INGRES AU MUSÉE DE MONTA UB AN
Depuis que la Grèce antique a jeté la clef d'or du temple de beauté dans les Ilots bleus de l'Hellespont qui ne l'a pas rendue, il faut aller chercher, loin de ses Parthénons athéniens en ruines et de ses ^Erariums delphiques disparus, les chefs-d'œuvre de grâce et de majesté qu'elle enfanta. L'Italie, sa voisine et sa conquérante, devait à l'histoire des Arts la continuation de traditions si nobles ; et c'est au foyer de cette fille des Latins, vainqueurs des Grecs, qu'Andromaque exilée a trouvé place pour ses dieux à jamais asservis et ses déesses toujours triomphantes, que nous allons y admirer encore.
Le Belvédère de Rome conserve à la plastique idéale les règles absolues d'une douleur qui sait être humaine en étouffant son cri sous le masque serein du Laocoon et celle d'une beauté qui sait rester divine en s'incarnant dans le corps surhumain d'Apollon. Peut-être la Tribune de Florence dépasse-t-elle ces représentations majestueuses de la douleur qui reste calme et de la grâce qui ne cesse pas d'être humaine, en souffrant inénarrablement l'angoissant et indéridable martyre de Niobé et de ses filles. Les marbres, plus durables que les toiles, nous transmettent ainsi, par de trop rares exemples, les règles de l'art suprême où un Phidias et un Praxitèle élevèrent le génie humain par d'insurpassables ouvrages. Pour remplacer les chefs-d'œuvre d'un Apelle et d'un Zeuxis, également palpitants d'humanité sensible et rayonnants de
transparente divinité, cette terre classique des beaux-arts présente aussi en peinture des reposoirs sacrés où la beauté parfaite a ses autels. Aux Loges et aux Chambres du Vatican, c'est Raphaël et c'est la grâce divine opérant une deuxième incarnation. A la Sixtine, c'est Michel- Ange et c'est la majesté confondant, par sa force même, l'humanité quelle grandit jusqu'au risque d'une chute prochaine. Et ce sont aussi, çà et là, les petites chapelles de ce temple de grâce et de majesté. A Milan, c'est Vinci partageant le pain des forts, à la table du prieur des Grazie. A Orvieto, c'est Signorelli mesurant la grandeur des hommes à celle du Duomo qui les voit ressusciter parmi les morts. A Pérouse, c'est le Pérugin abritant les dernières visions de la naïve légende au Cambio des banquiers qui. remplaçant les moines, sauront apprécier cette peinture et faire un Thaborde la richesse, de ce Bethléem de la pauvreté. A Sienne, c'est le Pinturicchio inaugurant à la Libreria de la cathédrale un nouveau genre de chroniques élégantes et de styles savants que les âges nouveaux vont adopter, pour leurs histoires de demain. Et combien d'autres asiles de la beauté antique que l'Italie moderne, en presque chacune de ses villes, a dédiés aux arts dont elle fait son culte et aux artistes dont elle tire sa gloire, avec cette devise à la frise de ses temples, petits ou grands, imitant les inscriptions dédicatoires des frontispices antiques :
Artibus sacrum La France contemporaine avait besoin de ces nobles exemples, pour disperser aussi dans ses provinces l'héritage artistique qu'elle accumulait, depuis des siècles, dans un Louvre désormais trop étroit pour conserver le trop-plein de son trésor national. Depuis qu'une France nouvelle avait organisé ses départements nouveaux, il convenait qu'au chef-lieu de chacun appartînt un fond local capable de provoquer, par des exemples louables, dans les générations survenantes, une première émulation
d'art que développeraient et perfectionneraient, ensuite, les œuvres et leurs maîtres plus renommés de la grande ville. Et c'est pourquoi Ingres, qui fut un des premiers décentralisateurs de Paris, au bénéfice de la Province et des Beaux-Arts qu'il y voulut transporter, mérite de particuliers éloges pour ce musée plein de ses œuvres, que Montauban lui doit et qu'il importe de visiter et de fréquenter même, comme une école supérieure de ce maître incomparable en dessin qui a dit, de cet art spécial et de lui-même : « Le dessin est la probité de l'art.... Il comprend les trois quarts et demi de ce qui constitue la peinture. Si j'avais à mettre une enseigne au-dessus de ma porte, j'écrirais : École de Dessin, et je suis sûr que je ferais des peintres. »
Quand l'express, passant en bordure de Montauban, vous fait descendre à près d'un kilomètre de la ville, vous ne savez si vous n'allez pas confondre celle-ci avec quelque Sienne oubliée dans son repos par quelque divini'é favorable à la contemplation des sages. A marcher entre les maisons basses du faubourg, qu'une endormante paix enveloppe, vous croyez pénétrer dans une nécropole antique, tant chacune de ses ruelles courtes et enchevêtrées fait silence. Dans l'ombre bleue de ces petites cases uniformément bâties en tuiles rouges, c'est un chat qui se risque à huis clos, sur ses pattes ouatées ; un chien qui se profile, à pas furtifs, dans ce silence qui lui est quotidiennement familier. C'est quelquefois aussi une silhouette humaine, confondant son sillage avec celui des maisons, dont elle suit les bords ombrés par le soleil ardent de ce torride Midi qui envahit tout, ici, et qui brûle les petits cailloux pointus, comme des aiguilles, dont sont pavées les étroites ruelles de ce vieux faubourg d'ancien temps.
De l'autre siècle au moins, et vous l'apprenez au nom de la Grande-Rue- Ville-Bourbon qui appelle ainsi la plus large, sinon la moins vieille de ce quartier contemporain des anciens rois. Ici, le souvenir sympathique de Prosper Debia nous arrête devant le n° i5 de la maison où il naquit en 1791, pour y mourir en 1876, après avoir consacré les plus belles années de sa longue vie de septuagénaire aux arts de la musique et de la peinture où il excella, et à l'amitié d'Ingres dont il fut un des plus fidèles disciples. Si vous avez la bonne fortune de pénétrer dans cette maison très fermée qui annonce, dès l'extérieur, par sa façade rose, à hautes fenêtres cintrées et son vieux balcon à ferrures ovales du XVIIIe siècle, vous montez par un large escalier dont les étages font déborder dans la vaste lanterne leurs multiples tournants à lourdes pendeloques de bois. Et vous entrez, dès le premier étage, dans des pièces spacieuses et claires, où les vieux meubles d'autrefois n'ont pas laissé la plus petite place à ceux de l'époque contemporaine. Aux murs, sont suspendus des peintures et des crayons dont les plus modernes semblent être ceux qu'Ingres lui-même y laissa. Voici le cheval de Poniatowski franchissant la Vistule, d'après l'étude d'Horace Vernet, que, tout enfant, Prosper Debia dessinait en cachette de son précepteur, M. Benedict Prévôt, qui le raconte dans le Journal de famille, de la manière suivante : « Il dessinait sur une feuille de grand papier faisant partie d'une feuille entière et, lorsqu'il n'y avait personne dans la chambre où il travaillait, il ouvrait sa feuille et esquissait un grand dessin de Vernet représentant un cheval au galop. Il a commencé cela avant-hier, 6 thermidor (vendredi 25 juillet), et, ce matin, il me l'a fait voir très bien esquissé. Lorsque quelqu'un venait, il refermait son papier et se remettait à travailler à autre chose ; ce qui paraît d'autant plus singulier, que l'on connaît mieux le caractère de l'enfant. En général, il ne cache rien et ne fait rien dans le principal but d'être
loué ou admiré. Mais il voulait faire seul ce dessin parce que, sans doute, il trouvait un certain plaisir à travailler à sa manière. » On sait que cette manière fît, de Prosper Debia, en 1827, un collaborateur d'Ingres devant Y Apothéose d'Homère et, de l'élève, un ami du maître qui avait passé les meilleures heures de son voyage à Montauban, en 1825, dans cette maison si hospitalière aux arts et aux artistes. Ne diriez-vous pas mieux ce sanctuaire, à y voir encore ce clavecin et cette harpe à la même place où ils lurent laissés, après les quatuor et les quintetti du génial Beethoven et du divin Mozart que le grand Ingres et ses jeunes amis jouèrent là, toute une semaine ? Concertos inoubliables dune famille qui a laissé aussi, sur les pupitres, les partitions encore ouvertes à la page qu'on n'est pas revenu tourner depuis que les grands vieux amis sont disparus ! . . .
