II
pas ainsi. Un ami éclairé, un artiste qui travaille en émail dans mon atelier, me redonne le cœur nécessaire pour compléter cette œuvre importante sous tant de rapports, (i)
Que n'es tu ici, cher ami ? Combien de fois, le jour, je voudrais tes bons avis à mon côté! Il est donc bien vrai que j'ai peint ce tableau, trois fois
pour une. Que le bon Dieu ! celui qui a conçu
un pareil sujet dont je n'ai connu la sécheresse et la froideur qu'en le faisant ! Alors, j'ai dû le recomposer, sur la toile. Juge de la peine. Il m'aura donc fallu vaincre tout au bout de l'épée et, de rien, faire de l'or. Heureux que cet or, ou rien ou peu, ne devienne ! Enfin, voici bientôt le terme. A l'heure où je t'écris, (qui est cinq heures et demie du matin), je l'entends mon tableau, qui me crie : « Accours bien vite me finir, car je dois être terminé du 22 au 25 de ce mois, séché et être vu jusqu'au 3o, roulé ensuite dans un tuyau de ferblanc, et je dois monter en voiture avec toi. Car je ne veux pas te quitter, jusqu'à Paris ! »
Voilà, cher ami, ma situation et mes projets futurs, pour arriver, comme tu sais, assez à temps, pour faire partie de la troisième et dernière Exposition, ou troisième arrangement du Salon qui dure trois mois, d'après l'arrêté que tu dois connaître du M. de la M. du Roi. Je reconnais, au milieu de mes mauvaises fortunes, que la Providence m'a été constamment favorable en commen-
(î) Constantin, le céramiste, qui lui posa Louis XIII.
çant par ma nomination de Correspondant et sans l'avoir demandé, tu le crois bien.
Sans nous l'être dit, nos deux cœurs se sont bien entendus dans cette occasion. Garde-toi bien de penser que, quoique affreusement négligent, je cesse un moment d'être d'idée et de cœur avec toi. Et c'est pour cela qu'il faut absolument, cette fois-ci, que je te revoie et à Paris. J'y serai, bien sûr, du 12 au i5 octobre. Si tu ne t'es pas servi de ce peu d'argent , fais-en usage pour cette occasion. Pourrait-il être mieux employé ? A Paris, nous y pourvoierons. J'y essayerai peutêtre quelque chose, trop heureux de pouvoir une fois faire pour toi ce que ta as fait si fraternellement pour moi. Quand nous serons ensemble, je répondrai à tes belles lettres. Ce que je puis te dire, c'est que tu as raison sur tout.
Paris, 12 novembre 1824.
Mon très cher ami, à mon arrivée ici, j'ai été bien fâché de ne pas t'y embrasser ; et doublement fâché, puisqu'ici tu jouirais, pour ton ami, de son succès complet auprès des artistes et des non-artistes devant notre tableau, qui est exposé, depuis ce 12, au matin.
Je ne puis te dire l'accueil flatteur et honorable que je reçois ici, et quelle belle place on m'y donne. Les vrais croyants disent que ce
tableau, qui est tout italien, est heureusement arrivé pour arrêter le mauvais goût. Le nom de Raphaël, (bien indigne que j'en sois), est rapproché du mien. On dit que je m'en suis inspiré sans en rien copier, étant plein de son esprit. Enfin, les éloges ont commencé par la bouche des premiers maîtres, Gérard, Girodet (et surtout celui-ci), Gros, Dupaty, et tous entin. Je suis de tous les côtés félicité, aimé et considéré bien plus que je ne m'y attendais, je t'assure. Car je ne suis venu ici qu'en tremblant et, d'ailleurs, même, peu satisfait de mon ouvrage pour la peine qu'il m'a donnée, parce que mon imagination rêve en face des grands modèles à imiter, que mon exigence est grande en tout ce que je fais. Je dois cependant te dire que, exposée (ô bonheur inexprimable !) dans ce terrible Salon où je suis tombé tout d'un coup, je ne suis pas trop mécontent de mon tableau, qui est amélioré par son effet.
M. le comte de Forbin, Granet et tous les maîtres m'ont servi à l'envi et travaillent à me servir encore. Pour le bonheur de ces jours de joie, qui ont toujours été si rares et qui sont même les premiers, il ne me manque plus que la présence de ma femme et de mon ami. Je dois prendre patience et penser qu'on ne peut pas tout avoir en ce monde et que, plus tard, indubitablement, nous réparerons le temps perdu par notre réunion. C'est avec ce charmant espoir que je vis et te voue mon
amitié pour la vie.
Ton Ingres.
