I. — Le Salon de la « Société Nationale
Pour quiconque fréquente aux fêtes de l'art que les Salons annuels de Paris inaugurent à chaque printemps renouveau, il est manifeste que ces fêtes de la lumière et de la beauté sont, de préférence, celles de la jeunesse éternelle et de ses génies renaissants. Aux Panathénées reverdissantes de Minerve et de son olivier cher aux sages du Portique et de l'Académie, comme aux périodiques Olympiades d'Apollon et de ses prix de fleurs d'avril et de soleils de mai préférés des poètes, un Harmodius couronné de jeunesse et un Sophocle orné de vingt printemps, ignorés de la veille, n'avaient qu'à sortir de la foule obscure et qu'à chanter YHymme du Glaive ou le Péan de Salamine et pour se couvrir, malgré leur âge d'éphèbes, de la vieille gloire des dieux jaloux. Aujourd'hui, où sont Olympie et Athènes ? Et Paris fêtant encore ses poètes couronnera-t il, cette année, à l'un des deux Salons des Champs-Elysées, delà
gloire artistique et avec les dépouilles opimes des maîtres vieillissants, le front d'un Phidias inconnu ou d'un nouvel Apelle ou, tout au moins, de quelque Alcibiade jeune comme l'aurore et beau comme l'audace, qui le verront appareiller vers la conquête des îles lointaines et toujours inconnues de l'Idéal à découvrir encore. Ou bien, cette jeunesse d'un Art qui n'espère plus en ses vieux dieux décrépits et encore jaloux de leur ombre, ne va-t-elle nous appeler aux joutes de la Nationale et des Artistes français que pour rester, avec ces autres espèces de Vierges Folles sans huile durable et œuvre bonne, à la porte de ce double Salon de 1909, où la Beauté appelle encore ses élus pour le lestin de l'Idéal qui finissait et recommence ? C'est par la porte de l'avenue d'Antin que tous ces petits Dante, épris de Béatrice, nous font entrer au Palais des Beaux- Arts. Pourvu qu'elle n'ait, cette année, rien de commun avec la porte de l'Enfer ; ou que celle par où nous sortirons, sur l'avenue Alexandre, comme d'autres Alighieri transfigurés, soit celle du Paradis où, après avoir affronté d'inoubliables laideurs, nous aurons contemplé des beautés dignes de mémoire ! Je ne sais si je me trompe, — et je le voudrais, — mais si les visiteurs des vingt salles que je viens de traverser n'en emportent pas un meilleur souvenir, nous aurons à regretter ensemble le Messie que nous promet l'art nouveau et qui n'est pas né, cette année encore, sous les chapeaux à cloche ou à potiron dont ces salles sont pleines, à telles amplitudes de ridicules couvre-chefs de la mode actuelle que la moindre beauté ne s'y fera bientôt plus jour et que vous quittez ces salles de commune banalité en une commune prétention d'élégance, avec ce vers de la Divine Comédie sur vos lèvres, pour formuler, comme au Cercle des Indifférents que stigmatise le poète, l'effet perdu de tant de forces inutiles aux grandes causes par lesquelles seules s'immortalise l'art digne de ce nom :
Fama di loro il mondo esser non lassa.
Non raggioniam di lor, ma guarda e passa.
Si les œuvres de génie font complètement défaut à ce Salon, les ouvrages de sympathie n'y manquent pas ; et la facilité avec laquelle ces derniers sont produits nous permettra aussi facilement d'y chercher la compagnie de quelques maîtres déjà connus, à défaut de ceux que l'avenir nous réserve et qui ne se sont pas donné rendez-vous, cette année, dans ces salles. Aussi bien, de l'une à l'autre, et sans préférence pour aucune, nous allons mentionner les moins mauvaises reproductions d'un art déjà vu.
Salle I
Les quatre paysages grecs que M. René Ménard réserve à une salle de la Sorbonne donnent déjà le ton delà sagesse un peu triste qu'y devra soutenir le professeur chargé de parler devant eux, en sourdine, au risque d'en faire éclater les toiles de dépit devant une éloquence moins discrète. Les chênes attiques sont pris, dit-on, à Fontainebleau et les chevaux parnassiens à Phidias. Chacun prend son bien où il le trouve. D'Ingres, à qui on demandait quels avaient été ses modèles de coursiers dans son superbe Apothéose de Napoléon, on a cette réponse :
— Phidias et les chevaux d'omnibus !