Le faubourg de Ville-Bourbon étant dépassé dans son silence de tombeaux, vous arrivez sur l'unique pont de la ville. Aussi rouge avec les caissons de tuile de ses énormes piliers que l'eau de la rivière passant dessous. ses bases massives éperonnent tout en dehors du tablier, dont les arches gothiques sont percées de hautes lucarnes en ogives. Là, se balance encore la herse de la cage qui servait, au temps d'Ingres, à plonger nues dans le Tarn les folles filles dont la joie trop chaude attirait les réprimandes du Guet, pendant les nuits d'ivresse. Au bout du pont, commence la ville. Vous en voyez, d'abord, l'ancien palais épiscopal, où l'Hôtel-de- Ville actuel a installé son siège et son musée municipal sur les quatre arches à larges cintres de ses hautes fondations surplombant la rivière. Quatre bonnets carrés et pointus forment son originale toiture qui rivalise, en vain, avec l'imposante carrure et l'aérienne tour de son voisin, le vieux Saint- Jacques qui fut, jadis, une redoutable forteresse quand Simon de Montlort et Henri IV y venaient entendre, l'un sa messe catholique et l'autre son prêche protestant,
entre une bataille du premier, qui fut terrible aux Albigeois, et un siège du second, qui fut dénient aux Mont albanais. La flore échevelce, qui couronne encore de verdure sauvage les flancs terriblement labourés au feu grégeois de cette forteresse toute rouge, n'est-elle pas un reste poétique des couronnes de ces guerriers, échappé aux boulets de Montluc et de Bassompierre? Plus loin, vers le centre de la ville et l'écrasant, la cathédrale surgit comme un péché de pierre que Montauban a sur le cœur et ne se pardonne pas à lui-même, depuis que le XVIIe siècle a commis cette erreur d'architecture royaliste. Peut-être lui serons-nous indulgents quand nous aurons visité, dans la sacristie de ce mastodonte de cathédrale, le chefd'œuvre qu'Ingres lui a confié et qui s'appelle le Vœu de Louis XIII ? Nous en savons assez, d'ailleurs, sur la ville natale du maître qui nous invite chez lui ; et c'est surtout à son école de dessin que nous voulons aller voir ce qu'Ingres a laissé de plus impérissable dans son œuvre et qu'il a légué, en plus de cinq mille spécimens, au Musée de Montauban.
Ce Musée, fondé en i843 par le maire Joseph Vialettes de Mortarieu, dont Ingres avait fait le portrait en 1806, comprend 3^6 tableaux. Les deux salles de ce Musée <le peinture, proprement dit, en précèdent quatre autres qui constituent spécialement le Musée d'Ingres : elles composent l'ancien appartement de l'évêque, Mgr Le Tonnelier de Breteuil, où Ingres enfant avait joué avec son père le duo de la Fausse Magie pour distraire « ce vieux coq », comme il l'appelait, d'une goutte remontée, qui l'enleva jeune encore à ses collections de tableaux signés par Boucher, Fragonard, Restant et Vanloo, restant à cet évêche. comme premiers éléments du Musée qui y serait aménage, cinquante ans après. De ces 3^6 tableaux, que M. Armand Gambon a heureusement installés là, 38 furent donnés par l'État, ^o par la Ville et le reste par de généreux donateurs, au nombre desquels il faut citer
M. de Montbrizon pour de remarquables portaits en miniature de l'Ecole de Clouet et pour une appréciable Circoncision du Vénitien Carpaccio. Mais, dans l'étude spéciale que nous nous proposons ici, nous ne voulons retenir que les 54 tableaux qu'Ingres, par une lettre du 18 juillet i85i qu'on a lue dans ce Recueil, offrit au Musée naissant de sa ville natale. N'étaient-ils pas les bons amis en compagnie desquels il avait vécu et qui lui aideraient à se survivre, dans ce Montauban où la fortune aveugle lui avait si peu permis de séjourner ?« Il m'est doux de penser qu'après moi j'aurai comme un dernier pied-à-terre dans ma belle patrie ; comme si je pouvais, un jour, revenir en esprit au milieu de ces chers objets d'art, tout rangés là comme ils étaient chez moi et semblant toujours m' attendre. Enfin, je suis heureux de penser que je serai toujours à Montauban et que là où. par circonstance, je n'ai pu vivre, je vivrai éternellement dans le généreux et touchant souvenir de mes compatriotes.» Ingres n'avait-il pas eu déjà à remercier ses concitoyens de maints honneurs qu'ils lui avaient rendus? « Je suis vivement touché, écrivait-il le i4 novembre 1842, de la nouvelle preuve si honorable pour moi que vient de me donner le Conseil municipal de Montauban en vous autorisant, Monsieur le Maire, à acquérir, pour le placer dans un des établissements publics de la ville, le buste que M. Ottin a fait de moi. » Et, le i3 mai 1844» n'avait-il pas à adresser de nouveaux remerciments au Conseil municipal de sa ville natale qui avait décidé, à l'unanimité, que la nouvelle voie ouverte depuis la rue Corail jusqu'au Rond, s'appellerait la rue Ingres ? « Une pareille distinction, décernée par mes chers compatriotes, m'est bien précieuse ; mais, Monsieur le Maire, en me rendant l'objet d'une si éclatante ovation, ne craignez- vous point d'anticiper trop tôt sur le domaine de la postérité et ne me jugez-vous pas trop favorablement avant elle ? Ratifiera-t-elle une décision qui m'accorde le plus grand honneur que puisse ambitionner un homme? »
Et puis, à quoi bon s'attacher plus longtemps à ces objets chéris, compagnons fidèles d'une si longue vie, dont il avait déjà vécu soixante et onze années ? Chaque journée nouvelle ne lui rappelait-elle pas le prochain départ d'une maison qui devait lui paraître si vide, depuis déjà trois ans que la mort d'une première épouse adorée l'y avait laissé seul avec une douleur qu'il croyait éternelle ? Elle ne le fat que deux ans, tout au plus, jusqu'au mois de mai i853, où le vert-galant septuagénaire se décida à remplacer Madeleine Chapelle par Delphine Ramel.