Mille choses à tous nos amis. Je te prie de garder pour toi seul ce qu'il n'est convenable de dire qu'à toi, avec qui je pense tout haut. Les critiques vont sûrement pleuvoir, bonnes ou mauvaises. Mon parti est bien pris, de ne m'en affecter d'aucune manière.
Lo scioppo è fatto, et à mon avantage et honneur. J'ai déjà la commande d'un tableau de six mille francs, pour le Luxembourg. Je t'instruirai de tout ce qui va se passer, parce que mes lettres te contenteront.
Je suis si étourdi par toutes mes sensations, ici, que je n'ai pu encore m'occuper du tableau de M. Debia. Par ma première lettre, qui suivra de près celle-ci, je t'en parlerai avec grand intérêt et bien franchement. Je ne suis entré encore dans aucun théâtre. Juge de ma vie tiraillée entre les courses et les dîners. Ta belle Mrae Pasta n'y perdra rien et je t'en parlerai.
Adieu.
« Paris. i3 mai 1825.
Mon bien cher ami, malgré mes inconcevables torts, j'ai encore plus d'humeur et de colère que de véritables remords, en ce qui louche l'amitié que j'ai pour toi. C'est un attachement inné, bien senti et inaltérable, malgré tout ce qu'il y a à dire dans ma lâche conduite. J'aime à croire, si je n'ai cependant trop de présomption, que L'amitié,
même froissée et maltraitée, ne finira pas par se retirer ou du moins par se refroidir; et j'espère que tu excuseras encore ton ami et ne l'abandonneras pas au chagrin que lui donnent ses fautes, parce que, au fond, (et cela est bien vrai), elles sont bien loin de venir du cœur. Je suis toujours le tien, et toujours plus que jamais. Il n'y a pas d'instant où je ne communique d'idée et de cœur avec toi : mais je ne sais quel embarras, (je ne sais comment appeler cette pigrerie), j'éprouve à écrire. Je ne sais plus m'exprimer, et j'ai tant à dire toujours. Les soucis de la vie viennent pardessus, et Dieu sait ce qu'ils sont ici ! Enfin, tout en pensant à toi, mon meilleur ami, je ne t'écris pas et j'en suis à toute heure, à tout moment, le plus malheureux homme du monde. Ceci est aussi pour tous ; parents, amis, affaires, tout en souffre.
Mes deux grandes caisses, expédiées depuis trois mois et demi, ne m'arrivent pas, et je n'ai pu, depuis deux mois, écrire un mot, un seul, pour en demander des nouvelles. A tout moment, elles me manquent ; je suis désespéré. Ma bonne femme n'a pas plus que moi la bosse d'écrire, et me voilà, au milieu de Paris, encore sans appartement et sans ateliers. J'ai des commandes et à choisir, une considération à laquelle tout le monde applaudit, et je demeure pour ainsi dire les mains liées. Et pourquoi ? Parce qu'il est fort difficile de trouver ce qui convient à un peintre d'histoire qui a besoin d'un loge-
ment pour lui et de deux grands ateliers, un pour les demoiselles et un pour les garçons. Je voudrais tout cela dans le Faubourg St-Germain et a portée du Louvre.
Enfin, j'espère me caser mal ou bien, pour le i5 juillet prochain, rue de l'Abbaye et, en face, trouver des ateliers, mais pas tous encore. C'est pourquoi j'habite, en attendant cette époque, deux mauvaises petites chambres, Quai des Augustins, n° 49> ou> avec ma femme, nous couchons pour ainsi dire sur nos malles encore fermées. Enfin, tout est à contre-temps. Et le monde, que je suis obligé de voir trop et bien trop, par état et affaires ! Cela occasionne bien des soins et demande une tête, une mémoire, un esprit de conduite bien pénible pour moi qui vis parmi des hommes de qui je dois tout tenir et rien espérer. Je marche sur le volcan des amours- propres, source de tous les embarras et compromis possibles ; et c'est moi, moi, mon cher, qui suis à faire ce métier-là ! J'envie, vingt fois le jour, l'homme des bois et des champs quand je vois, ici, de mes yeux, que, plus on est élevé, plus on est malheureux. Au diable ! Me suis-je donné un pareil métier, (d'ailleurs si beau, si noble, si divin, à exercer dans sa seule acception et attribution), parce qu'il est, aujourd'hui, malgré la peine immense qu'il donne, l'échelon et le prétexte des honneurs et de la fortune^?
Cependant, celui qui parle ainsi est bien traité. Je dois dire que ma fortune a véritablement changé,
du tout au tout. Je vais t'en reprendre d'un peu plus haut le réeit, lorsque le roi nous a distribué nos croix au Salon. Tu l'as déjà appris par les journaux, et je ne te parlerai que de ce qui m'est personnel .
