ÉPISTOLAIRE D'INGRES
Le " Vœu de Louis XIII ", à Florence, à Paris et à Montauban
soiviiviaire:
I. — La mort de sa mère. — Son mariage. — M . de Blacas, après
le roi Murât, lui l'ait des commandes — Le sculpteur Bartolini retrouvé appelle Ingres à Florence
II. — Préparatifs de départ pour Florence — Raphaël ou Jouvenet?
— Le Christ remettant les Clefs à saint Pierre, peint à la Trinité des Monts.
III. — Éloge de Bartolini. — Pauvreté du ménage d'Ingres. — L'État lui commande un tableau religieux pour la Cathédrale de Montauban, au prix de 3.ooo francs. — Demander 5.ooo francs, pour un tableau de 10 pieds.
IV. — Vive la médiocrité ! A bas le luxe ! — Pour qui linir la Venus naissante ? Tout au grand tableau pour le Salon. — Secours à ses sœurs et frères. — Landon et sa critique d'aboyeur. — Préparer l'avenir par le travail.
V. — Les épreuves vont-elles finir enlin? — Règlement delà journée par Ingres et Bartolini. — Cent soixante louis, pour tout avoir à 4° ans. — Continuer les traditions de Raphaël. — V Assomption pour un Salon prochain. — La Stratonice ou Don Pedro de Tolède pour M. Graves.
VI. — Commande du Préfet de Montauban pour un Vœu de Louis XIII et non une Âssofnption. — Ingres peindra ces deux sujets en un seul. — Sa réputation ne vit pas de Capucins, comme celle de Granet. — Mauvaise vente de ses tableaux au Salon : son Odalisque, p. e. — Demander 3.ooo francs de plus à l'État, pour le tableau commandé.
VIL — Raisons de l'amitié. — Ingres se décide enfin pour un Louis XIII contre une Assomption. — Lui envoyer au moins le calque d'un costume royal. — Le cas qu'il fait de la critique.
— 11 préfère celle de Miel à celle de Kératry.
VIII. — Plus de Salon jusqu'au Vœu de Louis XIII achevé. — Vie de travail à l'atelier. — Debia vernira le tableau qu'il envoie à Montauban. Critique du Henri IV.
IX. — Un tableau embarqué via Marseille. — Un procédé pour bien vernir. — Un cadre noir, s. v. p. !
X. — Les petits monstres de tableaux. — Singe ou ange, devant
Raphaël? — Savoir imiter et être original. — L'art tombé en quenouille. Ingres serait il le seul à le relever ? — Regrets de Montauban et joie d'y revenir.
XI. — Ingres détruit plus qu'il ne crée. — Il aime le beau et ne le voit que dans le vrai. — Il faut être exclusif, en art. — Il est monstrueux d'aimer également Murillo, Velasquez et Raphaël.
— Aimons surtout la musique et Mozart, le Raphaël des sons.
— Visite de Guérin. — Que pense Allaux? — Toute chose imitée de la nature est une œuvre. — Il peint trop lentement, les tinances baissent. — Sa femme confectionne tout, excepté l'habit, par économie. — Demande d'une recette de boudin à la mode de Montauban.
XII. Les avantages de la vie à Paris. — De Gliick à Mesplet. — Qu'est ce que M. Hersent? — Ingres ne revoit plus Bartolini. ce Gascon d'Italie. — 11 faut travailler pour le Salon.
XIII. — Le Vœu. de Louis XIII le rend fou au travail. — Il avance dans la parenté de la Vierge de Foligno. — Travaille et tu seras heureux, mais n'oublie pas la musique. — Beethoven est un Mozart en délire.
XIV. — Ce tyran de lableau ! — Enlin fini, après 4 ans! — Il va partir pour Paris. — Je l'accompagnerai.
XV. — Heureux accueil à Paris. — Raphaël et Ingres? — L'influence italienne arrivée temps, pour sauver le goût français — Pas même le temps de voir le tableau de Debia.
XVI. — De succès en succès. — Le volcan des amours-propres, où il marche. — Sa première décoration. — Remplacera-t-il à l'Institut Girodet, mort avec deux dessins d'Ingres à son chevet ? — Ses tableaux sextuplent leurs premiers prix. — A l'Institut il laissera passer M. Thévenin, ex-directeur de la Villa Médicis. — Le Louis XIII est pour Montauban.
XVII. — Vie diabolique à Paris. — Les dessins pour le Sacre. — Au diable, les portraits ! — N'accompagnera-t-il pas son Louis XIII à Montauban ?
XVIII. — Le voyage est décidé. — Le tableau part le premier. — Préparatifs pour le recevoir à Montauban. — Ferons-nous un quatuor?
XIX. — Recommandation pour l'arrivée du tableau : grande salle et beau jour. — Nous irons à Bruniquel ! — Il ira aussi voir les fresques de Sainte-Cécile d'Albi. — Le Ministère lui accorde un logement aux Quatre Nations.
XX. — Les premières salves pour Ingres à Montauban. — Descendra-t-il au Tapis Vert ? — Qu'on reçoive surtout bien Louis XIII, et qu'on l'étende aussitôt sur deux chaises, bien déroulé.
EPISTOLAIRE D'INGRES
Le " Vœu de Louis XIII"
« Ingres prie son cher rédacteur de mettre au net cet écrit, dans le même style, mais dégagé pourtant des fautes les plus essentielles de la plus ordinaire orthographe. Il n'y faudra rien ajouler, il suffira d'éviter les redites, les mots inutiles, et de faire usage, au choix, drs petites annotations. Je .ne voudrais pas un style plus littéraire, plus élégant, meilleur enfin : je veux le mien, à tous risques et périls ; car il me semhle, comme on l'a bien dit, que « le style c'est l'homme ».
(Lettre de J.-A.-D. Ingres).
INGRES A GILIBERT (l>
Rome, 7 juillet 1818.
Mon cher ami, je reçus ta bonne lettre dans le moment où j'apprenais que je n'avais plus de mère. Elle contribua à calmer un peu ce premier désespoir qui déchire le cœur, bien juste tribut que l'on doit aux siens. J'ai fait en bien peu de temps deux pertes bien sensibles, irréparables ;
(1) Les lettres qui seront insérées en petits caractères, dans le cours de cette correspondance inédite, sont extraites
elles ont jeté du noir sur ma vie. Mon pauvre père, il t'aimait bien ! son portrait fait cependant encore ma consolation ; je crois le revoir vivant. Ma pauvre mère s'est refusée, par caractère, au plaisir de vivre longtemps heureuse près de nous. Je t'entretiens bien tristement, mon cher ami ! Pardonne : mais c'est à l'amitié que l'on aime à confier ses peines, parce qu'on est toujours bien reçu et bien entendu. Mais parlons de nous et plus gaiement.
Que tu es bon, mon cher Gilibert, de fermer les yeux sur mon espèce d'ingratitude. J'efface ce nom et dirai inconcevable négligence à prendre la plume, défaut qui fait trop souvent tort à mes affaires et qui m'enlève souvent des amis, sans que mon cœur ait jamais changé pour eux. C'est donc bien à moi, de te demander si tu ne m'as pas oublié. Mais ta lettre me prouve toute la générosité de ton cœur. Pour moi, en retour, je te proteste que tu es pour moi le plus ancien (puisque nous nous sommes connus enfants) et le seul véritable ami ; et tels nous serons toujours, j'espère, tant que nous vivrons. Ainsi donc, renouons au plus vite une amitié qui n'a jamais cessé et qui est cimentée, de mon côté, par la plus vive reconnaissance pour tout ce que tu as
des ouvrages de MM. Delaborde, Blanc, Lapauze et Momméja. Nous nous sommes décidé à les comprendre dans ce recueil, en lisant le vœu qu'en exprimait, dans la Revue Bleue du 4 juillet 1908, M. Paul Bonnefon à qui nous devons une nouvelle liasse de lettres publiées dans cette Revue, par ses soins.
fait pour moi, et sur quoi tu as toujours gardé un si généreux silence.
Je te remercie de tout ce que tu m'apprends, pour tout ce qui te touche. Je le lis avec un plaisir avide, et je vois que tu es né pour cultiver les arts plutôt que le barreau. Ce n'est pas moi, qui te dirai non. Lorsque l'on est né avec ce sentiment, on s'élève au-dessus des autres hommes ; on est véritablement quelque chose de plus qu'eux. Moi, mon ami, je suis pour les arts, comme tu m'as connu ; l'âge et la réllexion auront, j'espère, assuré mon goût sans en diminuer la chaleur. Mes adorations sont toujours: en peinture, Raphaël et son siècle, les Anciens avant tous, les Grecs divins ; en musique, Gluck, Mozart, Haydn. Ma bibliothèque est composée d'une vingtaine de volumes, chefs-d'œuvre que tu devines bien. Avec cela, la vie a bien des charmes.
Je te dirai aussi, mon cher ami, que j'ai uni mon sort à une excellente épouse, qui fait mon continuel bonheur. Elle m'a apporté une véritable dot en elle-même et notre ménage est, j'ose le dire, cité en exemple. J'éprouve, de ce côté, le bonheur le plus parfait. Mais il faut te dire aussi, qu'elle est Française, une bonne Champenoise. Si ce n'était ainsi, je serais bien à plaindre, mon cher ami ; car, avec mon talent, je n'ai pu encore parvenir à mettre rien de côté et je vis, comme on dit, à la journée. Un tableau pousse l'autre. La chute de la famille Murât, à Naples, m'a ruiné par des tableaux perdus ou vendus sans être payés;
ce qui a causé un dérangement si grand dans mon petit ménage que je ne l'ai pas encore réparé, à cause de dettes que j'ai dû contracter pour vivre dans un malheureux moment où je ne pouvais pas vendre un seul tableau.
Je fus obligé alors d'adopter un genre de dessin, (portraits au crayon), métier que j'ai fait à Rome près de deux ans. J'espère que tu reconnaîtras en cela ma bonne étoile. Depuis deux ans, le comte de Blacas, notre ambassadeur, qui m'a remis le pinceau à la main, me distingue et je peins pour lui. J'ai un assez bon nombre de tableaux à faire pour la France ej. l'Espagne. Mais, comme je fais de la peinture pour la bien faire, je suis long et, par conséquent, je gagne peu, parce que ces tableaux, étant, pour la plupart, de très petite dimension, veulent être très finis. Et, à la lin, c'est tout au plus si j'y retrouve de quoi vivre.
11 faut donc quitter ce pays dans lequel j'ai trop séjourné et dans lequel les « alliés » artistes nous font une autre espèce de guerre, parce que nous valons mieux qu'eux. Ils sont d'accord contre nous, avec une horde de mauvais artistes, Romains et Italiens, pleins de médiocrité et de mauvaise foi. Mais tout ce que j'aurais à te dire là-dessus est trop long.
M. Bardoux voudra bien satisfaire ta curiosité sur d'autres points. C'est un homme sage, instruit, et que j'ai vu avec grand plaisir. Je le charge de te mettre la puce à l'oreille pour venir nous trouver à Rome, où j'ai encore un an à passer. Après
cela j'irai à Florence, bien voir ce pays et toute la Toscane et le reste de l'Italie, et rentrer en France.
Voilà une bonne occasion, mon cher ami, de nous retrouver. Et dans quel beau pays ! Combien il me serait doux de te revoir ! Ce voyage manque à tes talents, à ton instruction, à notre amitié. Oui, mon ami, je t'en conjure, ne rejette pas mes vœux ; nous vivrons ensemble, trop heureux de trouver cette occasion de m'acquitter en partie de ce que tu as si généreusement fait pour moi, lorsque le malheur pesait sur moi. Nous ne sommes pas opulents, il s'en faut, mais le bon pot-aufeu et un bon plat t'attendent ; et il faut que tu viennes et que tu acceptes ce que nous t'offrons du meilleur de notre cœur, sans cela tu seras cause que je ne saurai jamais entièrement quitter l'Italie.
Pense aussi au plaisir de retrouver Bartolini à Florence. Aussi paresseux l'un que l'autre, nous nous sommes perdus aussi très longtemps de vue. Mais il est toujours le môme, pour toi et pour moi. Il m'a donné une grande preuve d'amitié dernièrement. J'en réserve le détail à ma prochaine lettre. Tu sauras qu'il est très heureux à Florence; il a une grande vogue pour les portraits en marbre. Tous les étrangers se font pourtraicturer par lui. Il a toujours le plus beau talent et est le premier, de 'aveu de tous. Je le parlerai aussi de mes progrès et de mes ouvrages, en attendant que tu voies par toi-même.
Je prends, à présent, une autre thèse. J'ai un service à te demander. Je ne connais que ton amitié et ta franchise pour le remplir... Tu en comprends l'importance et toute l'obligation que je t'en aurai.
Adieu, mon cher ami. Notre correspondance est établie; je te répondrai bien exactement. Pense bien à notre projet de voyage et crois-moi, pour la vie, ton meilleur ami. Mille amitiés à notre ami Gentillon Gouderc et à la Parisienne, son épouse. Je lui désire toute sorte de prospérité, etc.
Rome, juin 1819.
Mon cher Gilibert, malgré l'énorme laps de temps que j'ai mis à te répondre, il n'est pas moins vrai que je suis aussi touché aux larmes d'amitié et de reconnaissance pour toi, que tu veux bien l'être pour moi ; car mes torts et ma négligence deviendraient véritablement coupables si tu n'étais ce que tu es pour moi, c'est-à-dire le meilleur des amis, le seul vrai ami que je puisse essentiellement nommer ainsi. L'enfance a commencé : le reste de notre vie doit être embelli par le charme de cette amitié rare que, certainement, peu d'hommes peuvent et savent goûter. Enfin, mon cher ami, quel plaisir me fait continuellement cette lettre où ton amitié est si vive et si généreuse ! Je puis donc être un paresseux, un horrible négligent, mais, pour ce qui est de cor-
respondre à tes sentiments, je ne peux rien te céder et suis et serai, toute ma vie, ton vrai ami, ton frère.
Voici des nouvelles de Bartolini et je crois que, d'après elles, toute espèce de doute doit s'évanouir sur son compte. Il ne s'agit donc plus de mauvaises raisons ; il faut que tu viennes au plus vite nous trouver à Florence et compléter le triumvirat d'amitié. Nous ferons assaut, alors, à qui mieux te traitera ; trop heureux, mon cher ami, de pouvoir a notre tour te prouver comme véritablement nous t'aimons. Mets donc six chemises dans ta malle, le reste à l'avenant, retiens ta place et arrive.
Après treize ans d'esclavage, sans jamais en être sorti que pour aller passer trois mois à Naples, je vais à Florence le dernier jour de ce mois de juin. Juge de mon plaisir d'y revoir notre ami que j'aime encore plus, depuis qu'il te prouve si bien sa constante amitié pour toi. Il faudrait être, d'ailleurs, bien dénaturé pour ne pas sentir tout ce que nous devons à ton amitié généreuse et fraternelle. Ne nous oie pas l'occasion de te prouver que nous y sommes sensibles. Mais, après avoir prié, j'ordonne et ordonnons que tu te mettes en route, de suite et sans réplique. Tu n'auras à penser à rien qu'à jouir du plus beau pays de la terre, avec tes meilleurs amis : pays riche plus qu'aucun en objets d'art, bibliothèques, cabinets en tous genres. Je m'y rends moi-même, à la fin de ce mois, pour l'adopter si j'y ai les mêmes res-
sources qu'à Rome pour les modèles, objets si essentiels dans l'art. Enfin, ou à Rome, ou à Florence, tu seras alternativement à notre amitié dans l'une de ces belles cités.
Je conçois toutes tes petites raisons, mais je ne vois pas pourquoi ton père ne voudrait pas concourir à te- donner même ce qu'il te donne, (quoique avec nous tu peux t'en passer, entends-tu bien), pour procurer à son fils chéri l'occasion de voyager; ce qui, de tout temps et sous tous les rapports, rend un homme complet. Tu es niché dans un trou (que je voudrais bien revoir, s'il m'était possible, parce qu'à des cœurs bien nés la patrie est chère) ; mais tu as trop de moyens pour que tu ne doives pas mieux vivre, comme homme toujours touché du beau. Songe, mon cher ami, au seul plaisir de taire ensemble les divins quatuors de Haydn, Mozart, Reethoven, avec ton vieux ami ; et je crois que nous pourrions dresser notre Bartolini à faire un second violon ou la quinte, car j'ai appris qu'il a travaillé cet instrument. Eh bien! qu'en dis-tu? Avec quel plaisir j'ai appris que tu cultives cet art divin, d'une manière si distinguée. Cela ne m'a pas surpris, car je t'ai toujours connu musicien de la bonne note et doué d'une sensibilité exquise.
Je n'essaierai pas de te parler des arts relatifs à moi, mes plus chères pensées, mes projets, mes opinions, mes persécutions, pour vouloir plutôt suivre l'école de Raphaël que celle de Jouvenet ou la mode, parce que je n'en (mirais pas, et
surtout parce que j'espère bien en causer bientôt, de vive voix, avec toi. Sache seulement que, malgré les nombreux chagrins que m'ont dû occasionner ce grand nombre d'injustes et dégoûtantes critiques, pleines de mauvaise foi, d'ignorance et de méchanceté, j'ai été un des plus courus au Salon, que j'ai trouvé une grande masse d'approbateurs, à la tète desquels je me fais honneur de citer ceux qui tiennent le premier rang dans les arts, pour me rendre justice.