Par un premier legs de son vivant, — celui de ses dessins et registres ne viendra après sa mort, — Ingres offrit donc, le 18 juillet i85i, à sa ville natale, 54 tableaux, 124 vases grecs et étrusques et les gravures de ses œuvres diverses, semblable en sa générosité à ces anciens « qui emportaient leurs œuvres d'art, quand ils allaient à la campagne ». L'ami Gilibert, mort précédemment, n'était plus là pour recevoir les « chers exilés ». Mais le Conseil municipal restait pour leur faire les honneurs de la salle qui avait, jadis, servi de chambre à coucher à l'évêque Colbert et à ses successeurs. « Le Conseil, dit le procès-verbal de la séance du 9 août 1 85 1, autorise M. le Maire à prélever sur le crédit pour entretien des bâtiments communaux, la somme de 85 francs 10 centimes pour payer les frais de port des tableaux et objets d'art envoyés par Ingres ». Les amis Prosper Debia et Armand Cambon étaient aussi là, toujours fidèles à l'amitié du maître, pourlui aménager, dans ce Musée, une salle digne de son nom. « Le Musée Ingres, dit le registre municipal à la date du i5 mai i85z}, a ét>' inauguré conformément à la volonté de notre illustre concitoyen. Il ne renferme que les dons qu'il a faits à sa ville natale. Il a été préparé, suivant ses instructions formel «s, avec beaucoup d'intelligence et de soin par un de ses élèves les plus distingués et les affectionnés, ancien lauréat de nos écoles de dessin et fils de l'un de nos collègues les plus chers. » Depuis cette date de i854, le Musée
familial de Montauban a pris l'ampleur d'un grand Musée de capitale, avec deux premières salles où les admirateurs d'Ingres sont venus déposer une double et eparse rangée de tableaux provenant de toutes les Écoles. Ils représentent là comme une double rangée de victimes antiques conduites, par l'Administration, au sacrifice d'un dieu nouveau dont va s'ouvrir le temple qu'on devine à cette petite porte à deux battants, au-dessus de laquelle on ne lit pas sans émotion la simple inscription suivante :
Musée Ingres
Et qui sait si la première victime que ce dieu domestique va immoler à ses propres pénates n'est pas ce grand tableau de Jésus parmi les Docteurs qui voisine la porte encore close du redoutable sanctuaire ? Ce fut la dernière erreur picturale du maître, — oserait-on dire ici, puisqu'aussi bien on a pris son parti du sacrifice final qui se prépare et que, après cette dernière faute du maître, il n'y aura plus qu'à entrer dans le sanctuaire de ses dessins et qu'à y admirer sans réserve la plus admirable collection qu'y ait assemblée un des plus grands professeurs du crayon. Est-ce à dessein aussi qu'on a placé tout près, de ce tableau que l'imagination insuilisante d'Ingres a emprunté à la composition du Parnasse de son divin modèle Raphaël, cette autre copie de Y Ecole d'Athènes d'après l'élève Balze ? Elle semble mieux souligner, à gauche du Jésus parmi les Docteurs, la faiblesse avouable d'un peintre dont le crayon incomparable fut le poignard tragique avec lequel — telle Médée ses enfants — ce génial Antique paraît aussi se plaire à immoler ses propres ouvres à une divinité fatale, plus forte que la sienne ?
La petite porte s'ouvre, derrière laquelle votre co;ur a battu d'une émotion d'art que vous n'oublierez jamais. Et vous entrez dans l'intimité de l'ancien appartement des évoques de Montauban, ou mieux chez M . Ingres luimême. Car tout est iei du maître, bien (liez lui. dans ces
cinq pièces aux larges fenêtres s'ouvrant sur la claire rivière qui coule là-dessous. Voici, dans la première, les simples meubles de style Empire qui furent siens à Paris. ii, quai Voltaire, d'où ils arrivèrent ici ; et les petites copies des maîtres italiens qu'il préféra et en compagnie desquelles il vécut si longtemps, fidèle à leurs inspirations ; et la haute vitrine qui tient, dans l'embrasure de deux pilastres corinthiens, la place de l'alcôve où les évoques Colbert et Lefranc de Pompignan dormirent jadis et où repose, à présent, tout ce qui fut la part de gloire la plus chère d'Ingres : son bureau, sa palette, son violon, la main moulée de sa première femme, ses médailles et sa couronne d'or (i), et, sur de simples papiers blancs crayonnés par le maître, la couronne la plus affectionnée des portraits de ceux et de celles qu'il préféra. Au milieu de la pièce est dressé le chevalet à double col de cygne, portant encore une dernière esquisse de Jésus, devant laquelle cet adorateur d'Homère voulut mourir. Et voici le fauteuil du chevalet, resté vide, depuis le matin du 14 janvier 1867 où la fumée d'une bûche s'éeartant du foyer avait suffi pour
(1) Cette couronne d'or est composée de deux branches de laurier scntrelaçanl. La bandelette qni les réunit porte cette inscription sur deux lignes :
a Jean-Dominique Ingres, les imontalbanais. — l8(53
Armand Canibon, qui fut chargé de l'apportera Paris, chez son maître, écrivait au Maire de Monlauban le i5 juillet i86'3: a ... Sans trop savoir comment cela a pu se faire, nous avons trouvé M. Ingres déjà avisé par un journal, La France ; de sorte qu'il nous a remerciés avant que nous ayons rien dit. » De son côté. Ingres écrivit au même Maire, le 17 du même mois : «... Cette couronne est beaucoup trop somptueuse, mais les immenses listes des noms des souscripteurs qui raccompagnent me touchent et m'enorgueillissent au fond du cœur. Enfin, Monsieur le Maire, c'est un beau jour de fête à inscrire dans mes annales, que le 14 juillet i8(>3. Il sera gravé dans mon cœur en caractères ineffaçables, ceux de la reconnaissance et de l'affection... » (Archives municipales de Montauban.)
asphyxier le veillard endormi et arrêter subitement ce chef-d'œuvre de vie qu'un homme, exemple d'humanité, avait pu donner, au cours de quatre-vingt-six ans d' œuvres indéfectibles, à l'admiration de ses semblables. Et vous retournez la tête pour voir encore apparaître, dans ce familial atelier toujours le même, l'infatigable ouvrier d'art que ses crayons tout préparés attendent. Il écrivait, la veille encore, à ce même bureau et avec cette même plume d'oie laissée, pour une simple pause, entre les feuillets de cette Iliade, d'après Bitaubé, où il lisait chaque jour, sans lunettes : « Malgré mon Age, qui devrait me faire plus calme et plus philosophe, je n'en suis que plus vif et plus impatient. De sorte que ma vie est tout au rebours de celle des autres. Tout y est moralement jeune et se révolte contre la vieillesse qui m'atteint enfin et me fera succomber, comme les autres. Je dois donc être prêt à partir, quand il plaira à Dieu! ». Ces lignes, écrites à Pauline Gilibert, sont accompagnées de ces autres, que l'indomptable vieillard adresse à Prosper Debia, le 9 août 1862 : « Cette divine antiquité des Grecs, cette renaissance de Raphaël et ce XVe siècle, voilà ce qui fait vivre, n'est-ce-pas ? Mon cher ami, nous sommes bien vieux, cassés. Je me plais à croire néanmoins que vous êtes, à peu près, comme moi : et je le désire, car je n'ai pas d'infirmités sérieuses ; je n'ai que la maladie de mon âge. Age sérieux, cependant : quatre-vingt-deux ans, au mois de septembre prochain ! J'y pense peu, surtout la palette à la main, dans mon atelier, où je suis certainement plus heureux que si j'étais roi... ». Dans cet impressionnant atelier, où vous n'entendez plus que les ais du vieux parquet qui craquent sous vos pieds, vous regardez encore s'il ne va pas venir, ce maître dont si jeune est le portrait qui vous regarde, dessinant et effaçant pour redessiner toujours, dans love du manteau de cette haute cheminée. Mais elle est, elle aussi, sans feu dans son foyer où brillent à froid les seules flammes ciselées des
chenets de cuivre. Et vous regardez encore vers les portraits des amis, dont aucun ne survit aujourd'hui. Vous regardez vers le violon, qui fait aussi silence. Non, M. Ingres n'est plus ici. Voici seulement la place où l'octogénaire peignait la Jeunesse, sous les traits de la Source ; et, du maître disparu, il ne nous reste que ces deux billets qu'on va lire :
« Ce jourd'hui, 14 janvier 1865. à 1 h. du matin, est décédé, en son domicile, quai Voltaire, 11, Jean- Auguste- Dominique Ingres, peintre d'histoire, Sénateur, Membre de l Institut, Grand Officier de la Légion d'Honneur, âgé de 86 ans, né à Montait ban (Tarn- et- Garonne)? marié à Delphine Ramel.