Avant la cérémonie et devant ce tableau, les artistes de tous les genres et de tous les goûts m'entouraient et me félicitaient sur mes ouvrages et sur l'heureux moment de ma gloire ; mais cela avec tant de cœur et de sentiment que, de ma vie, certainement je n'aurai un si beau jc«ir. Arrive enfin le moment de l'appel. Si l'article des considérations politiques pour les puissances n'avait empêché ces messieurs des journaux d'être véridiques, ils auraient dû t'apprendre, plus tôt que moi, que les trois ou quatre puissances recouronnées ont été accueillies, les unes froidement, les autres mieux et bien ; que, pour le reste des simples croix, il y eut un silence désobligeant, quelques légères approbations et même des désapprobations ; mais que, lorsqu'on m'a nommé pour aller vers le Roi, les applaudissements ont été nombreux et unanimes et aussi marqués que possible devant la Majesté Royale. On a remarqué que les félicitations de la fin ne le cédaient pas, bien au contraire, à celles du commencement. Mais je ne suis pas allé prier ou rédiger moi-même V article : je suis bien aise que tu le saches et que tu en fasses part à nos amis, avec prudence cependant. Enfin, j'ai bien regretté, cher ami, que tu n'aies pas joui de ce moment que tu aurais si bien partagé.
Depuis lors, nouvelles considérations ; la place de l'Institut vacante par la perte de ce brave Girodet que j'ai eu le temps de revoir et dont j'ai recueilli les marques les plus vraies de l'affection qu'il avait pour mon talent et pour moi. Je le regrette bien sensiblement. Il avait à son chevet deux dessins de moi, qu'il avait autrefois acquis dans une vente et qui, à la sienne, viennent de se vendre six fois plus. Il en a été de même, d'une petite Chapelle Sixtine exposée au Salon, que j'avais peinte à Florence pour M. de Forbin, au prix de vingt-cinq louis. On lui en a proposé près de sept mille francs. Même fortune d'une petite peinture qu'avait, de son beau-frère, ce pauvre feu Delpech qui a laissé la vie, ces jours derniers; mais sa désolée veuve n'a pas voulu s'en défaire.
Tu vois, mon cher, qu'il me faut des ateliers et au plus vite. J'ai une grand chapelle à peindre à fresques à Saint-Sulpice, deux grands tableaux de six mille francs chacun, l'un pour la maison du Roi, l'autre pour la cathédrale d'Autun, et puis une quantité de tableaux de chevalet, portraits, etc., et que je ne ferai pas, j'espère, tant que je n'aie autre chose, vu le temps que cela engloutit à obtenir des séances. Si je veux aussi, j'aurai une autre chapelle à Notre-Dame et, par la suite, de grandes salles au Louvre.
Pour revenir à l'Institut, j'ai fait abnégation de moi-même et laissé passer le premier mon ami M. Thé venin. Cette action a été fort bien regardée et me sera, j'espère, comptée et peut-
être bientôt. Par surcroit, je suis dans ce moment solliciteur ; je demande, et cette fois pour moi, la place que vient de laisser vacante M. Denon, mon « anti-moi » jusqu'à son dernier jour. Il est mort, et ce serait assez plaisant et assez piquant que je prenne sa place. Je fais donc toutes les démarches obligées. La renommée est pour moi. J'ai beaucoup de voix, dont je me suis assuré l'effet. Lorsque notre sort est dans les mains des hommes, il faut espérer et non compter sur le succès. Mes compétiteurs sont Horace, Blondel, Albert de Pujol, Heim et Redouté. A la dernière semaine, Horace, dit-on, et moi, nous sommes ceux entre qui l'affaire peut se débattre. Horace a eu onze voix, et moi sept ; mais il faut remarquer que presque toutes celles de M. Thé venin peuvent être à moi. Je suis, comme tu vois, mon bien cher, dans une assez grande impatience, désir et perplexité. Certes, outre l'honneur d'appartenir à une aussi grande Compagnie, en plus de ce qu'elle donne de véritable considération dans le monde, elle m'apporterait quinze cents livres fixes et, plus tard, la place de professeur à l'Académie des Beaux-Arts, qui est de cent louis. Ces revenus feraient le bonheur de ma vie et combleraient mes désirs et mon ambition puisque, avec mes goûts simples, j'aurais de quoi vivre et honorablement même à Paris, et puisque d'ailleurs tout ce que je pourrais gagner par des ouvrages de mon choix pourrait m'assurer même de l'aisance, un jour.
Voilà, mon cher ami, le moment présent de ma situation et de mes espérances. Tu en partages tout l'intérêt et tu dois bien croire que tout cela me donne, aussi bien, à penser à toi et à nos projets futurs ; en première ligne, de nous réunir pour passer et finir notre vie ensemble. Que de beaux jours et de belles jouissances l'amitié et les beaux- arts peuvent nous procurer ! Adieu, mon cher et bien cher ami. Penses-y, comme moi ; et crois-moi, malgré tout, ton bien vrai ami.