Cet article, écrit par Gérard, ici, au Directeur de l'Académie, M. Thévenin, notre digne ami, te fera sûrement plaisir, et je te l'envoie :
« Voulez-vous avoir la bonté, mon cher ami, de parler à M. Ingres du grand plaisir que ses ouvrages m'ont fait ? Son tableau de Philippe V prouve combien le sentiment du beau lui est naturel. Il a su parfaitement conserver dans cet ouvrage toute la vérité du costume, des convenances, des airs de tète du temps, et relever ces qualités par un caractère et une exécution tout à fait historiques. Ses deux autres tableaux sont dune forme et d'une simplicité de tons que le vulgaire même des artistes ne peut apprécier. J'ai la vanité de croire que je sais lui rendre justice, et je m'estimerais heureux s'il m'accordait assez de confiance et d'amitié pour trouver dans mon opinion un dédommagement à quelques critiques qui ne devraient pas le toucher. »
Enfin, je suis à terminer un tableau, grand comme nature, pour l'église de la Trinité du Mont,
à Rome (i); et cet ouvrage est, dit-on, ce que j'ai fait de mieux. Quoique mon intention soit bien de te peindre un tableau, je retiens de t'envoyer quelques petites esquisses que j'aime mieux te donner à Florence, où nous recevrons le plus tôt possible l'annonce de ta chère arrivée et où tu auras ta chambre chez l'ami, à côté des nôtres.
Adieu donc, mon cher et cher ami. Ma jeunesse, la joie de ma maison, est bien sensible à tes aimables vœux et désire beaucoup connaître l'ami de cœur de son mari. En attendant, je t'embrasse du meilleur de mon être.
Donne-moi, si cela se peut ! de bonnes nouvelles de mes sœurs. Lorsque je pourrai les aider en quelque chose, je leur écrirai. Ce qu'il y a de vrai et comme tu peux te l'imaginer, est que je serai toujours, et en occasion essentielle, leur digne et bon frère. Je te prie, en attendant, de veiller de loin sur elles et que je puisse n'avoir jamais à trop rougir. Donne-moi de même des nouvelles plus particulières d'un pauvre frère que je ne connais pas, mais à qui je m'intéresse tendrement sous tous les rapports. J'espère qu'il sera appuyé de mon oncle, à Toulouse. Je te prie de t'en bien informer.
Recommande-moi bien au bon souvenir du bon
(i) Ce tableau de Jésus remettant les clefs à Saint Pierre, peint pour l'église de la Trinità dei Monti à Rome, fut rapporté en France par Ingres, en 1840, et se trouve aujourd'hui au Musée du Louvre. L'esquisse de ce tableau est conservée à Montauban, par Mme Montct, fille de Gilibert.
Gentillon, de qui je conserve le souvenir le plus cher. Je t'embrasse et félicite ta chère moitié, avec toutes sortes de bons vœux pour votre prospérité. De même, pour M. Bardou et tous ceux qui m'aiment dans ma chère patrie.
P. -S. — N'oublie pas d'apporter toute ta musique et surtout fais-moi le plaisir de chercher partout, non mes ouvrages, mais bien ceux de mon pauvre et bon père, de quelque genre qu'ils soient. Payeles ; ce qui te sera remboursé ici.
Cette dernière lettre a" Ingres à Gilibert, en date de juin 181g, termine le premier séjour à Rome. Il convient de compléter les précédentes avec celles que le jeune pensionnaire avait écrites, de la Villa Médicis, en 1806 et 180 y, à d'autres amis de Montauban. Ces lettres ont été publiées par M. Henry Lapauzc dans son Catalogue des dessins d' Ingres au Musée de Montauban.
A Monsieur Jean Forestier, juge suppléant au Petit Hôtel Bouillon, quai Malaquais, n° i5, a Paris
Florence, ce 5 octobre 1806.
Cher Monsieur Forestier et la chère famille, au moment où je prends la plume pour vous écrire, je reçois par les mains de M. Bartolini père votre chère lettre. La musique de Gluck n'est rien, pour moi, au prix du plaisir que je ressens de lire votre lettre et de vous entendre parler français. Patrie, patrie, où êtes vous ? Elle me semble perdue pour moi, tant je la regrette. Dites à mes aimables dames et à vous de se bien ménager, car je crains toujours pour vos chères santés. Vous a\ez la bonté de me parler de
M. Ingres au Salon. Grand sujet d'inquiétude pour moi, qui ne vois ni n'entends rien. Je voudrais bien m'y voir dans ce Salon. Je me jugerais bien, moi, cependant ; ce que vous m'en dites à mon égard est assez tranquillisant. Quant à la petite Rivière, le procédé de Denon ranime la haine que je lui portais (i).
J'ai confiance en votre jugement, vous le savez ; ^e vous demande donc toujours la même franchise dans
(i) Les Immortels ont des haines éternelles. Celle qu'Ingres avait vouée à Denon, dès 1806, hérita-t-elie plus tard de l'immortalité de ces deux Académiciens dont le plus jeune succéda à l'autre? \J Indépendance Belge du 3o mai 1898, parlant d'Ingres à propos du Portrait de M. Bertin qui lit son entrée au Musée du Louvre à celte date, publie une lettre inédite adressée, en i854, à un ami de Bruxelles par Mme Paul Lacroix, femme du bibliophile Jacob, et cousine d'Ingres lui même. Cette lettre donne quelques détails sur le caractère rancuneux du grand peintre montalbanais.
«... Ingres est très causeur et très rageur. Il me racontait que la critique le rendait fou ; qu'on lui avait fait beaucoup de mal, que sa mémoire était si rancuneuse qu'elle se souvenait des moindres mots hostiles écrits contre lui depuis cinquante ans, qu'il exécrait ses ennemis et que, s il leur arrivait malheur ça lui faisait du bien. 11 se disait alors : « Je n'aurais pas eu le courage, peut-être, de me venger, mais, heureusement, je le suis quand môme ! »
» Il m'a avoué encore que 1 homme qui lavait le plus persécuté, c'était Denon et, justement, c'est celui-là qu'il a remplacé à l'Académie. Le jour de l'enterrement de Denon, Ingres, à ce qu'il m'a dit, le suivit jusqu'au cimetière pour voir mettre le corps dans la fosse et il s'approcha tout près avant qu'on couvrît le cercueil de terre, afin d'être bien sûr que c'était fini. Puis, il aurait dit, avec un dernier regard à la fosse : « Bien ! bien... ! C'est bien ! 11 y est, cette fois ; il y restera ! » En s'asseyant pour la première fois dans le tauteuil académique de son ennemi mort, le terrible homme avait éprouvé une joie ineffable, il en convenait. Et tout cela dit avec l'air doux qui est le tien... »
Ingres, ajoute ce journal, pensait avec Vitellius que le corps d'un ennemi mort sent toujours bon... et son fauteuil aussi.
vos opiuions ; et ce que vous entendrez dire aux autres, bon ou mauvais, me fera grand plaisir. Le bon Grégorius est d'accord avec vous sur l'effet de mes ouvrages. J'espère savoir par la suite le vrai sentiment de mes amis Bartolini et Dumai (i), à qui je vous prie de me rappeler, ainsi qu'au bon M. Simon et son aimable épouse. Je leur écrirai de Rome.
Je vous dois cependant compte de nos aventures depuis mon départ de Lyon, et je commence. J'ai traversé l'horrible Savoie la plupart du temps entre des gorges effroyables, au bord des précipices. Le temps avec cela est toujours malade ; car vous saurez que je le suis toujours en voyage ; mais, une fois arrivé, je me porte bien. Me voici au pied du mont Cenis ; je n'entreprends pas de vous décrire la beauté des Alpes ; à peine si je puis m'en rendre compte à moi-même, tant cela est beau, surprenant et donne une idée grande et sublime du Créateur. Je désirais voir des montagnes. Eh bien ! j'en ai vu. Figurez-vous un escalier tournant, voilà comme on le monte. La route est de la plus grande beauté ; il faisait alors le plus beau temps possible. La montée en est si douce qu'on ne s'aperçoit pas que l'on monte. Sur le sommet est un plateau qui a deux lieues de tour et dans lequel est un très beau lac ; alors il faisait très froid, même pour le descendre. Nous avons mis dix heures pour le passage et nous sommes arrivés à neuf heures du soir à Suze, première ville d'Italie. J'avais le cœur bien serré de ne me savoir plus en France. Ah ! monsieur, si vous saviez combien de montagnes, de villes, de rivières nous séparent, combien je suis loin de vous, mes chers amis, je ne puis supporter encore l'idée de n'être plus avec vous. Me voici donc en Italie. Nous n'avons quitté la chaîne des Alpes qu'à Turin, ville admirable. De là nous sommes arrivés à Milan,
(i) Sans doute Jean Dumct, élève de Regnault.
grande villasse ennuyeuse, excepté les églises, qui sont en Italie de la plus grande beauté. De Milan, nous sommes allés coucher à Lodi, de Lodi à Plaisance, de Plaisance à Parme, de Parme à Arregio, d'Arregio à la belle Modène, de Modène à Bologne la grasse, où tout est noble et beau ; j'y ai vu une tour qui a l'air de tomber et qui, néanmoins, est très solide, car elle a été bâtie ainsi. Voilà l'efFet quelle fait (ici un croquis), et de Bologne à Florence la belle, à bien juste titre, où tout rappelle les Médicis et la belle Renaissance des arts en Italie. Il règne dans les églises un luxe oriental ; j'ose dire aussi que c'est un peuple de prêtres ; on est coudoyé par des légions de moines, des petits apprentis prêtres de l'âge de dix ans jusqu'à la caducité, ce qui est très choquant, selon moi, sauf le respect que j'ai pour ma religion. Au reste, Florence est une ville de palais ; partout de la peinture ; les cloîtres en sont pleins. Je vais tous les jours faire un pèlerinage à l'église des Carmes, où est une chapelle que l'on peut nommer l'antichambre du paradis : elle est peinte par Masaccio, ancien peintre de la Renaissance. Je suis allé au théâtre de la Pergolla, le premier théâtre où j'ai vu représenter Artémise, grand opéra, et, quoique la musique fût du célèbre Gimarosa, je n'y ai rien compris ; c'est le plus ennuyeux galimatias comme exécution instrumentale ; point de goût ni, qui plus est, point de mesure ; la moitié de l'orchestre est toujours en arrière d'une mesure avec l'autre. Pour la peinture, j'ai vu les ouvrages des premiers peintres modernes. Malheureusement pour eux, ils sont en arrière de trente ans et font rougir, bien rougir, la cendre de Michel- Ange, etc., etc. Il passe dans ce moment une procession qui a l'air d'une mascarade, et le son des cloches me casse la tête ; car elles sont, je crois, en aussi grand nombre que les habitants. Je n'ai ni le temps ni le talent de vous faire un livre, de tout ce que je vois d'admirable et de curieux ; quant aux arts, je
réserve à vous en faire le détail à Paris, en lamille, au coin du feu, l'hiver, quand Paris est impraticable. Eh bien, vive Paris ! Il n'y a encore que Paris dans le monde ; je ne sais si c'est parce que vous y êtes, mes chers amis, mais je le pleure tous les jours et je suis vraiment malheureux, lorsque j'y pense. Combien je vous regrette, et ma chère Julie ; plaignez-moi et donnezmoi des consolations tant que vous pourrez, car je suis tout seul.
Je vous suis bien obligé du bon accueil que vous faites à Grégorius le bon, au cher Dumai et à Bartolini ; c'est une preuve de votre bonne amitié pour moi. Je ne vous embrasse, malheureusement qu'en idée, bien tendrement tous les trois, sans oublier la bonne Glotilde. Je pars le 7 octobre pour Rome, où j'arriverai le 12 ; j'espère y trouver de vos bonnes nouvelles et le second Bulletin du Salon sur mes ouvrages.
Adieu, bonne madame Forestier, ma chère Julie Forestier ; à vous, mon cher monsieur Forestier ; aimezmoi autant que je vous aime ; rappelez-moi, je vous prie, au souvenir de M. Salé, que j'aime et respecte beaucoup. Adieu, le meilleur de mes amis.
Ingres.
Faites- moi grâce, je vous prie, du galimatias de ma lettre et pardonnez-moi les mots qui y manquent, ceux qui y sont de trop, les points, les virgules et tout ce qui n'est pas bien. Je voudrais pouvoir écrire aussi vite que la pensée et je manque de patience à former les mots ; il y a trois jours que je suis arrivé à Florence.
Rome, ce 22 octobre 1806.
Et vous aussi, mes chers amis, m'abandonneriez-vous à tout ce qui m'accable? Quelles horreurs est-ce que je viens d'apprendre ? Je sais tout ce qui se passe à Paris sur mon compte. Le Salon est donc le théâtre de ma
honte ; je suis victime de l'ignorance, la mauvaise foi, la calomnie, et je n'ai de vous aucune consolation, mes chers amis. Les scélérats, ils ont attendu que je sois parti pour m'assassiner de réputation. D'un jour à l'autre, suis-je changé, de peintre distingué, en un homme dont on ne peut regarder les ouvrages, dont l'effet met en furie, dont tout Paris s'entretient d'une manière affreuse ? Et je ne suis pas là, je ne peux me défendre; je sacrifierais ma vie ou cette horde croassante de jaloux, d'ignorants, aurait cessé de crier. Mais, de grâce, par pitié, voyez mon désespoir; je n'ai depuis mon arrivée à Rome aucune nouvelle de vous ; j'avale des couleuvres la nuit, et, le jour, je meurs d'ennui : jamais je n'ai été si malheureux. Est-il vrai que le peu d'amis et hommes de -goût ayant pris ma défense n'osent à peine, depuis ce moment, aller au Salon ! Quel crime ai-je commis ? quel désastre ai-je fait naître ? De grâce, mes chers amis, que j'apprenne quelque chose de vous. Je savais avoir beaucoup d'ennemis, je n'ai jamais été complaisant avec eux et ne le serai jamais ; mon plus grand désir serait de voler au Salon et de les confondre devant mes ouvrages, qui ne ressemblent pas aux leurs ; et plus j'irai en avant, et moins ils leur ressembleront. L'estime de sa propre conscience et celle des hommes de grand talent, tels que Gérard, devraient me tranquiliser un peu ; mais le ridicule qu'ils emploient à me persécuter, accompagné de la fureur qu'ils y mettent et leur mauvaise foi et acharnement, me navre au point que je voudrais être mort ou être à Paris, et je prendrais la poste si j'en avais les moyens ; mais les lâches n'ont osé ourdir cette horrible trame que parce qu'ils m'ont su parti. Et, pour surcroit de malheur, rien de vous pour me consoler. Granger fait tout ce qu'il peut pour me donner courage ; il gémit de ce qui se passe et le conçoit aussi peu que moi. Mes ouvrages ont donc été repeints? Je m'y perds. Par grâce, instruisez-moi alors si je me suis trompé et s'il est vrai qu'on ne voit
dans mes ouvrages, ni dessin, ni couleur, ni sentiment. J'étouffe, je n'en puis plus. Pardonnez-moi cependant le bruit que je vous fais ; il est causé par le plus grand désespoir. Ingres.
Dans une auti;e lettre du 23 nov. 1806, à M. Forestier :
Je n'exposerai plus au Salon, tant que j'aurai de pareils juges ; cela fait trop souffrir, surtout quand on ne peut voir en face cette horde d'aboyeurs à gages. Mais il est peut-être heureux pour moi que je n'y sois pas, car j'aurais fait quelque sottise que ni votre amitié, ni vos bons conseils n'eussent pu empêcher, car les scélérats m'assassinent bien à leur aise et bien lâchement.
Et plus loin :
J'écris à mon cher papa, qui vous aime autant que je vous aime. Je ne sais comment lui parler du Salon ; il n'est pas du tout au courant de ce qui se passe, et ce maudit journal qui parle de ma défaite comme si j'étais vaincu ! Tout cela me chagrine beaucoup, moi qui suis déjà si privé de leur douce présence et qui ne voudrais jouir d'une vraie gloire que pour leur offrir et leur donner de la joie. Ah ! M. Forestier, je ne suis rien moins qu'heureux, il me faut bien du courage pour supporter tant d'amertume et il ne faut rien moins que votre bonne amitié et la divine Providence en laquelle j'espère pour l'avenir... Je reviens à ces fameuses critiques dictées par la rage, la mauvaise foi ou l'ignorance, et ces viles cabales dont vous avez été témoin. Tous les pamphlets criés à la porte du Salon, pleins d'ordures, faits pour les laquais et les faire rire, je ne désire pas les voir, d'abord parce qu'ils me feraient beaucoup de peine, et puis vous savez que je n'aime pas les parodies. Pour les journaux bien ou mal raisonnes, je devais m'y attendre, et si leur critique était juste, je serais le premier à l'avouer et à en profiter. Mais elle est pleine d'inconséquences, d'abord parce
qu'ils me font des compliments que je voudrais tout à fait mériter, les trois quarts du temps croyant me dire des sottises.
Je ne suis pas assez sot de croire que mes ouvrages ne laissent à désirer, mais je ne reconnais valable aucune de ces critiques : j'en excepte, comme vous pouvez croire, celles de mes amis On ne peut entendre dire de sang-froid, et lire « que la génération présente jouit en les voyant des immenses progrès que la peinture a taits depuis cette époque jusqu'à nos jours » : le cher Dumai a parfaitement répondu à cela. Oui l'art aurait bon besoin qu'on le réforme et je voudrais bien être ce rcvolutionnaire-là ; mais patience, je ferai tant des pieds et des dents, que cela sera peut-être un jour. J'y mets toute mon ambition. Ils affermissent encore plus mes idées dans cette belle route, ils ont beau me crier que je m'égare... Insensés, c'est vous qui ne marchez pas droit. Je ne sais où ils ont été citer Jean de Bruges, comme si mes ouvrages voulaient tenir de ce peintre. J'estime beaucoup Jean de Bruges, je voudrais lui ressembler en beaucoup de choses ; mais encore ce n'est pas là mon peintre, et je crois qu'ils ont cité au hasard. J'aime surtout le soin qu'ils prennent de me crier que je m'égare, et l'invitation à rentrer dans la bonne route ; mais je ne devrai pas leur en tant vouloir, car sitôt après une impertinence, ils ont bien le soin de me faire un compliment, notamment celui de faire remonter mon style à celui de la Renaissance, etc. . .