« Le décès a été constaté, suivant la loi, par nous, etc. » (Extrait des actes de décès de la VIIe Mairie de Paris).
TÉLÉGRAMME • Paris, de Montauban, 1248.76. i5, 4> 5o Madame Veuve Ingres, 11, quai Voltaire, Paris.
« Au nom de la Ville de Montauban et de mon per sonnel,je viens, Madame, vous offrir V expression de la plus profonde sympathie. La France perd dans M . Ingres le plus illustre représentant de l'Ecole française et de l'Art moderne. Aous pleurons, de plus, ici, dans un deuil de famille, le digne concitoyen et compatriote aimé.
Recevez, Madame, V hommage de mon profond respect. Prax-Paris. »
Par une blanche et glaciale journée d'hiver, ce qui restait de Jean-Auguste-Dominique Ingres, accompagné de ce qui vivait encore de sa génération décimée, fut porté à ce même cimetière du Père-La chaise où l'on se souvient que, depuis Daunou, il avait enterré tant de contemporains rivaux d'une gloire qu'il aurait voulue pour lui seul. Cette journée de janvier fut pourtant moins
macabre que celle d'un autre hiver sinistre, où à travers une tempête de neige, celui qu'Ingres appelait son divin Mozart alla trouver, à 35 ans, sans autres assistants que les fossoyeurs, sa pauvre place dans la fosse commune d'un triste cimetière d'Allemagne. Sur la colline du Père- Lachaise où la dépouille mortelle d'Ingres repose, dans la XVIIIe division, non loin de celles de Delacroix et de Balzac, on a, depuis, érigé à sa mémoire un monument funèbre aussi académique et aussi froid que les plus correctes de ses œuvres peintes ; et de l'attique rectangulaire où Bonassieux a placé le buste marmoréen du maître, celui-ci, de ses yeux froids comme son marbre, regarde au loin l'immense Paris qui, partageant ses palmes entre tant de ses fds glorieux, n'en a pu réserver à celui-ci qu'une seule, — celle que l'artiste a ciselée sur la stèle. Et de ce qui fut Ingres, voilà donc tout ce qui resterait au cimetière commun de nos célébrités nationales !
A Dieu ne plaise ! C'est surtout à ce petit Musée de Montauban que l'âme du transfuge est revenue, qu'elle vit et vous attend pour vous parler encore, avec la part la plus durable de ses œuvres les plus dignes de lui survivre. O ! le silence aimable de ces salles, à peu près toujours vides d'un monde frivole qui n'aurait rien à y apprendre, toujours pleines de la mémoire et des exemples d'un maître qui réserve aux siens le plus professoral et le plus inoublial >le enseignement. Voyez-vous, dans la longue suite de ces cinq salles, cette exposition permanente de o.ooo dessins dont les feuilles jaunies donnent aux murs l'aspect d'un « bois sacré », d'un bois antique de l'Age d'or ? Levez les yeux, tendez les mains, cueillez et savourez ici les plus merveilleux fruits que vous offre le plus incomparable maître capable de former les plus valeureux élèves, auxquels il restera, — aux termes de l'enseigne inscrite au fronton de cette grande École d'Ingres, — à peindre pour lui, s'il dessina pour eux :
— Si j'avais une enseigne à mettre au-dessus de ma
porte, j'écrirais : Ecole de Dessin^ et je suis sûr que je ferais des peintres !
Qui veut entendre encore le violon de M. Ingres, n'a qu'à venir dans ce petit Musée de Montauban, comme dans un des plus sacrés sanctuaires de l'Art que la France, justement ficre, peut comparer aux plus intimes et aux plus vénérables de la Grèce et de l'Italie. C'est dans cette reposante forêt de feuilles déjà jaunies par le temps, comme des ivoires sans prix, qu'il faut entendre le concert d'harmonie donné par cet incomparable virtuose du XIXe siècle à l'assemblée des dieux dont il interprète l'impassible beauté, et à celle des hommes dont il traduit les lignes les plus nobles. La main tendue sur le crayon magique, son archet, les nerfs répondant en force et en délicatesse aux cordes tendues de son merveilleux instrument, il faut le voir interpréter la vie qui passe avec la grâce et la majesté qui en fixent les lignes fugitives pour l'immortalité de leur contemplation. Si Alcibiade ne dut sa célébrité qu'à son chien, Ingres acquit la sienne avec un autre instrument que celui dont Ballot et Rossini purent peutêtre sourire.
Le violon de M. Ingres, c'est son dessin.
Un jour, raconte le centenaire Charles Famin qui connut son maître à la villa Médecis, Ingres excursionnaitavec un ami dans la campagne romaine. La nuit venue, les deux voyageurs se réfugièrent dans une auberge de contadins où, pour dormir, ils purent trouver une chambre. Ils allaient fermer les yeux quand, d'une chambre voisine, un air de violon se fit entendre si harmonieux, dans la douceur de la nuit bleue et le silence de cette vaste campagne, qu'Ingres, se relevant, courut à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. Le suonatore avait fini son rilornello. Alors, prenant aussi son violon qui l'accompagnait dans ses voyages comme son meilleur compagnon de route, il recueillit le motif mélodique qu'il venait d'entendre et ïe fioritura en notes si faciles et si pures, que le souvenir
de cette nuit harmonieuse n'est plus sorti de la mémoire de celui qui avait ainsi entendu un paysan interprété par un maître.
Dans ces salles silencieuses du petit Musée de Montauban, aux images si recueillies et à leurs conversations si aimables, quel virtuose de la critique sage et des justes hommages fera chanter à nos oreilles attentives le violon depuis trop longtemps endormi de M. Ingres ?
Lui-même encore. Écoutez-le vous faire part, avec l'aveu de ses registres intimes, d'un siècle presque de réflexions et de lectures sur les arts et les hommes qu'Ingres connut et dessina si bien.