A propos, rassure-toi, rassure tout le monde, si le tableau de Louis XIII n'est pas encore arrivé. Il arrivera, il doit arriver, malgré les projets que l'on avait de l'exposer et de le garder ici, au Luxembourg. J'ai protesté et déclaré que je priais et désirais qu'il vous fût envoyé et que l'on ne me privât pas de ce qui me tient tant au cœur, l'amour de ma patrie et l'estime de mes compatriotes. Mais, avant de l'envoyer, j'ai pensé en vouloir un dessin pour le faire graver, un jour ; et c'est cette seule raison, qui le retient à Paris. Je voudrais donc par tes soins, mon cher ami, que, de Montauban, on n'importunât pas le Ministre ici, pour se faire envoyer le tableau, de trois mois au moins encore. Je mets ce temps au minimum, attendu que le dessinateur est lent. Voilà plus d'un mois que le Ministre est en droit de me le demander, étant déjà dépassé le terme qui m'a été accordé. Vois s'il est nécessaire, toi, sur le terrain, que j'écrive à nos autorités. S'il en était ainsi, aurais-tu la bonté de me faire le brouil-
Ion de cette lettre ? Aie aussi la bonté de m'envoyer avant tout et le plus tôt possible, sous enveloppe, (si tu n'as pas le temps de tout écrire), mon extrait de baptême, tiré de notre paroisse Saint-Jacques. Je t'en serai bien obligé. C'est pour avoir le brevet de ma croix. Adieu, je t'embrasse de tout cœur et ré-attends une de tes bonnes lettres. Je n'ai pas encore vu M. Lacaze- Rauly.
Paris, ce 27 février 1826.
Mon très cher ami, si j'avais affaire à un autre qu'à toi, ma mauvaise honte l'emporterait, comme c'est déjà arrivé si souvent, étant passé avec apparente raison pour un ingrat, indigne de la vie sociale. Et cependant tout m'est témoin, c'est-à-dire que ceux qui, comme toi, me connaissent, savent bien que je ne suis, ni moins tendre, ni moins aimant, et que je reste de tout cœur attaché à mes amis. Nous avons tous, je crois, un défaut dominant. Moi, le mien est celui dont, par ton excellente amitié pour moi, tu te dis la victime. J'en gémis, j'en suis moi-même très malheureux et, lorsque je viens t'assurer que cela n'arrivera plus, je suis de la meilleure foi du monde. Mais après, j'y retombe comme ci-devant, sans pouvoir m'expliquer à moi-même le pourquoi, si ce n'est par la cause de la difficulté extrême que j'ai à m'exprimer clairement.
J'ai aussi quelquefois une foule d'idées assez raisonnables et originales. Je rougis de manquer, à chaque instant, à la qualité et à la bonne orthographe des phrases, et j'enrage de mon éducation mal négligée sur ce point dont tant d'autres, même médiocres, jouissent. D'ailleurs, il paraît que les études que j'aurais pu donner à ces qualités ne m'auraient servi de rien ; car toute mon intelligence s'est réfugiée sur tout ce qui est instinct, sur ce je ne sais quoi de choses qui ne s'apprennent pas méthodiquement et qui sont venues se placer dans mon intellect, sans que je les aie forcées à y entrer.
Tes lettres sont vraiment des modèles d'amitié, de style, d'idées élevées, du goût le plus pur dans la critique, et le plus sûr et le plus juste en philosophie et morale ; et cela si naturellement, que tu t'y peins toi-même avec tes sentiments. Quand je t'écris, crois bien, cher ami, que je le fais toujours bien volontiers et de tout mon cœur. Mes retards à écrire ne sont pas de craindre et de rougir de ma manière d'écrire, (quoique tu dises tant de bien de mes griffonnages). Ils viennent aussi de ma paresse. Et celle-ci provient de ma totale incapacité à écrire. J'en suis au désespoir, car j'ai toujours un million de choses à t'apprendre sur toutes mes sensations, les événements de ma vie active, passée et présente. Je ne puis ni n'ai le temps de t'instruire sur ma vie diabolique et pressée, toujours aux expédients des heures. Pas une soirée à moi, quoique que je travaille sérieu-
sèment à me retirer, pour ainsi dire, de Paris et à y être comme mort.