Je ne leur tiens pas compte de la justice qu'ils veulent quelquefois me rendre : le blâme et les louanges d'un sot doivent m'être indifférents ! Après cela j'ai des yeux et des amis qui sont déjà des hommes pour le talent et qui, je l'espère, en toute occasion me donneront les mêmes marques d'amitié et de franchise. Je vous prie de leur dire, en attendant, que je suis bien sensible à l'amitié qu'ils me témoignent et que je profi-
terai de leurs bons avis. Vous êtes assez judicieux et vous avez assez de tact pour sentir et être d'accord avec eux, ce dont je suis bien content. Enfin, mon cher Monsieur Forestier, croyez que je n'ignore pas mes défauts et ce qu'il me reste à acquérir dans cet art divin. Je n'ai pas, je crois, de plus sévère juge que moi-même sur mes ouvrages. Car plus j'avance et plus j'y vois clair, et plus je viens mon tyran ; l'ambition me dévore, vous le savez, et je veux tout ou rien. Me voilà bien brave, n'est-ce pas, pour un homme qui a l'esprit si malade. Il est vrai que voilà le résultat de ce que je pense bien solidement. Mais j'ai des moments où je manderais tout aller promener. J'envie alors le sort de ceux qui ne savent rien et qui jouissent paisiblement de la vie , enfin de ceux qui n'exposent pas au Salon. Mais cela ne dure pas et la fièvre me reprend plus que jamais.
Je me doute bien de la conduite que tient mon cher maître M. David dans tout ceci. Vous me feriez plaisir de m'en écrire un petit mot. Je vous l'ai peint plus d'une fois, cet homme ; mais il aura beau m'écrire, il n'a pas affaire à une bête, il aura beau jeter l'hameçon, il ne m'y prendra pas.
Je suis sensible à la bienveillance de M. Gérard, j'en suis fier, car il ne s'est sur moi jamais démenti, il m'ctonnerait cruellement s'il me trompait. Je ne me rends pas encore bien compte de ce qu'il a voulu dire comme style de portrait ; du reste, il est plein d'esprit et j'ai admiré comme vous tout ce qu'il a dit. Pour ce qu'il me conseille, nous avons besoin d'en causer et discuter, car il est urgent de ne pas perdre de temps et de bien commencer. Je me propose de lui écrire incessamment et le remercier de l'intérêt qu'il prend à ce qui me touche. Si j'avais pu écarter mon M. Des. marets à cinq ou six lieues de là, je l'aurais fait, alors qu'il est venu vous interrompre. Le pauvre llobert
Lefèvre n'est pas digne de ma colère, mon rival, mon cabaleur ! Ah ! divine Providence, vous êtes visible dans les petites choses comme dans les grandes. Sa lettre impartiale n'a donc pas fait fortune !...
Le 17 janvier 1807, il écrivait encore à M. Forestier :
Je ne vous cache pas que je suis bien refroidi sur l'estime que je dois tenir de pareils juges qui viennent de me traiter avec tant d'injustice. Si cela continue, mes ouvrages ne seront jamais goûtés ; car je ne ne suis pas d'humeur à changer la seule et vraie route que je me suis tracée, bien au contraire ; je suis dedans plus que jamais, avec seulement l'idée de la perfection ; je suis inflexible, et incapable d'aucune espèce de complaisance pour le mauvais goût qui est général, même j'ose dire dans ceux qui font le mieux. Je suis las des conseils que l'on me donne. Je n'en veux plus, ils n'ont qu'à les garder pour eux, puisqu'ils les trouvent bons. Pour moi, je n'en veux que de moi. Avec leur gothique, les insensés, ils appellent ainsi ce qui porte le vrai caractère ; il n'est pas possible qu'en un seul jour je sois devenu gothique, c'est plutôt la comparaison du voisinage de leur peinture flasque et lâche qui a pu mettre même ceux qui s'y connaissaient dans l'erreur sur mes ouvrages, et prendre pour gothique ce qui est sévère et noble. Oui c'est ainsi que je parle de mes ouvrages. J'ai beau me les rappeler, je n'y vois rien de gothique et il n'y manque que la perfection de ce qu'ils appellent gothique pour les rendre parfaits. Du gothique dans Mme Rivière, sa fille. Je m'y perds et je ne les entends plus. Au reste, Bartolini est l'homme à qui je reconnais non seulement le plus de talent, mais un talent du temps de Périclès, c'est-à-dire beau. J'ai en lui la plus grande confiance ; faites-moi le plaisir de le sonder adroitement là-des-
sus : je consens à me croire gothique, s'il trouve en moi ce défaut. Mais je finis , car je me fais du mauvais sang en vous écrivant et c'en est assez. J'en reviens à vous dire qu'après tout ceci, me lasse et me fatigue, que j'ai peur d'être toujours malheureux et rendre pareillement tous ceux qui m'entourent, car je crois être né sous une mauvaise étoile. J'ai vécu depuis l'âge de raison dans les chagrins, pour moi jamais rien d'heureux entièrement. A Paris, livré à moi-même, soit par ma faute ou involontairement, je n'ai su me conduire dans ma manière de vivre ; et vous en voyez les effets dans le dérangement de mes affaires. Une extrême sensibilité et un désir insatiable de gloire me tourmentent, et ce que j'éprouve depuis quatre mois n'est guère propre à me donner le courage nécessaire pour surmonter tout cela. Mais j'ai peur de vous lasser vous-même et je dois prendre cependant un parti. Je crois que je vais exécuter le tableau de Stratonice que j'aime d'inclination, que ce tableau demi-nature, c'est-àdire tableau de chevalet, sera encore assez grand pour paraître une belle chose par le précieux et la délicatesse et la beauté ; que ce tableau enfin sera très agréable et gracieux et aisé à placer par sa proportion. Raphaël a fait aussi de petits tableaux qui ne sont pas moins estimés que les grands...
Ingres a Gilibert,
Florence, 7 octobre 1820.
Mon très cher ami, nous t'avons laissé le temps de la réflexion. Tes bonnes lettres nous font encore mieux sentir, s'il est possible, combien tu nous
prives et nous rends malheureux, en ne venant pas au milieu de tes bons amis.
Bartolini t'écrit et t'en fait ses plaintes. Je ne pourrai jamais assez te dire combien tu as tort et quelle occasion, j'ose dire, tu manques pour venir jouir de ce pays classique que tu ne peux t'empêcher de voir, un jour, et où nous ne serons peutêtre plus ; un pays auquel on peut appliquer ce diton des Grecs : que l'on mourrait malheureux de n'avoir pas vu le Jupiter Olympien. L'excellent Bartolini, le plus grand sculpteur de ce siècJe, qui n'a toujours pour rival que les Anciens, (et ceci est sans adulation, comme tu dois bien le penser), en est enragé et même, tu le désobliges ; car tes conseils, ta sagacité, ton ordre, feraient que ses affaires en iraient mieux. C'est un petit ministère que ses ateliers, sa correspondance et huit ou neuf monuments de marbre qu'il a à faire. Enfin, en t'attendant, il se venge sur nous, nous héberge comme des seigneurs, (car il vit ainsi), et nous comble d'amitié dont les preuves sont au bout des paroles, En vérité, il n'y a rien d'Italien en lui, que son génie et son esprit. Pour le cœur, il est tout Français. Mais il est assez malheureux de n'avoir jamais fait que des ingrats, par toute sorte de charités, de générosités et trop de bontés de cœur. Ajoute à cela qu'il est entouré d'ennemis de toute espèce que lui attire son grand talent qui est, parmi eux, comme une belle et vive lumière au milieu du chaos ; et son esprit juste lui fait mépriser tout ce qui est bourgeois. Enfin, pour éviter
des redites, voilà aussi mon histoire ; à cela près cependant qu'il est en train, malgré tout, de faire fortune, c'est-à-dire d'acquérir trois ou quatre mille livres de rente ou, pour autant dire, la liberté ; et que moi, pauvre diable, avec le travail le plus assidu et j'ose dire distingué, je me trouve, à trente-huit ans, n'avoir encore pu mettre de côté qu'à peine mille écus.
Encore laut-il vivre tous les jours ! Mais ma philosophie, ma bonne conscience et l'amour de l'art me soutiennent et me donnent le courage, avec les précieuses qualités d'une excellente femme, de me trouver encore passablement heureux ; et rien ne manquerait à notre bonheur que de t'avoir chez moi, avec ton amitié et tout ce que je possède à toi et pour toi. Ma bonne femme partage à ton égard tous mes sentiments. Il faudrait nous voir tous les deux pleurer de tendresse, à la lecture de tes chères lettres, Il n'est donc pas question que tu nous donnes des raisons, qui n'en sont pas pour nous ; il faut que tu viennes. Tous les temps sont bons. J'ai même pensé, (pardonne à mon indiscrétion), que quelque raison de cœur pouvait te retenir. Un an d'absence, si on t'aime véritablement, ne doit faire qu'augmenter rattachement. Mais nous sommes des égoïstes et nous ne pensons que pour nous, sur cela.
Passons aux afTaires. Ta bonne sollicitude pour moi a eu le succès que tu en attendais ; Le Ministre de l'Intérieur vient de me charger de peindre un tableau pour la cathédrale de Montauban, et de
m'entend re directement avec le Préfet pour cette affaire. Je lui écris en même temps qu'à toi. Faismoi le plaisir de le voir et lui exprimer encore, par ta voix d'ami, la joie où je suis et le vif désir que j'ai de faire honneur à la patrie, à mes chers compatriotes et je te prie aussi bien de l'engager à me faire parvenir le plus tôt possible, (vu que je suis extrêmement pressé par le temps), le sujet du tableau, sa juste mesure, le lieu qu'il doit occuper et, aussi bien, comment il sera éclairé. Et même, fais-moi le plaisir de foire toi-même un petit croquis, dans ta lettre, de la chapelle. Si tu ne pouvais le faire toi-même, l'ami Gentillon pourrait très bien le faire. Il me ferait, en cela, un bien grand plaisir, à charge de revanche, payable sitôt reçu, en même monnaie.
Il est bien vrai que rien ne me fait plus de plaisir que cette circonstance qui me met en rapport si touchant avec le pays qui m'a vu naître, et je t'en remercie de tout mon cœur. J'espère aussi que mes compatriotes en ressentent quelque plaisir, malgré ce que tu me dis de leur peu d'inclination pour les arts. Je me flatte, peut-être, mais j'ai la conscience de croire que ma peinture pourrait leur faire quelque sensation ; ce dont ils devraient, je dois l'espérer, me tenir un peu compte pour remédier à la très modique somme de trois mille francs que le Ministre a allouée à cet ouvrage.
Tu vois, mon ami, que toujours, ils affectent, là-bas, de me traiter comme un jeune artiste qui s'essaie dans la carrière : et tout cela parce que ce
jeune artiste, qui est un maître, les gêne toujours beaueoup. Tu m'entends. Je laisse donc à tes soins d'ami de voir, puisque c'est le Ministre qui paie d'ailleurs, ce que mes compatriotes pourraient faire pour faire monter le prix au moins à cinq mille. Tout le monde ici croit que cela se pratique toujours ainsi. Je dois dire même que, si la grandeur du tableau passait dix pieds environ, je me verrais forcé d'en appeler au Ministre, parce que mes moyens et mon temps ne me permettent nullement de faire des sacrifices. C'est bien, au contraire, aux autres d'en faire pour moi.
Mais je prêche à un converti et je m'abandonne entièrement à ta prudence, bien persuadé en ceci qu'on est bien heureux de pouvoir remettre ses intérêts dans de si chères mains. J'ai dû parler ainsi à un ami, tel que tu l'es pour moi; je dois espérer que tu entreras dans mes raisons, sans me croire un homme intéressé. Certes, ce serait la première fois de ma vie.
Adieu donc, mon très cher et je puis dire mon premier et unique ami ! Donne-moi de tes chères nouvelles qui me rendent si heureux. Cette circonstance me les doit assurer encore plus vite. J'ai tends, pour t' envoyer de mes ouvrages, que tu nous affirmes impitoyablement que tu neveux pas venir, ce qui nous donnera un véritable chagrin. Si tu viens pour notre bonheur, tu les trouveras ici ; ils t'attendent. Avec toute notre tendresse et notre inaltérable amitié, je t'embrasse. Rappelle-moi, je te prie, malgré tout, au souvenir de ton bon père
et à ta famille, à laquelle j'adresse tout mon respect, et à l'amitié de notre bon Couderc, de Bardou et de tous ceux qui m'aiment.
L'ami Bartolini ne peut pas t'envoyer aujourd'hui sa lettre, quoique écrite aux trois quarts et demi, vu qu'il a impérieusement modèle. Il te fait mille et mille amitiés jusqu'au prochain courrier. Je dois aussi te prévenir que je ne suis à Florence que jusqu'au 10 du mois prochain. Je n'ai ni le temps ni la place de te parler musique, que tu entends et sens si bien, ni peinture. Viens donc en faire ensemble et me voir peindre un tableau.
Florence, 2 janvier 1821.
Mon cher et cher ami, je t'embrasse du plus profond de mon cœur et te souhaite, aujourd'hui, pas plus particulièrement que les autres jours, le plus parfait bonheur dans ce monde. Vivre sagement, borner ses désirs et se croire heureux, c'est l'être véritablement. Vive la médiocrité! C'est le plus heureux état de la vie, ce me semble. Une certaine aisance, avec laquelle on a, d'ailleurs, l'abondance juste des choses nécessaires et même très agréables de la vie, vous donne, d'abord une belle santé et vous laisse le temps de vous occuper, par le cœur, à des choses bonnes et honnêtes. Le luxe superflu et ruineux, en tout, corrompt les délicieuses qualités du cœur ; car il est malheureusement vrai que, plus on a et plus
on est dur, plus on veut avoir et moins on croit posséder. Sans la stupide dissipation de ce qu'on appelle le monde et la société, on vit, avec un petit nombre d'amis que l'on s'est faits par l'expérience et Tinclination, et l'on exerce délicieusement les beaux-arts. Avec de l'esprit et du goût surtout, les lettres et connaissances humaines peuvent occuper tous vos instants et vous rendre un autre homme que le vulgaire. Les sources de ces jouissances, tu le sais, elles sont inaltérables et inépuisables. Voilà donc, selon moi, l'homme heureux, le vrai sage, la vraie philosophie cl le vrai secret de se rendre heureux.
Donc, d'après tout ce que tu me dis de toi et ce que je sais, cher ami, de ta manière d'user de la vie, je crois te reconnaître dans ce portrait. Si cela n'était pas, je voudrais que cela fut pour ton bonheur et pour tout le bien que je te veux, mon unique ami ! Es- tu de mon avis ? Quand donc pourrai-je partager un peu ce beau château en Espagne, avec toi ? Car, Dieu merci ! quoique nous ayons déjà vécu, nous pouvons compter un bon nombre de beaux jours encore, selon les probabilités. Ah ! tu aimes mon griffonnage: eh bien, en voilà ! Je suis si heureux, d'ailleurs, de pouvoir te communiquer mes sensations ! Non seulement c'est un plaisir, mais un besoin impérieux de cœur et d'àme.
Mais venons à nos choses présentes. Ton avant-dernière m'avait beaucoup alïligé, tout autant que toi-même. Cependant, je l'ai prise de toi,
comme une nouvelle preuve de ton attachement. On ne se plaint pas ainsi aux indifférents.
Je te dirai, ^her ami, que l'année commence pour moi sous de bons auspices. Ma mauvaise étoile paraît avoir un peu changé. Une excellente maison suisse, toute patriarcale, dont nous sommes devenus les amis les plus chers et les plus recherchés, nous en a fait connaître d'autres et surtout un Français, très riche et tout aussi bon et généreux et qui nous a épousés, au point de nous accabler de politesses et aussi de demandes de tableaux, portraits, etc. Je dois lui finir un tableau de Vénus naissante avec les Amours, grand comme nature, que j'ai commencé il y au moins treize ans à Rome (i). Cette ébauche avancée a toujours, je puis le dire, fait l'admiration de tous. Mais jamais personne ne m'avait dit : « Finissez-la pour moi. » J'ai dû faire d'autres ouvrages ; moins de mon inclination, et beaucoup
(i) M. de Pastorel, qui obtint pour Ingres, du Ministre des Beaux- Arts, la commande d'une Assomption transformée ensuite en Vœu de Louis XIII pour la cathédrale de Montauban. Ce même bienfaiteur commanda à l'artiste une Entrée de Charles V à Paris, avec Jean Pastour^l, président du Parlement de Paris et présentant au roi les clefs de la ville.
Ingres fut moins heureux avec la Vénus naissante ou Anadjromène qu'il devait achever pour M. de Pastoret. Dans les notes de M. Delaborde sur ce tableau, nous lisons: « Ce Français, si bien inspiré d'abord, ne put ou ne voulut pas poursuivre jusqu'au bout l'exécution de son projet. » Laissé dans l'atelier, ce tableau y attendit la visite de M. Benjamin Delessert qui ne le comprit guère mieux que M. de Pastoret. Finalement, M. Reiset se rendit acquéreur de cette belle œuvre, laissée pour compte, comme nous l'avons déjà noté.
de petits et désagréables même, par nécessité ; tandis que j'étais plein de feu et d'inspiration pour ce qu'il y a de plus grand et de plus divin. Mais ne rappelons pas ces temps malheureux où je fus jalousé ou peu senti, n'ayant jamais eu que le savoir et jamais le savoir-faire, chose bien différente et que l'on peut confondre facilement. Enfin, je l'ai trouvé, celui qui me rend à moi-même ; et ce qui me flatte le plus, c'est qu'il est Français. Le prix de ce tableau est fixé à six mille francs, dont trois sont déjà à ma disposition, et d'autant plus généreusement que cet homme parait faire autant de cas de mon bien-être que des intérêts de ma gloire. Il consent à ce que je ne m'occupe pour le présent que de notre tableau, que j'aille moi-même au Salon l'apporter et que je ne travaille pour lui qu'à mon retour à Florence. Est-on plus généreux, et suis je heureux de pouvoir te l'apprendre, cher ami? A présent, je commence à espérer que je pourrai exécuter le projet que ton amitié nous a proposé, de mettre quelque chose de côté et de vouloir toi-même être notre administrateur. J'espère donc, dans le courant de l'année, pouvoir commencer à te remettre une somme. J'ai encore quelques petites rentrées et tout ira bien, j'espère.