Un Journal inédit de J.-A.-D. Ingres (i)
L'homme le plus heureux est celui qui unit, aux jouissances rapides des sens, les douceurs et les charmes de l'étude : elle est la source la plus assurée contre l'ennui, ce mal indéfinissable et fatal à l'homme. Elle fait nos délassements et notre consolation. Il n'est rien de si fâcheux qu'elle n'adoucisse. Elle orne l'esprit de vérités, élève lame, apprend à faire connaître les hommes : elle nous rend plus humains, plus généreux, plus éclairés sur nos devoirs et plus agréables à la société.
(i) Les manuscrits d'où sont extraites ces pages appartiennent au Musée de la ville de Montauban. M. Henri Delaborde, à qui ces documents turent communiqués, après la mort du maître, n'en reproduisit que «les fragments dans son livre : Ingres, sa vie, ses travaux, sa doctrine. En 1897, pendant que je dirigeais, avec M. Eugène Miïnlz, la Bévue de V Œuvre a" Art, je fus invité, par l'honorable directeur de la Bibliothèque des Beaux-Arts, à publier dans notre propre Revue quelques extraits de ces manuscrits d'Ingres, pour compléter ceux que M. Henri Delaborde avait déjcà tait connaître. Je les reproduis ici pour terminer ce volume. (B. d'A.)
« Il ne s'est presque jamais rien fait de grand dans le monde que par le génie et la fermeté dune seule personne qui lutte contre les préjugés de la multitude ou qui lui en donne », dit Voltaire. Oui, si son génie est bon, tant mieux ; mais, s'il est mauvais, comme a été le sien, voyez où cela conduit. . . À la barbarie, au désaveu absolu et de mauvaise foi de ce qui est à jamais le beau, le vrai, au dessèchement de l'âme et du cœur, au vide, au calme affreux d'une terre inhabitée.
L'invention est une des grandes qualités du génie ; mais, si l'on consulte l'expérience, on trouvera que c'est en rendant familières les inventions des autres qu'on apprend à inventer soi-même. Ainsi on s'habitue à penser enlisant les idées d'autrui. Le plus vaste génie que la nature puisse produire n'est pas assez riche par lui-même pour tout tirer de son propre fond. Celui qui ne veut mettre à contribution d'autre esprit que le sien propre, se trouvera bientôt réduit par une extrême pénurie à la plus misérable de toutes les imitations, c'est-à-dire à celle de ses propres ouvrages : il se verra obligé de répéter de nouveau ce qu'il a déjà répété plusieurs fois. C'est en vain que les peintres et les poètes cherchent à inventer si, avant tout, ils n'ont pas rassemblé des matériaux propres à exercer leur esprit et à faire naître chez eux des idées nouvelles. Kien ne produit rien. Il n'y à qu'à voir l'emploi qu'a fait le divin Raphaël de l'esprit de ses devanciers et ce qu'avait sûrement fait aussi Phidias.
Donc, on ne peut douter qu'un esprit, orné à la fois des trésors des Anciens et des Modernes, ne soit plus vaste et plus fertile en ressources, à raison du nombre des idées qu'il aura bien senties, et ne possède en cela les plus grands moyens d'invention.
Le jugement d'autrui, loin d'affaiblir le nôtre, ainsi que le pensent beaucoup de monde, sert, au contraire, à former et à consolider nos idées, qui, dans l'origine, sont faibles, informes et confuses ; elles deviennent, au contraire, solides, claires et parlaites, avec l'autorité et la pratique de ceux dont on peut dire que les ouvrages ont été consacrés par l'approbation des siècles. L'étude ou la contemplation fructueuse des chefs-d'œuvre de l'art ne doit servir qu'à rendre celle de la nature plus facile, et non à la faire rejeter : la nature étant ce tout dont toutes les perfections doivent émaner et tirer leur origine. Raphaël, en imitant sans cesse, n'en fut pas moins toujours lui-même.
Les Grecs cultivèrent la peinture avec une ardeur égale à la beauté de leur génie et la portèrent à un tel point de perfection qu'elle parut surpasser la nature même. A parler strictement, les statues grecques ne surpassent la nature que parce qu'on y a rassemblé tant de belles parties que la nature n'est jamais parvenue, ou bien rarement, à réunir dans un même sujet. L'artiste qui opère ainsi est admis dans le sanctuaire de la nature; il jouit alors de la vue et de l'entretien des dieux, il en observe la majesté comme Phidias, et en apprend le langage pour en faire part aux mortels.
On doit se rappeler que les parties qui composent la plus parfaite statue ne peuvent jamais, chacune en particulier, surpasser la nature, et qu'il nous est impossible d'élever nos idées au delà de la beauté de ses ouvrages . Tout ce que nous pouvons faire est de parvenir à opérer le rare et divin mélange de la nature et de l'art.
C'est sur les débris des ouvrages des Anciens que les arts reprirent naissance chez les Modernes; et ce sont leurs moyens qu'il faut chercher à faire revivre parmi nous, en les continuant.
11 n'y a point de scrupule à copier les Anciens, dont les productions sont regardées comme un trésor commun où chacun peut prendre ce qui lui plaît, et qui nous deviennent propres à tous égards quand nous savons nous en servir avec avantage.
Un peintre habile, qui ne court pas le risque d'être corrompu par des modèles vicieux, saura s'en servir avecavantage. Il tirera parti des classes les plus médiocres qui, en passant par ses mains, acquerront de la perfection ; et il trouvera dans les essais grossiers de l'art, avant son renouvellement des idées originales, des combinaisons raisonnées et. qui plus est, des inventions sublimes.
Ce n'est que le plus bas style des arts, tant en peinture qu'en poésie et en musique, qui plaît naturellement à tous les hommes en général. Les plus sublimes efforts dans les arts n'affectent point les esprits entièrement incultes, ainsi qu'on le sait par expérience. Un goût fin et délicat est le fruit de l'éducation et de l'habitude. Nous recevons seulement en naissant la faculté de nous donner ce goût et de le cultiver ; de même que nous naissons avec la disposition de recevoir les lois et les usages de la société et de nous y conformer. C'est jusqu'à ce point qu'on peut dire qu'il nous est naturel, et rien de plus.
11 est donc bien nécessaire, pour tirer parti de la critique de ses amis, qu'on sache distinguer, par la connaissance de leur caractère, de leur goût, de leur expérience et de leurs observations, jusqu'à quel point ils peuvent nous être utiles. Pour être un bon critique du grand style de l'art, on doit être doué du même goût épuré qui présida à l'ouvrage de l'artiste lui-même.
L'art est si loin de dériver de la nature individuelle ou d'avoir quelque rapport immédiat avec elle, considérée
comme son modèle, qu'il y a même des arts qui portent sur des principes diamétralement opposés à la nature. La principale et la plus importante chose qu'il faut savoir en peinture, c'est ce que la nature a produit de plus beau et de plus convenable en cet art pour en taire le choix. Tels furent le goût et la manière de sentir des Anciens.