Les pourquoi? Tu connais Paris. Mes occupations en art, jusqu'ici, sont à peu près nulles. Mon arrivée dans le milieu du Salon, temps toujours perdu pour les artistes qui ont leurs intérêts et leur gloire à soigner; un retour de vingt ans; un tiers de ce pays à voir et en être vraiment fêté, courses continuelles et forcées; deux abordages à l'Institut ; des ouvrages contractés et reçus du Gouvernement et des particuliers ; un temps considérable donné aux tableaux que l'on grave d'après moi, tels que le Virgile, le Raphaël et la Fornarina, qui viennent d'être terminés et dont je vais t'adresser des épreuves ; mes deux tableaux de François 1er et Henri, IV, Y Odalisque, et enfin notre Louis XIII dont M. Lacaze-Rauly a du te parler et qui est un vrai chef-d'œuvre. C'est le dessinateur lui-même qui le grave. Je lui donne quinze mille francs que j'emprunte, en les prélevant sur la vente, et nous restons encore de moitié sur la vente.
Ajoute à cela la tardive arrivée de mes ouvrages d'étude, de mes estampes, plâtres, livres, etc., et les soins que je donne, tous les jours, à leur restauration ; car l'eau de la mer a séjourné dans la caisse et causé beaucoup de dommage. Et puis, les embarras des logements. J'ai trouvé avec beaucoup de peine des ateliers, dans lesquels je ne puis entrer que le ier avril, à cause de la fraîcheur des murs et autres incommodités. Celle-ci
a été bien funeste à ma pauvre femme, en provenant d'un rez-de-chaussée bien joli, à la vérité, mais qui me Ta rendue trois fois malade. Je la voyais comme finir, tout doucement. Juge de mon désespoir. Mais j'en serai quitte pour un rhumatisme. Dieu merci ! elle est bien à présent, et a tout à fait repris sa première santé. Je ne remets pas à te dire les compliments et remerciements qu'elle t'adresse, me répétant souvent : « Enfin, ton Gilibert, quand vient-il ? Car voilà la place de son lit de garçon. »
Ensuite je me suis trouvé accablé de petits dessins, notamment pour l'ouvrage du Sacre-, tous travaux qui, par leur petitesse, m'inspirent peu et me font, malgré la belle position future, regretter le temps où je peignais notre Vierge. Il faut aussi compter avec une école de dessin qui contient déjà quatorze élèves et qui, avec le temps, deviendra, j'espère, encore plus forte. Tout ce que je te raconte d'opérations, n'a été fait qu'à force de temps et de soins bien longs dont, à peine, je suis sorti. A la vérité, ils ne sont plus à faire et m'ont mis dans la barque où je vais, j'espère, voguer à pleine voiles pour arriver décidément à un but glorieux et purement historique. Car, après une couple de portraits que j'ai déjà faits ici de gens aimables et que j'ai eu tout à fait à la main, je n'en veux plus faire. C'est une perte de temps considérable, des efforts infructueux par la sécheresse de la matière qui, décidément.
est anti-belle et pittoresque, et aussi en raison du peu de gain qu'on en retire.
Mais je quille ees matières pour en aborder une autre, qui a bien son mérite aussi. Je veux parler de ta dinde, cher ami. Je t'en remercie mille fois : elle a été trouvée divine, parfumée de truffes vraiment généreuses ; car nous en avons mangé, presque toute la semaine. Je ne l'ai partagée qu'avec mes meilleurs amis. Tu y manquais, comme celui qui est le plus dans le cœur. Nous avons bu à ta santé. Allaux en était. Mais, comme tu es bon ! Quel aimable soin tu as pris ! Ma bonne femme et moi, nous l'en remercions de tout cœur.
L'affaire de notre pauvre Gentillon m'a touché bien sensiblement. Tu nie rassures un peu sur sa position, et j'y crois puisque tu t'y intéresses si généreusement. Mais quelle cruelle leçon pour marcher droit et éviter, dans le commerce de la vie, de s'embarquer vers des choses ténébreuses et qui peuvent, tout en paraissant innocentes, effleurer l'honneur et la réputation. Que Dieu puisse les lui conserver. Ecris-moi sur ce qui le regarde et fais cesser mon anxiété. Je ne reviens pas de cette coupable affaire . Est-ce possible ?
Quant à notre tableau de la Vierge, sois sans inquiétude ; il ne dépendra pas de moi que notre chère patrie n'en jouisse, quoiqu'on le regrette beaucoup ici et que, (mais confidentiellement je te prie), on ait manifesté plus d'une fois le désir de le retenir pour Notre-Dame ou pour le Val- de-
Grâce dont on a rouvert l'église. Mais j'ai toujours protesté. On n'en parle plus. J'espère bien, vers la fin d'avril, le voir partir, voire même l'accompagner moi-même. Espoir difficile ! Cependant, ce serait nécessaire ; car, sans parler des difficultés sans nombre pour son placement, les bords de la toile sont usés à force de l'avoir mis et remis sur châssis ; ils demandent des restaurations. Juge et partage sûrement l'excessif plaisir que j'aurais à me voir à Monlauban. Je ne t'en dis pas davantage : tu sens ce que tout cela vaut pour moi. O bonheur suprême ! Je n'aurais que quinze jours à donner à l'absence d'ici, voyage et séjour comptés. J'y pense et je ne dis pas non. Je suis tout aise d'y penser.
