II. — Le Salon des Artistes français
Un article du règlement qui régit cette autre Société des « Frères Irréconciliables », oblige sur l'honneur le critique d'art, introduit dans les salles avant leur ouverture officielle du Ier mai, à ne livrer à âme qui vive le secret de ses impressions écrites. Pour nous y conformer jusqu'à de prochains articles, nous nous contenterons de recueillir et de publier, à la porte de ce redoutable labyrinthe des Beaux- Arts, la stupéfiante nouvelle de l'hécatombe que vient de se servir le jury des Artistes français, cet autre Minotaure, non de la fable, mais de l'histoire vraie, à qui il n'a pas fallu moins de 6.000 tableaux
d'une jeunesse sacrifiée au caprice de cette vieillesse au pouvoir, dont les 1.000 œuvres reçues d'avance, comme de purs chefs-d'œuvre, ne sauraient trouver dans ce Salon — leur palais ou leur boutique — de places et de cimaises assez vastes Les grands sacrifices des esclaves antiques ne prouvaient, après tout, que la grandeur des maîtres à la mort desquels tant de vies étaient immolées. Sans doute, ces exécutions sommaires ne sont que justice faite par ces maîtres du jour qui, malgré ce régime de la plus intolérable tyrannie, ne professent pas moins un culte public à cette soi-disant République des Arts. Sous le bûcher de ces archontes du jour, écoutons cependant à la porte, en attendant qu'elle s'ouvre, ces paroles de souveraine justice qu'a prononcées un maître à qui la hache de l'exécuteur allait aussi bien que le pinceau de l'exécutant, pour les effets d'œuvres d'art et de justice humaine qu'Ingres sut produire avec la même maîtrise.
Voici ce qu'à écrit ce maître français :
« Je vais toucher, je le sens bien, une corde délicate. Je sais d'avance tout ce qu'on peut m3 objecter en faveur de ces expositions au Salon, tout ce qu'on peut dire sur l'importance qu'ont, sur V existence ou la réputation des artistes, ces fêtes solennelles, depuis si longtemps adoptées, protégées par le Gouvernement : mais, quant à moi, je déclare le Salon une chose impossible, inutile aujourd'hui à tous les points de vue, et, de plus, j'y vois un usage dangereux, un moyen de corrompre et de détruire l'art comme je l'entends ; car le Salon, tel que nos mœurs Vont fait, tue l'art pour ne vivifier que le métier .
» Et, d'abord, faudra-t-il tout recevoir, (excepté cependant les objets contraires aux mœurs), par la raison qu'on n'a pas le droit de refuser l'œuvre d'un citoyen français, souvent père de famille, vivant de son état et à qui ce refus ferait tort auprès de sa clientèle ? Au point où en sont venues les choses et à supposer que le Salon doive être maintenu, je serais presque tenté d'avoir cette opinion. Faudra-t-il, au contraire, n'admettre que certains travaux triés par un jury ? Mais trouvez donc maintenant un jury en communauté suffisante d'idées et de principes pour savoir exactement à quel choix s'arrêter, pour ne pas être tiraillé en tous sens par la difficulté de l'entente, par la crainte de la lutte ou par l'exemple de V extrême indulgence !
« Ensuite, quels mécomptes peut amener pour Vartiste une mauvaise place ou le hasard d'un mauvais voisinage ! Combien de peintres, auteurs chacun d'un bon tableau, qui ne le reconnaissent plus eux-mêmes, perdu qu'il est dans Vénormité du lieu, ou défiguré par le contraste avec ce qui V environne, avec des peintres à fracas, qui usurpent à son détriment l'attention! Enfin, comment ce qui a lieu pour les admissions n'aurait-il pas lieu de même pour les récompenses ? Aussi sont-elles toujours assez mal réparties. Sans soupçonner, Dieu m'en garde! la bonne foi et la loyauté des juges, on peut dire qu'en général ils jugent tout de travers. Vraiment, dans l'intérêt même de ces pauvres artistes, je demanderais qu'on supprimât le Salon.
« Et quant aux intérêts de l'art, à plus forte raison cette suppression sera-t-elle nécessaire. Le Salon étouffe et corrompt le sentiment du grand, du beau : les artistes sont poussés à y exposer par l'appât du gain, par le désir de se faire remarquer à tout prix, par la prétendue bonne fortune d'un sujet excentrique propre à produire de l'effet et à amener une vente avantageuse. Aussi le Salon ît est-il plus, à la lettre, qu'un magasin de tableaux à vendre, un bazar ou le nombre énorme des objets assomme et où l'industrie règne à la place de l'art.