La qualité de détacher les objets en peinture, et que beaucoup de monde regarde comme une chose de la plus haute importance dans un tableau, n'était pas un des objets sur lesquels le Titien, (d'ailleurs le plus grand coloriste de tous), ait le plus fixé son attention. Des peintres d'un mérite inférieur ont fait consister le principal mérite de la peinture, (et cela est encore admis par la tourbe des amateurs qui y éprouvent leur plus grande satisfaction), en ce qu'ils voient une figure autour de laquelle il semble, disent-ils. qu'on puisse tourner. Raphaël et le Titien tiennent, sans contredit, le premier rang parmi les peintres. Or, Raphaël et le Titien paraissent avoir considéré la nature sous des aspects différents : tous deux ont possédé le talent d'étendre leur vue sur le tout, mais le premier a cherché le sublime dans les formes et le second dans le coloris.
Le coloris est un des ornements de la peinture, sa dame d'atours et sa sœur, (ou la dame d'atours de sa sœur?) C'est le coloris, en effet, qui procure des amateurs et des admirateurs aux plus importantes perfections de l'art.
On a entendu souvent dire à Poussin « que cette » application singulière (à traduire le coloris) n'est qu'un » obstacle qui empêche de parvenir au véritable but de la » peinture; et que celui qui s'attache au principal acquiert, » par la pratique, une assez belle manière de peindre ».
L'art naturel et peu affecté des portraits du Titien, dans la noblesse qui leur paraît innée et inhérente, nous arrache un respect involontaire. Lorsque, par hasard, un portrait du Titien se trouve placé à côté du plus beau des Van Dyck, celui-ci devient froid et gris : conséquence de cette comparaison.
La couleur flamande de peinture, partie animale de l'art...
Le Poussin ne pouvait rien souffrir du Caravage et disait qu'il était venu au monde pour détraire la peinture. On pourrait bien en dire de même de Rubens et de tant d'autres. Il a fait cependant de beaux portraits, notamment celui du grand maître de Malte, qui va de pair avec les plus beaux.
Van Dick faisait toujours un portrait du premier coup. Il commençait le matin ; et, pour n'interrompre pas son travail par un long intervalle de temps, il retenait à dîner ceux dont il faisait les portraits et qui demeuraient volontiers chez lui. de quelque qualité qu'ils fussent, parce qu'ils étaient bien traités et divertis agréablement pendant le repas. Après le dîner, il ne faisait plus que de les retoucher pour les finir.
Un portrait manque souvent de ressemblance parce qu'il a été mal posé, en de mauvaises dispositions de lumière et d'ombre qui feraient méconnaître l'original même, si on le voyait dans le même endroit où il fut peint. Pour y bien réussir, il faut se pénétrer longtemps du visage qu'on veut peindre, le considérer à satiété de tous les côtés et consacrer à cela même la première séance. En outre, il y a des visages qui sont plus avantageux à peindre de front, d'autres de trois quarts ou de côté, quelquesuns de profil. Les uns demandent beaucoup de lumière; les autres font plus d'effet quand il y a des ombres, et
surtout les visages maigres, auxquels il faut procurer de l'ombre dans la cavité des yeux, ce qui fait qu'une tête a beaucoup d'effet et de caractère. Et. pour cela, il faut faire venir le jour d'en haut et en petite quantité.
Annibai Carrache ayant commencé à peindre de pratique (de chic) un Christ mort sur les genoux delà Vierge, pour un tableau d'autel qui est dans l'église de San-Francisco-à-Ripa, il en fit une figure admirable et toute divine : mais, ayant ensuite fait déshabiller un modèle et retouché d'après lui le corps du Christ, il changea toute cette première production de son esprit et. pour s'être trop défié de ses moyens, gâta son tableau après avoir ainsi fait. Ainsi, voilà un exemple dont il faut se rappeler pour se guider dans l'exécution de la peinture. D'ailleurs, en outre de celui-là, il y a mille preuves que les anciens peintres de l'école ae Raphaël et tous les grands peintres ont exécuté sur des cartons leurs grandes fresques et leurs petits tableaux de chevalet, d'après des dessins plus ou moins terminés. D'autant que, pour cette grande preuve, il faut bien vous pénétrer que votre modèle n'est jamais la chose que vous voulez peindre, comme caractère de dessin ni comme couleur, mais qu'il est en même temps indispensable de rien faire sans lui. Si on exigeait de vous un Achille, le plus beau des hommes, et que vous n'eussiez à vous qu'un malotru, il faudrait vous en servir pour la structure du corps humain, mouvement et aplomb. A preuve, ce que Raphaël fit, quand il commença les études des mouvements de figures sur ses élèves, même pour son divin tableau de la Dispute du Saint- Sacrement.
Quelque génie que vous ayez, si vous peignez jusqu'au bout d'après, non la nature, mais votre modèle, vous serez toujours esclave et votre peinture sentira la servitude. La preuve du contraire est surtout dans Raphaël, car il
l'avait tellement domptée, la nature, et la gardait si bien dans sa mémoire que, au lieu qu'elle lui commandât, on disait que c'était elle qui lui obéissait. Et, en effet, il la taisait ployer à tout ce qu'elle avait de plus beau, et elle venait d'elle-même se placer dans ses ouvrages. On eût dit que, comme une maîtresse passionnée, elle n'avait de si beaux yeux et des charmes si puissants que pour l'heureux et privilégié Raphaël, espèce de divinité sur la terre.
Poussin avait coutume de dire que c'est en observant les choses qu'un peintre devient habile plutôt qu'en se fatiguant à les copier. Oui. mais il faut que ce peintre ait des yeux.
« Celui, dit Proclus, qui prend pour modèles les formes » de la nature et qui se borne à les imiter exactement ne » pourra jamais atteindre à la beauté parfaite, car les » productions de la nature sont pleines d'imperfections » et, par conséquent, loin de pouvoir servir de modèle » de beauté. » (Tout ce passage est biffé de dix traits en travers ; un trait de plume oblitère ceux qui sont soulignés. Le réaliste qui était dans Ingres s'est sûrement révolté, à la lecture de cette proposition platonique.) Phidias parvint au sublime en corrigeant la nature avec elle-même. A l'occasion de son Jupiter olympien, il se servit même de toutes les beautés réunies de la nature entière pour arriver au sublime de l'art, et non à ce qu'on appelle mal à propos le beau idéal. Car ce mot ne doit être conçu que comme l'assemblage des plus belles parties de la nature, qu'il est rare de trouver parfaite en ce point, la nature étant d'ailleurs telle qu'il n'y a rien au-dessus d'elle, quand elle est belle et que tous les efforts humains ne peuvent, je ne dis pas la surpasser, mais même l'égaler.
Le peintre d'histoire rend l'espèce en général, tandis que le peintre de portraits ne représente que l'individu en particulier et, par conséquent, un modèle souvent ordinaire et plein de défauts.
Tous les tableaux du Poussin se ressentent de l'étude particulière qu'il a faite de la peinture antique, devant la Noce Aldobrandine. Il a poussé la vénération envers les Anciens assez loin pour désirer donner à ses ouvrages Pair de vrais tableaux antiques, jusques et y compris la proportion des figures. Il nous a enseigné que, lorsqu'on veut représenter de pareils sujets de l'antiquité, il faut qu'il n'y ait rien dans le tableau qui nous fasse penser aux temps modernes. L'esprit se promène dans les siècles passés, et rien ne doit alors se présenter à lui qui puisse le tirer de cette illusion.
Il faut continuellement former son goût sur les chefsd'œuvre de l'art. C'est perdre le temps, que de l'employer à d'autres recherches. On peut jeter les yeux sur les beautés inférieures, mais non les imiter.