Adieu, mon cher. Aime toujours avec toutes ses imperfections celui qui est ton meilleur ami. J'attends ta chère réplique et j'y répondrai mieux que par le passé. Vive toujours, Homère, Gluck, Mozart, Raphaël, Poussin, et la belle Pasta à qui j'en veux cependant, de toutes mes forces, pour ne jamais chanter Mozart !
Fais-moi le plaisir de voir mon beau-frère Déchy. Je lui ai écrit, pour notre affaire de la succession Lacroix. Pourquoi tarde-t-il à m'envoyer mes titres bien établis sur l'existence de cet oncle aux Iles, ses titres aussi et les personnes qui auraient pu connaître cet oncle, la quantité de ses nègres? Tout cela est indispensable pour assurer nos prétentions et nous mettre en règle.
Mais, à propos, et ta peinture ? Donne-moi
donc des détails plus circonstanciés sur sa nature. Je me réjouis tant, de te voir dans les arts, pardessus tout. Encore, dis-moi où est Mme deLannoy, donne-moi des détails sur cette aimable dame. Si elle est à Paris, je désire l'y revoir : elle a été toujours si bonne pour moi. Si je ne vais pas te voir à Montauban ou si tu ne viens pas à Paris, tu serais bien aimable de me donner un croquis de ton portrait. Où est passé la copie du mien, à Montauban, et tant d'études?
Paris, ce 3o août 1826.
Mon cher ami, j'aurais trop à dire, pour m'excuser ; il faut que tu m'aimes à tort et à travers, c'est ton destin. Que tu soies le plus heureux possible, c'est le vœu le plus constant de ton ami qui ne cesse d'être toujours a toi, de fait et de pensée. Nous nous redirons tout cela, lorsque nous allons nous revoir; et cette tant désirée époque approche et est très certaine. Disons toujours : « J'espère! » car, dans la bagarre de mes occupations, il est bien souvent difficile de s'en tirer à son souhait. Adonc, cher ami, du i5 au 20 octobre, je me mets en route par le courrier ou autre occasion. Tout compté, voyage idem, je ne puis être absent de Paris que quinze ou vingt jours- Gela est vrai, en toute rigueur. J'écris, après celleci, à M. le Maire. Sois tranquille, tu peux l'aller voir pour ce sujet, et il aura ma lettre l'assurant de
nouveau de tout le désir que j'ai de contenter son aimable personne. Il me plaît beaucoup, d'ailleurs.
Voici : le tableau va être, lundi prochain, entre les mains des restaurateurs, parce que les bords de la toile qui est très mince ont beaucoup souffert et auraient même besoin d'être rentoilés, mais nous verrons à faire pour le mieux. Ensuite, il passera aux emballeurs. Je puis te redire que cette peinture est, ici, fort regrettée des vrais amateurs du bon et du beau, disent-ils. Mais, avec quel plaisir, cher ami, je vais revoir ma patrie et vous en faire hommage! Je m'empresse donc d'envoyer à notre ami Gentillon ce petit calque où j'exprime ma pensée, sur le placement du tableau; et je te prie bien de me répondre le plus tôt possible sur ce, pour ma règle ici.
Comme tu le dis, mon ami, nous avons bien besoin de nous revoir pour tant de choses que nous avons à nous apprendre et à nous récapituler. Ce ne sera pas un petit plaisir pour moi, que de me retrouver avec toi, et je regretterai sûrement beaucoup de ne pouvoir faire à Montauban qu'une apparition. Mais à l'impossible, nul n'est tenu ; et je suis, en attendant, mon digne ami, celui qui compte les jours, pour arriver à t'embrasser ; et je le fais ici, de tout mon cœur.
Je t'écrirai au moins huit jours avant mon départ et tu sauras l'heure, le lieu et le moment de mon arrivée dans ma chère patrie. Le cœur m'en saute de joie et de tendresse ; car j'espère que les premiers regards seront pour toi, cher et bien
cher ami. Mon beau-frère Décliy me presse et n'entend pas autrement que je n'aille loger chez lui, à l'hôtel de Puligneux. Avec quel plaisir je reverrai mes sœurs et lui que j'ai lieu de croire un homme distingue. Qu'en penses-tu ? Veuille m'en dire un mot. J'ai des moyens, par mes hautes connaissances, de pouvoir un jour améliorer son sort. Veuille bien lui dire que j'ai reçu sa bonne lettre et le paquet d'affaires et que, en réalité, je ne pourrai aller que demain le porter à sa véritable adresse, que je les embrasse tous du meilleur de mon cœur et que je lui écrirai bien sûr incessamment, pour eux et pour les affaires. Instruis-les, je te prie, de mes projets.