Je ne perds pas un moment. Toutes mes heures sont comptées pour pouvoir arriver au Salon. Le tableau va tout seul ; je compte beaucoup sur lui. Tu me désespères de me dire que tu ne seras
pas à Paris à cette époque. Il faudra alors que je fasse une petite apparition dans ma bonne patrie où le plaisir de t'y voir, cher ami, sera le plus grand.
Je reviens à ta dernière lettre. Ta modestie m'a presque donné de l'humeur ; mais si tu ne connais pas ce que tu vaux et ce que tu es, c'est assez que d'autres le sachent, sans parler de tes talents effectifs et de tout ce que je te connais, qui est meilleur. Avec qui, depuis quatorze ans, ai-je pu si bien causer, m'en tendre et si bien entrer, par la plus saine philosophie, dans le secret des arts? A la vérité, les plus sages ont dit : « Je sais que je ne sais rien » ; mais il faut savoir beaucoup, pour dire ainsi. Rougis tant que lu voudras ; c'est une vérité et tes lettres sont des monuments, à l'appui de ce que je dis, et la vraie preuve de ton noble esprit et de ton excellent cœur.
Ayant encore fait quelques retouches à notre petit tableau d'Henri IV, qui sèchent difficilement parce qu'il est peint sur bois, je n'ai pu, jusqu'à ce jour, l'expédier. On est donc à faire sa petite caisse et on peut le regarder, comme parti. Pour ce qui concerne sa direction de voyage, je me consulte avec mon ami M. Gonin, ce négociant suisse dont je t'ai parlé. Si la voie que ta m'indiques est plus sûre, je la prendrai ; à moins que la sienne ne le soit encore davantage : car cela est bien important, en Italie. Adonc, dans trois ou quatre jours, le tableau part. Je t'apprendrai, de suite, par une lettre, quelle est sa vraie route et
ne te parlerai que de lui. Quant à son prix, soisen le dépositaire et sers-t-en si tu en as besoin, je t'en prie.
Si mes sœurs ou bien mon frère inconnu qui est, je crois, à Toulouse, et dont j'ignore le sort, manquaient du nécessaire, (car, pour le reste, je ne suis point dans le cas de leur faire des cadeaux), aide-les, je te prie, selon qu'ils en auraient besoin, du seul côté de leur existence. Mais je dispose, cher ami, d'un bien qui ne m'appartient pas, puisque je suis moi-même ton débiteur, et quel débiteur plus effectif ! Enfin, nous compterons, un jour. En attendant, mon ami, s'il arrivait par hasard que le tableau n'eût pas rempli toute l'attente de M. Graves, bien entendu, il est à toi, en attendant qu'il soit remplacé par un autre qui pourrait te plaire encore davantage. Je me flatte, ou je crois que tu me tiendras compte de son petit mérite, pour le soin avec lequel il est fait et le sens dans lequel il est senti, comme geste, expression, recherches et costumes, pour la teinte de son siècle et de ses costumes.
Mais en voilà beaucoup trop, sur une bagatelle à comparer à notre grande page pour laquelle je veux développer tout le luxe de la grande peinture et sur laquelle j'espère acquérir, du moins j'en ai le vif désir, le contre-pied de ce qu'a pu dire ce méchant aboyeur de Landon. Qu'on soit bien persuadé qu'il en a menti de tout point, par sa bouche. Avant ce temps, je voudrais espérer que l'on commençât à voir à Montauban, d'après
le petit tableau, combien il est le plus grand calomniateur et le plus ignorant. Cher ami, je sais combien les morsures de ce chien enragé te paraissent cruelles pour moi. Bartolini m'a dit quelque chose d'une de tes lettres, où tu paraissais t'occuper trop tôt de lui. Il n'en est pas temps encore. Bien entendu que mes ouvrages finis et vus nous vengeront, j'espère. Je ne refuse pas la voix de la vérité venant surtout de toi, mon meilleur ami, appuyée de mes compatriotes, pour venger, j'ose dire, de la manière la plus éclatante, non seulement moi, mais ?wus. Pour cela, il faut frapper sur, juste et fort, et je suis à forger les armes.
Je pense, cher ami, que je ne dois écrire à M. Graves que lorsque nous aurons contracté; on est, comme cela, plus libre. Exprime-lui, en attendant, combien je suis flatté de la confiance qu'il parait avoir en moi, que je suis extrêmement sensible à ce qu'il ait désiré avoir un de mes ouvrages que je me fais honneur de placer en de si bonnes mains, que je suis extrêmement fâché du retard que j'ai mis à le servir, sans qu'il y ait cependant de ma faute ; et cela, avec toute l'expression de mon respectueux dévouement.
Quant à ce qui touche notre définitive réunion, bien sûre et bien vivement désirée pour ma part, nous en causerons, j'espère, bientôt de vive voix. Certes, la vérité est que, établi ici, j'y ai deux beaux ateliers presque pour rien. Je les trouverais difficilement à Paris, en les payant dix fois plus. Je m'y suis mis dans mes meubles, sans
beaucoup d'argent, encore que sans aucune espèce de luxe. C'est un pays charmant, délicieux, abondant en tout et en travaux que forcément j'y dois faire pour profiter des sacrifices d'établissement et de toutes autres raisons d'économie, (car on peut compter ici de moitié, à comparer avec Paris). Toutes ces raisons, m'empêchant de m'établir dans la capitale ainsi que je le suis à Florence, me font presque adopter de séjourner encore ici jusqu'à l'époque de la prochaine Exposition. Ce projet n'est pas celui de mon désir, comme tu le peux penser, mais celui de la raison. Bien établi comme je suis ici, j'ai le temps, sans nouvelles dépenses, de produire une grande quantité d'ouvrages commandés qui me feront rond, alors, d'argent et peut-être de gloire. Alors, je quitterai l'Italie, dont j'ai assez, et nous voilà réunis. Qu'en dis-tu? Et pourquoi ne puis-je espérer que tu ne viennes me rejoindre? Rien n'est moins incroyable que cela. Bartolini, qui nous a laissés dans son appartement que nous pourrons conserver, j'espère, nous permet en même de t'y garder ton ancienne chambre que je t'offre, à mon tour, avec ton couvert, bien entendu.
Cher ami, voilà que je vais à présent t'entrelenir, et tu sais si c'est de bon cœur. Que de moments heureux ! Ne t'y refuse pas. Le bon temps perdu ne se retrouve plus. J'espère que tu t'occupes toujours de musique : c'est une bonne amie que celle-là, point d'infidélité avec elle. Adorons toujours, avec la même ferveur et passion, Gluck, Mozart, Haydn
et Beethoven. On a beau dire, mon ami, tout ce qui n'est pas ces hommes vraiment divins, cloche à leur côté. On y revient toujours. Leurs beautés sont tellement inépuisables qu'on croit encore les entendre pour la première fois, et la dernière est toujours la plus belle. J'ai à présent quelques occasions de m'occuper de ces hommes divins et, quoique je ne les joue pas bien, je ne les sens pas trop mal et je me fais quelquefois plaisir. Viens donc, cher ami, les lire ensemble et confondre nos sensations, comme nos deux cœurs dont l'harmonie et l'amitié est et sera éternelle. Je t'embrasse.
Ma bonne femme t'embrasse aussi, comme le meilleur ami de son petit homme, et croit à la possibilité de nos projets pour t' offrir les soins de l'amitié.
Florence, 20 avril 1821.
Si tu étais venu près de nous, mon très cher ami, je n'en serais pas toujours à demander grâce de mon horrible paresse pour écrire même à toi, le premier et le meilleur de mes amis. Je te promets cependant plus d'exactitude, à l'avenir, et de n'être pas plus de deux jours sans répondre à tes bonnes et généreuses lettres.
Il faut que je te dise pourtant, pour ma mauvaise cause, que j'ai été jusqu'ici bien tourmenté : des voyages, des indécisions, des emballages, des douanes, et tout ceci deux fois pour une. Arrivé et défi-
nitivement fixé ici, j'ai été trois mois sans atelier, obligé d'être chez l'un, chez l'autre. Les ayant trouvés, nouveaux tourments et tracasseries, procès avec des ouvriers vomis par l'enfer, je crois, pour taire enrager un honnête homme qu'ils ont fait payer un tiers de trop, n'ayant demandé les deux autres que pour avoir l'air de travailler deux jours, je devais en courir quatre pour presque les prier. Un peu malade avec cela, je te demande combien bilieux et nerveux surtout, combien j'étais content !
Mais heureusement que les peines finies sont oubliées, et que je me vois possesseur de deux superbes ateliers, au milieu de Florence où, à présent, rien ne me manque pour y opérer, que des modèles d'homme. Chose singulière, ils font défaut dans une ville où il y en a beaucoup de femme et de très beaux. Mais, le mois prochain, il nous en viendra un de Rome pour ne servir uniquement qu'à nous, à nous seuls. Les hommes étant partout les mêmes, nous aurons l'agrément ici de nous passer d'eux.
Voici comme nous vivons chez l'ami Bartolini. Levés à six heures, nous déjeunons de café, à sept, et nous nous séparons pour occuper toute notre journée au travail, dans notre atelier. On se revoit le soir à sept heures pour dîner, moment de repos et de conversation jusqu'à l'heure du théâtre, où Bartolini va tous les soirs de sa vie. On se retrouve le lendemain, à déjeuner, et ainsi tous les jours. Cette vie uniforme, à la vérité, est celle qui convient à des artistes uniquement occupés de leur art.
Nous avons seulement une maison française (i) amie où nous allons assez souvent passer la soirée, et voilà tout. Si tu avais voulu partager notre sort ici, ou si tu le pouvais, tu pourrais, vivant avec nous, occuper ton temps aux arts, à la musique, dont nous ferions, entre nous, bien souvent des quatuors, car notre ami travaille la quinte ; et nous serions, ainsi, véritablement bien heureux.
Ma bonne femme s'occupe tranquillement de son petit ménage et se trouve très heureuse toujours de moi, et moi d'elle. Mon atelier est fini d'arranger d'hier, prêt à y peindre, et je t'assure que je
(i) L'atelier dont parle Ingres, devait se trouver Via délie Belle Donne où, depuis, un de ses élèves, M. Sturler, habita plusieurs années. Quant à la « maison française amie », n'était-elle pas celle dont parle, en ces termes, un autre élève d'Ingres, M. Amaury Du val, dans son Atelier d'Ingres ? « Notre journée de travail terminée, écrit-t-il au chapitre la Vie à Florence, nous nous réunissions vers six heures à la Trattoria dalla Liina, où nous avions l'habitude de dîner. Ce restaurant était situé dans la rue De Calzaioli, la plus commerçante, mais la plus étroite et la moins élégante des rues de Florence. Elle est devenue, aujourd'hui, une espèce de Rue de la Paix et à fait disparaître, dans son alignement nouveau, notre modeste restaurant. Une petite salle était réservée aux artistes français; elle pouvait contenir dix à douze convives et, chaque soir, nous nous retrouvions là, tous peintres ou à peu près. Quelques Français, qui n'étaient pas artistes, parvenaient à s'y faire admettre, mais devaient forcément subir des conversations qui roulaient principalement sur les arts, et où les paradoxes les plus étranges étaient avancés avec une grande audace. On y était fort gai et ces dîners modestes, mais excellents, ne dépassaient pas une somme qui paraîtrait incroyable, aujourd'hui Ce que je puis dire, c'est que, si l'un de nous arrivait à dépasser quatre pauls, (le paul valait 55 centimes), on n'était pas loin de lui soupçonner des accointances avec Rothschild. »
n'y dormirai pas. J'ai près de quarante ans et j'ai produit, jusqu'ici, beaucoup d'ouvrages ; la stricte économie et l'ordre ont toujours présidé à notre petit ménage que l'on cite, j'ose le dire. Cela aurait du me donner, sinon une fortune, du moins une honnête aisance et des épargnes, mes ouvrages étant, (j'ose te l'assurer et, avec toi, je n'ai pas besoin de faire le charlatan), au moins, bien au moins ce que sont ceux des autres, s'ils ne sont parfaits dans un meilleur sens. Eh bien ! je possède en tout bien, en tout meuble, en toute propriété, la simple somme de cent cinquante à cent soixante louis ; de plus, la rentrée des fonds d'un portrait que je viens de peindre d'un seigneur russe, ici. Tous les pourquoi, tu les sais. Ils sont expliqués dans ce que et parce que l'ardeur du gain ne m'a jamais <( fait hâter les soins que je donne à mes ouvrages » conçus et exécutés dans un sens étranger aux » modernes ; car, après tout, leur plus grand » défaut, aux yeux de mes ennemis, est de ne pas » assez ressembler aux leurs. Je ne sais pas qui, » d'eux ou de moi, aura raison à la fin. L'affaire » n'est pas encore jugée. Il faut attendre la sentence » de la tardive, mais équitable postérité. Toutefois, » je veux bien que l'on sache que, depuis longtemps, » mes ouvrages ne reconnaissent d'autre discipline » que celle des anciens, c'est-à-dire des grands » maîtres qui fleurissaient dans ce siècle de glorieuse » mémoire où Raphaël posa les bornes éternelles » et incontestables du sublime, dans l'art. Je crois » avoir prouvé dans mes ouvrages que mon uni-
» que ambition est de leur ressembler et de » continuer l'art en le reprenant où ils l'ont laissé. » Je suis donc un conservateur des bonnes doc- » trines, et non un novateur. Je ne suis pas, non » plus, comme le prétendent mes détracteurs, un » servile imitateur des écoles du XIIIe et du XIVe » siècles, quoique je sache m'en servir avec plus » de fruit qu'ils ne savent le voir. Virgile sut » trouver des perles dans le fumier d'Ennius. Oui, » dût-on m'accuser de fanatisme pour Raphaël et » son siècle, je n'aurai jamais de modestie que » devant la nature et leurs chefs-d'œuvre. Mes pas » et mes progrès dans la carrière, je les dois » uniquement à mes études constantes et appro- » fondies des beautés classiques de ces législateurs » de l'art. Leurs successeurs ne m'ont rien appris » que de vicieux et que je n'aie dû oublier. »
Ceci est le fragment d'une très longue épître que j'ai écrite et que je voulais adresser à M. Portai, ministre et membre de la Commission, qui a demandé, pour moi, le tableau que je vais peindre pour notre cathédrale. Je la fis dans lexcès de ma sensibilité, lorsque, victime toujours de mes ennemis secrets et ouverts, on m'a alloué un tableau de trois mille francs, d'abord, et non un tableau de premier ordre dont un plus haut prix honore déjà l'artiste qui en est chargé. Et, pour mieux faire entendre et soutenir mes prétentions et sa protection vengeresse que je lui demandais en cette occasion, je lui présentais l'histoire de ma vie à l'époque de mon départ pour Rome, el
le sort successif de tous les ouvrages que j'y ai produits ; ce que j'ai été, ce que je devais être et que je serais, si, au lieu de m'encourager honorablement plus tôt, on ne m'avait pas toujours écrasé. Je t'enverrais cette lettre tout entière, mais je crains de faire un trop gros paquet que je pourrais à la vérité affranchir, mais que je n'ose risquer, n'étant pas sur qu'il t'arrive. Enfin, le tout est écrit, comme ce fragment. Dis-m'en ton sentiment et juge, par le caractère de celui à qui je voulais l'adresser, si je ferais bien de le faire encore, oui ou non. J'avais pensé qu'étant pour moi un compatriote et un illustre protecteur, je devais me faire connaître ainsi à M. Portai.
Quoiqu'il en soit, je suis très décidé à faire le tableau de Y Assomption . Fais la dernière démarche auprès du Préfet, à qui, par ton conseil, j'écris en lui exposant les observations que tu m'as conseillé de faire sur cette composition, pour ne peindre que la seule Assomption et lui rappeler combien est modique la somme de trois mille francs, dont les frais seuls emportent déjà le tiers. Mais, jaloux de me faire honneur dans le berceau natal, je n'ai garde de ne pas profiter de l'occasion ; et je suis décidé, malgré tout, à battre au Salon le fer tandis qu'il est chaud, et à combattre avec de beaux ouvrages jusques à la fin. J'espère avoir terminé pour le Salon prochain. Je donne au tableau la proportion que l'on m'a envoyée, \r\ pieds sur S. Il n'en sera que plus beau, et je compte dessus. Combien je regrette que tu ne sois pas ici, à le voir faire!
Parlons à présent de M. Graves, à qui je suis bien reconnaissant de ce qu'il veut de moi. Dislui, je te prie, tout de que tu peux trouver d'affectueux pour moi, en même temps que pour les deux tableaux de 3 pieds sur 2 1/2. Je ne pourrais les peindre qu'au prix de deux mille francs l'un, sans compter que d'autres ouvrages arriérés et notre grand tableau m'empêcheraient d'y mettre la main avant l'année prochaine.
Voici, à présent, d'autres propositions. Tu sais l'inclination que j'ai pour le sujet de Stratonice. J'ai ce tableau avancé au tiers. Il est d'environ six pieds de long, avec figures de la grandeur de celles du Poussin. Parce qu'il est commencé, son prix est de trois mille francs ; mais il ne sera pas achevé avant l'année prochaine et si M. Graves veut avoir quelque chose de moi ; en celle-ci, j'ai, à moitié fait, un tableau très fini sur bois dont le sujet est Don Pèdre de Tolède baisant l'épée d'Henri IV. Après cela, je te dirai, mon cher ami, que les petits tableaux sont plus longs et plus vétilleux que les grands et que, les faisant comme jusqu'ici, je n'y ai pas gagné de l'eau à boire, parce qu'étant petits ils n'ont jamais été assez payés. Je désirerais, de toi à moi, que M. Graves voulût s'accommoder de Stratonice. Le prix du petit serait de trente louis.
Adieu, mon cher philosophe. Ma lettre a l'air de celle d'un intéressé, et combien ton amitié est douce et précieuse pour moi. Ma prochaine te vengera de mon égoïsme. En attendant, crois à
l'amitié la mieux sentie. L'ami Bartolini t'en voudrait-il ? Il est toujours ton meilleur ami et t'embrasse de tout cœur. Ma bonne femme, bien sensible à ton bon souvenir, t'embrasse et moi aussi. Tu es toujours si indulgent et si bon que nous osons espérer prompte réponse.