« Voilà ma pensée. On ne l'accueillera pas, je le crains ; on la saura, du moins. Dussé-je être seul à protester contre les Salons, je protesterai toujours. »
M. Henri Delaborde, membre de l'Institut, qui a recueilli cette page d'Ingres dans l'ouvrage qu'il a consacré au triomphateur de près d'un siècle de Salons où il ne lutta pas pour lui, en commente la confession artistique et courageuse avec cette conversation que le maître du Vœu de Louis XIII et de la Stratonice eut, en 18/+0, avec un de ses graveurs, M. Henriquel Dupont, membre de l'Institut aussi, qui la transcrivit aussitôt en ces termes :
« Monsieur, le Salon est la perle de l'art : il faut fermer le Salon. Une foule de jeunes gens, qui n'ont pas les premières notions de l'art, cherchent à flatter le mauvais goût du public. Les journaux déchirent les hommes de talent et les découragent. . . . Quant un artiste a du talent, il faut prendre tout de lui : le bon, le médiocre, le mauvais. Soyez sûr qu'il aura assez de soin de sa réputation pour chercher à grandir toujours. Mais il a besoin d'être lui: ne lui faites pas perdre la tête par vos injustices.
« On croit encourager la peinture avec le Salon : on lai ouvre une voie misérable. Cette quantité de portraits, ces tableaux sans pensée, sans plan, sans but, ne sont là que pour faire du commerce . . . Tout cela est inutile, et il faut que la peinture serve. La justice, l'histoire, la religion : voilà des sujets, voilà les éléments de Vart comme on doit Ventendre ! Regardez les tapisseries qui ornent ce salon de V Académie de France à Rome {dont Ingres était alors le directeur et où cette conversation se tenait) : ne sont-ce pas des œuvres de peinture monumentale, d'une peinture qui a un objet, qui sert ? C'est à la décoration des églises, des palais publics, des temples de la justice, que Vart doit se consacrer ; c'est là son véritable, son unique but. Le Salon l'en détourne en fournissant à tant de barbouilleurs l'occasion d'exposer leurs pauvretés on de fausser le goût public par le spectacle béte des trompe-l'œil. Oui, pour arrêter la décadence, pour régénérer Vart, il faut fermer le Salon ...»
Ainsi parlait Ingres en 18/40. Malgré la grande voix de cette Cassandre des Beaux-Arts de son temps, comme il s'appelait lui-même dans ses lettres à son ami Gilibert (1), aujourd'hui, pour la soixante-dix-neuvième fois depuis lors, le Salon des Artistes français ouvre ses portes et va, sans doute, donner un solennel démenti au fatal prophète de l'imminente fermeture, en prouvant, par de nouveaux chefs-d'œuvre inspirés des immortels principes de religion et d'histoire dont l'ancêtre immortel faisait la source et l'essence même des arts de son temps et de tous les temps, que, pour si nombreux que ces Salons se multiplient, il n'en est point encore assez pour les
(1) Dans ce volume d'Ingres, d'après une Correspondance inédite, on a pu lire encore ces lignes écrites sur les Salons et « l'industrialisme » qui fait leur décadence : « Aujourd'hui, à Paris, il n'y a que les ouvrages des Tabarins artistes dont on s'occupe, et encore... Quant à ceux qui ont quelque solidité, quelque reste de principe, on n'en veut plus. Quant à moi, je ne vends pas mes tableaux, quoique, par un je ne sais quel respect humain, on n'en dise que bien et honneur. Je vous dis donc que tout se perd ici. Tout y est comme étranger et comme un corps humain qui se place et s'éteint. L'oubli total viendra ensuite, suivi de l'industrialisme, aidé bientôt du qu'est-ce que cela prouve ?
« Cependant je ne perds ni le courage ni le goût de mon art, et, sans trop penser à ce triste avenir ; j'irai jusqu'au bout pour mon seul plaisir. Évertuons-nous, faisons mieux que jamais, soyons encore plus châtiés et plus purs, s'il est possible. Car c'est d'abord pour nous que nous peignons, et nous croyons à la vertu.
a Ingres. »
nobles matières qu'ils y présentent, et que ce dernier va être le plus remarquable de tous.
Entrons voir et ajournons, après cette visite, la commande aux entrepreneurs de démolition pour cause de salubrité publique que de vrais artistes, ceux-là, ont déjà envoyée à qui de droit, en signalant à leurs pioches cette maison vermoulue qui semble craquer de partout Etc. . .
(La Vie Illustrée, 3o avril 1909).