Adieu, cher ami. Que n'étais-tu là avec moi, à entendre la divine Pasta, il y a cinq jours ! Vrai, j'étais bien avec toi. La direction des Arts ici est. . . Mais à revoir.
Ferons-nous un quatuor ? Assure tous nos amis du plaisir indéfini que j'aurai à les revoir. Non, jamais, je n'ai éprouvé un si véritable désir. J'espère que ta respectable famille ne me boudera pas. Ma situation financière n'est encore que suffisante ; mais je m'étonne, cher ami, que tu me parles encore d'une somme qui n'est pas à moi et dont tu aurais déjà du disposer peut-être mille fois. Adieu et bonnes nouvelles ! Tu instruiras M. le Maire de nos dispositions et de ce qui concerne la Vierge. Je te prie surtout de solliciter Gentillon pour bien nous entendre sur ce que je lui demande; et, une fois convenu, que les ouvriers ne
vous manquent pas pour opérer avec célérité. Y a-t-il a Montauban un homme, pour tendre et monter une grande toile sur châssis? J'apporterai une fiole avec du vernis et enfin des couleurs, pour ton usage. Il y a deux mois, que j'ai ici les tiennes.
Paris, ii octobre 1826.
Mon bien cher, ta lettre m'a intéressé au dernier point; car je suis vraiment heureux par ton amitié. Elle me console et m'encourage toujours dans les choses actuelles et surtout pour l'avenir. Espérons-le finir ensemble. C'est vivre à demi, qu'être toujours séparés par tant d'espace de terrain ; et, quoi que puissent les lettres, ce n'est pas la réalité. Pensons-y et nous en causerons enfin bientôt, face à lace.
On doit avoir à crier après moi, à Montauban; mais à l'impossible nul n'est tenu. Mille contretemps, il a fallu rentoiler le tableau et lui donner le temps de sécher. Je croyais l'emporter debout, sur son châssis ; mais non, pas de char assez grand. Il faut donc le rouler et ce n'est pas sans quelque danger, à cause des coutures de la toile et de son frais rentoilage. Je recommande donc, d'abord, à son arrivée, si je n'y suis pas moimême, que l'on n'y touche que par mes mains. Il faudra, tout de suite, me donner un endroit assez grand et un autre assez beau, de jour, pour
que je le voie et peut-être avec le pinceau, s'il y > avait lieu, avant qu'il soit posé à sa dernière destination dont le lieu devra être bien préparé.
Je suis bien content qu'on ait adopté mes idées, pour sa place et sa décoration. Pour en continuer l'œuvre, je vous envoie la largeur et hauteur extérieures de la bordure qui doit entrer encaissée, dans le plein de l'arcade formée par le tableau, pour que l'on forme une arête par un châssis de bois. J'essaie d'en donner une idée par ce croquis, à ma manière, heureux de me faire assez entendre pour que le tout soit presque fait à mon arrivée, excepté le ton du marbre qui, cependant pourrait être fond rouge mêlé de blanc. Adonc fais-moi le plaisir de donner immédiatement à Gentillon la suite de nos projets. Je suis content qu'il les ait adoptés et je compte sur ses soins pour que le tout soit terminé, dès mon départ de Paris ; car le temps que je passerai auprès de vous ne sera qu'en apparition. Je ne dois rester que huit jours à Montauban. Le temps de ce voyage est pris sur les travaux d'ici qui crient après moi, à ne pouvoir s'en faire une idée.
Et cependant le diable, qui bute tout, m'a fait penser que nous pourrions faire une courte appation à Albi dont je voudrais voir la belle église de Sainte-Cécile toute ancienne et peinte, d'un bout à l'autre, par des artistes du quinzième siècle. J'ai pensé que, ce faisant, on pourrait nous prêter une chaise de poste. Nous irions ensemble, ce dont je suis bien curieux, faire cette escapade
avec toi. Après cela, si tu veux, nous irions encore à Bruniquel, lieu chéri des souvenirs de mon enfance, mais pour revenir le soir. Voilà bien des projets, mais malheureusement l'homme propose... De tous ces voyages, motus dans ta lettre et pour raison : ma bonne femme qui me croit perdu, (juand je la quitte quinze jours, serait trop effrayée Je te remercie de l'offre hospitalière que tu me lais, mais je ne puis ne pas descendre à l'hôtel Puligneux, chez mon beau-frère ; chose arrangée et convenue depuis longtemps avec lui. Mais je m'arrangerai aussi pour passer les trois quarts et demi du temps avec toi. Ça, tu peux y compter.