YI
Florence, le 3 juin 1821.
Je reçois à l'instant la lettre du Préfet et, quoiqu'un peu malade, je veux profiter de ce courrier pour te prévenir que je n'ai pas osé profiter, (vu le peu d'exactitude qu'il y a ici par la voie des courriers et commissionnaires pour Gènes), de ce mode d'envoi. J'ai préféré charger de mes commissions, M. Ramey, sculpteur, qui, de Rome, va à Paris. Arrivé là, il doit t'expédier le petit rouleau de fer blanc à ton adresse, tout simplement. C'est un jeune artiste très distingué par son talent et par son obligeance à moi bien connue,
Je te prie d'excuser la pénurie des ouvrages que je t'envoie. Ma dernière t'en a déjà parlé. Mais nous sommes heureusement gens de revue et, si j'ai mal commencé, j'espère bien finir. Je t'ai envoyé un peu de tout, même deux dessins de Granet qui, par parenthèse, avec ce talent, s'est fait une fortune et une réputation européenne. La vogue et l'engouement le font regorger de biens et d'honneurs pour avoir fait un tableau de
Capucins qui, pour moi, ne sont pas même des capucins, comme il faut l'être aujourd'hui pour arriver. Il est un compose d'égoïsme et d'ambition telle qu'il m'a, avec ses Capucins, toujours mis de côté à Rome, sachant bien, néanmoins au fond de son àme, que mon tableau de Saint Pierre est un bel ouvrage historique et, par conséquent, au dessus par la qualité de tous les capucins du monde ; que, non seulement ce tableau, mais une des plus petites parties de ce tableau devraient me donner la véritable croix d'honneur et la fortune. Et pourtant, c'est à lui et au Forbin que je dois une partie de ma mauvaise fortune, par la poca cura qu'ils ont eu de mes ouvrages au dernier Salon. Ils m'ont trahi vilainement. Je ne crois pas que Forbin ait eu aucune part à l'article du Moniteur. C'est l'excellent M. Thévenin, directeur de l'Académie de France à Rome, par son compte-rendu au ministre, qui m'a valu la demande d'un tableau, et c'est ce tableau (pie MM. de Montauban ont obtenu.
Mais pourquoi donc ce tableau classique de Saint Pierre, qui avait fait crier d'admiration M. de Forbin et Yernet à Rome, et généralement amis et ennemis, se trouve-t-il pour ainsi dire oublié et perdu ? C'est parce que ceux-là même qui devraient toujours le relever, entendent bien l'art perfide iVabnèguer et de soustraire un honnête artiste à sa gloire et que cet ouvrage, pour mon malheur, ne pourra jamais être vu à Paris et sortir de sa tombe. Bien heureux si, quand
je ne serai plus que terre, on en parle selon la justice.
Mais je ne suis pas de force à continuer plus longtemps cette triste élégie et je veux te parler du but de ma lettre. Je t'envoie L'esquisse de ce tableau : ce n'en est (pie la première pensée, et il y a une notable différence entre l'esquisse et l'ouvrage tini. J'ai désigné, comme te revenant, l'esquisse de mon portrait. Pour les autres, fais comme tu jugeras à propos. A l'ami Gentillon, par exemple, un dessin de ton choix pour reconnaître sa complaisance et me remettre en son bon souvenir. Quant à notre tableau, (on s'entend mal lorsqu'on est si loin), ce que je puis te dire, c'est qu'en accusant réception au Préfet de son obligeante lettre, j'ai accepté qu'il me laissât le soin de contenter tout le monde, ce qui sera : car, quoique il y ait anachronisme dans le Vœu de Louis XIII et la Madone, il y a liaison dans le sujet. Je n'ai jamais pensé ne pas peindre Y Assomption, qui est le bouquet du tableau. Et sans en plus reparler, voici comment le tableau sera fait. La moitié du tableau estla Madone qui monte au ciel, soutenue par des anges ; l'autre moitié est le roi, dans sa chapelle ou oratoire. Ce jour même, Louis XIII croit voir la Madone en sainte vision. Il prend alors son sceptre et sa couronne déposés sur les marches de l'autel et les offre en protection à la Vierge, qui y prend une sorte de part.
Ceci est de toi à moi, pour ne pas réveiller les si et les mais. Lorsque le tableau sera fait, je crois
qu'il conviendra à tous. Dis même, cher ami, ton sentiment. Dans ma dernière lettre où je t'annonçais mes dernières idées et que tu n'as pu recevoir, ce qui me fâche, je te priais d'intéresser MM. de la Commission à m'envoyer de Paris les documents nécessaires. Si tu as commencé à t'occuper de cela, tu peux en arrêter l'ordre, vu que j'espère trouver ici mon affaire. Dans huit jours, je saurai ce que j'aurai trouvé et je demanderai alors à ces messieurs ce qui me manquerait.
En deux mots, pour ce qui est ici de ma situation, elle est assez vague, pour ne point dire pas heureuse. J'ai fait un pas de clerc, en quittant Rome et la clientèle bonne ou mauvaise que j'y avais, séduit par de fausses promesses dictées, je veux bien le croire, par une grande légèreté suhie de caprice, d'extravagance de caractère, de bizarrerie, d'imprudence, d'orgueil, d'un mélange inconcevable de qualités nuisibles et d'un peu de bonnes. Voilà le caractère de l'homme en qui j'ai cru trop facilement. Ajoute à cela qu'il a ici autant d'ennemis que de cailloux dans les rues ; les trois quarts, à^ la vérité, sont atroces et injustes et bien ignorants. Voilà sa situation avec, toujours, le plus beau talent que la nature puisse accorder à un homme. Lorsque je suis parti de Rome j'avais plus de trois mille livres d'épargne, les plus difficiles à acquérir. J'ai presque tout mangé en transport d'effets d'art, en atelier, etc. ; j'y ai acquis un ennemi extrêmement méchant, un peintre français, le type du médiocre. Le crédit de l'homme ci-dessus était
néant. Nul ici ne me connaît ; j'ai des ouvrages que personne ne vient voir et encore moins acheter.
J'ai bien besoin, cher ami, de tes consolations pour sortir de ce mauvais pas. Non que je craigne la misère ; une petite et dernière ressource de ma bonne femme et le premier tiers du tableau que je vais demander au Ministre, l'esquisse faite, nous sauveront, j'espère, jusqu'au moment ou je pourrai regagner la France. Si à Paris j'éprouve de nouveaux tourments, j'irai de grand cœur me fixer et finir à Montauban, après avoir vécu avec un ami tel que toi, ma seule consolation.
Le parti que j'ai tiré d'un seul tableau, mon Odalisque que j'avais au Salon, a été très mauvais et très malheureux ; puisque, j'ose le dire à la honte de celui qui l'a acheté, cet ouvrage enfin si célèbre, malgré tout, m'a été payé 1.200 francs! J'ai su d'un Anglais, a Florence à présent et alors à Paris, qu'il y aurait mis la somme de six mille francs ; mais il ne l'a pas demandé, croyant ne pouvoir l'avoir pour ce prix. Une autre personne m'a dit de même. J'ai été desservi horriblement. On avait, par méchanceté, négligé, (et cela de soidisant protecteurs, des amis de Forbin et Granet), de mettre sur le Livret : Appartient à V Auteur. Voilà de mes coups de fortune. Il faut espérer qu'elle se lassera de me persécuter. A propos, mon cher ami, nous aurions bien désiré que tu eusses été à la source de ces journaux qui, dis^tu, ont bien parlé de mon dernier tableau, envoyé
à Paris et dont le sujet est Francesca di Rimini, épisode de Dante. Si tu peux le faire, tu nous obligeras.
Je t'envoie copie de la lettre que j'adresse au Préfet, pour que tu en puisses discuter. Je te prie d'aller le voir et de recevoir sa réponse que je désire avoir au plus tôt, pour faire mettre la main à la toile. Fais-moi le plaisir de me dire si c'est à S* Jean ou à S* Mari in qu'est dédiée notre cathédrale.
« Monsieur le Préfet.
» M'ayant fait l'honneur, etc....
» Au moment de mettre la main à ce grand œuvre,
» me serait-il permis de vous présenter quelques
» réflexions que j'ai faites sur Ja composition de
» ce tableau, dont le sujet présenté est le Vœu
» de Louis XVIII mettant sous La protection de
» la Vierge le royaume de France. Le vœu de ce
» roi me parait ici un double sujet et peut dis-
» traire l'intérêt et Y unité du principal : YAssomp-
» tion de la Vierge. Ce premier pourrait même,
» à lui seul, fournir matière à un tableau impor-
» tant. Par le fruit de mes constantes études sur l'art
» italien où ces sortes de sujets anachroniques
» abondent, j'ai toujours été choqué de leur incon-
» venance, surtout lorsque, placés dans un grand
» temple, ils ne devraient y rappeler que la seule
» divinité. J'ajouterai encore que les costumes
» modernes de notre monarchie cessent d'être beaux
» et pittoresques, à cette époque ; que, peignant
» ce tableau à Florence, il me serait Tort difficile, » même impossible de me procurer de Paris tous » les documents néessaires, comme portraits, cos- » tûmes, choses indispensables pour sa parfaite » exécution. Je pense donc que le sujet de » Y Assomption de la Vierge serait convenable et » doit donner assez de quoi exercer. ...»
Mais ce que je ne lui écris point et que je te prie d'exposer verbalement, c'est combien est modique le prix de 3.ooo francs que le Ministre a alloué a cet ouvrage, qu'il ignore sans doute toute son importance, que le tiers de la somme doit passer en simples frais, que je le prie de voir si, dans cette occasion, c'est le Gouvernement, la Ville ou moi, qui devons faire des sacrifices : mais que, quoi qu'il arrive, je le ferai avec le plus grand cœur. Je te prie de faire observer à M. le Préfet que notre tableau occupera la place la plus belle que j'aie jamais vue, par l'isolement et la majesté... Adresse à M. Ingres, chez M. Bartolini.
Florence, i5 juillet 1821.
Cher ami, j'ai parfaitement goûté tes bonnes raisons, dictées par l'amitié, la justice et le sentiment. Crois que j'en profiterai et que tu n'auras plus, par la suite, de reproches graves à me faire à ce sujet. Je ne te ferai pas de journal, mais je t'écrirai, au moins une bonne fois par mois,
du griffonnage, parce que c'est ma manière d'écrire à un ami avec lequel on a toute liberté, à celui qui pardonne toute gène et qui souffre toute mauvaise orthographe, obscurité, galimatias même, sachant, mieux qu'un autre, y démêler les véritables sentiments.
Mais aussi, pourquoi es-tu si parfait dans tes lettres ? Style, peinture, tout y est ; et ce que je prise encore plus, c'est ta vive amitié et ton excellent cœur, ton bon esprit, ton tact et le touchant intérêt que tu me portes. Bien cher ami, le seul vraiment que je puisse nommer de ce nom, que bienheureux on est lorsqu'on peut s'en croire un ! Ta bonne amitié me console et m'aide à supporter mes continuelles disgrâces et déplaisirs. Tout ce que je puis t'en dire pour le moment, c'est que tu as eu bon nez de ne pas te déranger de chez toi. C'est vous en dire assez : le reste est inutile. Je te prie même, et bien expressément, de t'abstenir dans ta réponse d'aucune espèce de réflexion sur ce sujet, jusqu'à ce que tu sois instruit. Alors, tu m'adresseras tes réflexions, poste restante, et a mon seul nom.
Revenons à nos affaires. Quelques jours après que j'eusse expédié la lettre au Préfet, mes réflexions sur l'économie de la composition, des conseils et une plus mûre connaissance du Vœu de Louis XIII, m'ont définitivement décidé à l'adopter. Toi, tu sais ce que c'est que l'imagination d'un véritable artiste qui doit vingt fois sur le métier remettre ses pensées et qui, par
conséquent, défait aujourd'hui ce qu'il a fait hier. Mais le vulgaire des hommes croit que cette incertitude est preuve d'incapacité. Il faut donc parer le coup, et je compte sur toi pour cet important service. Ma faute la plus grave est de ne m'ètre décidé affatto qu'après ma lettre au Préfet et surtout de ne pas t'avoir prévenu plus tôt de ma décision. Je crois donc, mon cher ami, ne pas te prier de peu de chose en te chargeant de voir le Préfet et de lui dire que ma résolution est parfaitement arrêtée. Tâche de lui faire adopter mes raisons. Je compte beaucoup sur ton éloquence et son bon esprit. Si vous aviez même à Montauban, dans les bibliothèques, estampes, peintures, medaglie, le portrait de ce roi et qu'on put m'en envoyer des calques ombrés, cela me serait d'un grand secours ; même son seul costume royal, avec sceptre et couronne ; fût-ce même ceux de son glorieux père. J'écris à Paris pour ce même objet. Dis-moi cependant si on n'en pourrait pas mieux faire prendre le soin à MM. les Députés qui sont sur les lieux et mont fait donner ce tableau. J'ai peur d'être mal servi. Sache avec le Préfet ce que l'on peut attendre de ma demande. Fais-lui bien valoir que je suis embarrassé, qu'une ville peut plus que moi et que l'on me doit aussi quelque chose. Tous ces matériaux se trouvent sûrement à la Bibliothèque Royale ; une empreinte, un profil du roi sur quelque belle grande médaille du temps, sa stature en grand costume, ces documents dessinés ou calqués avec soin, y compris les détails séparés des fleurs
de lys, couronne et sceptre, me suffiront. Tu sais bien qu'il n'y a rien de si facile à Paris et qu'on y trouverait trente artistes pour un, qui se chargeraient de la chose. J'en tiendrai, si l'on veut, compte, mais pourvu que l'artiste soit homme de goût pour bien choisir et, surtout, qu'il ait de la conscience. J'insiste sur cette demande. Fais-moi le plaisir de me dire ce que j'en dois espérer le plus tôt possible, parce que je suis très pressé et que je n'ai réellement à Paris personne d'assez zélé pour me bien servir.
Je te remercie, mon cher ami, de ce que tu me dis sur le Ministre. J'enverrai ma lettre, mais au moment nécessaire. Faisons ce tableau, et il sera fait et expédié au Salon, je t'en réponds, surtout si je suis bien servi en ce que je te demande.
Je te suis bien obligé de l'article du Moniteur. A ma prochaine, je te dirai ce que j'en dois penser. Je te parlerai de M. de Forbin et du tableau de Saint Pierre que j'ai peint à Rome, pour l'église française de la Trinité-du-Mont ; je t'en ferai l'histoire toujours inconcevable sur le malheur que j'ai, de faire de la peinture classique et de la bonne religion. Je n'en suis pas moins curieux de voir l'article que tu m'as annoncé sur la Francesca di Bimini, et dont, toujours inconcevablement, je n'ai jamais eu aucune nouvelle que par M. Vernet qui le trouvait enchanteur et digne d'une belle estampe. Sois tranquille, je t'en envoie un petit dessin et l'esquisse peinte du Saint Pierre. Ce n'en est que la première pensée. Tu sais bien,
mon cher ami, que je ne suis pas un faiseur d'esquisses ou de dessins pour fignoler, comme on dit, et que je ne reconnais dans les œuvres que leurs beaux résultats. Donc, lorsque je fais des études, ou sur papier ou sur toile, c'est pour qu'elles puissent me servir essentiellement et non pour être étalées dans des cabinets. Aussi, je te prie de ne pas les prendre à la lettre ; je ne te les envoie que pour ne pas me refuser à ton désir, me croyant, cher ami, bien plus engagé avec toi que pour des esquisses. Si la nécessité et le temps me l'avaient permis, je t'aurais peint un tableau que tu auras, bien sûr.
Quant à M. Graves, si, (excepté le petit Henri), tu ne lui a pas encore parlé des autres tableaux, ne le fais pas ; car je ne pourrai, cette année, tenir mes engagements pour un autre ouvrage.
Je suis sensible à ce que tu me dis de Gros. Gela ne m'étonne pas ; il a plus de bonne foi que les autres, quoique plus rude.
Landon est un brigand, qui ment par sa bouche ; il est au nombre de ceux que je peux avoir piqués et qui s'en vengent stupidement ; sa critique n'est que le coup de pied de l'âne, et n'en est que plus dangereuse. Quant à Miel, tu te trompes sur son compte. Il n'est point artiste et me rend beaucoup justice, il est d'une grande générosité et touche à des points très forts, sur moi et sur la route malheureuse que prend la peinture. Je t'enverrai son article ; il est intitulé : Annuaire de V Ecole française de Peinture ou Lettre sur le Salon de 1819,
en réponse au titre de cet ouvrage par M. de Kératry qui me maltraite sans savoir. Ne va-t-ii* pas parler d'un ouvrage dont il confond même le sujet, je veux dire mon tableau de Roger et Angélique, qu'il appelle stupidement et infidèlement Persée et Andromède. Voilà comment on est critiqué !
Mais je n'ai que le temps de t' embrasser. Ma femme est bien sensible à ton bon souvenir, et Bartolini te fait ses amitiés.
Florence, 29 août 1822.
Mon cher ami, plus de Paris, plus de Salon ! Je suis extrêmement désappointe en cela et, au désespoir d'avoir manqué battre le fer chaud, reculé de deux ans. Et tout cela pour avoir cédé à des complaisances, pour vaquer à de petits ouvrages, détails qui ont pris tout mon temps le mieux choisi, le plus à propos et le plus essentiel à mon talent, à mes intérêts, à ma réputation.
Je nie suis toujours reconnu un malin génie, qui a présidé à mes infortunes. Rien, jamais, ne m'a réussi, avec tout ce qu'il faut pour réussir peut-être. J'ai peur de compromettre tes soins généreux, car je désespère de mon sort. L'avenir commence à m'effrayer et mon découragement est presque total. Ah ! combien je sens que ta présence ici me rendrait la vie heureuse ! J'y pourrais compter sur un autre moi-même î Car, pour notre ami de jadis, je le vois, en un mot, une fois tous
les mois et, au total, je n'en suis pas fâché; C'est t'en dire assez. Comme je suis malheureux de manquer l'occasion de te revoir, ce dont je me faisais une si chère fête ! Car j'étais bien décidé à aller à Montauban, sinon te voir à Paris.
