‹ Ingres d'après une correspondance inéditeChapitre 3 sur 40 · LA JEUNESSE D'INGRES · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE D'INGRES

(De Montauban à Rome, 1780-1818)

Le voyageur qui descend vers Montauban par les causses rocailleux du Quercy, ou celui qui monte des plaines verdoyantes de la Gascogne et du Languedoc, observent, sur ce point précis de la carte de France, un phénomène assez particulier. C'est le mélange de deux races différentes, par l'âpre rusticité de Tune et par la seyante urbanité de l'autre. Ces deux pousses diverses se greffent à cette ramification du chêne national, pour y produire un troisième type qui doit au premier sa robustesse de paysan et au second sa finesse de citadin, comme un produit de commune origine et de diverse éducatiou. La taille plus haute et plus épaisse de l'homme du Nord semble s'y être restreinte à celle de l'homme du midi, en un corps plus ramassé et plus nerveux. La langue même, en descendant des rocailles sonores de ces causses arides vers ces plaines herbeuses et ces guérets féconds, a étouffé aux herbes sourdes et adouci aux sillons gras la rudesse du ton et jusqu'à

la terminaison devenue francimande des mots dont les radicales sont restées à ce point latines, que vous croyez entendre parler encore les mercenaires de César. A ce langage plus latin que français, sur cette vaste plaine qui court de France en Italie et depuis Bordeaux jusqu'à Rome, vous retournez la tête pour voir si ne vont pas apparaître encore les antiques Légions. Et, à la place du César de l'ancienne conquête, c'est un autre César des victoires nouvelles que vous avez soudain salué, en la personne d'un autre imperator au front lauré de lutteur indomptable et d'invincible conquérant. Court de jambes, haut de buste, rond de tête, opiniâtre de volonté, inébranlable de caractère, ce Quercynois têtu et ce Gascon madré, vous l'avez reconnu dans le même homme, et vous avez nommé le maître de Montauban et le souverain des Beaux- Arts au XIXe siècle, — Jean-Auguste Dominique Ingres. Sa ville natale, — qui a célébré en 1908 la constitution centenaire de son département de Tarn-et-Garonne, composé par Napoléon, en 1808, du morcellement des cinq départements limitrophes (1), — n'avait attendu

(1) A la date du 25 juillet 1808, Napoléon adressait la note suivante à Maret, Ministre, secrétaire d'État, pour être transmise à Crétet, Ministre de l'Intérieur :

a 11 est impossible de laisser Montauban dans l'état d'abandon où elle se trouve, et il convient de la créer chef-lieu d un nouveau département dont le territoire serait pris sur les départements voisins.

» Le Lot a 389.000 habitants; on lui ôtera l'arrondissement de Montauban et Moissac, avec 100.000 habitants. La Haute- Garonne a 43iooo habitants ; on lui ôtera l'arrondissement de Castelsarrazin, avec près de 100.000 habitants. Le Lot-et- Garonne a 35o.ooo habitants; on lui ôtera Valence et 5o.ooo habitants. La Tarn a 272.000 habitants ; on lui ôtera un arrondissement de 3o.ooo habitants. On pourra aussi ôter du Gers 12 à i5.ooo habitants. Le nouveau département, qui portera le nom <\e Tarn-et-Garonne, aura donc près de 3oo.ooo habitants- Signé : Napoléon. »

que l'an de grâce et des rois 1780 pour produire à la France des arts ce révolutionnaire devancier des Grands Ancêtres, trop prématuré pour l'être à son heure d'une autre manière que la sienne. C'est-à-dire que Ingres, né sous le règne de Louis XVI, lut, dans les beaux-arts qu'il devait servir 87 ans de sa longue vie, exclusivement à toute autre royauté éphémère, un royaliste par principe et naissance, un républicain par tempérament et conséquence, — nous avons déjà dit un révolutionnaire. Le librettiste passager de sa gloire durable, qui a proclamé pendant les l'êtes du centenaire que « Montauban devait enfanter ce héros intellectuel » et que « nulle autre cité ne pouvait le porter dans ses entrailles » en a trop dit, ou bien il n'a dit qu'une vérité chère à son voisin de département, M. de La Palice. Evidemment J.-A.D. Ingres ne put naître que dans la ville qui lui donna le jour, et il semblerait plus intéressant d'apprendre comment se lit jour à lui-même, ce pauvre enfant né, le 29 août 1780, dans l'obscure ruelle de Mourancy, d'un humble « sculpteur sur plâtre », Joseph Ingrou, et d'Anne Moulet, fille d'un simple perruquier de la Cour des Aydes, au quartier Saint-Jacques. Son église paroissiale nous fait lire cet acte baptismal, 16 jours après :

« Lan dix-sept cent quatre-vingt et le quatorzième jour du mois de septembre, par nous, prêtre, vicaire de cette paroisse, soussigné, ont été suppliées (sic) les cérémonies du baptême à Jean-Aiiguste-Dominique Ingre (sic), fils de Jean-Marie-Joseph Ingre, sculpteur, et de Anne Moulet. mariés ; né le vingt-neuvième aoust dernier, ondoyé à la maison le lendemain trentième du dit mois d'aoust, par permission de MM. les vicaires généraux. Parrain, M. Auguste- Pierre- Je an- Franc ois- Marie de Roare, bachelier : marraine, demoiselle Jeanne- Marie Puylignieux (sic), fille de messire Dominique-Antoine de Puylignieux, chevalier, conseiller du Roy en

tous ses conseils, premier président de la souveraine Cour des Aydes et Finances ; le père présent, témoins soussignés avec nous, etc. » (i).

