentant une Cérémonie par le pape Urbain VIII dans la chapelle du palais de Mont ecav allô, et dont j'ai commencé à colorier une partie des ligures.
Je donne à mon ami Galamatta le beau dessin qu'il m'a fait du Vœu de Louis XIII. qu'il a si bien gravé.
Je donne à M. Perrin, peintre d'histoire, la gravure du Massacre des Innocents, de Marc- Antoine.
Je donne et lègue. . .
Entin, je constitue pour ma Légataire universelle en toute propriété et jouissance Mm* Delphine Ingres, née Ramel, ma bien-aimée épouse, à laquelle je donne et lègue tous mes biens, meubles et immeubles, créances, argenterie, bijoux et le surplus de mes tableaux, dessins, gravures, vases et objets d'art, sans aucune exception ni réserve à la charge des legs particuliers ci-dessus mentionnés. Etc....
Je révoque tout autre testament et codicille que j'aurais pu faire avant ce jour ; celui-ci renferme mes dernières et expresses volontés.