Tout ce qui va se passer au Salon, où je devrais certainement jouer un rôle intéressant, me perce le cœur de regrets. Je viens d'en écrire à M. de Forbin pour le prier de ne rien recevoir de moi au Salon, puisque je ne puis qu'apporter le tableau de Montauban, {le Vœu de Louis XIII, commandé par l'Etat). Il ne faut cependant pas jeter le manche après la cognée. J'attends donc de ton amitié, non des reproches, mais des consolations et du courage pour remettre nos projets à deux ans. Ils passeront vite, car je serai fort occupé et, par conséquent, j'aurai moins de beaux et grands ouvrages à opposer. Je t'en ferai, plus tard, rémunération. Ne crois pas que j'aie été sans m'occuper du grand tableau dont j'ai déjà fait un très grand tiers. J'espère prouver qu'il n'y a pas de sujets indifférents en peinture ; le tout est de bien voir, et juste surtout.
Dieu merci! Je peux avec toi penser tout haut. Je me trouverais trop heureux si les moyens légitimes pour se faire un nom n'avaient la puissance d'ameuter l'envie et l'ignorance de ce siècle contre un honnête artiste. Je me sens dans la force du talent, je me vois de la facilité à produire. Une chose est ennemie de mon repos ; je ne suis point un homme de société, et on veut
que je voie le monde. Je suis obligé de m'arracher de mon atelier pour des visites de curieux. Faire une toilette est pour moi un des travaux d'Hercule. J'aurais voulu être ici inconnu, ne m'occupant exclusivement que des tableaux d'histoire et ne point me sacrifier à de petits ouvrages, qui prennent plus de temps que les grands. J'aurais voulu surtout n'être vivant que dans mon atelier. La vie studieuse est la plus heureuse ; elle fait tout oublier du dégoûtant de ce monde. Je veux entreprendre de m'isoler, et puis surprendre et frapper fort.
Pour surcroît de fâcheux incidents, ta dernière lettre est restée prisonnière à la poste. J'ai eu l'inspiration de l'y réclamer ; sans cela, elle y serait encore. Je tremble que tu ne sois à Paris. J'espère que le tableau est arrivé, et en bon état. Tout bien pesé, il peut recevoir un peu de vernis. Prie M. Debia de nous rendre ce service. Je suis enchanté d'être son confrère en art et son compatriote, et je fais des vœux sincères pour qu'il soit remarqué au Salon.
Quant à notre épée d'Henri IV, tu ne dois pas tarder à m'en écrire. Je te prie de ne rien forcer pour son acquisition. S'il n'allait point à genioy ce qui arrive tous les jours , cher ami ! L'argent est à toi, à ta disposition. Viens à Paris ; ou mieux, viens revoir ton vieil ami à Florence. Je puis, sans me gêner, t'ofîrir une chambre fort agréable. Tu partageras notre petit ordinaire, Avec le peu que te fait ton père, ou point même,
ne pourrais-tu point accepter ce que notre cœur t'offre, à condition cependant que ce serait chez moi, non chez d'autres, que tu vivrais. Penses-y et envisage le plaisir indescriptible que tu me ferais. Je te remercie de ce que tu m'apprends de ma famille, de mon pauvre frère surtout. Puisset-il toujours marcher dans les voies de l'honneur ! Je te prie de m'excuser auprès du Préfet et de mes compatriotes. Je te remercie et je ne refuse pas, s'il y a lieu, que tu écrives un article sur ce tableau. Je te prie surtout de t'étendre peu, mais d'appuyer fort. Rien d'exagéré , je te prie. La rigueur avec laquelle on me traite, offre naturellement assez de matière. Je dois t'avertir pour ta règle, si jamais on en avait vent à Paris, de faire la description particulière du fond du tableau, vu que j'ai déjà envoyé ce même tableau aux Expositions précédentes. Tu en auras sûrement lu alors les insignifiantes et injurieuses critiques, à solito ; il n'est même pas mal que tu te les procures. J'ai, à la vérité, refait ce tableau, n'en ayant conservé que des parties, des figures, des tètes. La composition en fut blâmée. Je me rappelle qu'on disait, — à côté du sens commun et contre la vérité historique, — que l'ambassadeur avait l'air d'adorer une relique. Je demande à tous ceux qui raisonnent et qui ont le jugement sain, si l'épée d'Henri IV n'est point effectivement ici une véritable relique, et si l'acte de l'ambassadeur n'est point une espèce d'adoration? C'est ainsi que j'ai été toujours critiqué. Si j'ai donc refait ce tableau et prêté de
nouvelles grâces, ce n'est point en me corrigeant d'après de telles critiques, qui ne sont qu'erronées et où il n'y a de vrai que l'affreux plaisir de nuire. Je t'engage à voir aussi un article que fit, à la fin du Salon, M. Miel. Il est de la plus grande force et fait le plus terrible procès à mes ennemis (i). Réservons pour plus tard nos plus beaux moyens : nous en aurons sûrement besoin. Ne disons pas tout à la fois. Je n'ai que le temps de te remercier de l'intérêt que tu prends à ce qui me touche. Ma femme, qui est toujours la bonté et l'ordre domestique, approuve vivement ta proposition financière qui est, comme tu dis bien, la source de notre petit bonheur. J'aurais aussi à te parler musique. J'ai entendu, hier, une divine messe d'Haydn. Pourras-tu croire que je n'ai encore rien reçu de Paris, concernant les matériaux nécessaires au Louis XIII, et que je ne cesse de les demander?...
Florence, 4 octobre 1822.
Notre tableau, (pour M. Graves, de Montauban), vient d'être embarqué et dûment empaqueté, vissé
(1) Le tableau de Henri IV et ses Enfants, peint à Rome en 1817. pour le duc de Blacas, eut trois copies de la main d Ingres La première incomplète fut donnée par Ingres, alors Directeur de l'Académie de France à Rome, à Dominique Papety, son pensionnaire. La seconde porte la date de 1825 et appartient à la coll. d'Alphonse de Rothschild. La troisième inachevée est dans la famille de Delphine Ramel, deuxième femme d'Ingres.
dans sa caisse, goudronné et emballé : tout cela, avec une tendresse de père. Notre ami M. Gomier a jugé à propos de profiter de l'occasion que tu m'indiquas, la trouvant très bonne pour son heureux transport. Il est donc parti, ces jours derniers, de Livourne, adressé à M. Imbert, négociant à Marseille. De là, il ira droit à Montauban, adressé à MM. Paris frères, et à ton adresse aussi, car tu es son vrai parrain en tout.
Achève, je te prie, de le présenter dans le monde et fais-lui sa dernière éducation. Voici comme tu dois t'y prendre. Déballe-le et ne sois point effrayé s'il est couvert de poussière. Arme-toi d'une éponge douce et propre et, avec de l'eau presque tiède, lave-le et essuie-le très doucement avec un fin mouchoir de batiste. Je désire qu'il soit vu, (en attendant qu'il entre dans son cadre), dans sa caisse de voyage. Après donc que tu l'auras essuyé, comme il ne devra être verni que dans un an, il faut cependant y passer un vernis du moment. Et voici comme tu dois t'y prendre. Procure-toi un œuf frais, enlève le jaune, recueille le plus beau de la glaire dans une assiette bien propre, verse dessus une demi-cuillerée à café d'eau-de-vie, autant de sucre pilé et blanc, arme-toi d'une fourchette et bats le tout jusqu'à ce que ce tout devienne extrêmement mousseux, comme des œufs à la neige. Alors, avec une petite éponge bien propre et bien douce, (pour ne pas rayer le tableau), prends \e blanc d'œuf et passes-en bien également partout, sans qu'il y ait, en regardant de côté, aucune épaisseur.
Tu vois que ce n'est pas difficile à faire. Il y a peut-être bien à Montauban quelque peintre qui pourrait le faire, mais j'aime mieux que ce soit toi, parce que tu ne dois montrer le tabïeau qu'après toilette faite. Je te prie en grâce et exige de toi qu'il n'y ait personne, personne que toi seul qui le voies, avant cette opération, et tu dois aisément sentir les pourquoi. Alors, place le bien dans son jour, sur une table ; si tu bouches les premiers carreaux d'en bas de la croisée, ce sera mieux Ensuite, pour son cadre, le hasard m'a fait voir, (appuyé d'ailleurs par l'exemple des Flamands, notamment dans la Galerie de Rubens, où l'on présente le portrait de Marie de Médicis à Henri IV dans un cadre noir), que c'est là le goût du temps. Je désire que le cadre soit noir ; non, bien entendu, d'un noir vernissé au pinceau, mais d'un beau bois de cette couleur et je t'en envoie le profil et dessin, comme je voudrais qu'il fut fait, sans ornements et sans qu'il y entre de l'or, en aucune manière.
Je n'ai ni la place ni le temps de t'en dire davantage.
Florence, le Ier novembre i8t22.
Tu dois être, et avec raison, étonné de mon silence, les choses diverses qui me touchent n'allant pas comme j'aurais voulu. Mais je t'avais donne l'engagement de finir notre petit tableau
qui, lors de ta bonne dernière lettre, ne Tétait pas à beaucoup près. J'ai voulu t'annoncer qu'il est fini, non sans peines et soupirs, vu le dégoût que in inspirent à présent ces petits monstres d'ouvrages que je fais (entre nous) avec trop de conscience ; car ils me prennent, en leur petitesse et délicatesse, autant de temps qu'un grand. J'ai aussi voulu l'apprendre que je viens de tinir d'ébaucher notre grande page, et te dire ce qu'on en dit déjà, petits et grands.
Ma modestie, même avec toi, doit avoir sa pudeur. En tout ce que je te dirai, je n'épargnerai rien pour rendre la chose raphaëllesque et à moi, puisant dans la nature, (cette véritable mère des grands artistes), où l'on trouve encore et où on trouvera toujours d'aussi immenses ressources que la variété et le nombre des objets que renferme son sein. A bien réfléchir, Raphaël n'est lui que parce qu'il a seulement, mieux que les autres, connu la nature. Et voilà tout son secret, secret que tout le monde connaît et dont si peu savent user pour les progrès de l'art.
Ne crois pas cependant que l'amour exclusif que j'ai pour ce peintre me fasse son singe, chose d'ailleurs si difficile et impossible. Je pense, d'après ce que tu me dis d'encourageant sur les petits objets que je t'ai envoyés, que je saurai être original en imitant. Et qui est-ce, chez les grands, qui n'a pas imité ? On ne fait rien de rien et c'est en se rendant familières les idées et inventions des autres, qu'on s'en fait de bonnes. Les hommes
des arts et des lettres sont tous entants d'Homère. Que l'on tasse quelque chose de bon, c'est émané de son génie, de sa raison. Je serais trop long à les citer tous ; tu les connais aussi bien que moi. Je remets à en parler lorsque nous serons réunis, ou quand nous nous reverrons, ce qui pourrait être plus tôt que tu ne penses.
Je reviens à notre petit tableau : il est fini, au contentement de tous. Est-il temps encore de te l'envoyer et de l'offrir à M. Graves ? J'attends, par ta première lettre, de savoir si je dois agir. Quant au sujet, je l'ai tiré, je crois, de Péréfixe. Ce sujet n'est pas, à la vérité, très brillant ; mais il a néanmoins un peu d'action et voici quel il est. Dom Pedro de Tolède, passant par Paris pour aller dans les Pays-Bas, rencontre au Louvre un officier qui portait l'épée de Henri IY. Il s'avance, met un genou en terre et la baise en disant : « Rendons cet honneur à la plus glorieuse épée de la chrétienté. » Il est à noter que ce même personnage avait eu, quelques jours auparavant, un démêlé assez fort avec le roi, le piquant de paroles ; si bien que le roi lui avait dit enfin : « Monsieur l'Ambassadeur, vous êtes Espagnol, et moi Gascon ; ne nous échauffons pas. » Il m'a donc semblé que l'éloge d'un grand homme, de la part d'un ennemi, est à la gloire de celui qui en est l'objet, puisqu'il est dicté par la force et l'ascendant irrésistible de la vertu.
Donc, mon cher ami, je diligente et dirige mes occupations, à ne pas perdre une heure, pour
terminer le grand tableau et l'apporter moi-même à Paris, au prochain Salon. J'aurai encore un tableau de Vénus naissante, commencé depuis bien longtemps, pour parer aux dépenses et frais de mon voyage. Le Salon n'est probablement qu'au mois d août. Serait-il même en avril, que je m'arrangerais toujours pour arriver avec la grande page, vers le milieu du Salon. Adonc, cher ami, ou tu viendras alors à Paris, ou moi j'irai à Montauban. Tous ceux qui me veulent du bien m'engagent à aller à Paris avec mes ouvrages. Il est bien différent pour mes intérêts d'y être, que de n'y être pas.
Cette idée de revoir mon pays et surtout de t'y revoir, mon brave et digne ami, le seul que je puisse véritablement croire de ce nom, me met hors de moi, de plaisir et d'espoir. Peutêtre notre réunion sera pour toujours. J'ai besoin de toi, pour être heureux. N'y aurait-il que de pouvoir parler à qui vous entend bien et à qui on peut si bien communiquer ses sensations, moi, qui ne vis que par elles ! Je n'ignore pas toutes les difficultés que j'ai à surmonter, celles de la fortune surtout et des moyens de me refaire une nouvelle case. J'irai sonder le terrain. Ma femme, si bonne et si raisonnable, restera à Florence pour diminuer la dépense, et je verrai ce que je dois espérer. J'ai encore à Paris d'assez bonnes connaissances qui m'ont toujours engagé à y revenir ; de même que tous mes camarades d'art, qui, je t'assure, me rendent pleine justice et ne cessent
de m'appeler vers eux. (Tout ceci est confidentiel et je loue ta prudence à y répondre, comme tu le fais.) A grands cris, ils conviennent que l'art est tombé en quenouille et que je suis celui et le seul qui peut le relever. Je ne crois pas cela, à la lettre : mes malheurs me rendent trop défiant et poinl glorieux de ce que je fais, cherchant toujours à mieux faire. Les éloges les plus flatteurs et les persécutions les plus iniques ne me font que mieux prendre garde à me corriger et à devenir toujours meilleur. Heureux si, dans cette circonstance, je puis dignement m'élever et, par mes efforts, prouver à mes compatriotes combien je désire me distinguer pour eux et leur laisser croire, par mes œuvres, combien sont fausses, stupides et férocement injustes, les vociférations d'un malheureux Landon, qui aurait pu surprendre ceux qui ne me connaissent pas assez et donner une fausse opinion de moi. Ce malheureux, qui ment par sa bouche, m'enfonce le poignard dans l'endroit le plus sensible.
M. Ramey m'a affectueusement écrit et a été fort gentil avec nous. Je l'ai chargé de me procurer les matériaux indispensables et j'en aurai contentement, par la manière dont je me suis arrangé. Je te remercie de tout ce que tu me dis de généreux sur les petits objets envoyés et, quoique je sois honteux de leur peu de valeur, la manière sentie dont tu les a analysés m'encourage et me fait voir que nos sensations sont absolument les mêmes dans la manière de tout envisager, et j'en suis tout joyeux.
Je n'ai ce plaisir qu'avec toi. Ici, rien. Notre ami fait toujours de très beaux ouvrages, mais il n'est pas communicatif. Il a une toute autre ambition que la mienne. Il se marie dans peu de jours et il a acheté une maison où il veut, dit-il, nous loger. Croyant ici faire mieux nos affaires, nous avons inconsidérément acheté des meubles. Il lui est, sois-en bien sur, impossible de ne pas toujours t'airner avec tendresse, et je ne doute pas que tu ne sois bientôt content de lui, sous tous les rapports. Je ferai en sorle de mettre tes bons conseils à profit sur la manière de vivre avec les hommes, ce que je n'ai jamais su faire. Je les ai toujours mal connus jusqu'ici, et certes, le progrès que j'ai fait dans cette connaissance n'est pas en leur faveur. J'apprends tous les jours à mettre un peu de politique avec eux.
Cher ami, puissé-je être bientôt à même de profiter des soins que tu m'offres, pour les intérêts de ma fortune. Tes soins sages et empressés ont été bien sentis par nous et, quand nous le pourrons, nous serons trop heureux que tu veuilles t'en occuper. Mais cela n'a pas été encore possible. Le peu que j'avais, je te l'ai dit, a passé à nos dépenses extraordinaires d'ici ; et, si je n'avais pas quitté Rome, j'aurais pu les épargner, parce que j'étais casé et que j'avais encore une meilleure clientèle. Nous avons cru trop légèrement à qui nous promettait, comme on dit, plus de beurre que de pain, et nous sommes à recommencer. Nos dépenses ont été très fortes,
mais je ne. dois, Dieu merci ! rien à personne, encore que j'aie très peu gagné ou, pour mieux dire, rien. J'ai bien des choses à dire, dont ceci est la substance. Cependant l'espoir d'un meilleur avenir soutient mon courage.
Avec quelle sensibilité n'avons-nous pas vu l'expression de ton bon cœur et de ta généreuse amitié ! Que veux-tu et que peux-tu faire par la suite, pour ton ami ? J'ai tant à faire, moi, pour m'acquitter et reconnaître ce que tu as déjà fait pour moi, que ma vie entière ne sera consacrée qu'à ma reconnaissance. Ma chère femme partage mes sentiments d'amitié pour toi. Je ne puis, cette fois, répondre à tout ce que tu me dis ; mais tu auras tant à faire pour lire mon gribouillage, que je te prie de me pardonner. Je n'ose te prier de me répondre de suite, je n'ai plus ce droit-là...
Florence, le 24 décembre 1822.