Salle II
Combien de fois avons-nous vu la Muse de M. Agache, toujours infatigablement la même, en sa tenue tragique et sa robe de deuil ? Elle n'en prouve que mieux l'immortalité à laquelle son peintre la destine, et les Couronnes qu'elle tresse aujourd'hui pour lui ne sont qu'un échange de bons procédés. De muse facile à poète commode, on se doit bien cela. Pourvu que l'avenir n'y contredise !
Salle III
On voudrait, ici, étudier sérieusement la plaisanterie de M. Dinet, cette intimité de Femmes arabes dont les corps voluptueux semblent peints avec l'ambre de leurs colliers et le soleil de leurs harems. C'est une rêverie d'art exquis qui ne nous est point permise, à côté du Samedi Saint de M. Burnand où nous nous trouvons en présence de l'œuvre peut-être la mieux peinte, à coup sûr la plus idéalement pensée de ce Salon. Et pourtant, ce n'est ni la recherche de ces onze types tout à fait populaires d'apôtres, ni les apprêts de la salle sans fond et de la table quelconque d'auberge où se groupent et pensent ces conquérants vulgaires du monde de demain ; mais c'est la composition aussi dramatique que naturelle qui fait, de tout tableau émouvant, une œuvre devant laquelle on s'arrête et, de celui-ci en particulier, un ouvrage digne du maître artiste, réaliste et religieux à la fois, à qui nous devons déjà de si belles compositions en ce genre. Tant il est vrai que le genre réaliste ou idéal ne compte pas et que c'est la manière d'interpréter ce réalisme ou cet idéal qui importe. Si l'art des
lignes trop prosodiquement écrites pour quelques uns pouvait s'allier à l'art des caractères supérieurement conçus et exprimés, on serait presque tenté d'appeler cet impeccable styliste de la forme banale et du fond chrétien le Zola de l'Evangile, dont il nous a déjà raconté, en une suite d'inoubliables tableaux, les Paraboles divines.
Salles IV et IV bis
Ce mystique réaliste qu'est M Burnand a-t-il cherché, pour la comparaison, ces deux salles voisines où devrait présider et où ne fait qu'exposer cet autre mystique idéal qu'est M. Dagnan-Bouveret à qui l'art français doit de si nobles pages ? Celle de ce Salon n'ajoutera rien à la gloire du maître de la Cène et de la Vierge ; pas même cette espèce de « Chapelle Expiatoire » où les admirateurs trop prématurés de ce jeune maître ont exposé, entre trois ou cinq bons dessins qui rappellent ses plus savoureuses compositions, une soixantaine de notes tout au plus bonnes à consulter intimement dans le secret de l'atelier, et non plus au plein jour du Salon. Il serait permis de croire que de malins amis de M. Dagnan-Bouveret ont pris plaisir à lui faire expier, là, quelque chose. 11 n'est pas donné à tout le monde de dessiner comme M. Ingres ; mais, quand on peint comme M. Dagnan- Bouveret, on devrait se tenir pour satisfait d'un nouveau chef-d'œuvre de délicatesse et de recueillement dont il idéalise si souvent de si aristocratiques beautés. Celles de cette année lui auront l'ait défaut. Il ne l'expiera que jusqu'à l'année prochaine, espérons-le.
En occurrence de cette exposition des dessins de M. Dagnan-Bouveret au Salon de la Société Nationale des Beaux- Arts, il ne sera peut-être pas sans intérêt de rappeler une anecdote de la vie artistique d'Ingres, qui n'a pas trouvé place dans le volume que nous permet de publier, aujourd'hui, une correspondance inédite de ce maître.