L'artiste, quand il est sûr de marcher en bonne route et qu'il suit les traces de ses prédécesseurs qui jouirent d'une grande célébrité, peut alors s'armer de la hardiesse et de l'assurance qui conviennent au génie, et il ne doit pas se laisser détourner du droit chemin par le blâme d'une foule ignorante qui n'admire que ce qui est d'un genre bas et commun, comme elle.
Les petits tableaux flamands et hollandais sont, en petit, d'excellents modèles pour la couleur et l'effet d'un tableau d'histoire, et on peut les noter comme des modèles en ce grenre.
Une nature à part ne peut exister
Le peintre qui se fie à son compas, s'appuie sur un fantôme qui ne pourra le soutenir.
Il y a peu de personnes, soit instruites ou même ignorantes, qui, si Ion pouvait les engager à dire librement leurs pensées sur les ouvrages des artistes, ne puissent pas leur être utiles par leur avis. Les seules opinions dont on ne tirera aucun fruit sont celles d'un mauvais connaisseur, . . . d'un Denon, par exemple.
La même sagacité, qui fait qu'un homme excelle dans son talent, doit le guider à faire un usage convenable du jugement des savants et des idées des gens ineptes.
Le peuple ignorant montre aussi peu de goût dans le jugement qu'il porte sur reflet ou le caractère d'un tableau, qu'il en montre dans les objets animés ; et il préférera toujours des attitudes forcées ou guindées et des couleurs brillantes à une noble simplicité et à une grandeur tranquille, telles que nous les voyons représentées dans les tableaux antiques.
C'est, en un mot, dans la nature qu'on peut trouver cette beauté qui fait le principal objet d'un peintre et qui ne doit être cherchée nulle part ailleurs. Il n'est pas plus possible de se former une idée d'une beauté supérieure à celle qu'offre la nature, qu'il ne l'est de concevoir celle d'un sixième sens, ou quelque autre perfection qui dépasse la compréhension de l'esprit humain. Nous sommes obligés d'établir toutes nos idées, même celle de l'Olympe et de ses divins habitants, sur des objets purement terrestres. Ainsi, toute la grande étude de l'art est de savoir regarder la nature et l'imiter.
Figure du Fouetteur, du chevalier d'Arquin ; heaume très brun, noir ; culotte très claire, jaune, et qui prend toute la lumière.
Faire beaucoup de notes pareilles, surtout d'après le Titien et les coloristes.
Les draperies doublées de couleur différente font un bel effet ; la preuve en existe dans les ouvrages de la Renaissance, et c'est chose à mettre en pratique.
Pour bien colorier une belle femme blanche, il faut bannir de la palette les tons roux et ébaucher bien gris argentin, rose clair. (D'après une Vénus du Titien).
Critique de mon tableau de la Chapelle Sixtine. Plus d'indécision dans les teintes, plus de souplesse dans les tons. Les caudataires plus en désordre, dans leur pose trop étudiée. Les ors plus clairs dans l'ombre et plus doux. En général, moins de symétrie.
Le tableau de Jupiter et Thétis doit être éclairé, ou d'en haut, ou en dessous. . . 11 faut faire le plus tôt possible le tableau de ce roi de France qui porte le cercueil du roi, son père, à Saint-Denis.
En parcourant Montfaucon, je me suis convaincu que l'ancienne histoire de France, du temps de saint Louis et autres, serait une mine nouvelle à exploiter ; que les costumes en sont très beaux et que quelques-uns se rapprochent des choses grecques ; que ceux mêmes qui paraissent bizarres ne le sont peut-être qu'à cause du peu d'art avec lequel ils nous ont été transmis ; mais que les belles têtes, les beaux corps, les belles attitudes, les beaux gestes sont de tout temps. Un peintre d'histoire qui s'emparerait de ce siècle, en pourrait tirer un bien grand parti, aussi beau que possible au point de vue de l'art, et bien plus intéressant pour les contemporains à qui, tout beaux qu'ils soient, Achille et Agamemnon tiennent moins à cœur que saint Louis, Philippe de Valois, Louis le Jeune et tant d'autres. Il faut aussi avouer que l'amour de la religion, qui animait ces vieux temps guerriers, donnait aux tableaux un air mystique.
simple et grand, particulièrement aux femmes, et même aux hommes. J'en conclus qu'il me faut prendre cette route comme la bonne et me contenter d'explorer les Grecs, sans lesquels il n'y a pas de vrai salut, de les amalgamer pour ainsi dire à ce nouveau genre. C'est comme cela que je peux devenir un novateur spirituel, adroit, et donner à mes ouvrages ce beau caractère inconnu jusqu'ici et qui n'existe que dans les ouvrages de Raphaël. J'ai la conviction que, si Raphaël avait eu des tableaux grecs à peindre, il nous intéresserait beaucoup moins ; j'ose même dire qu'avec l'idée toute parfaite que nous avons des Grecs par leurs monuments, il aurait pu nous rendre difficiles sur les résultats. Donc, peignons des tableaux français, des Duguesclin, des Bavard, et tant d'autres.
Les matériaux de la peinture sont à Florence, et les résultats à Rome.
Poussin disait qu'une demi-figure inutile suffisait pour gâter un tableau. Son génie ne l'eût pas conduit si loin dans la philosophie de la peinture, s'il n'y eût joint l'étude des bons auteurs anciens et la conversation des hommes savants.
Le stil de grain glacé d'Angleterre (ou de Troyes) fait du beau vert, mais il faut le glacer tout seul et avec un peu de vernis.
La gomme-gutte glacée fait le plus beau vert et on peut glacer tout ce qui est chaud de ton.
Essayer le vert de verrerie. Jaune de chrome, glacé de rouge.
L'expression en peinture suppose une très grande science du dessin, sans laquelle on ne peut réussir qu'imparfaitement. En effet, l'expression ne peut être bonne sans être de la plus grande justesse. Ne la saisir
qu'à peu près, c'est la manquer ; c'est ne représenter que des gens faux, qui se t'ont une étude de contrefaire des sentiments qu'ils n'éprouvent pas. Ce n'est que par le plus rare talent dans le dessin que l'on peut parvenir à cette extrême précision ; aussi les peintres d'expression, parmi les Modernes, ont-ils été les plus grands dessinateurs : examinez Raphaël.
L'expression est donc la partie essentielle de Fart et liée intimement à la forme. La grande perfection du coloris y est si peu requise, que les plus grands maîtres de l'art n'ont pas eu la même supériorité dans cette partie. Les en blâmer, ce n'est pas connaître assez les arts. On ne peut exiger du même homme des qualités contradictoires ; et la promptitude d'exécution qu'exige la couleur, pour conserver tout son prestige, ne s'accorde pas avec l'étude profonde qu'exige la grande pureté des formes.
Que valent, en effet, comparées aux parties qui font la gloire des Anciens, celles qui causent l'orgueil des Modernes : pompeuses ordonnances, charmes flatteurs du coloris, balancement des masses, enchaînement des groupes, et tanl d'autres coquetteries du métier qui ne disent rien à l'âme ? C'est à l'âme que les Anciens voulaient parler ; c'est elle que, parmi les Modernes, Raphaël, Michel-Ange et tant d'autres croyaient seule digne de recevoir les hommages de l'art : c'est elle qu'ont généralement négligée les peintres grands coloristes, grands machinistes, et tous ceux enfin qui ont particulièrement excellé dans lss parties que tant de Modernes se sont plu à célébrer, et sur lesquelles ils ont osé s'adjuger à eux-mêmes le prix qu'ils refusaient aux Antiques.