Venu au monde, le premier des cinq enfants qui furent toute la richesse de ce pauvre ménage (2), com-

(1) Registre de l'église Saint-Jacques.

(2) Les sœurs et frères de Jean-Auguste-Dominique Ingres lurent : Jeanne (dite Augustine) Ingres, née en 1787, décédée le 24 juin i863 ; — Jeanne Anne-Marie Ingres, née en 1791, décédée le 19 février 1870;— Thomas Ingres, né en 1799, décédé le 8 août 1821, à l'Hôpital Militaire de Saint Orner ; — Pierre-Victor Ingres, né jumeau du précédent en 1799, décédé le 1 1 de messidor, an 3.

Les actes de décès des père et mère de Jean- Auguste- Dominique Ingres portent : — pour Jean-Marie-Joseph Ingres, âgé de 60 ans, décédé le 14 mars 1814, « ce matin à 6 heures, rue des Soubirous»; — pour Anne Moulet, âgée de 59 ans, décédée le 14 mars 1817, « à 5 heures %du soir, grande rue Saint-Louis. »

Du père d Ingres, M. Henry Lapauze a relevé la lettre suivante qu'il insère dans son Catalogue sur Les Dessins de J.-A.-D. Ingres au Musée de Moniauban :

Le citoyen Ingres, peintre, au citoyen Landon.

Montauban, le 20 prairial, an IX.

Toujours zélé pour le bien et la satisfaction que procure votre journal, je m'empresserai dans toutes les occasions à augmenter le nombre des abonnés. Je vous offre dans la présente le nombre de quatre, qui sont le citoyen Couderc, ingénieur du département du Lot, faubourg du Moustier, à Montauban (pour (> mois : 6 fr.) ; le citoyen Delmas-Lamothe, faubourg Ville Bourbon, à Montauban (pour 6 mois:6fr.); le citoyen Narbonne, logé chez le citoyen Viallet, marchand bijoutier, à Montauban (pour 6 mois : 6 fr.) ; le citoyen Martin, chez le citoyen Bujau oncle, sous le Couvert, à Montauban (pour 6 mois: 6 fr.). Tous les quatre, à compter de l'ouverture des abonnements.

Je serais très flatté à mon particulier, citoyen, si vos affaires vous le permettaient, de m'accorder un mot de réponse tendant à votre opinion sur les dispositions que mon fils apporte dans la carrière de la peinture. Pardon de la

ment le petit Dominique fut, à n ans, le portraitiste de son grand-père, dune de ses sœurs, de sa mère et de son père, en quatre dessins que le Musée de Montauban nous conserve et que l'artiste, à un âge si tendre, eût pu signer vraisemblablement « l'auteur des auteurs de ses jours »? Gomment, à 12 ans, ce petit prodige raclait déjà, sur le violon paternel, les premiers airs de Méhul que cet autre Joseph apprenait à son Benjamin pour commencer à lui faire gagner sa misérable vie, chez Mgr Anne-François-Victor Le Tonnelier de Breteuil, évêque de Montauban. et au Théâtre de Toulouse? Comment une première amitié, — autre genre de fortune pour ce pauvre déshérité du sort, dans cette ville de protestants où la Religion claquemure, aujourd'hui encore, les portes qu'a depuis longtemps fermées l'intransigeance catholique des uns et l'orgueilleuse aristocratie des autres, en ce Montauban coupé en deux et séparé par des fossés de sang, depuis les inoubliables dates de la Réforme et de l'Édit de Nantes, — comment une première amitié naquit sur les bancs d'une petite école de même quartier, entre ce petit Ingres qui y venait apprendre les seules Lettres qu'il saurait jamais, et Jean-François Gilibert, de quatre ans plus jeune que son aîné et aussi plus fortuné que lui, en sa belle maison de la Place Trimon ? Delà partira, jusqu'à la mort de cet ami fidèle, de 1818 à i85o, la plus intime correspondance à laquelle Ingres, devenu grand, donnera tout son cœur que la célébrité aura laissé à riiomme illustre et toute sa littérature qu'aura pu lui

curiosité d'un père qui se flatte toujours sur le sort de son fils. Comptez sur ma reconnaissance.

Votre serviteur,

Inghes, Peintre, professeur de dessin au ci-devant collège, à Montauban ; et père de ce jeune artiste qui, Vannée dernière, a remporté le second prix de peinture, dont la gravure va être insérée dans votre journal du premier trimestre prochain.

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