Les admirateurs d'Ingres, ayant voulu profiter de la solennité de l'Exposition universelle de i855 où le maître triompha pleinement une fois encore, avaient disposé, en cimaise et en bordure des grands tableaux, une simple rangée de tous petits portraits à la mine de plomb, de ces merveilleuses notes de vie dont ce maître hors pair en réalisme classique avait le secret. A la veille de l'ouverture, Ingres, invité à venir voir la disposilion de ses œuvres dans la salie
qui leur était réservée, entre, regarde et, sans une minute d'hésitation, ordonne aux commissaires d'enlever ces dessins. Et comme ces messieurs étonnés regardaient Ingres, sans le comprendre :
— Voyez-vous, se contenta-t-il de répondre, ceci tuerait cela.
Les dessins d'Ingres turent enlevés de là et ses peintures s'en portèrent pas moins mal.
Salle V
M. Gottet, si pieux en son art semi-crépusculaire des Pietà tristes comme les mers lointaines d'où tant de cœurs promis ne sont pas revenus à l'endeuillée, la vraie Madone de ces loyers déserts ; M. Gottet se moderniserait-il en grandissant ou voudrait-il se diminuer en préférant Rops à Crivelli et les fleurs du mal aux fruits de la croix ? Qu'il y prenne garde : ses Études d'aujourd'hui ressemblent à des tubéreuses dont les trompeuses corolles suintent le poison. Rien de plus triste que des lys flétris. Un automne qui se fane en beauté, laissant tomber mélancoliquement feuille à feuille la gloire d'un front intact que ne découronna aucune main sacrilège, est aussi beau que le printemps où tout commence pour finir. La mort n'estelle pas aussi naturelle que la vie, pour les corps las du poids du jour ? et les teintes sombres du crépuscule ne valent-elles pas les éclatantes couleurs de l'aube pour un œil fait aux harmonies correspondantes du matin plein de promesses et du soir plein de réalités? Et peut-être, en cette vie décevante, les poètes de la douleur sont-ils plus vrais que les chansonniers de la joie. Mais c'est aussi que ce don des larmes est le don de Dieu, — ces vrais diamants à travers lesquels certains yeux savent entrevoir les petitesses de ce monde et les grandir jusqu'à l'infini de l'au-delà. Que M. Gottet soit heureux de son don et qu il évite aux maladifs « enfants du siècle » cette étroitesse d'alcôve mondaine et sans honneur où sa Femme à sa toilette est trop puissante des reins et des mamelles pour y poser la Muse verte des « Fleurs du Mal ». Les grandes tristesses des grandes mers lointaines sont mieux laites pour cette poitrine vouée aux souffles de ce qu'il y a ici-bas de plus immense et de plus vrai et que les rares amants de cette autre Muse inspiratrice appellent la douleur. Que M. Gottet revienne à la sienne et qu'il lui reste fidèle.
Salle VI, etc.
Et maintenant, quand nous aurons donné aux robustes Laveuses et aux résignés Chemineaux de M. Lhermilte le salut amical que mérite cet autre poète de la terre bienfaisante et du ciel consolant, de quel côté tournerons-nous nos pas dans ce Salon plein de frivolités jusqu'aux frises ? Est-ce même un Salon qu'il faut appeler ce boudoir où il n'y a place que pour la mode à son aise, avec ou sans le costume tailleur dont se déshabituent déjà nos traîneuses de hanches en mal d'enfantement nouveau, plus nu et plus cynique le jour venu que la passée? Par exemple, si les robes diminuent, c'est au bénéfice des chapeaux qui augmentent au point de remplir ces salles et d'y cacher, sous leurs ombres envahissantes, comme sous les mystères d'un Paradis perdu après la faute commise, ces Eve malheureuses de n'y pas présenter des corps encore plus petits sous des coiffures plus grandes. Quand nous aurons incliné nos hommages vers la Madame X. . . de M. Boldini, à qui revient la pomme de ce Concours de mode qu'il ne faut plus appeler une Exposition de peinture, nous n'aurons plus qu'à reprendre la porte de ce Salon vraiment trop mondain où la Maîtresse du Titien elle-même chercherait ses filles et ne les reconnaîtrait plus à ces poseuses de l'atelier d'essayage. Quant à des modèles de l'atelier de peinture, il n'y en a déjà plus ; et c'est avec tristesse qu'il faut avouer, en sortant de ce Salon de la Nationale, que le mannequin a remplacé le chevalet. Hercule est chez Omphale et le pinceau se métamorphose en quenouille.
On demande un Ovide.