Je t'écrirai, huit jours avant mon départ qui ne sera en définitive que vers les premiers jours de novembre, pour la raison que le tableau doit mettre à peu près dix-huit à vingt jours de route et ne partira que vendredi ou samedi prochain. Fais part de ceci à M. le Maire, a^ec mes regrets et mes très humbles respects. Le Ministre de l'Intérieur a dû annoncer l'arrivée du tableau à M. le Préfet. Quel est M. le Préfet, pour mon instruclion?
Je t'apporterai tes couleurs, du vernis, une brosse. Serai-je obligé d'apporter aussi des tenailles dites de tapissier, pour tendre un aussi grand tableau? Réponds-moi de suite, surtout. J'ai le pied à rétrier ; mais je suis bien tranquille sur ton zèle amical.
Te dire que j'ai peu de sang-froid, en pensant à cet heureux moment où je reverrai ma patrie
natale et un ami tel que loi? J'en perds presque la tête et mon impatience serait insupportable, si les mille et un soins d'ici ne me donnaient une salutaire distraction, toute pénible quelle soit. Car je suis bien peu avancé dans mon installation. Je te dirai cependant pour bonne nouvelle que le Ministre vient de m'accorder un assez beau logement aux Quatre Nations, ce qui équivaut bien ici à une rente de douze cents francs avec autorisation d'y prendre, si je le trouve, un atelier. Tu sauras que jusqu'ici, j'ai pour 3.3oo fr. de loyer seulement. Mais nous en avons d'autres à nous dire et, ne pouvant continuer, je t'embrasse du meilleur et du plus sincère de mon cœur.
Ma femme te salue de cœur et dit que tu feras bien d'accompagner son petit homme à Paris. Son plus grand désir est de voir le meilleur de ses amis. Mille choses à tous mes amis et surtout à tes respectables parents dont le souvenir m'a été bien sensible et pour lesquels je fais les meilleurs des vœux. Je suis plein d'impatience, d'avoir une réponse à cette lettre : elle le sera remise par mon beau-frère, que je te recommande.
Vendredi. — Je finis cette letlre, le i3 octobre, pour te dire que, bien sur, le tableau roulé, encaissé et bien conditionné, part mardi prochain et qu'il mettra 12 jours par l'accéléré. Et moi, je m'arrange pour arriver un ou deux jours après lui, si ce n'est avant. Mais cela ne dépassera pas, comme tu le vois et imperterribilmente, cette époque. Aussi, tâche que les soins que nous
aurons pour colloquer (à son parfait effet) le tableau, ne nous prennent pas tout le temps que j'aurai à passer auprès de vous, et que je puisse être à tous les tendres sentiments que je dois à toi surtout et à ma chère patrie. Au reste, huit jours avant de monter en voiture, je t'écrirai ; ce qui n'empêche pas que j'attends réponse à celle-ci. Ne pourrai-je pas acheter le tableau de YEpée d'Henri IV qui est à Monta uban, ou du moins me le faire prêter pour le faire graver ? Donne à cela ta pensée. Mes tableaux se vendent ici, — ceux que j'ai faits pour vingt-cinq louis, — au dessus de 8.000 francs.
Mardi, 7 novembre 1826.
Mon tendre ami, je reçois à l'instant ta dernière qui vient d'éveiller mon extrême sensibilité, par tout ce que tu m'annonces du cœur de mes chers compatriotes et surtout du tien. Tu sais ce qu'est le mien pour toi.
Mais c'est trop pour moi ! Pourquoi faire tant de frais ? Attendez que j'aie fini ma carrière et que je sois couvert de cheveux blancs, pour mieux et tout-à-fait mériter tant d'honneurs. J'en suis confus d'avance, croyez-le bien, mon très cher. Sois adroitement mon interprète auprès de ceux qui me voyent plus haut que je ne suis certainement. N'éveillons pas l'envie, qui est toujours prête à tout empoisonner. Enfin, je pars jeudi, à
six heures du soir, de Paris, par le courrier. Je ne sais où je vais descendre. Est-ce au Tapis Vert? J'espère n'être pas longtemps sans t'embrasser. Je suis plein de la plus sensible émotion. Fais-moi le plaisir de voir mon beau-frère, concertez-vous ensemble. Si le tableau est chez le préfet, ayez soin qu'il soit simplement dégagé de ses rubans et, un peu relâché, sans le dérouler, (pour Dieu, que je sois là !) qu'il soit mis, les deux bouts sur deux chaises, dans une chambre basse du rez-dechaussée plutôt un peu humide, sans humidité partout, pour faciliter le déroulement ; attendu que le tableau est dur de toile. Je t'embrasse, etc.