Bien cher ami, tu veux bien trouver quelques qualités dans mon galimatias. C'est à ton amitié que je dois une pareille justice, ou mieux indulgence. Il est naturel de voir ses amis en beau, excepté cependant quand ils tomberont dans le faux. Alors c'est de la vraie amitié, de la charité ; car cette qualité-ci n'est pas ^ulement de donner dans la main, mais d'assister, de redresser et de fortifier l'âme et le cœur par des conseils éclairés et sincères pour la conduite de la vie, et surtout
pour ce qui est bon, beau et profitable. Et tu es, cher ami, cet homme.
Je t'avouerai cependant, (car je ne pourrai jamais te rien cacher), que j'ai ressenti un extrême plaisir à me voir ainsi loué par toi, et je me rappelle peu d'époques de ma vie où je me suis senti aussi heureux. Dans ceci, il n'y a aucune autre vanité que celle, bien permise, de se voir approuvé de ceux qu'on estime. La louange d'un fat ou d'un ignorant doit plutôt vous donner l'éveil de quelque faute. Je dis donc, cher ami, que ce que j'accepte dans ce que tu penses en bien de moi, c'est de me dire que je suis dans le bon sentiment des choses. Je généralise, car notre art n'est pas seulement dans le maniement du pinceau : il y a beaucoup de sœurs et de frères dans ses harmonies. La nature m'a doué de quelque intelligence ; aussi je m'efforce de pénétrer plus avant, par toute sorte d'études, et chaque pas que je fais de plus dans la connaissance de la nature me fait voir que je ne sais rien. Plus je suis touché du grand et de la perfection, plus je me trouve admis au désespérant avantage de mesurer toute l'étendue de ce qui me manque. Je détruis plus que je ne crée et je suis très long à combiner de beaux résultats, amant surtout du vrai et ne voyant le beau que dans le vrai. Ce vrai a fait Homère et Raphaël, et peu de gens le sentent. Avec cela, les sottes ignorances du public et ses critiques sur le caractère que je veux donner à mes ouvrages, en voilà assez pour posséder tous mes plus petits moments
et me faire passer de mauvaises nuits. Voilà pourquoi notre tableau ne sera terminé que vers le mois d'avril. Tout ee mal et cette peine ressemblent au mal délicieux des amoureux, ou mieux aux soufrances courageuses et tendres de la maternité. Un succès, un peu de gloire et surtout une conscience à peu près contente : tout est compensé, et on reprend ses chères couleurs.
Voilà encore du galimatias, puisqu'il ne te déplaît pas. Gomment peux-tu l'amuser à le lire, deux fois ? Si cela arrivait, je l'écrirais encore plus rarement ; parce que je voudrais t'imiter, ce que je ne sais faire. Tu connais, d'abord, mon amitié exclusive pour toi, mon amour pour la vérité et la justice, et tu devines le reste. Ajoute, retranche; tu m'entends, cher ami, et cela sutïit. Il n'en est pas de même de tes lettres : elles sont des modèles. Tu y montres toutes les qualités du cœur, de l'esprit, du savoir, du goût le plus pur, du tact le mieux aiguisé et de l'amitié la plus généreuse. Je ne puis assez t'exprimer combien tu me rends heureux par elles ; je veux, en les conservant chèrement, les mettre en recueil et les lire et les relire toujours, avec ma bonne femme qui y est extrêmement sensible. Elles serviront, d'ailleurs, de matériaux à un projet dont nous parlerons plus plus tard.
Que j'ai bien senti et admiré ton raisonnement sur l'avantage que l'on a d'être exclusif, et que je me trouve lier d'y être pour quelque chose ! Gomme tu as raison ! Combien il y a peu de gens
touchés du beau ! Comme ce beau est mal aimé ! Grands génies, par combien de sots et d'aveugles vous êtes prostitués !
Dans ta dernière, tu réponds toi-même aux critiques, (à moi relatives), que tu m'as transmises. J'en adopte quelque chose et cherche à me corriger des contours tranchants. Tes observations sur les maîtres Espagnols et sur Raphaël répondent aux autres. Les nôtres ne sont pas assez exclusifs pour me juger ave compétence. Ceci soit dit sans mépris, car je trouve leurs critiques réservées et obligeantes. Mais ils ne peuvent pas m'en donner d'autres et je suis bien plus difficile critique à moi-même, sur mes défauts, auxquels je fais une guerre continuelle. C'est Raphaël qui m'en avertit, et non des artistes dont le goût et les doctrines me sont toujours suspects. Je reviens cependant à penser que, dans la foule des critiques, on peut en trouver de bonnes. Mais nous aurons, par la suite, l'occasion intime de bien définir la critique et quelle est la meilleure.
Au reste, je te remercie de tout ce que tu me dis la-dessus. Une fois pour toutes, tu me feras toujours plaisir non seulement de me transmettre ce que lu entendras dire, mais aussi d'y mettre ton propre sentiment, ton opinion. Tu causes peinture, d'ailleurs, aussi bien que moi, je t'assure. Le sentiment des arts est inné chez toi, Ion esprit est juste en toutes, choses. La parfaite connaissance devra appartenir à ceux qui te ressemblent. La grande élude est de devenir exclu-
— IOO —
sif et cela s'apprend, si j'ose dire, par la fréquent tation continuelle du seul beau. Ah ! le plaisant et monstrueux amour d'aimer, de la même passion, Murillo, Vélasquez et Raphaël ! Ceux qui pensent ainsi, n'ont jamais été admis à l'intelligence suprême de la beauté ; et la nature, en les créant, leur a refusé un sens. Que de choses à le dire, sur ce point ! Quand pourrons-nous échanger nos délicieuses sensations, en peinture et en musique?
A propos de celle-ci, depuis quelques jours, j'ai fait la connaissance d'un Allemand, un second Ghik. (Je ne sais si tu le rappelles de sa personne et de son nom). Enfin, il est passionné et nous passionnons la musique, tous deux. Nous avons formé le quatuor, avec deux artistes du pays. Il est virtuose sur le piano et presque autant sur le violon dont, premièrement, il jouait surtout. Il aime et sent, par conséquent, bien la musique et mieux une certaine musique. Mais je vais essayer de te le peindre. Il a une grande facilité sur l'instrument et grimpe, comme un chat, par octaves jusque sur son chevalet ; et cela avec art et une certaine grâce, si bien qu'il me décourage par cet art qui me manque absolument et auquel je n'ai pu donner malheureusement beaucoup de temps, que je n'ai jamais eu. Enfin, lorsqu'il joue un quatuor de Cramer, do Spor, de Ramberg, — nos Vélasquez en musique, — il dit fort bien. Mais lorsqu'il joue un Haydn, un Mozart, un Beethoven, je le plains Donc, il n'est pas assez touché par le beau
— ioi —
et trop par le médiocre, — il n'est pas exclusif.
Que j'aurais de plaisir à musiquer avec toi ! Combien tu me manques ! L'avenir réparera tout cela ; mais le temps, qui est un avare, ne rend rien.
A Paris, dans seize mois ! L'argent que tu me gardes, (et qui est à toi, d'ailleurs), me répond de ce cher rendez-vous. Quel plaisir de te revoir à Paris et avec Auber et son Raphaël, (Mozart, qui est bien aussi le nôtre). Et combien, d'autres que tu me nommes et pour lesquels j'ai de l'estime et de l'amitié ! Cette visite devra fixer mon séjour, là ou en Italie. Si je pouvais ne plus te quitter I La vie est courte. Hàtons-nous d'en jouir. Que de jolis détails tu me donnes sur cette république des arts, et dans combien de privations je passe ici ma vie !
Quant aux hommes comme Gérard, dont je respecte toujours le talent et déteste les finesses, je n'ai d'autre arme pour forcer son estime que de bons ouvrages faits avec conscience, dans une route qui n'est pas la sienne. Il a trop dé talent, d'ailleurs, pour ne pas reconnaître, parmi mes défauts, mes bonnes qualités. Mais comment se fait-il que tu n'aies pas vu mon Odalisque ? Ton séjour si court, à Paris, m'a empêché de t'adresser au meilleur de mes amis, (après toi, bien 'entendu), M. Marcotte, pour voir chez lui mon tableau de la Chapelle Sixline : puis à M. de Pourtalès, le frère, qui a mon Odalisque et mon Raphaël et la Fornarina. Mais nous reverrons tout cela ensemble.
Je remercie de tout mon cœur M. Debia, pour la trop bonne opinion qu'il a de moi. Je désire beaucoup connaître ses ouvrages. Qu'il veuille bien, en attendant, agréer l'expression de ma reconnaissance et de mon amitié. Quant à M. Graves, c'est avec déplaisir que je désespère de pouvoir le servir de sitôt. Tout se fait avec le temps.
Je viens de voir Guérin, à son passage pour Rome. Il est venu voir mon atelier, y est resté longtemps, et j'ai lieu d'être satisfait et excessivement flatté du grand plaisir que lui ont fait mes ouvrages et surtout notre page dont il attend le plus beau résultat. Il a tout regardé avec tant d'intérêt et de temps, que ses observations critiques, rares, mais toujours justes, m'ont assuré de sa sincérité. Je lui ai témoigné combien je lui en étais sensible et nous nous sommes quittés, je crois, fort contents l'un de l'autre. Une lettre que je reçois de lui, dès son arrivée à Rome, me confirme les mêmes sentiments. Il est d'autant plus généreux que nous ne l'avons pas toujours si bien traité. Je saurai ce qu'il dira de mon Saint Pierre et des autres tableaux que j'ai là.
Un peu par faiblesse et prédilection pour ce premier tableau, fais-moi le plaisir de me redire ce que t'en a dit le brave Allaux, autant que tu pourras t'en rappeler. Ce n'a jamais été que par d'autres que j'ai su ses opinions sur moi, parce qu'il est assez froid. Mais il m'est toujours avantageux de tout savoir, pour en profiter, s'il y a lieu. Comme il arrive souvent, j'ai eu assez de
— io3 —
malheur : ce dernier, quittant Paris, a oublié son livre de croquis dans lequel était le dessin qu'il m'avait fait du costume de Louis XIII, et il est encore à venir. Heureusement que j'ai enfin trouvé un très beau portrait d'Henri IV, en grand costume dont tous les détails sont d'une grande beauté. J'ai cru pouvoir, sans rien choquer, habiller le lils de l'habit du père, mais rien de plus. J'attaque de suite cette figure.
Que d'ouvrage, cher ami, jusqu'à l'époque du Salon ! Avec de l'ordre, tout se finira. Je ne m'occupe que de notre tableau et de celui de Vénus. Comme tu le sais toi-même, il m'est impossible de satisfaire plus toi mes compatriotes, et cela à mon grand regret. Engage-les à la palien.ce, en leur exposant toutes mes raisons.
Nous parlerons une autre fois du lableau de Francesca di Rimini et de Roger. Je suis content qu'ils t'aient plu à ce point. Je te remercie des détails intéressants que tu me donnes sur tous mes contemporains. Tout ce que tu m'en as dit, a été senti et goûté. Moi, qui ne sais rien dire que longuement et tout estropier, quoique tu en penses, je n'essaie seulement pas de te parler d'ici. Il faut venir nous y rejoindre. La matière est trop belle et trop étendue. Cependant, rien ne sera omis.
A propos, cher ami, je ne sais assez t'engager à cultiver l'art. Fais fructuer (sic) ce que tu sais. Que d'avantages cela procure ! Adonc, dessine, peins, imite surtout, fût-ce de la nature morte. Toute chose imitée de la nature est une œuvre, et celle
— io4 —
imitation mène à tout. Tu as de l'intelligence, tu connais le beau, va ton train. Tu en retireras un fruit bien agréable. Après que lu auras un peu barbouillé, dessine, dessine encore et dessine toujours. Je me 1 appelle que j'ai eu autrefois la barbarie de te retenir quelques-uns de tes croquis, d'après les bas-reliefs d'Athènes : je les revois toujours avec un nouveau plaisir. Ils sont fort bien.
Parlons de l'avenir. Il dépend absolument de •mon succès à Paris. S'il n'en est pas ainsi, j'ai toujours bien de quoi travailler, au moins encore pour trois ou quatre a us, sur des ouvrages commandés et que je peux même taire ici où je vis très heureusement, dans toute l'étendue du mot. Et ce bonheur sera complet, si tu viens nous rejoindre. Quant aux finances et économies, c'est avec regret que je vois que je ne peux pas même y penser, malgré toute la sagesse avec laquelle nous vivons. La raison en est toute simple : je suis très long à faire un tableau et, pour mieux dire, les autres en font trois lorsque j'en fais un. Ce un ne m'est pas payé la moitié de ce qu'il vaut et, quelquefois, cela ne va (pie jusques au tiers. Pendant ce temps, il faut vivre et s'entretenir ; rien de trop, aucun luxe d'aucun genre. Je suis même obligé de tourmenter ma femme pour qu'elle se fasse un chapeau, car elle s'habille entièrement de ses mains et, excepté l'habit, elle en fait pour moi autant de tout le reste. Ce n'est Pi que sa moindre vertu. Et devant cependant
— io5 —
vivre honorablement, lout y passe, et nous rattrapons fort juste les deux bouts.
Adonc, il est impossible que je pense à rien mettre de côté jusqu'au moment où j'aurai pris la place que je suis peut-être à la veille de prendre, et qui devra me donner plus de gloire et aussi plus de profit. Nous ne changerons en rien notre manière de vivre, qui est simple, abondante, celle qui convient à des gens sages et qui veulent vivre longtemps. J'oubliais que, de plus, je fais de la peinture, comme si j'avais dix mille livres de rente ; et la partie des modèles est toujours très coûteuse, tu le sais, surtout lorsqu'on recommence quelquefois des ligures entières. Enfin, cher ami, voilà mes raisons. Les tiennes et tes sollicitudes pour notre bonheur sont de nouvelles preuves de ton incomparable amitié.
Je suis prêt à te faire passer, par un négociant de nos amis, eelte éternelle mosaïque (qui est fort bien). Il te l'adressera de Paris.
T'avouerai-je une faiblesse, ou plutôt une gourmandise ? Mais, par un effet de l'amour de la patrie, je voudrais que tu m'apprennes, (ceci est pour moi), comment il faut s'y prendre pour me faire certain millas que les bonnes femmes faisaient dans notre enfance, — et tu en manges peut-être encore. Elles nous le vendaient au Maiché Couvert, sur des feuilles de chou: ces millas faisaient notre bonheur. Et d'un. Les boudins de Montauban sont si supérieurs que j'en fais venir l'eau à la bouche de ceux à qui j'en parle.
— io6 —
— et à moi aussi. Je voudrais donc encore en avoir l'exacte et scrupuleuse recette. Ris tant que tu voudras, mais tu seras peut-être bien content d'en manger un jour, de notre ménagère.
A Monsieur Marcotte
Lettre précédemment écrite de Rome, à la date du 18 juillet i8i'J.
Des amis qui obligent quand on leur demande, on en trouve ; mais ceux qui préviennent sont bien rares, et vous êtes de ce nombre. Croyez bien, cher ami, que ma reconnaissance sera égale à la générosité de votre cœur. Ce secours arrive, comme du ciel : ma maladie m'avait enlevé tous mes petits profits, et j'étais à présent très embarrassé.
Je n'ai point tout à fait perdu mon temps dans ma convalescence. J'ai relu beaucoup, et tout ce qu'il y a de plus beau à lire. Enfin, j'ai choisi, décidé et tracé la composition du tableau que j'enverrai ou que je porterai moi-même au Salon. J'y aurai donc : un tableau d'histoire de quinze pieds, escorté d'une répétition de mon Virgile d'environ six, le portrait d'une dame, le petit tableau de Raphaël et la Fornarina, le portrait de M. de Norvins et votre tableau ; heureux qu'il n'y ait alors aucune considération politique. Vous voyez, cher Monsieur, qu'Ingres peut faire son entrée dans le monde. — (Fonds Delaborde. Paris, Pion).
Rome, 20 juillet i8i3
. . . Dans une quinzaine, je commence à tracer les lignes de votre tableau, auquel je donne la forme noble de plus de trois pieds. Je veux faire du bruit, moi aussi, au Salon, ayant d'ailleurs mes grandes raisons de prouver à Messieurs les genristes que la
- io; —
suprématie dans tous les genres appartient aux seuls peintres d'histoire. Mon sujet est, d'ailleurs, si beau ! Le Jugement dernier y figurera presqu'à la moitié... J'attends votre décision sur le principal personnage, et j'ai depuis pensé que, s'il y avait de l'inconvénient à le mettre sur la scène (i), je peux faire le moment où l'on chante le Miserere, tous les cardinaux prosternés à leurs places, vus de dos, et le Pape prosterné devant l'autel, comme cela se pratique... — (Op.
cit.).
Ingres.
Rome, 26 mai 1814.
... Je reviens à votre tableau. L'essentiel est que vous en soyez content. Après cela, nous verrons le plus ou moins de foule qu'il aura au Salon. Je suis bien peiné de n'avoir pas reçu la lettre de M. Girodet : faites-moi l'amitié de m'en récrire deux mots. Je désirerais aussi beaucoup que M. Gérard vît mon tableau, car je tiens beaucoup à l'estime de celui-ci. Quant à David, laissez-le ; j'ai mes grandes raisons de n'avoir avec lui aucune espèce de contact, et je désire seulement qu'il voie mes ouvrages à l'Exposition (2).
(1) En marge de la lettre, on lit ces mots écriis plus tard par M. Marcotte: « J'avais demandé à Ingres le tableau de la Chapelle Sixtine, parce que1 je savais qu'il en avait lait uu des.sin remarquable ; mais j'ignorais comment ce tableau, que j'avais demandé lorsque j'étais en mission sur les bords du Rhin, à Coblentz, était composé... Pie VU était alors séquestré, soit à Savone, soit à Fontainebleau. On voit qu'Ingres hésitait à le mettre en scène, dans la crainte de blesser l'Empereur ; mais, moi, je n'hésitai pas, et je fis bien.
(2) « Ah ! comme on m'a trompé ! » s'était écrié Ingres en arrivant m Italie et en contemplant Raphaël et les Grecs. N'est-ce pas la raison la plus plausible de son antipathie pour son maître David et son école de Romains ?