On peut dire aussi, sans nuire à la gloire des Anciens, qu'en général ils ont su, comme les Modernes, multiplier les plans dans les tableaux, observer la dégradation successive qu'exigent ces plans multipliés, lier les figures aux figures, les groupes aux groupes, étonner par les prestiges mensongers d'une couleur qui n'est point celle
<le la nature et qui se fait prendre pour telle. Ils ont négligé ou peu connu ces objets, les regardant comme des distractions du beau qu'ils avaient en vue, et encore parce qu'ils pensaient que ces parties de l'art devaient distraire les spectateurs et eux-mêmes de celles qui leur semblaient dignes de tous leurs soins.
Les Anciens ont affecté de séparer tous les objets, en vertu d'un principe qu'ils ont plus ou moins suivi dans leurs tableaux, et qui leur a surtout attiré la critique des Modernes ; car ceux-ci se sont imposé le principe absolument contraire : celui de tout lier. Mais est-on en droit de condamner les Anciens, parce que nous nous sommes fait des règles ou des principes qui ne sont pas les leurs ? Condamnez donc aussi, insensés, leurs ouvrages dramatiques ; condamnez-les dans tous ceux de leurs chefsd'œuvre où ils ont cherché la simplicité, lorsqu'on ne cherche aujourd'hui qu'un vain éclat et une pompe mesquine ; lorsque, dans tous les genres, nous montons sur des échasses pour nous faire grands. Leur règle d'espacer les objets, en peinture et en bas-relief, tenait à une autre maxime : celle de chercher surtout la beauté et de la démontrer dans le développement des figures. Attachés surtout aux belles lignes, au choix exquis des formes, ils n'auraient pas consenti, comme nous, à sacrifier des parties considérables dune figure en les cachant derrière une autre qui l'avoisinait. Ainsi chaque figure se détachait nettement sur le fond et se distinguait dans toutes ses parties. Il n'était pas permis à l'artiste de se livrer à la moindre négligence. Les Anciens n'auraient pas, ainsi que les Modernes, regardé comme de beaux tableaux des ouvrages dans lesquels aucune tête n'a de beauté, dans lesquels toutes les figures sont estropiées ; mais elles plaisent à l'œil des Modernes par un certain vain éclat des tons et par les agencements des groupes.
Paul Véronèse a placé dans une galerie une troupe de musiciens, où il s'est peint lui-même jouant de la viole. Le Titien y joue aussi du violoncelle, le Tintoret du violon et Léandre Barrau de la flûte.
L'art n'arrive jamais à un plus haut degré de perfection, que lorsqu'il ressemble si tort à la nature qu'on le prend pour la nature même. Et, au contraire, la nature ne réussit jamais à être plus belle, que quand l'art y est cache.
Pline l'Ancien lisait, la plume à la main, faisant des notes et des extraits. Il n'y manqua jamais, car il disait qu'il n'y avait pas de si mauvais livre où il n'y eût à prendre quelque chose de bon.
L'oisiveté ressemble à la rouille : elle use plus que le travail.
Analogie remarquable du siècle de Périclès avec la Renaissance.
Les Florentins maniérés dans le dessin, comparés à Rubens pour la couleur.
11 faut consulter les (leurs pour trouver de beaux tons de draperies.
Le violet chaud et le gris de lin tirant sur le vert d'eau, font bien. Broder ensuite de grandes grecques blanches.
Belle cuirasse fond noir, ou violet foncé, rehaussée de beaux ornements d'or très brillants.
J'ai vu au théâtre une très belle décoration de prison, où tous les conjurés, soldats, guerriers, se précipitent d'un haut escalier droit, très haut, tenant des (lambeaux
qui éclairent le sommet des casques seulement : le tout, d'un grand mouvement de fureur guerrière.
Toutes les religieuses paraissent belles. D'après une expérience fréquente, je suis sur qu'il n'y a point d'ornement artificiel ou de parure étudiée qui puisse faire, à moitié près, autant d'impression que le modeste et simple habit d'une religieuse. J'ai aussi souvent remarqué et admiré avec plaisir les sentiments d'affection et d'amour qui animent les visages de maintes personnes religieuses dans les églises, et je suis persuadé que la chaleur et l'émotion qu'elles ressentent devant les madones et leurs saints favoris doivent être extrêmement satisfaisantes pour l'âme . J'avoue que j'envie leur état. Et je maudis du fond du cœur cette philosophie qui, avec toute sa froideur et ses triomphes insipides, nous laisse dans une espèce d'apathie stoïque et anéantit les plus douces émotions de l'âme, pour lesquelles l'homme semble l'ait si particulièrement.
Il faut peindre sur des impressions de colle. J'ai vu chez le peintre Conti, à Rome, sur un portrait du Pape, la preuve que Ton obtient, par ce moyen, beaucoup de fraîcheur dans les teintes. Dans ce portrait, il y avait un tapis noir brun à Heurs, qui faisait très bien.
Il est indubitable que l'on peut obtenir beaucoup de gras et de chaleur dans les teintes, enfin peindre doré et gras comme les Vénitiens, sans employer comme eux des toiles à impressions grossières. La preuve de l'effet contraire est dans les portraits et tableaux de certains peintres qui ont peint très uni et fini sur des enduits très polis, tels que Allori et autres.
On a dit, en parlant de Racine et autres, que ces grands hommes savaient à fond le grec et que c'est en se nourrissant des chefs-d'œuvre de l'antiquité qu'ils ont fini par
les surpasser. Stupide et audacieux sacrilège ! Ces grands hommes étaient, cela va sans dire, bien plus modestes. Lisez les préfaces de Racine. Voyez la modestie de notre grand Poussin et l'opinion de La Fontaine lorsqu'il écrit dans un sonnet à je ne sais quel abbé : « Qui de nous peut se croire l'égal des Grecs et des Romains ? »
Mme Dacier connaissait mieux l'esprit grec que celui de son siècle. Son intervention renouvela la dehontée (sic) et stupide querelle intentée contre les Anciens et soulevée cette fois par Lamothe : lutte du bon goût contre l'ignorance et la mauvaise foi, qui se termina par le triomphe des Anciens. Mais cette victoire fut paralysée ; le coup était porté (toujours reflet de la calomnie). Il devait être mortel pour tous les genres des Beaux-Arts, auxquels un adversaire plus redoutable par sa popularité, Voltaire, aussi sceptique en science qu'en religion, porta par ses sarcasmes les dernières atteintes. Bientôt la langue grecque, et avec elle tous les arts grecs, le beau enfin, furent réduits à se réfugier dans les poudreux in-quarto de l'Académie des Inscriptions. C'est depuis cette époque que le sceptre de la philologie est sorti de nos mains, pour n'y rentrer peut-être jamais plus.
i. — Les Anglais peignent aujourd'hui sur des impressions de colle, après une couche d'huile de la couleur de ma redingote d'été, mais plus chaude. Pourtant on dit que la colle absorbe, avec le temps, les couleurs.
2. — Equerres et règles chez Boisselieu, passage du Ponceau, de la part de M. Reiset.