Je voudrais le revoir, mon cher tableau, si bien encadré et si beau. Je l'estime très heureux d'être placé chez mon meilleur ami. Vous en jouissez, au moins ; car très souvent nos veilles sont pour l'homme le moins fait pour les apprécier...
Je vais maintenant répondre à vos demandes. Le premier cardinal du côté du Pape est le cardinal Valenti, mort; le second, Mattei, actuellement à Home. Le troisième, je ne sais pas son nom, ni le quatrième. Le cinquième est le cardinal Di Pietro ; le sixième, le cardinal Pacca, actuellement secrétaire de la chambre apostolique ; et le septième est le cardinal Del Porto, mort.
- Pour les caudataires, je n'y reconnais que moi. A la vérité, je ne me suis pas regardé à la glace : mais vous m'avez reconnu, et c'est bien assez. Le premier acolyte cardinal, à côté du Pape, en continuant, et le cardinal Gonsalvi ; l'autre était un Doria, mais je n'ai pas eu son croquis. Le cardinal debout assistant le Pape, je crois que c'est un Albani. Comme le Pape a fait, hier, sa belle rentrée à Rome et que je reverrai la Chapelle, j'achèverai de vous dire les noms de ceux que je ne connais pas. Les autres personnages, en suivant, qui sont des évêques. ne sont pas des portraits. Ceux au bas de l'autel sont les Monsignori délia Rota et, parmi eux, le maître du Sacré-Palais, toujours pris dans l'Ordre de Saint-Dominique. Quant à l'ordre et au jour précis, il est un des trois jours où les cardinaux sont vêtus de moire, couleur rose sèche ou petit deuil. Pour le reste du trône, le chanoine peut avoir raison ; mais vous devez voir que j'étais forcé, pour l'effet de mon tableau, de vêtir le Pape en blanc, n'ayant pas d'autre ressource pour attirer sur lui la lumière, et je me suis rappelé que la peinture est un art.
A présent, je vous conseille de ne point publier
aucune espèce de catalogue historique des portraits ni du reste. Et voici mes raisons : ces portraits n'ont point été peints, comme vous le savez, sur la nature. Ils sont cependant ressemblants, mais autant par la tournure que par l'exactitude des traits, ils ne le sont à la lettre que lorsqu'on les trouve. Mais si j'allais dire, moi, qu'ils le sont et les donner pour tels, on me dirait peut-être que non. Ne promettant rien, je tiendrai tout. Je vous prie d'intituler le tableau, au livret du Salon : Vue intérieure de la Chapelle Sixtine : le Pape Pie VII jy tient Chapelle. Quand au tapis vert de la Chapelle, je crois que vous avez raison...
Je suis fâche que mon petit tableau, VÉpée de Henri IV, ne vous ait pas plu... Mais je me défendrai sur tous les points. Car ce tableau est vrai de dessin et de pantomime, pur dans les détails, avec des figures bien proportionnées et un goût dans les ajustements très recherché. Tous ceux qui l'ont vu ici ont trouvé, et moi aussi, qu'il était d'une couleur vraie et forte, et qu'il tenait beaucoup de l'école vénitienne, à laquelle je penserai toujours lorsque je peindrai. Il est peint très précieusement et finement soigné dans tous les détails, mais non d'un fini à la Gérard Dow : genre d'exécution ennuyeux, point estimé des peintres de l'école italienne, ni même des excellents Flamands, dont vous me citez avec raison les ouvrages. Les ouvrages les plus habiles de ceux-ci sont ceux des Téniers. qui ne sont que touchés, mais qui sont beaux en ce que la touche est juste à sa place et mise avec sentiment.
Je vous citerai ensuite Metzu, qui est, par excellence, fort et doux dans sa touche, et tant d'autres. Je vous prie, après cela, de me dire si un fini comme celui de Gérard Dow n'est pas insipide et inutile. Je suis bien loin, certes, d'égaler ces grands peintres, que je prendrai toujours pour modèles ; mais je crois que, pour l'exécution, mon tableau a quelque mine de les rappeler, sans parler de ce
IIO —
que j'ai pu y ajouter comme peintre d'histoire : titre qui nous donne la privauté de faire mieux toute espèce de genres que celui qui n'en fait qu'un. — (Op. cit.).
Ingres.
Florence, ce id janvier 1822.
... Si vous vouiez encore une Chapelle et une seconde chapelle de Rome qui est le véritable pendant de la première, je vous propose celle des Borghèse dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure, à l'époque des Quarante Heures ; c'est-à-dire éclairée, le soir, de mille feux. Vous en rappelez-vous un petit dessin qui figurait chez moi et que tous ont toujours loué? Enfin, c'est un ouvrage que je sens, dont je suis sûr et qui me plairait d'autant plus à faire que je pourrais, comme peintre d'histoire, prouver que toutes les branches appartiennent à un artiste de cette sorte ; que ce n'est pas un secret pour lui que de faire de l'effet par une seule croisée ouverte, enfin, par les moyens les plus simples et les plus naturels de l'optique, par du noir et du blanc, et que cet art tout seul est. entre nous, bien trop récompensé par des croix d'honneur et des cordons de Saint-Michel. M'avete capito ? — {Op. cit.).
Ingres.
Ingres a Gilibeiit,
Florence, octobre 1823.
Tu me tiens rigueur, et je n'ai que ce que je mérite. Tu es allé à Paris et je n'y étais pas ! Je t'y ai suivi partout, avec tous mes regrets. Tu as revu les lieux de nos plaisirs et aussi ceux de nos peines, avec ceux de mes belles sensations. Je
pense aussi que je te manquais, comme tu m'aurais manqué, absent. Quand on s'entend bien et que l'on sent de même, on a besoin d'échanger ses idées sur ce que Ton voit. Alors on sent mieux et on double ses jouissances.
Je suis bien content cependant que tu aies fait ce voyage. Il aura détendu la corde de la monotonie où tu vis. Je ne crois pas pourtant (pie, faits comme nous le sommes, nous puissions nous ennuyer par trop, nulle part. C'est le malheureux sort de ceux qui ne savent pas s'occuper, les ignorants et les stupides !
Mais, en vérité, Paris n'est pas à dédaigner, à l'époque d'un Salon quel qu'il soit. Tu as du trouver tout bien changé, depuis nous. Je n'ai pas besoin d'y être, cher ami, pour me rappeler tout ce que ton bon cœur y a fait pour moi et pour nous. La vue de ces lieux n'aurait fait qu'augmenter Le tendre sentiment de ma reconnaissance, qui sera éternelle. Tu as vu le pays des femmes les plus aimables et belles bien souvent, du moins toujours jolies par leur grâce et leur son de voix. Ici, cette soi-disant langue enchanteresse est toujours bien sottement parlée et, presque toujours, avec un son de rogomme.
Tu as dû entendre de grande et bonne musique. Il y a prés de quinze ans que je n'ai entendu une symphonie d'Haydn, ni une scène de Gluck. A propos de Gluck, as-tu jamais rencontré Mésplet l'infortuné, une de nos anciennes connaissances ? Qu'est-ce que ce inonde dit et
pense de moi ? As-tu vu mon Odalisque dans le cabinet de M. de Pour talés ? Mais tout se verra et se dira à la nouvelle Exposition où nous serons en personne, j'espère.
Qu'est-ce donc que ce talent de M. Hersent, créature de Gérard ? Dis-moi tout ce que tu sais. Je crains que tu ne sois parti sans avoir vu le tableau de Corinne. Tout ce que tu me diras, sera article de foi pour moi ; car je suis ici, comme un aveugle (jui ne voit et même n'entend rien. Les malheureux folliculaires sont à présent plus inintelligibles que jamais, parlant de tout autre chose que de leur sujet. Du reste, c'est ce qu'ils font de mieux. Grands aboyeurs et sottisiers pour ce qui mérite des louanges, grands louangeurs de ce qui mériterait plutôt du blâme.
Mille remerciements de notre article. Ma chère femme t'en remercie de tout cœur ; ça été un baume, pour elle. Ici, mes amis l'ont trouvé parfaitement écrit et juste. J'y ai vu l'expression de ta vive amitié et de ton cœur généreux. Je travaille à t'en faire écrire encore d'autres et encore de mieux mérités.
Je suis enchanté que M. Graves soit satisfait. Ce début m'est d'un bon pressentiment. On n'a, j'ose le dire, encore rien vu de moi ; pas même loi, cher ami, dont j'ambitionne les louanges, parce que je les crois vraies et sincères. Pour me les faire mieux croire, il faut que tu me dises aussi ce que tu vois de défectueux, bien franchement. C'est le devoir de l'amitié. Il n'y a que
les sots qui regimbent contre la saine critique. Nous causerons de tout cela, comme si tu étais dans mon atelier, heureux si nous pouvions y passer ensemble une partie de notre vie, y profitant de ton esprit et heureux, comme Marc-Aurèle chez ce peintre d'Athènes où il allait en philosophe apprendre ,à ne pas confondre le vrai avec le faux.
Je veux bien faire le pendant au tableau de Henri IV. Si M. Graves ne me donne pas de sujet, fais-lui part de celui-ci : Sully déchirant la promesse de mariage que le Roi fit à MnQ ô'Entraygnes, trait bien connu qui met sur la scène deux vrais amis, comme Pylade et Oreste.
A propos d'avis, non seulement Bartolini ne m'a jamais fait part de l'arrivée de notre tableau, mais il a y près de deux mois que je ne l'ai vu. Il doit, à mon invitation réitérée depuis quatre mois, venir dans mon atelier. Tu vois comme il est empressé et comme je dois tenir compte de lui ; ainsi fais-je, sans être brouillé, ouvertement. Nous avons assez de tact l'un et l'autre, pour vivre très bien l'un sans l'autre. Je te ferais un livre de tout ce que nous avons souffert avec une patience de Jésus-Christ, de toutes ses impertinences, brusqueries, caprices et gasconnades, (car il est, lui, gascon véritablement). Il vit abandonné à ses passions et à ses mauvaises affaires, tandis que nous sommes désirés et fêtés. Notre caractère et notre vie honorable nous ont fait des amis, à toute épreuve. En lui écrivant, ne lui
parle pas plus de moi que si je fusse mort. C'est un homme d'esprit et de talent. Ce qui fait que je lui pardonne ses torts, c'est qu'il est fou.
Je te remercie pour tout ce que tu as fait, dans nos véritables intérêts. Je te trouve trop généreux. Tout n'est-il pas tien ? Puisque tu le veux ainsi, nous nous laissons faire. Je suis sûr de pouvoir assurer dans tes bonnes mains ce qui me reste à toucher du grand tableau. Tu es notre bon ange. Tu rends complet le bonheur dont je jouis, depuis huit ans, par la sagesse et le bon esprit d'une épouse que j'aime plus que le premier jour. Nous sommes cités, comme exemple. Je passe exactement ma vie dans mon atelier. Je travaille à la Naissance de Vénus. Je te demande si un titre pareil doit occuper mes pensées et mes soins. Jusqu'ici, tout va assez bien. Nous recauserons de cela, de mon budget et d'ouvrages pour l'Exposition. Alors, je prendrai ma place ou jamais. Je peins avec un plaisir que je ne puis exprimer...
Florence, 12 novembre 1823.
Je m'éveille de ma coupable léthargie... Le temps s'écoule, oui, et je n'en suis pas plus avancé. Vicissitudes sur vicissitudes ! Il se trouve que, dans le moment le plus important de ma vie, après le malheur d'avoir abordé ici, j'étais cependant parvenu à me voir à la tète d'ouvrages qui,
finis, auraient pu (aire mon pet il bien-être et ma gloire. Au lieu de tout cela, je serai fort heureux de pouvoir arriver au Salon avec notre seul tableau. Mais il est lui-même si peu avancé ! C'est lui, qui est cause de ma ruine ; car, depuis un an, cher ami, j'exerce sur lui ce que faisait Pénélope sur son ouvrage. Depuis ce temps, je n'ai peint qu'un portrait pour une dame, qu'on dit très beau. Avec cela, quel temps précieux perdu, parce que je suis toujours un peu trop dans le inonde, (ce qui ne me rapporte rien), et dans une ville de passage. Enfin, ce tableau, (rotlo di collo (i) à celui qui en a invente le sujet !) m'a donné et me continue un mal qu'il est impossible et incroyable de définir, vu le courage et la triple patience que j'y
(i) Variante, d'après Charles Blanc. Ingres, sa vie, p 83. « Si tu voyais ma vie, elle te ferait pitié ! 11 y a bien deux ans que je ne connais d'habitation que mon atelier ; mais depuis six mois, il est devenu ma cage, le témoin de mon désespoir, de mes sueurs et aussi quelquefois de l'espérance de voir ces peines un peu récompensées. Mais je suis blasé, par conséquent je ne vois pas en beau. Enfin ce tableau, rotto di collo à celui qui en à inventé le sujet, il est bien vrai que je l'ai peint trois fois pour une. Je n'ai connu la sécheresse et la froideur du sujet qu'en le faisant, et j'ai dû le recomposer sur la toile ; juge de ma peine ! A l'heure où je t'écris, qui est cinq heures et demie du matin, je l'entends qui me crie : Accours bien vite me finir, car je dois être fait le 25, séché et vu jusqu'au 3o, roulé ensuite dans un tuyau de fer blanc, et monter en voiture avec loi, car je ne veux te quitter qu'à Paris. » Cette citation, dont on trouvera la suite du texte au cours de la lettre suivante, prouve que l'auteur d'Ingres, sa Vie, etc. ne consulta que sommairement les archives de Mme Pauline Montct, née Gilibert dont M. Charles Blanc, trop pressé peut-être, orthographie inexactement le nom en écrivant Mostet Gilibert.
exerce ; ce qui, avec une douzaine de lettres à répondre, (la tienne exceptée, ne profanons rien) ! ne me rend pas la vie du moment bien heureuse. Je t'assure que, sans mon bonheur intérieur et l'espérance d'un meilleur avenir, je pourrais en devenir fou .
J'ai le courage de continuer. Cette Vierge est si belle, me dit-on, et cet ensemble de tableau si frappant ! Oui, mais il n'y a que moi qui sache au juste où le soulier me blesse. Je ne peux disconvenir, malgré tout, que cet ouvrage ne sorte de la ligne et ne devienne, une fois fini, un ouvrage remarquable. Je ferai tant, que j'arriverai peut-être à me contenter à peu près moimême. Mais comme personne n'est dans mon secret et dans toutes les intentions et beautés d'une certaine divinité à donner à ces figures que moi seul, et que je vois que tous les changements que j'y ai faits sont sentis et appréciés même par ceux qui m'avaient dit de ne pas le faire ; comme le temps immense que j'y mets n'est préjudiciable qu'à ma bourse, quoique j'en souffre, je pense cependant que tous ces sacrifices ne sont pas à considérer autant que ma gloire. Il te sera facile de voir que ce sujet, qui est de la parenté des Foligno, doit être difficile pour celui qui n'a d'autre ambition que de suivre de si divines traces.
Pour réparer l'espèce de pénurie où je serai au Salon, où la quantité est souvent comptée comme vertu, et pour en avoir pour tous les
— ii7 —
goûts, j'ai pensé y apporter un autre grand ouvrage, beau sujet, traité déjà, mais pas comme j'ai fait : mon tableau de Virgile lisant à Auguste et à Octavie son VIe livre de l'Enéide. Grand comme nature, ce tableau est à Rome, où je l'ai peint, appartenant au général Miollis. Ce que je puis t'en dire, c'est que les artistes du meilleur goût regardent cet ouvrage, comme beau. On sollicite des billets pour aller le voir, car il se trouve dans une chambre qu'occupent souvent des Anglais de passage, dans cette villa Aldobrandini- Miollis. Lieu enchanteur, il n'est pas moins vrai que mon tableau s'y détériore par le feu ardent qu'on fait à côté et qui le fait s'écailler. Il y est, de plus, assez mal éclairé. J'espère que le Général ne se refusera pas à me le prêter. Ce tableau va être gravé. Dans ma prochaine, je t'en enverrai une idée croquée.
Je me sens bien soulagé d'avoir un peu causé avec toi, quoique je ne t'aie pas dit la centième partie de ce que j'aurais à te dire. De toi à moi, ce qui va se passer sera définitif pour la suite et me fera adopter un parti qui devra beaucoup influer sur mon avenir. Et ce ne sera pas sans prendre tes bons avis. Je ne perds pas le plus petit instant ; mon ouvrage est tout trouvé , tout établi, tout conçu: je n'ai plus qu'à y mettre les grâces de l'art.
Je voudrais bien que tu me dises comment tu vis, comment tu passes ta vie. Travaille, tu seras heureux. A présent que tu connais comment on
tient lin pinceau, va, d'après la nature, quelle qu'elle soit. Imite et tu auras, quoi que tu fasses, le plaisir d'une création. Si j'en avais le temps et si j'étais comme toi à la campagne, je ferais du paysage : c'est une branche de l'art qui enseigne à l'homme la philosophie. Et, ensemble, de la musique ! Je ne voudrais pas autre chose pour le plaisir de ma vie, dans, un état de paix et d'indépendance où je désire et j'aime à te croire. Sois heureux. Ne remets rien au lendemain. Je te parlerai musique une autre fois. Je pense, et peulêtre d'accord avec toi, que Beethoven est un Mozart en délire.
Florence, 10 septembre 1824.
La tyrannie qu'exerce sur moi ce tableau est uniquement cause de mon horrible négligence pour tout ce qui n'est pas lui. Si tu voyais ma vie, elle te ferait pitié. Il y a bien deux ans que je ne connais d'habitation que mon atelier ; mais, depuis six mois, il est devenu ma cage, le témoin de mon désespoir, de mes sueurs et aussi, quelquefois, de l'espoir de voir un terme à toutes ces peines enfin récompensées. (1)
Moi, je suis blasé dessus, comme tu dois le penser, et, par conséquent, je ne le vois pas en beau. De cela, je ne suis pas fâché, mais je peux te dire que le peu d'yeux qui l'ont vu ne pensent
(1) Cf. Charles Blanc, Ingres, sa vie, p. 8't.